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CINQUIÈME
ÉDITION 1798
La
Révolution Françoise qui, dans sa
marche, devoit rencontrer tous les obstacles,
devoit aussi donner dans tous les excès.
Les excès dont on doit le plus gémir
et rougir, ont été des actes : mais
ceux-là ont toujours été
précédés par des excès
dans les opinions.
Durant plusieurs années, tout ce qui n'est
pas entré dans la Révolution comme
instrument et comme acteur, a été
regardé et traité comme contre-révolutionnaire.
Il
y avoit trois Académies en France, l'une
consacrée aux Sciences, l'autre, aux recherches
sur l'Antiquité, la troisième, à
la Langue Françoise et au Goût. Toutes
les trois ont été accusées
d'aristocratie, et détruites comme des
institutions royales, nécessairement dévouées
à la puissance de leurs Fondateurs.
Il
falloit, je le crois, les détruire pour
les recréer sous d'autres formes : il falloit
que la République eût son Institut
des Arts et des Sciences, né avec sa Constitution,
destiné, par son origine même, à
décorer la Liberté, à la
fortifier, à la propager dans le monde
comme la lumière. Mais il falloit surtout
être juste et vrai ; et la vérité
et la justice ordonnoient de compter les trois
Académies, leurs travaux, leurs ouvrages,
leurs influences, parmi les causes qui ont le
plus contribué à préparer
la Révolution, à donner à
la France le génie qui devoit la conduire
à la République.
L'Académie
des Sciences, toujours occupée de la nature
et de ses lois, devoit nécessairement découvrir,
dans les mêmes recherches, la nature de
l'homme, ses droits et les lois de l'ordre social.
L'exactitude rigoureuse de la Langue des Mathématiques,
devenoit, pour toutes les Langues et pour toutes
les connoissances humaines, un modèle qui
apprenoit à éloigner de nous les
erreurs, à rapprocher les vérités.
L'Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres, fouillant
toujours dans les ruines de l'Antiquité,
devoit y trouver, partout, les monumens, les pensées,
les lois, les sentimens de ces Républiques
de la Grèce et de Rome, dont l'Histoire
a été la plus éloquente protestation
du genre humain contre toutes les espèces
de tyrans et de tyrannies.
L'Académie
Françoise ne sembloit appelée ni
à de si grands objets, ni à de si
hautes destinées : instituée, protégée
par des Ministres, par des Rois, dont les éloges
revenoient incessamment dans tous ses discours,
on eût dit que l'unique et servile objet
de sa fondation étoit l'art de cacher la
bassesse de la flatterie sous les vains agrémens
de la parole.
Entre
les trois Académies, l'Académie
Françoise, cependant, est celle qui a le
plus contribué au changement de l'esprit
monarchique en esprit républicain : en
caressant les Rois, c'est elle qui a le plus ébranlé
le trône : ce n'étoit pas le but
qu'on lui avoit marqué, ni celui qu'elle
avoit ; c'est celui qu'elle a rempli ; et cette
influence a été l'effet nécessaire,
quoique très-imprévu, de plusieurs
circonstances de son institution.
Par un statut, ou par un usage, l'Académie
Françoise étoit composée
d'Hommes-de-Lettres, et de ce qu'on appeloit grands
Seigneurs. Ses Membres égaux comme Académiciens,
se regardèrent bientôt égaux
comme hommes : les futiles illustrations de la
naissance, de la faveur, des décorations,
s'évanouirent dans cette égalité
académique ; l'illustration réelle
du talent sortit avec plus d'éclat et de
solennité.
Cette
espèce de démocratie littéraire
étoit donc déjà, en petit,
un exemple de la grande démocratie politique.
L'Académie
Françoise, plus que les deux autres encore,
donna un autre exemple très-contraire au
régime monarchique, et qui devoit lui être
très-fatal.
Les
éloges publics prodigués aux Rois,
n'étoient accordés qu'à eux
: on eût dit que la louange, cette dette
de la foiblesse, de l'admiration et de la reconnoissance,
ne devoit jamais être payée par les
Peuples qu'à la divinité et à
la royauté. L'Académie Françoise,
à leur réception et à leur
mort, loua publiquement et solennellement ses
Membres de tout ce qu'ils avoient écrit
de vrai, de tout ce qu'ils avoient fait de bien
; on entendit dans les mêmes pages, et souvent
dans les mêmes lignes, l'éloge de
Fénelon et de Racine à côté
de celui de Louis XIV : les talens et les vertus
loués comme la puissance, commencèrent
donc à être regardés comme
des grandeurs : en rapprochant les titres on les
comparoit ; en les comparant, il étoit
aisé de voir quels étoient les plus
légitimes et les plus beaux.
L'Académie
Françoise, dont les panégyriques
ont été les sujets de tant de plaisanteries,
ne les borna pas toujours à ses Fondateurs
et à ses Membres, elle appela tout ce qu'il
y avoit d'hommes éloquens dans la Nation
à célébrer ses grands Hommes
: le Magistrat qui avoit rendu la justice plus
pure, les lois plus impartiales entre le puissant
et le foible ; le Guerrier qui avoit perfectionné
l'art de rendre la victoire plus éclatante
en la rendant moins sanglante, l'art de triompher
par le génie plus que par la force ; le
Ministre qui, à côté du trône,
avoit travaillé pour la Nation, comme s'il
avoit reçu sa mission d'elle ; le Poète
qui, au milieu des puissantes et douces émotions
de la Scène, avoit fait servir les jouissances
d'un grand Peuple aux progrès de sa raison
et de sa morale ; le Philosophe, dont le génie
avoit cherché les lois de l'Univers, et
trouvé quelques-unes des meilleures règles
que l'esprit humain peut suivre dans ses recherches
: tous ceux qui, dans tous les états et
dans tous les genres, avoient servi avec éclat,
avoient illustré et éclairé
la Nation, reçurent ses hommages dans les
séances publiques de l'Académie
Françoise ; ce qui n'eut d'abord l'air
que d'un concours d'éloquence, devint un
établissement vraiment politique et national
: dans ces discours, dont plusieurs offriront
éternellement des modèles à
l'éloquence du patriotisme, tout prit le
ton simple et auguste de la Langue républicaine
; là, le nom de Roi étoit rarement
prononcé ; le nom odieux de Sujet, ne l'étoit
jamais. Placés par les objets au milieu
des plus grands intérêts de la Nation,
les Orateurs ne voyoient qu'elle, ne parloient
qu'à elle ; et comme si, par un don de
prophétie accordé aux sublimes inspirations
des talens, ils voyoient déjà la
République, en adressant la parole aux
François, déjà ils les appeloient
Citoyens.
Ces
formes républicaines valurent à
Thomas plus d'une persécution ; mais elles
naissoient, comme toute son éloquence,
de l'élévation de son âme
: et s'il étoit possible de le faire taire,
il ne l'étoit pas de le faire parler autrement
qu'en homme libre, qu'en Citoyen de ce Peuple
si fécond en talens, et que tous les talens
appeloient à la jouissance de ses droits,
à l'exercice de sa souveraineté.
Richelieu,
le vrai Fondateur de l'Académie Françoise,
ne vouloit pas de maître pour lui-même
; pour n'en pas avoir il le devint de son Roi.
Il eut la fierté de l'orgueil ; il ne pouvoit
pas avoir celle de l'égalité et
de la vertu. S'il avoit pu assister à l'une
de ces solennités de l'Académie
Françoise, sans doute il eût frémi
de voir son ouvrage à ce point éloigné
du but pour lequel il l'avoit créé
: son but, cela est très-probable, n'avoit
rien de politique ; il n'étoit que littéraire.
Richelieu
avoit la prétention de bien parler et de
bien écrire : il institua l'Académie
Françoise pour veiller à la pureté
de la Langue, pour en faire le Dictionnaire :
Richelieu ne songeoit à faire ni des Monarchistes,
ni des Républicains ; il songeoit à
faire des Puristes ; et cela prouve qu'il ne connoissoit
pas plus ce que doit être un Dictionnaire,
qu'il ne savoit ce qu'est une Nation.
Pour
savoir ce que doit être un Dictionnaire,
il eût fallu savoir ce que sont les Langues
; et au siècle de Richelieu, parmi les
philosophes même de toute l'Europe, il n'y
en avoit peut-être pas deux qui le soupçonnassent.
Hobbes est celui qui paroît avoir le mieux
connu, à cette époque, la nature
des Langues et leurs rapports avec la nature de
l'esprit humain.
A
la naissance de l'Académie Françoise,
on ne croyoit, en général, un Dictionnaire
destiné et utile qu'à deux choses
: quand on veut apprendre une Langue ancienne
ou étrangère, à vous faire
trouver, à côté l'un de l'autre,
les mots équivalens ou correspondans de
la Langue qu'on sait, et de la Langue qu'on étudie
; et quand on veut acquérir la certitude
de parler et d'écrire sa propre Langue
avec pureté et élégance,
à mettre sous vos yeux tous les mots de
votre Langue en ordre alphabétique, avec
la définition de leur valeur, de leur sens,
avec des exemples de l'usage qu'on en fait dans
les bons Livres et dans le beau monde. Ce sont
deux espèces de Dictionnaires.
La
première espèce étoit à
l'usage des Enfans et des Savans ; la seconde
servoit surtout aux Gens de Province, qui avoient
l'ambition d'écrire et de parler comme
à Paris, et aux Puristes de tous les Pays,
pour terminer, par une autorité, leurs
scrupules et leurs disputes sur l'usage des mots
et des phrases de la Langue.
Depuis,
les Langues ont été considérées
sous des points de vue plus philosophiques ; et
les bons Dictionnaires, qui sont les archives
des Langues, sont devenus des ouvrages plus difficiles
et plus importans.
On
a vu, depuis, que les mots ne nous servoient pas
seulement, comme on le croyoit, à nous
communiquer nos pensées, mais qu'ils nous
étoient nécessaires pour penser
; on en a conclu qu'il ne falloit pas s'occuper
seulement des usages très-divers qu'on
en faisoit, mais de l'usage constant qu'on en
devoit faire : on en a conclu qu'il ne falloit
pas consulter le beau langage du beau monde, comme
une autorité qui décide ou tranche
tout ; parce que le beau monde pense et parle
souvent très-mal ; parce qu'il laisse périr
les étymologies et les analogies ; parce
qu'il ferme les yeux aux sillons de lumière
que tracent les mots dans leur passage du sens
propre au sens figuré ; parce qu'enfin
la différence est extrême entre le
beau langage formé des fantaisies du beau
monde, qui sont très-bizarres, et le bon
langage, composé des vrais rapports des
mots et des idées, qui ne sont jamais arbitraires
: on en a conclu encore que la vraie Langue d'un
Peuple éclairé n'existe réellement
que dans la bouche et dans les écrits de
ce petit nombre de personnes qui pensent et parlent
avec justesse ; qui attachent constamment les
mêmes idées aux mêmes mots
; qui, guidés par un sentiment exquis,
plus que par une érudition pénible,
éclairent tous leurs discours de toute
la lumière des étymologies, des
analogies, et de ces figures du langage, de ces
tropes, qui font sortir avec éclat tous
les traits et tous les contours de la pensée.
En
puisant dans ces sources, les Auteurs d'un Dictionnaire
ne sont pas seulement utiles à ceux qui
n'ont d'autre prétention que de parler
et d'écrire purement et correctement une
Langue ; ils le sont à la Langue elle-même
; ils le sont au bon sens et à la raison
de tout un Peuple.
Ces
deux assertions pourront surprendre, la dernière
surtout. Elles sont pourtant d'une vérité
assez simple, pour être rendues facilement
évidentes, et en peu de mots.
Une
Langue, comme l'esprit du Peuple qui la parle,
est dans une mobilité continuelle : dans
ce mouvement, qui ne peut jamais s'arrêter,
elle perd des mots, elle en acquiert. Quelquefois
ses pertes l'enrichissent, et ses acquisitions
la défigurent : quelquefois ses pertes
sont réellement des pertes, et ce qu'elle
acquiert n'est pas une richesse : quelquefois
elle se perfectionne également par les
mots qu'elle adopte, et par les mots qu'elle rejette.
Dans le premier cas, le bien et le mal se compensent
; dans le second, il n'y a que du mal ; dans le
troisième, il n'y a que du bien. C'est
cette troisième direction qu'il faut donner
aux changemens d'une Langue, pour que tous ses
changemens soient ou des progrès, ou des
perfectionemens ; et cette direction constante,
elle ne peut la recevoir que d'un Dictionnaire,
fait suivant les vues et dans le plan dont nous
avons parlé.
Un
tel Dictionnaire, en effet, en même temps
qu'il devient un dépôt de tous les
mots de la Langue, en fait la revue. En déterminant
les acceptions que l'usage le plus général
leur a données, il prononce ou il indique
le jugement qu'il faut porter de cet usage : il
apprend à distinguer les cas où
l'usage a eu raison, et les cas où il a
eu tort. De tant de cas particuliers, où
l'on voit la marche de l'usage, on ne tarde pas
à remonter aux causes les plus générales
qui tantôt ont égaré l'usage,
et tantôt l'ont bien guidé. L'usage,
qu'on a si souvent donné comme la seule
loi des Langues, verra donc lui-même les
lois qui doivent le gouverner ; il ne pourra pas
les voir si distinctement sans les suivre ; et
tout un Peuple apprendra, dans un tel Dictionnaire,
à fixer sa Langue sans la borner ; à
la fixer, dis-je, non dans des limites qu'on ne
peut pas plus donner à la Langue d'un Peuple
qu'à sa raison et à ses connoissances,
mais dans les routes où elle pourra toujours
s'avancer, en acquérant toujours de nouvelles
richesses sans en perdre jamais aucune.
L'influence,
bien plus importante, d'un bon Dictionnaire sur
la raison d'un peuple, est, peut-être, plus
facile encore à démontrer.
C'est une vérité universellement
reconnue aujourd'hui ; la cause la plus générale
et la plus dangereuse de nos erreurs, de nos mauvais
raisonnemens, est dans l'abus continuel que nous
faisons des mots.
Cet
abus lui-même a sa cause, et cette cause
n'est pas simple ; il y en a deux : la première
est dans l'indétermination où chacun
de nous laisse les mots en parlant et en écrivant
; nous les prenons et nous les donnons tantôt
dans un sens, tantôt dans un autre ; la
seconde est dans le défaut d'une détermination
universellement convenue et connue. Chaque homme
qui parle et qui écrit, peut remédier
à la première ; et les grands Écrivains
n'y manquent guère ; ils se font une Langue
qui est à eux ; elle est exacte et claire
dans les ouvrages philosophiques ; elle est exacte,
claire et belle dans les ouvrages d'imagination
: ils parlent toujours cette même Langue
qu'ils se sont faite : c'est pour cela qu'ils
sont de grands Écrivains. Mais, par la
raison, précisément, que chacun
d'eux se fait une langue, les Langues que tous
se font sont différentes ; et c'est à
cette différence, qu'il faut attribuer
très-souvent, celle des opinions qui les
divisent : ils se croient séparés
par des mondes ; ils ne le sont souvent que par
un mot dont ils ne font pas le même emploi.
Quand
tous les grands Écrivains, par une espèce
de traité secret et d'alliance très-naturelle
entre le génie et le génie, s'accorderoient
dans le même emploi des mots, ils sont en
trop petit nombre ; et leur convention, très-propre
à en préparer de plus étendues,
seroit loin encore d'être une convention
nationale. C'est pourtant cet accord, c'est cette
convention de tous avec tous, qui est indispensable,
pour qu'un Peuple s'entende toujours dans la circulation
de ses mots et de ses idées ; pour que
ce commerce de tous les esprits serve aux progrès
et à la richesse de tous. Il faut que chaque
mot d'une Langue, en quelque sorte, soit frappé
d'une empreinte particulière, qui marque
son titre et sa valeur, comme chaque pièce
de la monnoie d'un Peuple : il faut qu'en donnant
ou en recevant un mot, on sache ce qu'on reçoit
et ce qu'on donne, comme en donnant un écu
ou un louis.
Qu'est-ce
qui peut donner à tous les mots d'une Langue
cette empreinte, qui en fixe et qui en constate
la valeur, non pour quelques Écrivains
seulement, mais pour tous ceux qui parlent et
qui écrivent dans cette Langue ? Qui définira
les mots pour toute une Nation, de manière
que cette Nation sanctionne ces définitions
en les adoptant, et ne s'en écarte point
dans l'usage des mots ?
Je
réponds qu'un bon Dictionnaire peut, seul,
donner à une Nation ces lois de la parole,
plus importantes, peut-être, que les lois
même de l'organisation sociale ; et qu'un
Dictionnaire, pour exercer cette espèce
d'autorité législative, doit être
fait par des hommes qui auront, à la fois
l'autorité des lumières auprès
des esprits éclairés, et l'autorité
de certaines distinctions littéraires auprès
de la Nation entière.
Ces
distinctions, les Membres de l'Académie
Françoise les avoient reçues avec
le titre même d'Académicien : et
s'il falloit chercher des preuves de l'espèce
de puissance littéraire que l'Académie
Françoise a exercée sur la France,
on en trouveroit dans les efforts même qu'on
a toujours faits pour contester cette puissance,
pour la nier ou pour la renverser : il faut être
très-puissant pour faire le mal dont on
l'a accusée, comme pour faire le bien dont
on l'a louée. Mais, cette autre autorité,
l'autorité plus légitime des lumières,
étoit-elle dans l'Académie et dans
ses Membres ?
Une
réponse absolue est ici impossible : il
faut distinguer les temps, et cette distinction,
au lieu d'une réponse, qui n'eût
été qu'à demi vraie, nous
donnera deux réponses, entièrement
vraies toutes les deux.
A
sa naissance et long-temps après, l'Académie
Françoise fut composée de trois
espèces d'hommes, qui avoient assez peu
de rapports les uns avec les autres, et qui, tous
ensemble, n'en avoient pas beaucoup avec le travail
d'un Dictionnaire.
C'étoient,
en très-grand nombre de beaux-esprits,
comme Cotin, qui, n'ayant point de pensées,
cherchoient des tours, et en trouvoient de ridicules
; et un grand nombre d'Amateurs des Lettres plutôt
que de Littérateurs, qui, n'écrivant
point eux-mêmes, se constituoient lecteurs
et juges de tout ce qu'on écrivoit, comme
Conrard ; et cinq à six hommes supérieurs,
de ces génies éminens qui créent,
pour leur Langue et pour leur Nation, les modèles
de la Poésie et de l'Éloquence,
comme les Corneille et les Bossuet.
De ces trois espèces d'Académiciens,
les derniers, ces esprits créateurs, ont
été, peut-être, ceux qui ont
le moins travaillé au Dictionnaire, et
qui y étoient les moins propres.
Dans
leur sublime essor, occupés à enrichir
les mots de nouvelles acceptions, ils ne pouvoient
rabaisser leur génie à la recherche
et à la définition des acceptions
connues. Ils étoient trop doués
de ces facultés exquises de l'imagination
qui analyse par le sentiment et par le goût
; et ils ne possédoient pas assez cette
analyse de l'entendement qui veut remonter jusqu'aux
principes même du sentiment, qui impatiente
quelquefois le goût, alors même qu'elle
l'éclaire.
Les
beaux-esprits, ces singes maladroits du talent
et du génie, aussi dépourvus du
don de sentir que de l'art de définir,
étoient trop occupés à défigurer
et à gâter la langue dans leurs sonnets
et dans leurs sermons, pour travailler beaucoup
à la fixer dans un Dictionnaire. Ils s'en
mêloient peu ; et c'est ce qu'ils faisoient
de mieux pour cet ouvrage.
Tout
le travail du Dictionnaire étoit donc presqu'entièrement
abandonné à ces Amateurs des Lettres
qui n'écrivoient rien, et qui prononçoient
sur tous les écrits ; qui, tout fiers d'être
Académiciens, ne manquoient pas une séance
et une discussion, se faisoient tour-à-tour
entre eux Directeurs et Secrétaires de
l'Académie, et croyoient diriger et faire
la Langue comme ils faisoient et dirigeoient le
Dictionnaire.
On
voit qu'à cette époque, le Dictionnaire
de l'Académie Françoise ne pouvoit
pas être très-bon ; il ne pouvoit
pas non plus être très-mauvais :
il fut médiocre ; et c'est ce qu'il pouvoit
être.
Pour
le faire paroître plus mauvais, on en publia
d'autres, et il en parut meilleur. A
sa naissance même et malgré toutes
ses imperfections, le Dictionnaire de l'Académie
Françoise fut une autorité dans
la Nation et dans la Langue, parce que l'Académie
elle-même en étoit une. La critique
du Cid, si supérieure à toutes les
critiques qui paroissoient dans le même
temps, prouve que cette autorité n'étoit
pas tout-à-fait usurpée.
Cependant,
au milieu des progrès de la Poésie,
de l'Éloquence et de tous les Beaux-Arts,
l'esprit philosophique naissoit ; il entroit à
l'Académie Françoise caché,
tantôt sous le nom d'un Orateur ou d'un
Poète, tantôt sous celui d'un Grammairien
et d'un homme de Goût : c'est cet esprit
qui, seul, peut faire un bon Dictionnaire : il
aime l'étude des mots, parce qu'il ne peut
se passer de la justesse des idées ; et
la variété, l'importance, la richesse
des points de vue, sous lesquels il envisage cette
étude qui, aux esprits frivoles, paroît
puérile et sèche, la fait embrasser
et cultiver avec une sorte de passion par tous
les esprits pénétrans, étendus,
solides. Les Académiciens, qui n'avoient
vu d'abord qu'un devoir pénible dans le
travail du Dictionnaire, y cherchèrent
bientôt, pour leur esprit et pour leur goût,
des plaisirs et des secours : les séances
et les discussions se prolongèrent.
Chaque
nouvelle Édition du Dictionnaire corrigea
donc ce qu'il avoit d'imparfait, et ajouta à
ce qu'il avoit de bon : la dernière fut
celle de 1762.
A
cette époque, déjà depuis
vingt ans à-peu-près, l'Académie
Françoise étoit composée
très-différemment qu'à sa
naissance et dans les jours qui la suivirent.
Pascal, Bossuet, Racine, Boileau, n'avoient pas
été surpassés, ni peut-être
égalés ; mais, ils n'étoient
que des Maîtres, et ils avoient formé
des Écoles ; les génies créateurs,
les talens sublimes, n'étoient pas plus
nombreux ; le nombre étoit beaucoup plus
grand des Écrivains qui se partageoient
avec éclat tous les genres de Littérature,
et des esprits qui cultivoient avec succès
tous les genres de connoissances.
L'esprit
humain, qui avoit pu s'observer dans les Arts
et dans les Sciences créés par lui,
avoit appris à s'étudier en lui-même
et dans ses chefs-d'oeuvre. De cette étude,
étoit né cet esprit qu'on a appelé
l'esprit philosophique. C'étoit dans l'observation
des Langues, surtout, que cet esprit philosophique
avoit pris sa naissance et ses lumières
; et il reversoit surtout ses lumières
sur les Langues où il les avoit puisées.
Il n'y avoit pas de Philosophe qui ne fût
profond Grammairien, ni de Grammairien qui ne
fût grand Philosophe. Les Locke étoient
des Dumarsais ; les Dumarsais étoient des
Locke.
Une
analyse hardie, fine et sûre, poursuivoit
l'esprit dans ses plus secrètes opérations,
le goût dans ses impressions les plus mystérieuses,
et dévoiloit à l'un et à
l'autre les prodiges de la pensée et du
sentiment.
En
préparant des siècles nouveaux,
l'esprit philosophique avoit fait renaître
les études, presque abandonnées,
des beaux siècles de l'antiquité.
Homère et Virgile, dont on avoit voulu
ébranler les autels, recevoient un culte
plus éclairé, un culte qui n'étoit
plus celui de la superstition, mais celui d'une
admiration sentie et de l'amour.
Tous ces progrès de l'esprit humain entroient
dans l'Académie Françoise avec les
hommes auxquels la France et l'Europe en étoient
redevables ; et les hommes illustres qui n'en
étoient pas, y faisoient entrer encore
leurs lumières.
Là,
les Poètes, les Orateurs, les Historiens,
capables de rendre compte à chaque instant
des règles et des principes de leur Art
qu'ils avoient approfondis, étoient également
capables d'analyser, avec finesse et justesse,
tous les mots et tous les procédés
de leur instrument, de la Langue Françoise.
A cette même époque où les
Écrivains distingués descendoient
dans toutes les profondeurs de leur Art et de
leur Langue, ils se répandoient davantage
dans le monde : en y parlant leur Langue ils observoient
celle qu'on y parloit : ils observoient l'usage
dans ces sociétés brillantes de
Paris et de la Cour, d'où il dictoit des
lois à toute la France.
Tels
ont été les hommes qui, depuis 1762,
Époque de la dernière Édition
du Dictionnaire, jusqu'à la destruction
de l'Académie, c'est-à-dire, pendant
trente ans, ont travaillé constamment ensemble
à l'Édition que nous donnons aujourd'hui
à la France et à l'Europe.
On
a nié que ce fût un avantage pour
un Dictionnaire d'être composé par
trente ou quarante Coopérateurs ; on a
prétendu qu'un Dictionnaire, comme tout
autre ouvrage, ne peut être très-bon,
que lorsqu'il a été conçu
et exécuté par un seul homme.
Nous n'examinerons point si les hommes qui, à
différentes époques, depuis Furetière,
ont fait de pareilles entreprises, y ont réussi
: ceux qui annoncent aujourd'hui avec tant de
bruit qu'ils font seuls un Dictionnaire de toute
la Langue, paroissent croire, au moins, que la
même confiance a beaucoup trompé
ceux qui l'ont eue avant eux.
Nous examinons la chose en elle-même.
Il
n'y a presque pas de mot dans une Langue qui ne
soit pris dans une multitude d'acceptions différentes
; d'analogie en analogie, un mot passe d'acceptions
en acceptions ; dans les Arts qui se ressemblent
le plus il reçoit des acceptions très-variées
; dans la bouche même de l'Orateur, de l'Historien
et du Poète, déjà il a des
nuances que le goût distingue beaucoup,
quoiqu'elles soient légères ; et
les Arts les plus éloignés l'un
de l'autre, des Métiers qui n'ont aucun
rapport ensemble, s'en emparent : enfin, tous
les Esprits, tous les Talens, tous les Arts, tous
les Métiers, travaillent sur chaque mot
d'une Langue, avec ce mot et autour de ce mot.
Dans le même mot il y a mille expressions
; et un Dictionnaire n'est bien fait, que lorsque
ces mille expressions sont saisies et rassemblées
autour du mot qui en est devenu le signe.
Est-ce
un seul homme, étranger nécessairement
à tant d'usages du même mot, qui
les connoîtra tous ? Et n'est-il pas plus
raisonnable d'attendre cette connoissance de trente
ou quarante hommes, dont les études, les
travaux et les talens sont partagés entre
tous ces Arts et toutes ces Sciences ; qui ont
rencontré cent fois toutes ces acceptions
des mots dont l'origine commune, en s'effaçant
de nuance en nuance, finit souvent par entièrement
se perdre ?
Quarante
hommes, éclairés dans beaucoup de
genres, peuvent être regardés, en
quelque sorte, comme les Représentans d'une
Nation, chargés par elle de recueillir
et de sanctionner toutes les acceptions qu'elle
donne à tous les mots. On ne peut pas supposer,
que cette espèce de mission universelle
soit donnée à un seul homme, toujours
incapable de la remplir, par cela même qu'il
est seul.
Cette
vérité, évidente pour tout
le monde, frappera bien davantage ceux qui ont
assisté à des discussions entre
plusieurs personnes sur les mots et sur les acceptions
qu'ils reçoivent dans une même Langue.
Chacun
de ceux qui ont parlé est tenté
de croire qu'il a tout vu ; à l'instant
où un autre commence à discuter,
chaque parole ouvre des points de vue qu'il eût
été impossible à tous de
soupçonner : à mesure que le nombre
de ceux qui parlent s'augmente, les points de
vue et les acceptions augmentent aussi, et dans
une progression beaucoup plus grande ; les idées
que chacun entend lui en rappellent ou lui en
font naître de nouvelles : ceux qui ont
une mémoire lente et paresseuse, sont étonnés
de l'activité qu'elle reçoit d'une
mémoire plus prompte et plus étendue
; des souvenirs effacés se réveillent,
des exemples perdus se retrouvent ; tous croient
apprendre pour la première fois la Langue
que toute leur vie ils ont étudiée.
Si
l'on réfléchit actuellement entre
quels hommes de pareilles discussions ont eu lieu
si long-temps au Louvre ; et si l'on est juste
; si l'envie et la haine ne poursuivent pas les
Académiciens à travers les tombeaux
des Académiciens, de l'Académie,
et de la Monarchie ; on avouera que ce Dictionnaire,
qui est le résultat de ces discussions,
doit être le seul où la Nation Françoise
et les Nations de l'Europe peuvent chercher avec
confiance les usages et les lois de notre Langue.
Une
autre circonstance unique en faveur de ce Dictionnaire,
c'est que, commencé à l'époque
précisément où la Langue
Françoise commençoit elle-même
les grands progrès qui devoient lui donner
ses plus beaux caractères et sa perfection,
il n'a jamais été interrompu un
moment ; il a assisté à tous ces
progrès ; il en a tenu note en y concourant
; il a été un témoin et il
est devenu un monument fidèle de toutes
ces variations fugitives qui ne laissent aucuns
souvenirs, si on ne les marque pas à l'instant
même où ils se succèdent et
passent ; c'est qu'enfin il a été
fini à l'instant où la Monarchie
finissoit elle-même ; et que, par cela seul,
il sera pour tous les Peuples et pour tous les
Siècles, la ligne ineffaçable qui
tracera et constatera, dans la même Langue,
les limites de la Langue Monarchique et de la
Langue Républicaine.
Chez
aucun autre Peuple et dans aucun autre Siècle,
il n'a existé un pareil Dictionnaire :
il ne peut plus en exister pour les Langues de
l'Europe ; elles n'ont pas reçu, sans doute,
tous leurs accroissemens ; mais elles ont reçu
tous leurs caractères. Des Dictionnaires
pourront bien dire où ces Langues sont
arrivées : mais ils ne pourront plus les
accompagner, en quelque sorte, dans le chemin
qu'elles ont suivi ; ils ne pourront pas les aider
dans leurs accroissemens et dans leur formation.
Il
étoit indispensable d'ajouter à
ce Dictionnaire les mots que la Révolution
et la République ont ajoutés à
la langue. C'est ce qu'on a fait dans un Appendice.
On s'est adressé, pour ce nouveau travail,
à des Hommes-de-Lettres, que l'Académie
Françoise auroit reçus parmi ses
Membres, et que la Révolution a comptés
parmi ses partisans les plus éclairés.
Ils ne veulent pas être nommés ;
leurs noms ne font rien à la chose ; c'est
leur travail qu'il faut juger, il est soumis au
jugement de la France et de l'Europe.
LOI
DE LA CONVENTION
Loi
portant que l'Exemplaire du Dictionnaire de l'Académie
Françoise, chargé de Notes marginales,
sera rendu public par les Libraires Smits, Maradan
et Compagnie.
Du premier jour complémentaire, l'an III
de la République Françoise.
La
Convention Nationale, après avoir entendu
le Rapport de son Comité d'Instruction
publique, décrète ce qui suit :
Article
I. L'Exemplaire du Dictionnaire de l'Académie
Françoise, chargé de notes marginales
et interlinéaires, actuellement déposé
à la Bibliothèque du Comité
d'Instruction publique, sera remis aux Libraires
Smits, Maradan et Compagnie, pour être par
eux rendu public après son entier achèvement.
Article
II. Lesdits Libraires prendront, avec des Gens-de-Lettres
de leur choix, les arrangemens nécessaires
pour que le travail soit continué et achevé
sans délai.
Article
III. L'Édition sera tirée à
quinze mille Exemplaires.
Article
IV. Il en sera prélevé, au nom de
la République, cent Exemplaires qui seront
placés dans les Bibliothèques des
Écoles centrales, et autres Bibliothèques
publiques.
Article
V. Les Citoyens Smits, Maradan et Compagnie, rembourseront,
s'il y a lieu, les frais de copie qui pourront
avoir été faits par d'autres, pour
cet objet, à la Bibliothèque du
Comité d'Instruction publique.
Article
VI. Lesdits Soumissionnaires fourniront une garantie
de l'exécution de cette entreprise entre
les mains de la Commission d'Instruction publique,
laquelle demeure chargée, et après
elle le Ministre qui aura dans ses attributions
l'Instruction publique, de l'exécution
du présent Décret.
Visé
par le Représentant du Peuple, Inspecteur
aux procès-verbaux.
Signé,
Enjubault.
Collationné
à l'original, par nous Président
et Secrétaires de la Convention Nationale
A Paris, le deuxième jour complémentaire
de l'an III de la République Françoise.
Signé,
T. Berlier, Président ; J. Poisson et Derazey,
Secrétaires.
Pour
copie conforme, La Commission des Administrations
Civiles, Police et Tribunaux. Le Chargé
provisoire,
Signé,
Aumont.
En
vertu de cette Loi et d'arrangemens particuliers
pris avec le Cit. Maradan, je suis resté
seul Éditeur de cet Ouvrage. Les éditions
avouées seront revêtues de ma signature.
J'espère que cette précaution ne
sera pas illusoire, et que la cupidité
ne me forcera pas à solliciter l'application
de la Loi contre les Contrefacteurs.
SMITS.
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