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SIXIÈME
ÉDITION 1835
L'Académie
fait aujourd'hui paraître la sixième
édition d'un Dictionnaire commencé
il y a deux siècles, et devenu le dépôt
des formes durables et des variations de notre
langue pendant l'intervalle où elle a été
le mieux parlée, et où elle a pris
un empire presque universel en Europe. Le génie
littéraire avait commencé et illustré
cet empire ; la puissance des armes l'a, de nos
jours, rendu pour un moment plus rapide et plus
absolu : mais il se maintient surtout par l'influence
sociale de la France, et reste lié à
toutes les idées généreuses
dont sa littérature et ses lois ont reçu
l'empreinte. En ce sens, on peut dire que si la
langue latine, imposée par l'invasion et
la force (1), a été l'idiome de
la religion qui succédait à l'ancien
monde, la langue française, propagée
par la politique et les lettres, est et doit demeurer
l'idiome principal de la civilisation qui réunit
le monde moderne.
Ce
point de vue suffit sans doute pour attacher un
haut intérêt au vocabulaire et à
l'histoire contemporaine de cette langue que parlaient,
depuis plus d'un siècle, toutes les cours
de l'Europe, que savent maintenant tous les peuples,
et dont l'action subsiste et se renouvelle sans
cesse. On peut la considérer sous des aspects
bien divers, depuis les curiosités du grammairien,
les finesses de l'homme de goût, jusqu'aux
inductions spéculatives du philosophe :
mais elle ne saurait être désormais
étrangère à aucun homme civilisé.
L'inventaire
actuel de notre langue la saisit à son
point de dernière maturité, gardant
presque tous les types de deux siècles
voisins et opposés, enrichie d'une grande
variété de formes, par la diversité
des opinions et des moeurs qu'elle a vues passer,
et rassemblant, pour ainsi dire, sous la même
date, l'expression que l'usage entretient ou que
le besoin fait naître, et celle que le cachet
du génie nous a laissée toujours
vivante et neuve.
Depuis
deux siècles, en effet, la langue française
est la même, c'est-à-dire également
intelligible, quoiqu'elle ait beaucoup changé
pour l'imagination et le goût. C'est ainsi
seulement qu'une langue est fixée. Jusqu'aux
premières années du règne
de Louis XIV, la nôtre ne l'avait jamais
été : car, de siècle en siècle,
les mêmes choses avaient besoin d'être
récrites dans le français nouveau,
qui devenait bien vite vieux et chenu. En recopiant
un manuscrit de notre langue, souvent on le traduisait
à demi. Le texte primitif de Joinville
fut longtemps représenté par la
dernière de ces versions posthumes, devenue
bientôt surannée au point d'être
prise pour l'original. Les règles du rapport
des mots étaient changeantes, et promptement
oubliées. Villon, au quinzième siècle,
ayant voulu, par un jeu de talent, composer une
ballade en vieil langage françois, y laissait
échapper, par désuétude et
par ignorance, nombre de fautes qu'a découvertes
(2) l'érudition moderne. Et quand Marot,
né soixante ans plus tard, faisait réimprimer
les oeuvres de Villon, si par respect il ne touchait
pas à l'antiquité de son parler,
il se croyait obligé du moins d'expliquer,
par annotations à la marge, ce qui lui
semblait le plus dur à entendre. Notre
idiome, poussé en tous sens par les modes
étrangères de la cour, le travail
des savants, la libre confusion des dialectes
populaires, était tantôt italianisé,
tantôt latinisé, et tantôt
gasconnait (3). Cette inconstance, cette mutabilité
de la langue allait diminuant : mais elle durait
encore à une époque avancée
de notre histoire ; et, vers 1650, Pellisson disait
en propres termes : Nos auteurs les plus
élégants et les plus polis deviennent
barbares en peu d'années.
Ces
brusques et fréquentes variations de notre
ancien langage seraient la matière d'un
livre. On pourrait y suivre à la trace,
y chercher utilement le rapport souvent obscur
et effacé entre les mots et les idées,
entre les idées et l'état social
d'un peuple. On pourrait expliquer comment la
diversité, la résistance, la lente
soumission des éléments nombreux
qui devaient former l'unité française
a dû suspendre, changer, détourner
dans son cours le travail de l'unité de
notre langue. D'autres causes de retard et de
formation laborieuse naîtraient encore du
caractère de cette langue, qui, sans être
moins issue de la souche latine que les langues
du Midi, s'en éloigne davantage, et a dans
ses formes, ses tours et son harmonie, une physionomie
plus distincte et plus libre. Enfin, l'état
même de la civilisation française,
qui semble avoir marché par secousses,
faisant effort, puis retombant, essayant une voie
nouvelle, puis reculant, tour à tour active
et découragée, prospère et
malheureuse, l'état de cette civilisation
semblerait se reproduire dans les phases diverses
et courtes de l'idiome de nos pères.
A
ces causes particulières se joindraient
les causes générales, qui, chez
toutes les nations, ont amené une sensible
différence entre la changeante rapidité
des époques de formation et de débrouillement,
et la durée de l'époque dernière,
où une langue, qui semble fixée,
se développe encore, sans s'altérer,
et acquiert, sans rien perdre.
La
durée, la stabilité relative de
cette dernière époque, indique assez
que tout n'est pas accidentel et fortuit dans
le langage, qu'il y a là, comme ailleurs,
un point de vérité, auquel on se
tient longtemps, quand on l'a trouvé. Le
talent supérieur de l'écrivain ne
peut, à lui seul, hâter cette époque,
et devancer le progrès général.
L'incomparable imagination de Montaigne n'a pas
fait que les formes de sa langue fussent encore
dans l'usage, cinquante ans après lui.
La langue de Balzac et de Pellisson, inférieurs
à Montaigne, mais venus à propos,
est encore la nôtre. Saisir et embrasser,
parmi les âges successifs d'une langue,
ce dernier âge de formation régulière
et fixe, reproduire fidèlement ce dernier
cadre, dont les divisions et l'ordre ne changent
plus, quoiqu'il s'y place encore des termes nouveaux,
c'est donc un travail utile et vrai, qui n'a rien
d'arbitraire, bien qu'il reconnaisse la souveraineté
de l'usage : car l'usage même, comme le
hasard, obéit à une loi cachée.
Ou, pour mieux dire, il n'y a pas plus de caprice
dans l'esprit humain qu'il n'y a de hasard dans
la nature. L'une et l'autre expression est également
le nom vague d'une cause que nous n'avons pas
su découvrir.
Or,
nul doute qu'il ne se rencontre une époque
où l'usage, en fait de langue, exprime
un état des esprits plus sain, plus vigoureux,
plus élevé, ou plus délicat,
plus subtil, plus ingénieusement corrompu.
C'est entre ces deux points que se trouvera la
belle époque d'une langue ; et si les écrivains
de génie ont abondé dans le même
temps, s'ils ont agité toutes les questions
religieuses et civiles dont l'intelligence humaine
s'occupe, sous peine de dégénérer,
cette époque ne cessera pas d'agir sur
les époques suivantes.
Sa
langue, lors même qu'elle ne sera plus complétement
usuelle, demeurera classique, et on ne pourra,
sans emprunter quelque chose à cette langue,
se rendre familiers les sujets qu'elle a traités,
et qui sont incorporés à ses expressions.
Qu'elle soit ensuite calquée par des imitateurs
sans génie, ou forcée, exagérée
par des novateurs sans goût, elle n'en reste
pas moins un type de perfection relative. Ce sera
le grec d'Athènes, depuis Eschyle jusqu'à
Ménandre, le latin de Rome, depuis Térence,
César, Cicéron, jusqu'à Tacite,
et notre français, depuis Descartes et
Corneille.
De
grandes variétés, non-seulement
individuelles, mais générales, seront
comprises encore dans ces divisions. Chaque époque
ainsi étendue renferme plusieurs époques
où se marquent tous les caractères
et comme tous les essais de la décadence,
en face des types heureux et purs qui se renouvellent
encore. Le savant, l'homme de goût pourra
choisir, dans ce long intervalle, un âge
d'or, dont il bornera plus ou moins les limites
; il pourra noter, avant et après ces époques,
bien d'autres beautés de langage : mais
il n'en est pas moins vrai que lorsqu'un idiome,
longtemps parlé, longtemps écrit,
a épuisé les combinaisons les plus
naturelles de l'art de s'exprimer, une corruption
du langage est inévitable.
Tout
amène ce changement, l'inertie sociale,
comme les révolutions, les idées
nouvelles, comme le défaut d'idées.
Car une langue, c'est la forme apparente et visible
de l'esprit d'un peuple ; et lorsque trop d'idées
étrangères à ce peuple entrent
à la fois dans cette forme, elles la brisent
et la décomposent ; et, à la place
d'une physionomie nationale et caractérisée,
vous avez quelque chose d'indécis et de
cosmopolite.
Ce
résultat n'est pas toujours sensible pour
les contemporains, pour ceux qui l'opèrent
et l'éprouvent ; mais, à distance,
et au point de vue de l'histoire, on peut remarquer
à quelle époque un peuple perd l'originalité
de son caractère et la pureté de
sa langue.
Cela
ne nous échappe pas dans l'étude
des langues anciennes. Tout en les sachant moins
bien que la nôtre, comme nous les savons
par comparaison et non par habitude, nous y discernons
nettement les âges divers de la perfection
et de la décadence. Nous y reconnaissons
le secours qu'un idiome dans son âge adulte
prête à la pensée, et comment,
à mesure qu'il vieillit ou s'altère
par des mélanges, la pensée devient
plus subtile et plus laborieuse. Rien n'arrête
tout à fait ce déclin de l'éloquence
dans un dialecte usé, ni la supériorité
de l'écrivain, ni la grandeur ou la nouveauté
des intérêts qu'il défend.
Saint Augustin avait autant d'esprit et de verve
oratoire que Cicéron ; Tertullien n'avait
pas naturellement l'imagination moins nerveuse
et moins colorée que Tacite : et cependant,
par l'influence d'une langue gâtée
comme la littérature de leur temps, Augustin
et Tertullien ne paraissent souvent que des génies
sans goût, et d'éloquents barbares.
Mais
serait-il vrai que ce déclin des idiomes,
certainement inévitable, soit toujours
également rapide, que rien ne puisse retarder
la décadence, et qu'elle n'ait pas des
stations et des retours ? Comment se concilierait
une pareille idée avec l'espoir du progrès
de l'esprit humain ? et n'est-elle pas démentie
par les faits mêmes ? Après les grands
siècles des lettres, n'a-t-on pas vu, plusieurs
fois, à une époque de faux goût
et d'insipidité succéder un temps
meilleur ? L'Italie, après la précoce
maturité de son quatorzième siècle,
n'a-t-elle pas retrouvé un second âge
de langue classique et de génie, et retombée
de nouveau, ne s'est-elle pas de nouveau relevée
? Un certain terme passé, y a-t-il, dans
la durée seule du temps, un principe de
décadence ? ne serait-il pas contradictoire
de le supposer, quand la civilisation, loin de
s'arrêter, se développe encore, quand
un plus grand nombre d'esprits est appelé
à ses bienfaits, et que le talent se prélève
non dans un cercle restreint, mais sur un peuple
entier qui s'éclaire ?
Nous
ne contredisons aucune de ces espérances.
On a dit de l'esprit humain, dans son ensemble,
qu'il avançait en spirale. Cette voie est
assez semblable à la pente inégale
par laquelle marchent et déclinent les
idiomes vivants, qui ne sont que l'esprit particulier
de chaque nation. Parvenus à leur perfection,
c'est-à-dire au degré de développement
qui maintient et fait valoir leur identité
première, ces idiomes ne se précipitent
pas d'un seul coup vers la décadence. Ils
changent sans cesse sur quelques points. Car,
comme l'a dit Varron, en fait de langue, l'usage
est toujours en route : omnis consuetudo loquendi
in motu est. Mais ce mouvement parfois remonte,
ou se détourne d'une fausse route, pour
en chercher une autre. Parfois, c'est l'innovation
vicieuse qui est changée ; c'est au goût
du naturel et du vrai qu'on essaye de ramener
le langage, sauf une condition seulement, qui
se remarque aussi dans les arts du dessin, et
qui ne permet pas que le retour à l'école
antique soit jamais simple et gracieux comme elle.
De même, pour la propriété,
le goût, l'harmonie, cette arrière-saison
des langues ne vaudra jamais leur jeunesse et
leur maturité ; et quoi qu'en ait dit Horace,
dans sa riante comparaison :
Ut
silvae foliis pronos mutantur in annos,
Prima cadunt : ita verborum vetus interit aetas.
si
le feuillage change et renaît, la tige à
la longue se dessèche et s'appauvrit. Ainsi,
au milieu de ces alternatives, de ces flux et
reflux de l'usage, le déclin, ou, si l'on
veut, la décomposition des idiomes, de
temps en temps suspendue, reprend son cours et
s'achève. Ils deviennent tout autres qu'ils
n'étaient. On comprend encore leurs anciennes
formes ; mais on ne sait plus les égaler,
ni les reproduire. Cette altération du
langage s'est rencontrée même sans
les causes qui hâtent la barbarie et le
déclin social.
Les
idiomes cessent de vibrer pour l'imagination et
le goût, lorsqu'ils servent encore à
la civilisation et à la vie. Ils meurent
enfin, comme les hommes, ils meurent avant l'extinction
même des races qui les ont parlés.
Ou quelquefois, comme nous l'avons vu pour la
langue grecque, à demi conservés
par un reste de peuple, abaissés comme
lui, et devenus le patois de son esclavage, ils
lui tiennent lieu de patrie, et le font vivre
encore jusqu'à sa délivrance, sauf
à changer avec lui, s'il redevient un peuple
heureux et libre. Ce n'est pas tout. L'érudition
moderne nous atteste que, dans une contrée
de l'immobile Orient, où nulle invasion
n'a pénétré, où nulle
barbarie n'a prévalu, une langue parvenue
à sa perfection s'est déconstruite
(4) et altérée d'elle-même,
par la seule loi de changement, naturelle à
l'esprit humain.
Mais
l'idée d'une telle décadence ne
se présente pas à l'esprit des nations,
dans les premiers beaux jours de leur éclat
littéraire, lorsqu'après une barbarie
plus ou moins longue, elles commencent à
goûter vivement le charme des beaux-arts,
à s'enivrer de poésie et d'éloquence.
Un siècle semblable rêve pour ses
usages, pour ses moeurs, pour sa langue, la durée
qui n'appartiendra qu'au génie particulier
de ses grands écrivains, souvent confondus
d'abord avec ceux qui leur ressemblent le moins.
Richelieu chargeait l'Académie de fixer
la langue ; et il ne savait pas que Descartes
et Corneille venaient de la créer, aidés
par une seule chose, après eux-mêmes,
par ce mouvement vers l'unité qui partait
de sa main puissante.
Toutefois,
si le génie seul pousse en avant les esprits,
il ne faut pas méconnaître ce qu'il
y a d'utile dans un concert d'efforts dirigés
vers le même but. Les premiers Académiciens
avaient un singulier et naïf enthousiasme,
quand ils s'appelaient eux-mêmes
des ouvriers en paroles, travaillant à
l'exaltation de la France, ou quand, sous
Louis XIV, ils promettaient de rendre immortels
tous les mots et toutes les syllabes consacrés
à la gloire de leur auguste protecteur.
Mais, sous ce zèle de candeur ou
de flatterie, il y avait un grand amour des lettres,
une étude, un culte de la langue, qui ne
fut pas sans fruit. Le savoir judicieux et l'élégance
correcte s'effacent pour la postérité,
attentive seulement aux grands noms. Mais ces
premiers critiques qui épurèrent
notre langue, Patru, Vaugelas, Regnier Desmarais,
étaient des esprits justes et fins, qu'on
n'a pas surpassés dans la même oeuvre.
Ils firent peu et lentement. Ils avaient raison
: ils attendaient le travail du génie,
pour aider au leur. En effet, lorsque Richelieu,
avec cette précipitation impérieuse
qui veut tout mûrir en un moment, avait
commandé le Dictionnaire de la langue,
on ne savait encore où prendre cette langue.
Elle n'était plus dans l'inculte liberté
et la confusion hétérogène
du seizième siècle, on ne la voyait
pas encore dans les génies rares et contestés
des commencements du dix-septième.
En
1637, l'Académie avait discuté longtemps
sur la méthode à suivre pour
dresser un Dictionnaire qui fût comme le
trésor et le magasin des termes simples
et des phrases reçues. Puis, elle
s'était occupée du choix des auteurs
qui avaient écrit le plus purement notre
langue, et dont les passages seraient insérés
dans le Dictionnaire. C'étaient, pour la
prose, Amyot, Montaigne, du Vair, Desportes, Charron,
Bertaut, Marion, de la Guesle, Arnauld, Despeisses,
le conseiller Pibrac, les auteurs de la Satire
Ménippée, la reine Marguerite dans
ses Mémoires, S. François de Sales,
le cardinal du Perron, Duplessis-Mornay, le cardinal
d'Ossat, de Dampmartin, de la Noue, de Refuge,
Audiguier, Coeffeteau, et deux Académiciens,
MM. Bardin et du Chastelet qui, morts depuis peu,
devenaient pour la langue autorités souveraines,
comme les empereurs romains devenaient dieux.
Cette
liste était, ce semble, incomplète
et peu raisonnée. En admettant qu'elle
ne dût pas remonter jusqu'à Froissart,
notre Hérodote, et si habile écrivain,
en supposant Rabelais trop libre pour y être
admis, on s'étonne de n'y pas voir la Boëtie
à côté de Montaigne ; on y
cherche tant de mémoires naïfs et
éloquents du seizième siècle,
ceux du bon serviteur de Bayard, ceux de Montluc,
de Tavannes, les histoires de Brantôme et
du véhément d'Aubigné, les
discours de l'Hôpital. Parmi les écrivains
qui dénouèrent la langue, on regrette
de ne pas rencontrer le docte Henri Estienne,
et Calvin, le méthodique et précis
Calvin, auquel Bossuet accorde cette louange,
d'avoir excellé dans sa langue maternelle,
et aussi bien écrit qu'homme de son siècle.
Enfin, l'Académie, pour se rapprocher par
degrés de l'état nouveau de la langue,
aurait dû joindre à Coeffeteau d'autres
écrivains placés sur la limite des
deux siècles, l'intègre et éloquent
Talon, et Mathieu, énergique historien
de Louis XI. Mais quand la liste eût été
mieux faite, elle devait toujours offrir un grand
défaut dans le plan de l'Académie.
C'eût été le trésor
d'une langue qui avait en partie cessé,
au moment où il s'agissait de la recueillir
et de la proposer pour modèle.
La
liste des autorités pour la langue poétique
n'était pas moins surannée. Hormis
Malherbe et Regnier, il ne s'y rencontrait pas
un nom qui pût faire date pour cette poésie
sage, ornée, naturelle, où devait
atteindre notre langue. Ronsard et du Bartas y
figuraient avec Marot et Saint-Gelais ; Desportes
avec le cardinal du Perron ; et on y lisait les
noms bien oubliés, de Motin, de Touvant
et de Monfuron.
Quand
ces listes furent dressées, on vit bien
qu'on ne pouvait s'en servir ; et on résolut
de revenir à l'usage, et de composer le
Dictionnaire, non des auteurs, mais de la langue.
Cette méthode était alors la meilleure,
ou même la seule possible : mais l'exécution
en devait être difficile et lente. L'Académie
enregistrait ou effaçait les mots, sous
la dictée du public, tout en se promettant
de lui donner des lois. Plusieurs années
se passèrent sans qu'elle eût rien
ajouté aux excellentes remarques de Vaugelas,
qui, mort en 1649, sept années avant les
premières Provinciales, avait pressenti,
par la justesse d'esprit et le goût, la
prose française dont Pascal allait créer
le modèle.
De
la censure minutieuse et délicate de Vaugelas,
le travail de l'Académie passa dans la
main rude et encore un peu gauloise de Mézeray,
qui, le meilleur de nos vieux historiens, pour
la liberté du jugement, la vigueur du récit,
et parfois l'éloquence, se trouva chargé
de recueillir dans l'usage la belle langue française,
qu'il n'adoptait qu'à demi. Il s'occupa
trente ans de cette tâche plus paisible
que celle d'écrire l'histoire. Nous avons
même, touchant son travail et le progrès
du Dictionnaire, une date précise, et une
anecdote qui se rapporte au séjour de Christine
en France.
Cette
princesse, lorsqu'elle était encore sur
le trône et qu'elle y recueillait les hommages
de tous les savants de l'Europe, avait envoyé
son portrait à l'Académie française,
très-célèbre dans le Nord.
Ayant reçu en retour une magnifique épître,
telle qu'on en écrivait alors pour les
grandes et les petites choses, Christine y fit
en français une réponse datée
d'Upsal, où elle annonce déjà
le dessein d'abdiquer la couronne pour cultiver
les lettres en repos, se promettant bien, dit-elle,
que la langue française sera la principale
langue de son désert.
Venue
en France quelques années après,
elle traversa d'abord Paris si vite qu'elle n'eut
que le temps de recevoir quelques érudits
célèbres, et d'être haranguée
dans son palais, par Patru, au nom de l'Académie.
Mais, à son second voyage, en 1658, elle
voulut à son tour visiter l'Académie,
et la surprendre au milieu d'une séance
ordinaire : elle arriva presque sans appareil
dans la salle, où le chancelier Seguier,
averti le matin, avait fait placer quelques ornements
à la hâte, en n'oubliant, par malheur,
que le portrait de la princesse. Il y eut d'abord
quelque difficulté pour savoir si l'Académie
serait assise ou debout devant elle. Mais quelqu'un
se souvint que, dans les assemblées de
gens de lettres et de beaux esprits qui se tenaient
du temps de Charles IX, et où ce prince
alla plusieurs fois, tout le monde était
assis et couvert devant le roi. On s'assit donc,
et après quelques compliments, comme Chapelain
était absent, l'abbé Cotin lut des
vers qui furent trouvés fort beaux. C'était
une traduction de deux passages de Lucrèce
contre la Providence, et sur la formation du monde
par les atomes ; puis vinrent quelques sonnets,
deux ou trois madrigaux, récités
par de Boisrobert, et une traduction élégante
des vers de Catulle, amemus, mea Lesbia, que lut
Pellisson, et qui plut fort à la reine.
Ensuite,
pour donner une idée des travaux sérieux
de l'Académie, Le directeur dit
à la reine, raconte l'académicien
Patru, que, si Sa Majesté l'avait pour
agréable, on lui lirait un cahier du Dictionnaire.
- Fort volontiers, dit-elle. - M. de Mézeray
lut donc le mot Jeu, où, entre autres façons
de parler proverbiales, il y avait jeux de princes,
qui ne plaisent qu'à ceux qui les font
; pour dire une malignité, une violence,
faite par quelqu'un qui est en puissance : elle
se mit à rire. On acheva le mot qui était
au net, où pourtant il y avait bien des
choses à dire (5). Suivant un autre
récit, plus authentique, la reine de Suède,
en écoutant la définition de Mézeray,
rougit et parut émue ; mais voyant qu'on
avait les yeux sur elle, elle s'efforça
de rire, plutôt d'un rire de dépit
que de joie. Le Dictionnaire venait de lui rappeler
ce que, trois mois auparavant, elle avait fait
à Fontainebleau, et quel sanglant jeu de
prince elle y laissa sur son passage.
Du
reste, pour cette femme d'un esprit si ferme,
et viril jusqu'au crime, pour cette reine savante
et sceptique, accoutumée dans ses entretiens
aux controverses de Saumaise et de Bochart, aux
découvertes de Meibomius, à la philosophie
de Descartes, il ne devait y avoir qu'un intérêt
médiocre dans une académie exclusivement
occupée de la langue. La reine, plus choquée
du manque d'érudition que du défaut
de goût, s'étonna seulement de ne
pas voir à l'Académie le docte Ménage.
On
se plaignait dès lors, en effet, que l'Académie
avait conçu le plan de son Dictionnaire
sous une forme trop frivole et trop peu savante
; qu'elle n'y mettait que la langue de la conversation
et du bel esprit, et nullement celle des sciences.
C'était une idée d'Encyclopédie
qui tourmentait déjà quelques esprits,
mais pour laquelle ni la langue ni l'Académie
n'étaient préparées. On en
était au siècle de l'imagination,
de l'éloquence, de cette parole expressive
et heureuse, qui, dans la chaire chrétienne,
dans les entretiens, dans les livres, au théâtre,
donnait alors aux hommes les premiers et vifs
plaisirs de l'esprit et du goût. Les chefs-d'oeuvre
de Corneille avaient élevé la pensée
française. Tout ce qui savait lire et s'occupait
de religion avait dévoré les Provinciales.
Les savants solitaires de Port-Royal communiquaient
aux esprits quelque chose de la gravité
de leur conscience et de leurs études.
Bientôt Bossuet, le plus éloquent
des hommes, parla sur un ton à la fois
sublime et populaire, qui n'appartient qu'à
lui. Molière, Boileau, Racine, la Fontaine
trouvèrent la langue poétique. Avant
qu'on eût rassemblé les pierres de
construction, les temples étaient debout.
Le
Dictionnaire avait vieilli, pendant qu'on y travaillait.
On revint sur ce qu'on avait fait. Après
bien des années, on n'en était encore
qu'à la révision de la lettre A.
Le vigilant Colbert, qui s'étonnait d'un
travail si lent, était un jour venu assister
à la séance. On y lisait le mot
Ami. Mais la définition précise
en fut si contestée, on discuta si bien
sur le point de savoir si, dans l'usage, ce mot
indiquait seulement une obligation du monde ou
un rapport du coeur, s'il supposait une affection
partagée, et s'il ne se disait pas sans
cesse d'un empressement qui n'avait rien de sincère
ou d'un zèle qui n'obtenait aucun retour,
enfin on vit tant de questions dans une seule,
que le ministre, dont tant de gens à la
cour se disaient les amis, convint, en se retirant,
qu'il ne s'étonnait plus de la lenteur
et de la difficulté du Dictionnaire.
Un
Dictionnaire, en effet, où tous les mots
des sciences et de la vie d'un peuple se trouveraient
exactement définis, analysés dans
leurs éléments, suivis chronologiquement
et expliqués dans toutes leurs acceptions,
un tel Dictionnaire serait la plus lente des oeuvres
difficiles ; et, à une époque même,
cette oeuvre deviendrait impossible par l'extension
presque infinie des notions qu'elle suppose. En
se bornant à la langue oratoire et à
la langue usuelle, et en les cherchant tout à
la fois dans la logique et dans l'usage, l'Académie
avait encore assez à faire ; et elle pouvait,
par la date même de son travail, laisser
un monument précieux. Car la politesse
du siècle de Louis le Grand, comme on disait
alors, n'était pas toute dans les livres,
n'en venait pas, ne s'y rapportait pas exclusivement.
Il
y a des temps où l'on peut dire que tout
l'esprit qui se consomme se met dans les livres,
que tout ce qui se pense s'imprime. Là,
peu d'originalité, peu de différence
profonde entre les hommes, peu de variété
de langage. Une même idée passe en
un moment, et sans effort d'étude, à
tous les lecteurs, et les met en communauté
sur quelques points. Les conversations ressemblent
aux écrits ; et les écrits ne sont
souvent que des conversations. La fin du dix-huitième
siècle tendait vers ce niveau des esprits.
Nous nous en sommes encore plus rapprochés
: c'est la civilisation.
Il
n'en était pas ainsi dans un temps où
la société, encore séparée
en classes et en professions très-distinctes,
ingénieuse et forte au sommet, était
pleine de diversités de moeurs, de coutumes
et de langage. Écrire pour le public était
alors un soin sérieux qu'on remplissait
quelquefois par devoir de profession, ou une ambition
extraordinaire à laquelle, avec ou sans
talent, on se préparait par de grandes
études. Puis, en dehors de ces hommes éloquents
et graves, ou de ces studieux lettrés,
il y avait une foule d'esprits cultivés
et polis, qui, sans rien écrire, animaient
les entretiens de la ville et de la cour. Au dix-huitième
siècle, l'aristocratie de l'intelligence
fut toute dans les écrivains ; mais dans
l'âge précédent, tel que nous
l'a décrit Voltaire, tel qu'on le surprend
mieux encore dans les Mémoires, la cour
de Louis XIV et tout ce qui venait s'y réunir,
attiré par l'éclat du prince, offrait
au plus haut degré ce charme et cette puissance
de l'esprit qui marquaient en même temps
le soudain progrès des lettres.
Ce
n'était pas une illusion de flatterie que
la supériorité et la grâce
attribuées à ces entretiens de Versailles,
où Louis XIV portait la noble précision
de ses paroles, où tant de femmes si belles
étaient admirées pour leur esprit,
où l'auteur des Maximes, le philosophe
de la Fronde, la Rochefoucauld paraissait quelquefois,
où Molière était de service,
où Grammont causait comme écrit
Hamilton, où Bossuet, Fleury, la Bruyère,
conversant à part dans l'Allée des
philosophes, étaient rejoints par Condé,
où Fénelon était maître
de l'oreille et du coeur de tous ceux qui l'écoutaient,
et où, sous la physionomie attentive d'un
duc, assidu courtisan, se cachait, avec ses Mémoires
longtemps inédits, l'incorrect mais unique
rival de Tacite et de Bossuet.
On
conçoit sans peine que cette cour, qui
semblait avoir transformé en élégance
et en bon goût toute la vigueur des grandes
familles du seizième siècle, eût
beaucoup d'influence sur l'esprit de la nation,
et qu'on se piquât d'en imiter les usages.
De là cette déférence des
critiques du temps pour ce qu'ils appellent le
langage de la cour. Nous savons bien qu'on a depuis
accusé ce langage d'être pauvre,
dédaigneux, courtisanesque, et d'avoir
nui au génie même de nos écrivains,
bien que nous ne concevions pas comment Sévigné
aurait pu être plus spirituelle et plus
vive, Racine plus éloquent, Bossuet plus
original et plus sublime. Mais enfin la plainte
a été faite ; et on doit avouer
que le goût de Versailles était celui
d'une élite d'esprits nobles et cultivés,
mais qu'il y manquait le battement de coeur d'un
grand peuple.
Peut-être
même cette autorité souveraine du
goût et du langage de la cour eût
été moins heureuse pour les arts,
si elle n'avait été mélangée
et combattue par une autre influence, qui tenait
à l'esprit du même temps, celle des
controverses religieuses. Ce fut là, pour
l'esprit de la nation, une plus sévère
école, d'où sortaient le sérieux,
la simplicité, la liberté du langage.
Après la cour, après les conversations
et les fêtes ingénieuses de Versailles,
il y avait les solides entretiens de Port-Royal,
l'apostolat perpétuel de ses solitaires,
leurs liaisons fréquentes avec la magistrature,
et avec le peu de libres consciences qui, sans
se séparer de l'ancienne foi, n'étaient
pas toutes soumises au roi et au pape. Port-Royal
était une secte, dans le sens le plus honorable
du mot. Par là, il eut et garda, pendant
le dix-septième siècle, une grande
influence sur les moeurs, les écrits, la
langue.
L'action
isolée d'un homme de génie n'a pas
ce pouvoir : il fait quelques bons ou quelques
mauvais imitateurs ; mais, pour modifier l'usage,
pour mettre une empreinte nouvelle sur l'esprit
d'un peuple, il faut l'influence d'une opinion
qui a de nombreux organes, et qui tour à
tour agit, parle, écrit, et intéresse
par ses combats et ses souffrances. Ce fut le
sort et le privilége de Port-Royal.
En
rappelant sur quelques points les esprits au libre
examen, en mêlant la philosophie à
la religion, et toutes deux aux lettres, Port-Royal
donna le goût d'une diction sérieuse
et nourrie, qui rapprochait la langue française
des sources antiques d'où elle est sortie.
Par une controverse assidue sur des questions
de métaphysique, ces pieux solitaires firent
entrer dans l'usage du monde une foule d'expressions
qui tendaient à spiritualiser notre idiome,
et à le rendre plus exact et plus précis.
Quand on voit, dans les témoignages du
temps, la réputation du grand Arnauld,
et qu'on la cherche dans ses oeuvres, on sent
que cet homme fut nécessairement supérieur
à ce qu'il a laissé, et qu'il domina
surtout par l'action de ses entretiens et de ses
disciples, et par la rapidité et l'à-propos
de ses écrits. De là venait la grande
part que les critiques donnaient à Port-Royal
dans le perfectionnement du langage.
Arnauld
et ses amis aidaient plus sensiblement encore
à ce progrès par leurs travaux sur
la grammaire générale et sur l'analyse
comparée des langues. Pour la première
fois, depuis la renaissance, la méthode
philosophique dirigeait la philologie ; et tout
l'artifice de la pensée était cherché
dans l'artifice du langage. Un caractère
essentiel de la langue française, celui
qui la rend si propre aux sciences, aux affaires
et à la vie, celui qu'elle ne peut perdre
sans changer tout à fait, la clarté,
instinct de notre esprit, devenait de plus en
plus une loi de notre littérature. Elle
se marquait par l'ordre direct du langage, la
lumière des expressions, et cette netteté
précise, où l'on reconnaît
à quelques égards l'influence de
la géométrie, de cette science judicieuse
qui avait formé Descartes, et dont Pascal
et ses amis mêlèrent l'inflexible
justesse à l'ardeur même de l'éloquence.
Les admirables Discours sur la logique étaient,
pour Port-Royal, le fondement de toutes les études
de langue et de goût. Tout, dans l'art d'écrire,
y était ramené à l'art de
penser, mais avec cette vive intelligence de la
passion et du beau, qui distingue les vues de
Pascal sur l'éloquence des critiques de
Condillac sur le style.
Enfin,
les écrits corrects et savants de Port-Royal
excitaient dans le parti contraire, jusque-là
tout empreint de barbarie scolastique, une émulation
de délicatesse, un soin scrupuleux de la
diction, qui fut, après les ouvrages de
génie, le secours le plus utile à
la pureté de la langue. En s'occupant,
vingt années encore après les Provinciales,
à chicaner subtilement le style de Pascal,
les jésuites apprenaient à bien
écrire. En relevant avec ironie la gravité
un peu uniforme, les longues périodes et
les expressions parfois inusitées des autres
écrivains de Port-Royal, ils s'essayaient
eux-mêmes à un style plus facile
et plus libre, sans être moins correct.
La langue commune s'enrichissait de toutes parts,
et prenait tous les tons. C'était une monnaie
courante, dont les types réguliers et nets
se multipliaient à l'infini pour suffire
au commerce croissant des idées, indépendamment
de ces médailles à part que frappe
le génie, et qu'il se réserve. De
bons ouvrages de critique, un peu minutieux, de
subtiles analyses de la langue et de la diction
servaient à fixer le goût public,
que les écrits des grands hommes avaient
vivement saisi, et d'abord enlevé à
ces fausses admirations que fait naître
l'inexpérience de l'art ou la satiété
du vrai beau.
Il
s'était donc formé, pour la langue
et le style, cette sorte d'unité, qui se
concilie très-bien avec la différence
des génies, mais qui leur laisse à
tous, dans leur libre physionomie, un air de famille
et une parenté naturelle. Cette ressemblance
dominait toutes les diversités d'opinion
et de parti. Pour l'exactitude, la force et la
gravité du langage, le jésuite Bourdaloue
paraissait un élève accompli de
Port-Royal. Quinault, dédaigné par
Racine, avait dans la mélodie de ses paroles
quelques accents de la même voix ; et il
n'était pas jusqu'à Perrault, l'ennemi
des anciens, qui ne fût classique pour la
langue, et n'eût, en prose du moins, beaucoup
de naturel et de simplicité.
Ainsi,
noble politesse des moeurs, plaisirs délicats
de l'esprit dans la pompe d'une cour, sérieuses
études, rendues presque populaires par
la passion religieuse, controverses assidues,
qui ne laissaient pas s'énerver la vigueur
de la pensée, rencontre de tant de génies
divers, façonnant sous leurs mains la rudesse
encore flexible du langage, tout s'accorda, tout
se réunit pour porter notre idiome à
cette perfection qui se sent elle-même,
et n'est autre chose que le plus grand degré
de justesse et de force heureusement réunies.
L'Académie
avait eu sa part dans ce travail de la société
française. Pendant que tout s'élevait
autour de Louis XIV, elle s'était en grande
partie renouvelée. Aux fausses illustrations
du siècle commençant, elle avait
fait succéder les vrais et durables génies,
qui devaient le marquer de leurs noms ; et il
était juste de dire que nulle part la langue
de notre pays n'était mieux parlée,
et son esprit représenté avec plus
d'éclat. Ajoutons seulement que, d'après
les habitudes du temps, on se faisait, du pouvoir
académique, une idée peut-être
excessive.
A
Rome, Varron trouvait que, pour le langage, comme
pour le reste, le peuple ne dépendait que
de soi-même, et que chacun dépendait
du peuple : Populus in suâ potestate, singuli
in illius. Mais, dans la France de Louis XIV,
Bossuet, tout en confessant que l'usage est le
père des langues, et que le droit de les
établir, aussi bien que de les régler,
n'a jamais été disputé à
la multitude, aimait à voir dans l'Académie
un Conseil souverain et perpétuel,
dont le crédit, établi sur l'approbation
publique, peut réprimer les bizarreries
de l'usage, et tempérer les déréglements
de cet empire trop populaire. Cette même
idée, dans le siècle suivant et
dans un autre pays, faisait souhaiter à
un esprit moins grave que Bossuet, au capricieux
Swift, l'établissement d'une académie
qui pût contenir et fixer la langue anglaise,
écarter beaucoup de termes, en corriger
d'autres, en raviver quelques-uns. Il faut, disait-il,
qu'aucun des mots auxquels cette société
aura donné sa sanction, ne puisse, dans
la suite, vieillir et être rejeté
(6).
Bossuet
et Swift oubliaient seulement que le conseil suprême
de censure grammaticale changerait, comme le public,
et qu'à la longue les modérateurs
de l'usage y céderaient eux-mêmes.
Quoi
qu'il en soit, l'Académie française
continua d'exercer avec une assez grande réserve
son pouvoir constituant ; et le Dictionnaire,
fait et recommencé pendant que tout le
monde faisait la langue, fut enfin publié,
avant le terme du dix-septième siècle.
Sans
étymologies étrangères, et
avec la seule indication des termes anciens de
notre langue qui ont péri en laissant leurs
dérivés, cette édition de
1694, où les mots sont rangés par
ordre de racines, comme dans le lexique grec d'Henri
Estienne, doit paraître incomplète
et peu commode. Elle n'en est pas moins un témoignage
unique pour l'histoire de notre langue, et le
supplément nécessaire des bons livres
à qui veut bien connaître son génie.
On n'y retrouve pas les hardiesses d'expressions
et de tours, les beautés de langage que
créaient nos grands écrivains ;
mais on y voit le fond commun sur lequel ils travaillaient
de génie, le bloc où ils taillaient
leurs statues grecques.
Cette
langue, prise dans toute son étendue, entre
l'usage de la cour et les proverbes populaires,
atteste au plus haut degré une nation vive,
ingénieuse, ayant plus de justesse que
d'imagination, sociable, mais sans vie publique,
très-occupée de religion, de guerre,
de philosophie, de belles-lettres, mais médiocrement
touchée des arts, et n'ayant encore que
peu cultivé les sciences physiques.
Sur
ce dernier point, en effet, son vocabulaire usuel
est pauvre et restreint. Sans doute, il eût
été facile de le grossir beaucoup
par les nomenclatures techniques et les classifications
de chaque science, telles qu'elles existaient
alors : on sait que cette idée même
fut l'occasion du schisme et des critiques de
Furetière, qui en profitant du travail
de l'Académie, l'ensevelit dans un Dictionnaire
universel des sciences et des arts. Un écrivain
de nos jours (7), savant philologue et brillant
coloriste, a parfaitement justifié l'Académie
de n'avoir pas compris dans son recueil de la
langue cette foule de termes techniques, dont
Borel et Thomas Corneille firent alors des lexiques,
maintenant oubliés. Ces nomenclatures,
en effet, qui sont autant de langues particulières,
changent de fond en comble, par le progrès
même des sciences, et n'offriraient souvent
aujourd'hui que la date inutile d'une erreur détruite,
ou d'une ignorance qu'on n'a plus. La nomenclature
médicale ou chimique du dix-septième
siècle serait tout à fait dénuée
pour nous de sens et d'usage, tandis que la langue
littéraire de la même époque
est un type immortel. Mais, à part cette
question, l'Académie, moins hardie que
nos grands écrivains, ou, si l'on veut,
plus timide en masse que dans chacun de ses membres,
n'avait-elle pas trop restreint les richesses
de notre langue, trop ébranché le
vieux chêne gaulois ?
On
lit, dans les Factums satiriques de Furetière
contre ses anciens confrères (8), que la
Fontaine était fort assidu aux séances
de l'Académie et à la discussion
du Dictionnaire ; mais qu'il ne pouvait y faire
admettre, par les plus sages de l'Académie,
les mots de sa connaissance, ceux qu'il avait
appris dans Marot et Rabelais. En faisant un partage
de ces mots, et en concevant le scrupule qui en
excluait quelques-uns, on peut regretter que la
Fontaine n'ait pas eu plus de crédit à
l'Académie, et que plusieurs façons
de parler expressives, empruntées au vieux
français, ne soient pas restées
dans le Dictionnaire. Heureusement, la Fontaine
les a mises dans ses ouvrages, où elles
sont encore mieux, et où elles revivent.
La
Bruyère et Fénelon paraissent croire
que la langue de leur temps s'était trop
épurée, avait rejeté trop
d'anciens mots expressifs ; et l'Académie
a été chargée de ce tort.
Il ne faut pas oublier cependant que les mots
qu'on regrette n'ont souvent d'autre grâce
que la désuétude, que presque toujours
ils ont été remplacés, et
que surtout les réunir aujourd'hui pêle-mêle
avec ceux qui les remplacent, ce serait ne parler
la langue d'aucune époque, et chercher
le naturel dans l'archaïsme. L'édition
de 1694, d'ailleurs, renfermait des mots et des
tours qui, vieillis même au seizième
siècle (9), avaient reparu dans l'usage
du siècle suivant, et se conservent dans
le nôtre. Elle en accréditait aussi
quelques-uns que la critique contemporaine relève
comme inusités (10) ; par exemple, affectueux,
amphibologique, et jusqu'à l'expression
imitative de vent qui cingle.
On
sait, au reste, que rien n'est plus trompeur que
la date apparente des mots. Quelques-uns, dont
il semble qu'on n'a jamais dû se passer,
sont d'invention assez récente ; et quelques
autres, dont l'idée, pour ainsi dire, n'existait
pas dans les moeurs, ont reçu des écrivains
une existence anticipée. Désintéressement,
exactitude, sagacité, bravoure, ne furent
rétablis ou introduits qu'assez tard dans
le dix-septième siècle. Savoir-faire,
selon le P. Bouhours, est un terme tout nouveau,
qui ne durera pas et est peut-être
déjà passé ; et au
mot effervescence, madame de Sévigné
se récrie : Comment dites-vous cela,
ma fille ? voilà un mot dont je n'avais
jamais ouï parler. D'autre part, démagogue,
terme peu nécessaire sous Louis XIV, était
hasardé par Bossuet, et resta longtemps
sans usage.
On
peut trouver aussi que l'Académie, en prodiguant
les proverbes, a trop épargné certains
termes usités des artisans, et qui sont
des images ou peuvent en fournir. Il y a là
souvent une invention populaire, qui fait partie
de la langue, et qui ne change pas, comme les
dénominations imposées par les savants.
Furetière avait raison de regretter le
nom énergique d'orgueil, employé
par les ouvriers pour désigner l'appui
qui fait dresser la tête du levier, et que
les savants appelaient du beau mot d'hypomoclion.
Ces emprunts faits, pour un besoin matériel,
à la langue morale, ces expressions intelligentes
sont précieuses à recueillir. Shakspeare
en est rempli dans sa langue poétique et
populaire.
Si
l'Académie était trop dédaigneuse
à cet égard, en revanche elle avait
beaucoup multiplié les termes de blason
et de chasse. C'était un caractère
du temps et des moeurs, qui s'est affaibli peu
à peu dans les éditions suivantes
du Dictionnaire, mais qui a laissé dans
notre langue beaucoup d'expressions durables.
Car il en est de certains usages effacés,
comme de ces étymologies lointaines, qu'on
ne sait plus mais qui agissent encore sur le sens
et la portée des mots.
Ce
premier travail de l'Académie était
donc excellent pour le but qu'elle se proposait,
et, à quelques égards, impossible
à remplacer. Il constatait l'époque
la plus heureuse de la langue. Le vocabulaire
n'en était pas très-étendu
; mais plus tard les langues s'appauvrissent par
leur abondance. Car toute expression nouvelle
qui n'est pas le nom propre d'un objet nouveau,
est une surcharge plutôt qu'une richesse
; et quand une langue est bien faite, les nuances
infinies des sentiments et des idées peuvent
s'y traduire par la seule combinaison des termes
qu'elle possède. C'est par ce travail même
qu'est souvent excité l'art de l'écrivain
; et les plus belles productions de l'esprit humain
ont été composées avant cette
excroissance de termes synonymes et cette végétation
stérile qui couronne les vieux idiomes.
Mais,
indépendamment des mots nouveaux, l'emploi
nouveau des termes connus, les changements, les
variantes d'acception, et tout cet ingénieux
mécanisme qui transforme et étend
les expressions par leur rapprochement, offrent
une autre richesse de langage bien autrement difficile
à discerner et à recueillir. Le
premier travail de l'Académie était
fort loin de l'avoir épuisée. Mais
ce travail avait deux caractères, empruntés
à l'excellent goût du temps : l'analogie
dans la composition et dans le rapport des mots,
l'abondance des idiotismes, de ces tours particuliers,
qui sont la physionomie nationale d'une langue,
et lui donnent l'originalité, comme l'analogie
lui donne la justesse.
L'ouvrage
en deux livres que Jules César avait écrit
sur l'analogie, en l'adressant à Cicéron,
est perdu, sauf quelques mots. Mais pour que ce
grand homme ait été tenté
par un pareil sujet, on doit croire qu'il y avait
vu ce que ce sujet renferme, et qu'il ne supposait
pas, comme Quintilien, l'analogie fondée,
non sur la raison, mais sur l'exemple, et n'ayant
d'autre origine que l'usage (11). Recueillir
cet usage, souvent contradictoire, eût été
un pauvre soin pour César. Mais l'analogie
est autre chose : ce n'est pas seulement une règle
qui, dans les langues complexes et à désinences
variées, soumet en général
les mots de même forme à des modifications
semblables. C'est aussi la proportion des termes
entre eux, l'accord des images. En ce sens elle
donne la raison de l'usage, ou le corrige ; elle
est la partie la plus fine de la philosophie même
du langage (12), et le plus sûr moyen de
le faire servir à la plus complète
intelligence de la pensée. Rien ne devait
mieux que l'exacte observation de l'analogie prévenir
la nuance d'indécision et d'obscurité
à laquelle les langues anciennes étaient
parfois exposées, par la liberté
même de leur savante construction.
Ce
que l'esprit si net et si élevé
de César étudiait surtout et perfectionnait
dans la langue latine, était, au dix-septième
siècle, la qualité dominante de
la nôtre ; et c'est, en grande partie, la
cause du plaisir qu'on trouve à la lecture
des bons livres de cette époque, de ceux
même qui n'ont pas le caractère éminent
du génie, et qui ne peuvent nous préoccuper
par la nouveauté des idées et des
connaissances. Nous y sentons dans le style, dans
l'accord des pensées, des expressions,
des images, une justesse qui satisfait l'esprit.
Quand un mérite semblable cessa d'appartenir
à la langue latine, quand les mots effacés
et comme usés par le long usage y perdirent
leur sens propre, et que l'oubli de leur sens
figuré détruisit toute analogie
dans leurs rapports, on peut voir, par les auteurs
de la décadence, combien cette langue devint
obscure et parfois inintelligible. L'avenir saura
ce que le même défaut de justesse
et de goût peut faire de notre langue française,
autrefois si précise, si juste et si claire.
L'analogie,
qui fortifiait en elle ce caractère, n'était
pas l'uniformité systématique des
règles du langage. On sait combien notre
langue, au dix-septième siècle surtout,
avait de liberté hardie dans les tours,
soit par un reste des vieux dialectes parisien
ou picard, soit par l'imitation des formes antiques.
On sait aussi combien elle gagnait de vivacité
à l'abondance de ces idiotismes, indigènes
ou importés. Dès le seizième
siècle, le plus profond de nos philologues,
Henri Estienne, avait marqué, dans un grand
nombre d'expressions composées et de tournures,
la conformité de notre langue avec la grecque,
et il en avait conclu qu'elle tenoit le
second lieu entre tous les langages qui ont jamais
esté, et le premier entre ceux qui sont
aujourd'hui. Ce n'était encore que
remarque de grammairien, juste et profonde, mais
ne portant que sur quelques procédés
de la parole. Racine fit pénétrer
cette ressemblance plus avant, et jusqu'à
l'âme de la poésie. Mais ce que prouvent
diversement Henri Estienne et Racine, c'est combien
certaines ellipses, certaines formes, certaines
substitutions de temps dans les verbes, sans être
justifiées par l'analyse, ont de grâce
et d'énergie dans le style. En se corrigeant
sur ce point, le langage s'affaiblit. Le nôtre
est devenu plus grammatical, et moins français.
On ne peut donc garder avec trop de soin ces tours
nerveux et libres, liés aux origines d'une
langue, et qui font d'elle une musique savante,
variée, pleine de souvenirs, au lieu d'un
chiffre de convention.
C'était
beaucoup de bien conserver, dans la sèche
nomenclature d'un dictionnaire, ce caractère
précieux de la langue du dix-septième
siècle. C'est là surtout le mérite
du premier travail de l'Académie. Du reste
on n'y trouve pas toutes les conditions d'un ouvrage
approfondi sur la langue ; et on pourrait difficilement
les introduire dans le plan que l'Académie
s'était proposé.
Définitions,
étymologies, citations textuelles, voilà
ce qu'on demande au glossaire complet d'une langue.
Mais sur le premier point, la tâche est
impossible ; et c'est pour cela qu'elle est d'ordinaire
si mal remplie. Il y a beaucoup de mots qu'on
ne saurait définir, parce qu'on ne peut
les interpréter par une idée plus
claire que celle qu'ils portent avec eux. Ce sont
ces mots que Pascal appelle primitifs, et qu'il
compare aux premières choses sur lesquelles
opère la géométrie, et qu'elle
n'explique pas, espace, temps, mouvement, etc.
De même pour une foule d'autres mots qui
tiennent à la racine même de nos
connaissances, et qui nous sont intelligibles
par la lumière naturelle : nous pouvons
les traduire, les sous-interpréter, les
décrire en quelque sorte ; mais nous ne
les définissons pas ; ou nous risquons
de tomber dans une classification arbitraire qui
changera, ou dans une dénomination vague
qui ne dit rien. Pascal se moque de ceux qui,
de son temps, avaient défini la Lumière,
un mouvement luminaire des corps lumineux. L'Académie
ne serait-elle pas tombée dans un défaut
à peu près semblable, quand elle
a défini l'Ame, ce qui est le principe
de la vie dans tous les êtres vivants, et
qu'ensuite elle a défini la Vie, l'état
des êtres animés, retombant ainsi
d'une première impuissance de définir
dans une seconde, et les cachant l'une par l'autre
?
Toutefois,
après ces termes fondamentaux, à
l'égard desquels la définition ne
peut être qu'une assertion scientifique
ou une glose assez grossière, il est une
foule d'autres mots, exprimant des complications
ou des nuances que la définition analyse
et démêle. Le soin apporté
à ce travail est la partie la plus difficile
d'un dictionnaire. Dans les meilleurs ouvrages
de ce genre, on se borne presque toujours à
traduire un mot par un autre, c'est-à-dire
à en fausser le sens ; car il n'y a pas,
dans la même langue, deux expressions qui
aient exactement la même valeur, et qui
puissent être de tous points substituées
l'une à l'autre. Les bons écrivains
savent cette vérité, encore plus
que les grammairiens. Dans le travail de l'Académie,
ces interprétations insuffisantes sont
souvent précédées d'une définition
bien faite. Ce caractère marqué
dès la première édition,
a dû se perfectionner dans les suivantes
: Dubos, Duclos, d'Alembert, esprits pénétrants
et précis, s'en sont tour à tour
occupés, et avaient encore laissé
beaucoup à faire, même pour les termes
de l'usage habituel et de l'ordre moral.
Mais
une autre partie importante de l'histoire de la
langue, l'étymologie, a continué
de manquer complétement au Dictionnaire
français, comme à celui de la Crusca.
On a dit, à cet égard, que la science
étymologique n'était pas faite à
l'époque où l'Académie commença
son travail ; qu'à toutes les époques
c'est une science fort douteuse, et qu'en définitive
elle n'est pas nécessaire pour la parfaite
intelligence d'une langue arrivée à
son état de perfection ; tant cette perfection
même éloigne les mots de leur origine
! Le premier de ces motifs prendra plus de force,
si l'on songe que, jusqu'au grand travail de M.
Raynouard, l'anneau qui lie sur tant de points
notre langue à la langue latine était
presque ignoré, et qu'ainsi sa généalogie
eût été toujours interrompue
au degré le plus proche. Ajoutons ce qu'il
y avait alors d'incomplet ou d'inaccessible dans
les notions qu'on avait en France des langues
du Nord et de l'Orient, et l'ignorance où
l'on était de la principale source des
langues grecque et latine ; et on comprendra sans
peine que l'Académie, malgré les
reproches de Furetière et l'exemple de
Ménage, n'ait point tenté ce travail,
qu'il ne faut pas essayer à demi.
En
effet, la science étymologique est, selon
le caractère des recherches, ou une curiosité
tantôt facile, tantôt paradoxale,
ou une étude féconde, qui d'un côté
tient à la partie la plus obscure de l'histoire,
de l'autre à l'analyse de l'esprit humain,
à l'invention des langues, et à
la perfection de la parole. Pour nos langues de
filiation latine en particulier, indiquer, à
côté du terme moderne, le mot latin
d'où il dérive, c'est faire peu
de chose, et parfois se tromper : car parfois
le terme latin avait lui-même une racine
septentrionale, à laquelle touchaient,
avant la conquête romaine, les anciens habitants
de notre sol, qu'on appelle nos pères.
De plus, lors même que la dérivation
du latin vers nous est évidente, souvent
le mot, expressif à son origine, est devenu
pour nous sans couleur. Le dictionnaire qui, au
mot rival, ajoutera pour racine le mot latin rivalis,
ne m'apprend rien, s'il ne m'explique comment
les laboureurs latins et les jurisconsultes romains
appelaient rivales les deux riverains qui se partageaient,
et souvent se disputaient un ruisseau, pour arroser
leurs prés, et comment ce mot a pris de
là un sens moral, éloigné
du terme primitif (13). Il en est de même
de presque tous les mots. Dire que désirer
vient de desiderare, et considérer de considerare,
calamité de calamitas, admirer de mirari,
c'est presque ne rien dire ; c'est traduire un
chiffre par un autre chiffre, à moins d'entrer
dans l'explication même du terme étranger
importé par nous.
Ainsi
l'étymologie immédiate serait souvent
peu significative : l'étymologie complète
et analytique serait l'histoire des autres langues
pour arriver à la nôtre. De là,
sans doute, il ne faut pas conclure que la science
étymologique est vaine et fausse, mais
qu'elle est immense, et qu'étant surtout
une science de comparaison, elle n'est possible
que par la tardive réunion de tous les
éléments qui servent à l'éclairer.
Faute de ce moyen, on ne peut voir qu'à
côté de soi, et peu de chose, ou
s'égarer ingénieusement.
On
sait combien les peuples lettrés de l'antiquité,
qui ne connaissaient que leurs langues, tombaient,
à cet égard, dans de singulières
erreurs. Celles du savant Varron nous étonnent
; et Quintilien en relève d'autres non
moins bizarres. Jamais les étymologies
qui parfois ont fait rire du docte Ménage
n'approchèrent, pour l'incertitude et la
subtilité, de celles que Platon a multipliées
dans un dialogue tout exprès. C'est que
Platon voulait, sauf quelques exceptions, tirer
toute la langue grecque d'elle-même, par
un préjugé semblable à celui
des Athéniens se croyant nés de
la terre qui les portait. De là, dans le
Cratyle, sur les noms des êtres et des choses,
sur les mots essentiels de la langue grecque,
tant d'explications arbitraires ou fausses, mais
fausses avec la grâce de l'imagination antique.
C'est ainsi que Platon vous donnera l'étymologie
du mot <GREC=hêrôs>, héros,
demi-dieu. <GREC=Hêrôs>,
fait-il dire par Socrate, vient du mot <GREC=erôs>,
amour, parce que les héros étaient
tous nés de l'amour d'un dieu pour une
mortelle, ou d'un mortel pour une déesse,
etc. ; ou bien encore, <GREC=hêrôs>
peut venir de <GREC=eirô, eirein>,
dire, parler, parce que les héros avaient
le don de l'éloquence. Cette raison
est bien athénienne. Platon vous dira encore,
par la bouche de Socrate, que <GREC=sôma>,
le corps, vient de <GREC=sêma>, tombeau,
parce que le corps est le tombeau de l'âme
; ou qu'il peut venir aussi de <GREC=sêmainô>,
faire des signes, faire connaître, parce
que le corps fait des signes à l'esprit.
Ainsi, pour une foule d'autres mots, expliqués
avec la même finesse métaphysique,
et dont l'origine réelle a été
reportée à la langue hébraïque,
ou se retrouve aujourd'hui dans la langue sanscrite
ignorée des Grecs, qui cependant lui devaient
en partie la leur. Car l'érudition moderne
est venue, après trois mille ans, renouer
entre des peuples anéantis le lien qu'ils
n'avaient pas aperçu eux-mêmes, durant
leur passage sur la terre.
Mais
ce dialogue de Platon, tout semé des jeux
de l'esprit grec, n'en renferme pas moins une
vérité fine et profonde, qui se
retrouve dans toutes les langues, qui peut s'appliquer
à la nôtre, et qui touche en même
temps aux éléments primitifs du
langage et à la perfection de l'art : cette
vérité, c'est que les mots, dans
l'origine, ne sont pas imposés arbitrairement
(14), mais déterminés par un secret
rapport avec la chose qu'ils expriment. C'est
pour cela que le peuple fait les langues, sous
l'action d'une loi commune, modifiée par
les climats et les races ; et, par cette même
cause, une langue se gâte lorsque les mots
conventionnels et sans liaison avec le caractère
des choses se multiplient à l'excès,
et qu'un faux art couvre et altère ce fonds
d'expressions musicales et vraies données
par la nature.
Un
savant italien (15) a soutenu, dans un livre,
que le premier homme parlait grec ; car son premier
cri, à la vue de l'univers, avait dû
être l'<GREC=ô> admiratif du
grec, et les autres voyelles de la même
langue, <GREC=a, e, i, o, u>, ses premières
exclamations de douleur et de joie. Ce savant
oubliait que les voyelles, précisément
parce qu'elles sont les plus faciles émissions
de la voix, appartiennent à toutes les
langues, même à celles qui n'ont
pas de lettres pour les exprimer. Mais, quelle
qu'ait été la langue originelle,
divinement transmise, ou formée par la
raison que Dieu donne à l'homme, le caractère
primitif des langues est de faire entendre, |