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PRÉFACE
DU LITTRÉ
Il
y a cent soixante-dix ans que l'auteur anonyme
de la préface du Dictionnaire de Furetière
(Furetière était mort avant la publication
de son livre) disait : "Le public est assez
convaincu qu'il n'y a point de livres qui rendent
de plus grands services ni plus promptement ni
à plus de gens que les dictionnaires; et,
si jamais on a pu s'apercevoir de cette favorable
disposition du public par les fréquentes
réimpressions ou par la multiplicité
de cette sorte d'ouvrages, c'est surtout en ces
dernières années ; car à
peine pourroit-on compter tous les dictionnaires
ou réimprimés ou composés
depuis quinze ou vingt ans. Rien donc ne pourroit
être plus superflu que d'entreprendre ici
la preuve si souvent donnée par d'autres
de l'utilité de cette sorte de compilations."
Rien
n'a changé depuis lors; les dictionnaires
ont continué à se faire et à
se refaire, et le public a continué de
les accueillir et d'en user. Ajouter à
ce genre de compositions une composition de plus
pour quelque amélioration que l'on imagine
et que l'on exécute, est donc chose ordinaire.
Pourtant, comme un dictionnaire de la langue française,
même lorsqu'il porte le moins le caractère
d'une élaboration originale et le plus
celui d'une compilation, est toujours une uvre
et bien longue et bien lourde, je ne me serais
pas décidé à me détourner
de mes études habituelles et à consacrer
vingt années à une pareille entreprise,
si je n'y avais été entraîné
par le plan que je conçus. C'est donc ce
plan qu'il importe d'exposer aux lecteurs ; car
il renferme toute la cause, si je puis ainsi parler,
de ce dictionnaire. Un plan, quand il apparaît
à l'esprit, le séduit et le captive,
il est tout lumière, ordre et nouveauté
; puis, lorsque vient l'heure d'exécution
et de travail, lorsqu'il faut ranger dans le cadre
et dans les lignes régulières qu'il
présente, la masse brute et informe des
matériaux amassés, alors commence
l'épreuve décisive. Rien de plus
laborieux que le passage d'une conception abstraite
à une uvre effective. Mais, quoi
qu'il advienne de celle-ci, un plan qui a changé
le point de vue habituel et haussé le niveau
a pu seul m'engager dans ce travail qui a là
son originalité principale.
Avant
tout, et pour ramener à une idée
mère ce qui va être expliqué
dans la Préface, je dirai, définissant
ce dictionnaire, qu'il embrasse et combine l'usage
présent de la langue et son usage passé,
afin de donner à l'usage présent
toute la plénitude et la sûreté
qu'il comporte. La
conception m'en fut suggérée par
mes études sur la vieille langue française
ou langue d'oïl. Je fus si frappé
des liens qui unissent le français moderne
au français ancien, j'aperçus tant
de cas où les sens et les locutions du
jour ne s'expliquent que par les sens et les locutions
d'autrefois, tant d'exemples où la forme
des mots n'est pas intelligible sans les formes
qui ont précédé, qu'il me
sembla que la doctrine et même l'usage de
la langue restent mal assis s'ils ne reposent
sur leur base antique.
Le
passé de la langue conduit immédiatement
l'esprit vers son avenir. Il n'est pas douteux
que des changements surviennent et surviendront
progressivement, analogues à ceux qui,
depuis l'origine, ont modifié la langue
d'un siècle à l'autre. Le style
du dix-septième siècle, celui qui
a été consacré par nos classiques,
n'a pas pour cela été à l'abri
des mutations, et la main du temps s'y est déjà
tellement fait sentir, qu'à bien des égards
il nous semble appartenir à une langue
étrangère, mais avec cette particularité
qui n'est pas sans charme, une langue étrangère
dont nous comprenons les finesses, les élégances,
les beautés. Le style du dix-huitième
siècle, plus voisin de nous par le temps
et par la forme, a innové sur l'âge
précédent ; le dix-neuvième
siècle innove à son tour, et il
n'est personne qui ne soit frappé, quand
il se place au sein du dix-septième, de
l'invasion du néologisme soit dans les
mots, soit dans les significations, soit dans
les tournures.
On
conçoit pourquoi le néologisme naît
à fur et à mesure de la durée
d'une langue. Sans parler des altérations
et des corruptions qui proviennent de la négligence
des hommes et de la méconnaissance des
vraies formes ou des vraies significations, il
est impossible, on doit en convenir, qu'une langue
parvenue à un point quelconque y demeure
et s'y fixe. En effet l'état social change
; des institutions s'en vont, d'autres viennent
; les sciences font des découvertes ; les
peuples, se mêlant, mêlent leurs idiomes
: de là l'inévitable création
d'une foule de termes. D'autre part, tandis que
le fond même se modifie, arrivant à
la désuétude de certains mots par
la désuétude de certaines choses,
et gagnant de nouveaux mots pour satisfaire à
des choses nouvelles, le sens esthétique,
qui ne fait défaut à aucune génération
d'âge en âge, sollicite, de son côté,
l'esprit à des combinaisons qui n'aient
pas encore été essayées.
Les belles expressions, les tournures élégantes,
les locutions marquées à fleur de
coin, tout cela qui fut trouvé par nos
devanciers s'use promptement, ou du moins ne peut
pas être répété sans
s'user rapidement et fatiguer celui qui redit
et celui qui entend. L'aurore aux doigts de rose
fut une image gracieuse que le riant esprit de
la poésie primitive rencontra et que la
Grèce accueillit ; mais, hors de ces chants
antiques, ce n'est plus qu'une banalité.
Il faut donc, par une juste nécessité,
que les poëtes et les prosateurs innovent.
Ceux qui, pour me servir du langage antique, sont
aimés des cieux, jettent, dans le monde
de la pensée et de l'art, des combinaisons
qui ont leur fleur à leur tour, et qui
demeurent comme les dignes échantillons
d'une époque et de sa manière de
sentir et de dire.
Le
contrepoids de cette tendance est dans l'archaïsme.
L'un est aussi nécessaire à une
langue que l'autre. D'abord on remarquera que,
dans la réalité, l'archaïsme
a une domination aussi étendue que profonde,
dont rien ne peut dégager une langue. On
a beau se renfermer aussi étroitement qu'on
voudra dans le présent, il n'en est pas
moins certain que la masse des mots et des formes
provient du passé, est perpétuée
par la tradition et fait partie du domaine de
l'histoire. Ce que chaque siècle produit
en fait de néologisme est peu de chose
à côté de ce trésor
héréditaire. Le fonds du langage
que nous parlons présentement appartient
aux âges les plus reculés de notre
existence nationale. Quand une langue, et c'est
le cas de la langue française, a été
écrite depuis au moins sept cents ans,
son passé ne peut pas ne pas peser d'un
grand poids sur son présent, qui en comparaison
est si court. Cette influence réelle et
considérable ne doit pas rester purement
instinctive, et, par conséquent, capricieuse
et fortuite. En examinant de près les changements
qui se sont opérés depuis le dix-septième
siècle et, pour ainsi dire, sous nos yeux,
on remarque qu'il s'en faut qu'ils aient été
toujours judicieux et heureux. On a condamné
des formes, rejeté des mots, élagué
au hasard sans aucun souci de l'archaïsme,
dont la connaissance et le respect auraient pourtant
épargné des erreurs et prévenu
des dommages. L'archaïsme, sainement interprété,
est une sanction et une garantie.
L'usage
contemporain est le premier et principal objet
d'un dictionnaire. C'est en effet pour apprendre
comment aujourd'hui l'on parle et l'on écrit,
qu'un dictionnaire est consulté par chacun.
Il importe de constater cet usage aussi complètement
qu'il est possible ; mais cette constatation est
uvre délicate et difficile. Pour
peu qu'à ce point de vue on considère
les formes et les habitudes présentes,
on aperçoit promptement bien des locutions
qui se disent et ne s'écrivent pas ; bien
des locutions qui s'écrivent, mais qui
sont ou dépourvues d'autorité ou
fautives. C'est là le fond où le
néologisme commence ; c'est là qu'apparaît
le mouvement intestin qui travaille une langue
et fait que la fixité n'en est jamais définitive.
Mais, au milieu de ce mouvement instinctif et
spontané hors des limites anciennes, il
est à propos que la critique essaye un
triage, distinguant ce qui est bon, et prévoyant
ce qui doit surnager et durer.
Ainsi
toute langue vivante, et surtout toute langue
appartenant à un grand peuple et à
un grand développement de civilisation,
présente trois termes : un usage contemporain
qui est le propre de chaque période successive
; un archaïsme qui a été lui-même
autrefois usage contemporain, et qui contient
l'explication et la chef des choses subséquentes
; et, finalement, un néologisme qui, mal
conduit, altère, bien conduit, développe
la langue, et qui, lui aussi, sera un jour de
l'archaïsme et que l'on consultera comme
histoire et phase du langage.
Chez
nous, l'usage contemporain, pris dans un sens
étendu, enferme le temps qui s'est écoulé
depuis l'origine de la période classique
jusqu'à nos jours; c'est-à-dire
que, commençant à Malherbe, il compte
aujourd'hui plus de deux cents ans de durée.
Cet intervalle est rempli par une foule d'écrivains
de tout genre, dont les uns font autorité
et dont les autres, sans jouir de la même
renommée et du même crédit,
méritent pourtant d'être consultés.
Cela forme un vaste ensemble dans lequel les plus
anciens touchent à l'archaïsme et
les plus récents au néologisme.
Dans le plan que je me suis fait d'un dictionnaire,
les uns et les autres ne peuvent manquer d'entrer
en ligne de compte et d'occuper une place très
importante. Leur présence, à l'aide
d'exemples empruntés à leurs ouvrages,
constate les emplois, autorise les locutions,
agrandit les significations, et est l'appui le
plus sûr de celui qui prétend associer
la lexicographie à la critique.
Ainsi,
selon la manière de voir qui m'a guidé,
un dictionnaire doit être, ou, si l'on veut,
ce dictionnaire est un enregistrement très
étendu des usages de la langue, enregistrement
qui, avec le présent, embrasse le passé,
partout où le passé jette quelque
lumière sur le présent quant aux
mots, à leurs significations, à
leur emploi. Je me suis arrêté à
ces limites et n'ai point inscrit les mots de
la vieille langue tombés en désuétude
; c'est l'objet d'un autre travail, tout différent
du mien, et qu'il importe de recommander vivement
à l'érudition. Mais, même
en de telles limites, l'enregistrement n'est pas
complet, car il faudrait avoir tout lu la plume
à la main, et je n'ai pas tout lu ; il
faudrait n'être pas le premier dans ce travail,
et je suis le premier qui en ait réuni
et rapproché les matériaux, et surtout
qui ait tenté de les faire servir d'une
façon systématique et générale
à l'étude de la langue.
Deux
ouvrages seulement sont entrés simultanément
avec le mien dans la voie où je suis entré
: le Dictionnaire de M. Dochez et celui auquel
travaille l'Académie française.
M. Dochez, qui, privé par une mort prématurée
de la satisfaction souvent refusée à
un long labeur, n'a pas vu la publication de son
livre, a, comme moi, recueilli un choix d'exemples
classiques et d'exemples antérieurs à
l'âge classique ; mais c'est le seul point
où nous concourions. L'usage que nous faisons
de ces deux catégories d'exemples est tout
à fait différent : il met les exemples
classiques à la suite les uns des autres,
moi je les distribue suivant les significations
; quant aux exemples antérieurs, il n'en
use ni pour l'étymologie, ni pour la grammaire,
ni pour la classification des sens. Semblablement,
je dirai, en parlant du dictionnaire historique
préparé par l'Académie française,
que le plan qu'elle suit et le mien ne se ressemblent
aucunement. D'ailleurs l'illustre compagnie n'a
encore publié qu'un fascicule comprenant
seulement les premiers mots de la lettre A. Ces
tentatives montrent qu'un dictionnaire qui fonde
l'usage présent sur l'histoire de la langue
intéresse de plus en plus le public, mais
qu'un travail ainsi conçu restait à
faire.
Un
travail ainsi conçu se fait en ce moment
même en Allemagne. Deux célèbres
érudits, les frères Grimm, associant
en cela comme presque toujours leurs travaux,
ont entrepris de donner à leur pays un
dictionnaire historique de sa langue. Cette grande
publication, commencée depuis quelques
années, se poursuit avec succès,
nonobstant le malheur qui vient de la frapper
et de lui enlever un des deux frères. Elle
est une preuve de plus de ce désir d'histoire
qui occupe les esprits.
Mon
dictionnaire à moi a pour éléments
fondamentaux un choix d'exemples empruntés
à l'âge classique et aux temps qui
l'ont précédé, l'étymologie
des mots et la classification rigoureuse des significations
d'après le passage de l'acception primitive
aux acceptions détournées et figurées.
Si l'on considère l'ensemble et la connexion
de ces éléments, on reconnaît
qu'ils donnent précisément l'idée
d'un dictionnaire qui, usant de la part d'histoire
inhérente à toute langue, montre
quels sont les fondements et les conditions de
l'usage présent, et par là permet
de le juger, de le rectifier, de l'assurer.
Certaines
personnes seront peut-être disposées
à penser qu'un dictionnaire où intervient
l'histoire est principalement une uvre destinée
à l'érudition. Il n'en est rien.
L'érudition est ici, non l'objet, mais
l'instrument ; et ce qu'elle apporte d'historique
est employé à compléter l'idée
de l'usage, idée ordinairement trop restreinte.
L'usage n'est vraiment pas le coin étroit
soit de temps, soit de circonscriptions, où
d'ordinaire on le confine ; à un tel usage,
les démentis arrivent de tous côtés,
car il lui manque d'avoir en soi sa raison. L'usage
complet, au contraire, a justement sa raison en
soi, et il la communique à tout le reste.
C'est ainsi qu'un dictionnaire historique est
le flambeau de l'usage, et ne passe par l'érudition
que pour arriver au service de la langue.
Imposer
à la langue des règles tirées
de la raison générale et abstraite
telle que chaque époque conçoit
cette raison, conduit facilement à l'arbitraire.
Un dictionnaire historique coupe court à
cette disposition abusive. Comme il consigne les
faits, il remplit, quant à la langue, le
rôle que remplissent les observations positives
et les expériences quant aux sciences naturelles.
Ces faits ainsi donnés, l'analyse, j'allais
dire la raison grammaticale, s'y subordonne, et,
en s'y subordonnant, trouve les vraies lumières.
Il faut en effet transporter le langage des sciences
naturelles dans la science des mots, et dire que
les matériaux qu'elle emploie sont les
équivalents des faits expérimentaux,
équivalents sans lesquels on ne peut procéder
ni sûrement ni régulièrement.
Puis intervient le rôle de la critique lexicographique
et grammaticale, s'efforçant de tirer de
ces faits toutes les informations qui y sont implicitement
renfermées. De la sorte la raison générale
se combine avec les faits particuliers, ce qui
est le tout de la méthode scientifique.
Un
dictionnaire ainsi fondé peut être
défini un recueil d'observations positives
et d'expériences disposé pour éclairer
l'usage et la grammaire. Telle est l'idée
et le but de ce dictionnaire. Voici maintenant
comment l'arrangement des différentes parties
a été conçu. Cet arrangement
n'est point indifférent, si l'on veut d'une
part que le lecteur trouve la clarté par
l'ordre, et d'autre part qu'il mette sans retard
la main sur ce qu'il cherche. La disposition commune
à tous les articles est la suivante : le
mot ; la prononciation ; la conjugaison du verbe,
si le verbe a quelque irrégularité
; la définition et les divers sens classés
et appuyés, autant que faire se peut, d'exemples
empruntés aux auteurs des dix-septième,
dix-huitième et dix-neuvième siècles
; des remarques, quand il y a lieu, sur l'orthographe,
sur la signification, sur la construction grammaticale,
sur les fautes à éviter, etc. ;
la discussion des synonymes en certains cas ;
l'historique, c'est-à-dire la collection
des exemples depuis les temps les plus anciens
de la langue jusqu'au seizième siècle
inclusivement, exemples non plus rangés
suivant les sens, mais rangés suivant l'ordre
chronologique ; enfin l'étymologie. Il
ne sera pas inutile d'entrer en quelques détails
sur chacune de ces subdivisions.
I.
Nomenclature des mots.
C'est
en essayant de dresser le catalogue des mots que
l'on reconnaît bien vite qu'une langue vivante
est un domaine flottant qu'il est impossible de
limiter avec précision. De tous les côtés
on aperçoit des actions qui, soit qu'elles
détruisent, soit qu'elles construisent,
entament le langage traditionnel et le font varier.
Des mots tombent en désuétude ;
mais, dans plus d'un cas, il est difficile de
dire si tel mot doit définitivement être
rayé de la langue vivante, et rangé
parmi les termes vieillis dont l'usage est entièrement
abandonné et qu'on ne comprend même
plus. En effet, il faut bien se garder de ce jugement
dédaigneux de l'oreille qui repousse tout
d'abord un terme inaccoutumé et le rejette
parmi les archaïsmes et, suivant l'expression
méprisante de nos pères, parmi le
langage gothique ou gaulois. Pour se guérir
de ce dédain précipité, il
faut se représenter que chacun de nous,
même ceux dont la lecture est le plus étendue,
ne possède jamais qu'une portion de la
langue effective. Il suffit de changer de cercle,
de province, de profession, quelquefois seulement
de livre, pour rencontrer encore tout vivants
des termes que l'on croyait enterrés depuis
longtemps. Il n'en est pas moins vrai que la désuétude
entame journellement la langue et qu'il y a là
un terrain qu'on ne peut fixer avec sûreté.
Ma tendance a toujours été d'augmenter
la part d'actif de l'archaïsme, c'est-à-dire
d'inscrire plus de mots au compte du présent
qu'il ne lui en appartient peut-être réellement.
Ce qui m'y a décidé, c'est d'abord
cette incertitude qui existe en certaines circonstances
sur le véritable état civil d'un
mot : est-il mort? est-il vivant ? En second lieu,
c'est la possibilité qu'un terme vieilli
effectivement n'en revienne pas moins à
la jeunesse ; on rencontrera plus d'un exemple
de ce genre de résurrection dans le dictionnaire
; plusieurs mots condamnés par l'usage
ou par un purisme excessif sont rentrés
en grâce ; il n'est besoin ici que de rappeler
sollicitude, que les puristes Philaminte et Bélise,
dans les Femmes savantes, trouvent puant étrangement
son ancienneté, et contre lequel nul n'a
plus les préventions de ces dames.
Enfin
la qualité même et la valeur du mot
m'ont engagé plus d'une fois à le
noter, soit qu'il n'ait plus d'équivalent
dans la langue moderne, soit qu'il complète
quelque série ; et je l'ai mis, non sans
espérance que peut-être il trouvera
emploi et faveur, et rentrera dans le trésor
commun d'où il est à tort sorti.
Pas plus en cela qu'en autre chose il ne faut
gaspiller ses richesses, et une langue se gaspille
qui sans raison perd des mots bien faits et de
bon aloi.Quand en 1696 l'Académie française
prit le rôle de lexicographe, elle constitua,
à l'aide des dictionnaires préexistants
et de ses propres recherches, le corps de la langue
usuelle. Ce corps de la langue, elle l'a, comme
cela devait être, reproduit dans ses éditions
ultérieures, laissant tomber les mots que
l'usage avait abandonnés et adoptant certains
autres qui devaient à l'usage leur droit
de bourgeoisie. On peut ajouter que, dans la dernière
édition, qui date de 1835, elle a conservé
certains mots plus vieux et plus inusités
que d'autres qu'elle a rejetés. Quoi qu'il
en soit, ce corps de langue aété
rigoureusement conservé dans mon dictionnaire
; il n'est aucun mot donné par l'Académie
qui ne se trouve à son rang. Mais, comme
la nomenclature a été notablement
augmentée, comme il est toujours curieux
de savoir si un mot appartient à la nomenclature
de l'Académie, et qu'il est quelquefois
utile d'en être informé quand on
parle ou qu'on écrit, enfin comme cette
notion est exigée par certaines personnes
qui se font un scrupule d'employer un terme qui
n'ait pas la consécration de ce corps littéraire,
j'ai eu soin de noter par un signe particulier
tous les mots qui sont étrangers au Dictionnaire
de l'Académie.
Ces
additions sont considérables et proviennent
de diverses sources.
La première est fournie par le dépouillement
des auteurs classiques. En effet, quand on les
lit la plume à la main et dans une intention
lexicographique, on ne tarde pas à recueillir
un certain nombre de mots qui ne sont pas dans
le Dictionnaire de l'Académie. De ces mots
les uns sont archaïques, les autres sont
encore de bon usage ; mais, à mon point
de vue, les uns et les autres doivent être
admis. Ceux qui sont devenus archaïques veulent
être inscrits, pour que, rencontrés,
on puisse en trouver quelque part l'explication.
Un dictionnaire qui dépasse les limites
de la langue purement usuelle et contemporaine
doit cette explication aux lecteurs qui en ont
besoin, et cette inscription aux auteurs classiques
eux-mêmes, à qui ce serait faire
dommage de laisser perdre ces traces de leur pensée
et de leur style. Quant aux termes que l'usage
n'a pas abolis, ou auxquels leur forme ou leur
sens permet sans peine de rentrer dans l'usage,
ils appartiennent de plein droit à une
nomenclature qui essaye d'être complète.
Une
autre source de mots très abondante serait
fournie par les auteurs du seizième siècle,
du quinzième, et même par les auteurs
antérieurs, s'il était possible
d'y puiser sans réserve. Mais ici la plus
grande discrétion est commandée
; ce qui est tout à fait mort doit être
abandonné. Cependant, dans ce riche amas
de débris, il n'est pas interdit de choisir
quelques épaves qui peuvent être
remises dans la circulation, parce que les termes
ainsi restitués ne choquent ni l'oreille
ni l'analogie, et qu'ils se comprennent d'eux-mêmes.
L'Académie
a donné dans son Dictionnaire un certain
nombre de termes de métiers ; mais depuis
longtemps les lexicographes ont pensé qu'il
fallait étendre davantage cette nomenclature.
Furetière et Richelet ont effectivement
dirigé leurs recherches de ce côté
et fourni un complément notable. Depuis,
ce complément s'est beaucoup agrandi, d'autant
plus que l'industrie, s'incorporant davantage
à la société, a rendu utile
à tout le monde la connaissance d'un grand
nombre de ces termes particuliers. A ce genre
d'intérêt qui est le premier, la
langue des métiers en ajoute un autre qui
n'est pas sans prix : c'est qu'on y rencontre
de temps en temps de vieilles formes, de vieux
mots ou de vieux sens, qui, perdus partout ailleurs
et conservés là, fournissent plus
d'une fois des rapprochements explicatifs. Ici
aussi la nomenclature n'est fixe que du côté
du passé, elle est mobile et progressive
du côté du présent et de l'avenir
: de nouveaux procédés se créent
tous les jours et exigent concurremment de nouveaux
termes et de nouvelles locutions.
La
question des termes scientifiques est de même
nature. La science elle aussi influe de toutes
parts sur la société, et dès
lors les termes qu'elle emploie se rencontrent
fréquemment dans la conversation et dans
les livres ; de là la nécessité,
pour un lexicographe, de les enregistrer et d'augmenter
le fonds qui est déjà dans le Dictionnaire
de l'Académie. Avant tout il faut remarquer
que la langue scientifique diffère essentiellement
de celle des métiers. En effet, tandis
que la langue des métiers est toujours
populaire, souvent archaïque, et tirée
des entrailles mêmes de notre idiome, la
langue scientifique est presque toute grecque,
artificielle et systématique; là
l'étymologie se présente d'elle-même.
Ce qui est difficile, c'est de donner brièvement
des explications claires de choses souvent compliquées.
La langue scientifique, il est à peine
besoin de l'ajouter, est dans une rénovation
et une extension perpétuelles ; car chaque
jour les connaissances positives se modifient
et s'amplifient. Puis le champ est immense et,
pour ainsi dire, sans limite. Pour ne citer que
la botanique et la zoologie, les espèces
y sont, dans chacune, au nombre de bien plus de
cent mille, toutes pourvues d'un nom spécifique.
Enfin, dans cet amas de termes souvent changeants
et qui plus d'une fois dépendent de principes
et de systèmes différents, il y
a bien des cas où un dictionnaire général
ne peut faire comprendre en peu de mots tant de
dépendances, encore moins tenir lieu de
dictionnaire technique. En conséquence
il m'a semblé qu'il fallait faire un choix,
prendre les termes qui ont chance de se rencontrer
et d'être de quelque besoin à un
homme cultivé, demeurer non en deçà
mais au delà de cette mesure, et pour le
reste s'en remettre aux dictionnaires spéciaux,
qui seuls ici peuvent tout donner et tout faire
comprendre.
Telles
sont les idées qui ont réglé
la nomenclature de ce dictionnaire.
II.
Classification des significations des mots
Au
point de vue lexicographique, on peut nommer mot
compliqué celui qui a beaucoup d'acceptions
; or, dans un mot compliqué, il ne doit
pas être indifférent de ranger les
acceptions en tel ou tel ordre. Ce n'est point
au hasard que s'engendrent, dans l'emploi d'un
mot, des significations distinctes et quelquefois
très éloignées les unes des
autres. Cette filiation est naturelle et partant
assujettie à des conditions régulières,
tant dans l'origine que dans la descendance. En
effet un mot que rien dans sa création
primitive, d'ailleurs inconnue, ne permet de considérer
comme quelque chose de fortuit, l'est encore moins
dans des langues de formation secondaire telles
que les langues romanes et, en particulier, le
français ; il est donné tout fait
avec un sens primordial par le latin, par le germanique,
par le celtique ou par toute autre source dont
il émane. C'est là que gît
la matière première des sens qui
s'y produiront ; car, il suffit de le noter pour
le faire comprendre, ceux de nos aïeux qui
en ont fait usage les premiers, n'ont pu partir
que de l'acception qui leur était transmise.
Cela posé, les significations dérivées
qui deviennent le fait et la création des
générations successives, s'écartent
sans doute du point de départ, mais ne
s'en écartent que suivant des procédés
qui, développant tantôt le sens propre,
tantôt le sens métaphorique, n'ont
rien d'arbitraire et de désordonné.
Ainsi la règle est partout au point de
départ comme dans les dérivations
: c'est cette règle qu'il importe de découvrir.
Le
Dictionnaire de l'Académie n'entre point
dans ce genre de recherches, ou, pour mieux dire,
il obéit à une tout autre considération,
qui, sans pouvoir être dite arbitraire,
n'a pourtant aucun caractère d'un arrangement
rationnel et méthodique. Cette considération
est le sens le plus usuel du mot : l'Académie
met toujours en premier rang la signification
qui est la principale dans l'usage, c'est-à-dire
celle avec laquelle le mot revient le plus souvent
soit dans le parler, soit dans les écrits.
Quelques exemples montreront comment elle procède.
Dans le verbe avouer, la première signification
qu'elle inscrit est confesser, reconnaître
; mais, sachant que avouer est formé de
vu, on comprend que tel ne peut pas être
l'ordre des idées. Dans commettre, elle
note d'abord le sens faire (commettre un crime)
; mais commettre, signifiant proprement mettre
avec, ne peut être arrivé au sens
de faire qu'après un circuit. Dans débattre,
ce qu'elle consigne en tête de l'article
est contester, discuter ; mais débattre,
dans lequel est battre, ne reçoit le sens
de contestation et de discussion qu'à la
suite d'un sens propre et physique que l'Académie
ne consigne qu'après le sens figuré.
Sans
doute, en un dictionnaire qui ne donne ni l'étymologie
ni l'historique des mots, ce procédé
empirique a été le meilleur à
suivre. Dans l'absence des documents nécessaires
à la connaissance primitive des sens et
à leur filiation, on échappait au
danger de se méprendre et de méconnaître
les acceptions fondamentales et les dérivées
; et, en plaçant de la sorte au premier
rang ce que le lecteur est disposé à
trouver le plus naturel comme étant le
plus habituel, on lui donne une satisfaction superficielle
il est vrai, mais réelle pourtant. Toutefois
cet avantage est acheté au prix d'inconvénients
qui le dépassent de beaucoup. En effet
ce sens le plus usité, le premier qui se
présente d'ordinaire à la pensée
quand on prononce le mot, le premier aussi que
l'Académie inscrit, est souvent, par cela
même qu'il est habituel et courant dans
le langage moderne, un sens fort éloigné
de l'acception vraie et primitive ; il en résulte
que, ce sens ayant été ainsi posé
tout d'abord, il ne reste plus aucun moyen de
déduire et de ranger les acceptions subséquentes.
La première place est prise par un sens
non pas fortuit sans doute, mais placé
en tête fortuitement ; une raison étrangère
à la lexicographie, c'est-à-dire
une raison tirée uniquement d'un fait matériel,
le plus ou le moins de fréquence de telle
ou telle acception parmi toutes les acceptions
réelles, a fixé les rangs ; les
autres sens viennent comme ils peuvent et dans
un ordre qui est nécessairement vicié
par une primauté sans titre valable. N'oublions
point que ce n'est pas un caractère permanent
pour une signification, d'être la plus usuelle
; les exemples des mutations sont fréquents.
Ranger d'après une condition qui n'a pour
elle ni la logique ni la permanence, n'est pas
classer.
Autre
a dû être la méthode d'un dictionnaire
qui consigne l'historique des mots et en recherche
l'étymologie. Là, tous les éléments
étant inscrits, on peut reconnaître
la signification primordiale des mots. L'étymologie
indique le sens originel dans la langue où
le mot a été puisé ; l'historique
indique comment, dès les premiers temps
de la langue française, ce mot a été
entendu, et supplée, ce qui est souvent
fort important, des intermédiaires de signification
qui ont disparu. Avec cet ensemble de documents,
il devenait praticable, et, j'ajouterai, indispensable
de soumettre la classification à un arrangement
rationnel, sans désormais rien laisser
à ce fait tout accidentel de la prédominance
de tel ou tel sens dans l'usage commun, et de
disposer les significations diverses d'un même
mot en une telle série, que l'on comprît,
en les suivant, par quels degrés et par
quelles vues l'esprit avait passé de l'une
a l'autre.
Afin
que l'on conçoive nettement la méthode
qui a dirigé la marche, je citerai trois
exemples très simples et très courts.
Prenons le substantif croissant ; l'Académie
le définit par son acception la plus usuelle
: la figure de la nouvelle lune jusqu'à
son premier quartier. Mais il est certain que
croissant n'est pas autre chose que le participe
présent du verbe croître pris substantivement.
Comment donc a-t-on eu l'idée d'exprimer
par ce participe une des figures de la lune ?
Le voici : il y a une acception peu usuelle, que
même le Dictionnaire de l'Académie
ne donne pas, qui se trouve pourtant dans certains
auteurs, et qui est l'accroissement de la lune
; par exemple, le cinquième jour du croissant
de la lune. Voilà le sens primitif très
positivement rattaché au participe croissant.
Puis, comme la lune, étant dans son croissant,
a la forme circulaire échancrée
qu'on lui connaît, cette forme à
son tour a été dite croissant. De
là enfin les instruments en forme de croissant
de lune ; si bien qu'un croissant, instrument
à tailler les arbres, se trouve de la façon
la plus naturelle et la plus incontestable un
dérivé du verbe croître.
Prenons
encore le verbe croupir. L'Académie dit
qu'il s'emploie en parlant des liquides qui sont
dans un état de repos et de corruption
: c'est là, en effet, un des sens les plus
usuels. Mais croupir vient de croupe ; comment
concilier cette étymologie certaine avec
cette signification non moins certaine ? Après
le sens qui lui a semblé le plus usuel,
l'Académie en ajoute un autre ainsi défini
: croupir se dit aussi des enfants au maillot
et des personnes malades qu'on n'a pas soin de
changer assez souvent de linge. Ce sens aurait
dû précéder l'autre où
il s'agit de liquides. En effet, l'historique
fournit une acception ancienne qui n'existe plus
et qui explique tout. Croupir a eu le sens que
nous donnons aujourd'hui à accroupir. La
série des sens est donc : 1° s'accroupir
; 2° être comme accroupi dans l'ordure
; 3° par une métaphore très
hardie, être stagnant et corrompu en parlant
des liquides. Dès lors la difficulté
est levée entre croupe et croupir, entre
l'étymologie et le sens ; tout paraît
enchaîné, clair, satisfaisant.
Examinons enfin, de la même manière,
un mot très usuel, merci, que l'Académie
définit par miséricorde. Il est
certain que merci vient du latin mercedem, signifiant
proprement salaire, puis faveur, grâce.
Si l'on passe en revue les anciens textes, on
voit qu'il n'en est pas un à l'interprétation
duquel grâce, faveur ne suffise ; ainsi
la dérivation de la signification latine
est expliquée. La dérivation de
la signification française s'explique en
remarquant que le sens de faveur, de grâce,
s'est particularisé en cette faveur, cette
grâce qui épargne ; d'où l'on
voit tout de suite en quoi merci diffère
de miséricorde, qui renferme l'idée
de misère. On disait jadis la Dieu merci,
la vostre merci, et cela signifiait par la grâce
de Dieu, par votre grâce ; de là
le sens de remerciement qu'a reçu merci.
Mais comment, dans ce passage, est-il devenu masculin
contre l'usage et l'étymologie ? Il y avait
la locution très usuelle grand merci, dans
laquelle, suivant l'ancienne règle des
adjectifs, grand était au féminin
; le seizième siècle se méprit,
il regarda grand comme masculin, ce qui fit croire
que merci l'était aussi. C'est là
ce que j'appelle donner l'explication d'un mot
: on comble par les intermédiaires que
fournissent les différents âges de
la langue les lacunes de signification, et l'on
montre comment les mots tiennent à leur
étymologie par des déductions délicates,
mais certaines.
Le
classement des sens, quand ils sont nombreux et
divers, est un travail épineux. Parfois
on a de la peine à déterminer exactement
quelle est l'acception primordiale. Mais le plus
souvent la difficulté gît dans l'enchaînement,
qu'il s'agit de trouver, des dérivations.
L'esprit vivant et organisateur qui préside
toujours à une langue est, on peut le dire,
aussi visible dans ces transformations qu'il l'est
dans la création des racines, des mots
et des significations primitives. Quand on examine
cette élaboration d'un mot par la langue,
élaboration qui, partant de tel sens, arrive
à tel autre souvent très éloigné,
on est frappé des intuitions vraies, profondes,
délicates, plaisantes, métaphoriques,
poétiques, qui, suivant les circonstances,
ont agrandi le champ de l'acception et créé
de nouvelles ressources au langage. C'est une
création secondaire sans doute, mais c'est
certainement une création. Elle s'est poursuivie
pendant des siècles ; et notre langue tient
mille ressources de ces élaborations qui,
se portant tantôt sur un mot tantôt
sur un autre, l'ont fait se renouveler par une
sorte de végétation.
Ces
considérations montrent qu'établir
la filiation des sens est une opération
difficile, mais nécessaire pour la connaissance
du mot, pour l'enchaînement de son histoire,
surtout pour la logique générale
qui, ennemie des incohérences, est déconcertée
par les brusques sauts des acceptions et par leurs
caprices inexpliqués.
III.
Prononciation
Après
chaque mot et entre parenthèses est placée
la prononciation. Dans les langues qui ont appliqué
aux sons nationaux un système orthographique
provenant de la tradition d'une langue étrangère,
par exemple le français appliquant l'orthographe
latine, il y a souvent un grand écart entre
la prononciation réelle et l'orthographe.
Cela oblige, quand on veut figurer cette prononciation,
autant que cela se peut faire par l'écriture,
de recourir à certaines conventions qui
ramènent à des types connus les
discordances orthographiques. Un tableau annexé
à la fin de la Préface indique le
procédé de figuration que j'ai employé.
Il
est notoire que la langue a varié dans
les mots mêmes qui la constituent, malgré
leur enregistrement dans les livres et dans les
documents de toute espèce. A plus forte
raison a-t-elle varié dans la prononciation
qui, de soi, est plus fugitive et qui d'ailleurs
est plus difficile à consigner par l'écriture.
Nous n'avons rien de précis sur la prononciation
du français pendant le moyen âge,
dans le douzième siècle et dans
les siècles suivants. Cependant Génin
a pu soutenir, et, je pense, avec toute raison,
qu'en gros cette prononciation nous a été
transmise traditionnellement, et que les sons
fondamentaux du français ancien existent
dans le français moderne. On peut en citer
un trait caractéristique, à savoir
l'e muet. Il est certain qu'il existait dès
les temps les plus anciens de la langue ; car
la poésie d'alors, comme la poésie
d'aujourd'hui, le comptant devant une consonne,
l'élidait devant une voyelle.
Toutes
les fois que j'ai rencontré des indications
de prononciation pour les temps qui ont précédé
le nôtre, je les ai notées avec soin.
Ce sont des curiosités qui intéressent
; ce ne sont pas des inutilités. En effet,
un traité de prononciation tel que je le
concevrais devrait, en constatant présentement
le meilleur usage, essayer de remonter à
l'usage antérieur, afin de déduire,
par la comparaison, des règles qui servissent
de guide, appuyassent de leur autorité
la bonne prononciation, condamnassent la mauvaise,
et introduisissent la tradition et les conséquences
de la tradition.
Je
tiens de feu M. Guérard, de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, homme que
l'amitié ne peut assez regretter ni l'érudition
assez louer, un souvenir qui vient à point
: un vieillard qu'il fréquentait et qui
avait été toute sa vie un habitué
de la Comédie française, avait noté
la prononciation et l'avait vue se modifier notablement
dans le cours de sa longue carrière. Ainsi
le théâtre, qu'on donne comme une
bonne école et qui l'a été
en effet longtemps, subit lui-même les influences
de l'usage courant à fur et à mesure
qu'il change. La prononciation de notre langue
nous vient de nos aïeux, elle s'est modifiée
comme toutes les choses de langue ; mais, pour
juger ces modifications et jusqu'à un certain
point les diriger, il importe d'examiner à
l'aide des antécédents quelles sont
les conditions et les exigences fondamentales.
Cette
réflexion n'est point un conseil abstrait
; elle s'applique à la tendance générale
qu'on a, de nos jours, à conformer la prononciation
à l'écriture. Or, dans une langue
comme la nôtre, dont l'orthographe est généralement
étymologique, il ne peut rien y avoir de
plus défectueux et de plus corrupteur qu'une
pareille tendance. Voici un exemple qui fera comprendre
comment, dans la langue française, l'écriture
est un guide très infidèle de la
prononciation : altre, de l'ancienne langue, vient
du latin alter, et conserve sous cette forme son
orthographe étymologique ; mais les peuples
qui de alter formèrent altre, ne faisaient
pas entendre l'l dans al et donnaient à
cette combinaison orthographique le son de ô.
Sans doute, plus tard, la combinaison al a fait
place à la combinaison au ; ce fut un essai
pour conformer l'orthographe à la prononciation
; mais, derechef, on se trouva embarrassé
pour figurer le son qui s'entend dans la première
syllabe de autre, et l'adoption de au n'est que
la substitution d'une convention à une
autre. Faire prévaloir ces conventions
sur la chose réelle, qui est la prononciation
traditionnelle, est un danger toujours présent.
L'
écriture et la prononciation sont, dans
notre langue, deux forces constamment en lutte.
D'une part il y a des efforts grammaticaux pour
conformer l'écriture à la prononciation
; mais ces efforts ne produisent jamais que des
corrections partielles, l'ensemble de la langue
résistant, en vertu de sa constitution
et de son passé, à tout système
qui en remanierait de fond en comble l'orthographe.
D'autre part, il y a, dans ceux qui apprennent
beaucoup la langue par la lecture sans l'apprendre
suffisamment par l'oreille, une propension très
marquée vers l'habitude de conformer la
prononciation à l'écriture et d'articuler
des lettres qui doivent rester muettes.
Ainsi
s'est introduit l'usage de faire entendre l's
dans fils, qui doit être prononcé
non pas fis', mais fi; ainsi le mot lacs (un lien),
dont la prononciation est lâ, devient, dans
la bouche de quelques personnes, lak et même
laks'. On rapportera encore à l'influence
de l'écriture sur la prononciation l'habitude
toujours croissante de faire sonner les consonnes
doubles : ap'-pe-ler, som'-met, etc. Dans tous
les cas semblables, j'ai soigneusement indiqué
la bonne prononciation fondée sur la tradition,
et réprouvé la mauvaise.
On
peut citer d'autres exemples de cet empiétement
de l'écriture sur les droits de la prononciation.
Les vieillards que j'ai connus dans ma jeunesse
prononçaient non secret, mais segret ;
aujourd'hui le c a prévalu. Dans reine-claude
la lutte se poursuit, les uns disant reine-claude,
les autres reine-glaude, conformément à
l'usage traditionnel. Second lui-même, où
la prononciation du g est si générale,
commence à être entamé par
l'écriture, et l'on entend quelques personnes
dire non segon, mais sekon.
Il
est de règle, bien que beaucoup de personnes
commencent à y manquer, qu'un mot, finissant
par certaines consonnes, qui passe au pluriel
marqué par l's, perde dans la prononciation
la consonne qu'il avait au singulier : un buf,
les bufs, dites les beû ; un uf,
les ufs, dites les eû, etc. Si l'on
cherche le motif de cette règle, on verra
que, provenant sans doute du besoin d'éviter
l'accumulation des consonnes, elle se fonde sur
le plus antique usage de la langue. En effet,
dans les cas pareils, c'est-à-dire quand
le mot prend l's, la vieille langue efface de
l'écriture et par conséquent de
la prononciation la consonne finale : le coc,
li cos. C'est par tradition de cette prononciation
qu'en Normandie les coqs se prononce les cô
; et, vu la prononciation de bufs, d'ufs,
où l'f ne se fait pas entendre, c'est cô
que nous devrions prononcer, si, pour ce mot,
l'analogie n'avait pas été rompue.
Je le répète, dans les hauts temps
la consonne qui précédait l's grammaticale
de terminaison ne s'écrivait pas, preuve
qu'elle ne se prononçait pas. L'ancien
usage allongeait les pluriels des noms terminés
par une consonne : le chat, les châ, le
sot, les sô, etc. Cela s'efface beaucoup,
et la prononciation conforme de plus en plus le
pluriel au singulier ; c'est une nuance qui se
perd.
Il
est encore un point par où notre prononciation
tend à se séparer de celle de nos
pères et de nos aïeux, je veux dire
des gens du dix-huitième et du dix-septième
siècle : c'est la liaison des consonnes.
Autrefois on liait beaucoup moins ; il n'est personne
qui ne se rappelle avoir entendu les vieillards
prononcer non les Étâ-z-Unis, comme
nous faisons, mais les Étâ-Unis.
A cette tendance je n'ai rien à objecter,
sinon qu'il faut la restreindre conformément
au principe de la tradition qui, dans le parler
ordinaire, n'étend pas la liaison au delà
d'un certain nombre de cas déterminés
par l'usage, et qui, dans la déclamation,
supprime les liaisons dans tous les cas où
elles seraient dures ou désagréables.
Il faut se conformer à ce dire de l'abbé
d'Olivet : "La conversation des honnêtes
gens est pleine d'hiatus volontaires qui sont
tellement autorisés par l'usage, que, si
l'on parlait autrement, cela serait d'un pédant
ou d'un provincial."
Dans
la même vue on notera que, dans un mot en
liaison, si deux consonnes le terminent, une seule,
la première, doit être prononcée.
Ainsi, dans ce vers de Malherbe : La mort a des
rigueurs à nulle autre pareilles ; plusieurs
disent : la mor-t-a.... mais cela est mauvais,
il faut dire la mor a. Au pluriel la chose est
controversée ; il n'est pas douteux que
la règle ne doive s'y étendre :
les mor et les blessés ; mais l'usage de
faire sonner l's comme un z gagne beaucoup : les
mor-z et les blessés; c'est un fait, et
il faut le constater.
Telles
sont les idées qui m'ont dirigé
dans la manière dont j'ai figuré
la prononciation et dans les remarques très
brèves qui accompagnent quelquefois cette
figuration. Je voudrais que cela pût susciter
quelque travail général où
l'on prît en considération d'une
part le bon usage et la tradition, d'autre part
la lutte perpétuelle entre l'orthographe
et la prononciation.
IV.
Exemples tirés des auteurs classiques ou
autres
La
citation régulière et systématique
d'exemples pris aux meilleurs auteurs est une
innovation qui paraît être en conformité
avec certaines tendances historiques de l'esprit
moderne. Du moins c'est surtout de notre temps
qu'on s'est mis à insérer, dans
la trame d'un dictionnaire français, des
exemples pris dans les livres. Richelet en a quelques-uns,
mais clairsemés, et sans aucun effort pour
concentrer sur chaque mot les lumières
qui en résultent. De nos jours les dictionnaires
de M. Bescherelle et de M. Poitevin ont fait une
place plus large à cet élément
; dans le Dictionnaire de M. Dochez et dans le
mien il est partie constituante de l'uvre
; il l'est aussi dans le Dictionnaire historique
que l'Académie prépare et dont il
a paru un premier fascicule.
Voltaire
avait songé à des collections d'exemples
pour un dictionnaire de la langue française,
et, parlant de celui auquel l'Académie
travaillait alors, il dit : " Il me semble
aussi qu'on s'était fait une loi de ne
point citer ; mais un dictionnaire sans citation
est un squelette. " (Lettre à Duclos,
11 d'août 1760.) Sans admettre d'une manière
absolue l'expression de Voltaire, puisqu'un dictionnaire
peut être fait à bien des points
de vue, il est certain qu'une littérature
classique fondée il y a plus de deux cents
ans, reçue comme le plus beau des héritages
dans le dix-huitième siècle, entretenue
avec des renouvellements dans le dix-neuvième,
offre de quoi largement alimenter la lexicographie
; et, si la nomenclature des mots avec des exemples
créés exprès est un squelette,
il est facile de lui redonner du corps et de l'ampleur
avec tant et de si précieux éléments.
Ce n'est que continuer ce qui fut à l'origine
; car les littératures, précédant
les dictionnaires, en fournirent les premiers
éléments. Voltaire pensait qu'il
fallait laisser pénétrer les exemples,
soutenir l'usage par les autorités, et
établir entre les mots et ceux qui s'en
sont heureusement servis le lien réel qui
est consacré par les livres. C'est ce que
pratiquent les dictionnaires qui citent ; et c'est
ce qui a suggéré à Voltaire
de dire qu'un dictionnaire sans citation est décharné.
Quand
on a sous les yeux une collection d'exemples et
qu'on cherche à les faire tous entrer dans
le cadre des significations, tel qu'il est tracé
par les dictionnaires ordinaires et en particulier
par celui de l'Académie, il arrive plus
d'une fois que ce cadre ne suffit pas et qu'il
faut le modifier et l'élargir. L'emploi
divers et vivant par un auteur qui à la
fois pense et écrit, donne lieu à
des acceptions et à des nuances qui échappent
quand on forme des exemples pour les cadres tout
faits. Sous les doigts qui le manient impérieusement,
le mot fléchit tantôt vers une signification,
tantôt vers une autre ; et, sans qu'il perde
rien de sa valeur propre et de son vrai caractère,
on y voit apparaître des propriétés
qu'on n'y aurait pas soupçonnées.
L'on sent que le mot qui paraît le plus
simple et, si je puis parler ainsi, le plus homogène,
renferme en soi des affinités multiples
que les contacts mettent en jeu et dont la langue
profite. Mais il faut ajouter que celui qui, faisant
un dictionnaire, se donne pour tâche de
ranger les acceptions dans l'ordre le plus satisfaisant,
éprouve des difficultés particulièresdans
la classification des exemples. C'est un très
grand travail que de déterminer les places
où ils conviennent logiquement. L'intercalation
des exemples est une épreuve dont la classification
des sens sort presque toujours modifiée,
corrigée, élargie. Il n'en faut
laisser aucun hors cadre ; aussi m'efforcé-je
toujours de leur trouver un compartiment convenable
à la nature du mot et à l'intention
de l'auteur.
D'autres
fois les exemples offrent des combinaisons que
les dictionnaires n'ont pas. Entre beaucoup on
peut citer celui-ci : cherchez dans le Dictionnaire
de l'Académie à date la locution
sans date, vous y trouverez lettre sans date ;
et en effet il ne doit pas y avoir autre chose
tant qu'on ne fait pas intervenir les exemples.
Mais ouvrez les Harmonies de M. de Lamartine,
et vous rencontrerez : Ce furent ces forêts,
ces ténèbres, cette onde Et ces
arbres sans date et ces rocs immortels....et dès
lors vous inscrivez à sa place sans date
avec le sens d'immémorial, du moins dans
la poésie.
Il
arrive que les passages cités ainsi donnent
une explication précise ou élégante,
ou contiennent quelque détail curieux,
quelque renseignement historique. Bien que j'aie
tourné mon attention sur ce motif de choisir
les exemples, cependant le genre d'utilité
qui en résulte ne m'a frappé qu'assez
tardivement. Aussi maints passages utiles m'ont
échappé sans doute ; mais, arrivé
au terme d'un si long labeur, il a fallu me contenter
de ce que j'avais amassé depuis près
de vingt ans. Comme les plus anciens de nos auteurs
classiques touchent au seizième siècle
et que même, à vrai dire, il n'y
a qu'une limite fictive entre les deux époques,
les exemples qu'on leur emprunte donnent plus
d'une fois la main à ceux de l'âge
précédent inscrits à leur
place chronologique. De la sorte la transition
apparaît telle qu'elle fut entre la langue
parlée et écrite de la fin du seizième
siècle et celle du commencement du dix-septième.
Pour
citations, les plus anciens exemples doivent être
préférés aux nouveaux. En
effet l'objet de ces citations est de compléter
l'ensemble de la langue et la connaissance des
significations, connaissance qui n'est donnée
que par les origines. Plus on remonte haut, plus
on a chance de trouver le sens premier, et, par
lui, l'enchaînement des significations.
Les textes modernes ont leur tour ; car ils témoignent
de l'état présent de la langue ;
mais ils sont réservés pour indiquer
ce qui leur est propre, c'est-à-dire les
nouvelles acceptions, les nouvelles combinaisons,
en un mot les nouvelles faces des mots. Ils sont
les autorités de l'usage nouveau, comme
les autres sont les autorités de l'usage
ancien.
Enfin,
indépendamment de ces avantages, les exemples
ne sont pas sans quelque attrait par eux-mêmes.
De beaux vers de Corneille ou de Racine, des morceaux
du grand style de Bossuet, d'élégantes
phrases de Massillon plaisent à rencontrer
; ce sont sans doute des lambeaux, mais, pour
me servir de l'expression d'Horace, si justement
applicable ici, ce sont des lambeaux de pourpre.
V.
Remarques
Sous
ce chef, j'ai réuni quelques notions complémentaires
qui n'entrent pas d'ordinaire dans les plans lexicographiques,
mais qui pourtant ne me semblent pas dénuées
d'intérêt et d'utilité.
Sans qu'un dictionnaire puisse jamais devenir
un traité de grammaire, il se rencontre
de temps en temps des mots qui, par leur nature
et par leur emploi, invitent à quelques
recherches et à quelques décisions
grammaticales. Je n'ai pas voulu me refuser, par
le silence et la prétermission, à
ces naturelles invitations, et c'est de la sorte
que, dans ce dictionnaire, un paragraphe s'est
ouvert, sous le titre de Remarques, à des
observations de grammaire.
Ces
remarques se rapportent essentiellement à
des difficultés. En plus d'un cas l'usage
est chancelant ; on ne sait ni comment dire, ni,
s'il s'agit d'écrire, comment écrire.
Les grammairiens se sont beaucoup appliqués
à la discussion de ces cas. Il a donc suffi
souvent de résumer leurs décisions
et de les présenter sous une forme concise.
Mais il est arrivé aussi que soit l'examen
du fait en lui-même, soit l'abondance des
renseignements fournis par les exemples et par
l'histoire, ont conduit à modifier leur
décision, ou bien à introduire des
cas nouveaux auxquels ils n'avaient pas songé.
Ces remarques, de leur nature, sont très
diverses. Cependant, j'indiquerai comme exemples
la discussion des locutions dans ce but, remplir
un but, imprimer un mouvement, sous ce rapport,
se suicider, sous ce point de vue, se faire moquer
de soi.
D'autres
fois ces remarques sont relatives a des faits
rétrospectifs de grammaire, mais appartenant
toujours à l'âge classique de la
langue et de la littérature. Des constructions
et des emplois de mots ont varié ; c'est
ainsi que davantage que (je cite celui-là
entre beaucoup d'autres), après avoir été
usité chez les meilleurs écrivains
du dix-septième siècle, a été
condamné par les grammairiens et est finalement
exclu du bon usage. Pour un double motif cette
sorte de remarques méritait d'avoir une
place : ou bien, comme ces tournures se trouvent
dans d'excellents auteurs bien qu'elles soient
condamnées par la grammaire présente,
le lecteur qui les rencontre se pourrait croire
autorisé à en user, et pourtant
il pécherait contre la correction contemporaine
; ou bien, comme elles sont aujourd'hui qualifiées
de fautes, il serait porté à imputer
aux auteurs classiques qui les lui offrent, des
péchés contre le bon langage qui
n'y sont pas ; car dans leur temps la grammaire
n'avait rien dit contre et l'usage les justifiait.
Il
est enfin un dernier ordre de remarques, tantôt
mises sous ce chef, tantôt incorporées
dans la série des acceptions du mot. Il
s'agit de l'interprétation de certaines
locutions figurées ou proverbiales. J'ai,
toutes les fois que cela m'a été
possible, expliqué d'où provenait
la locution et comment on devait en comprendre
l'origine et l'application ; mais je conviens
sans hésitation que, malgré mes
efforts, cette partie est loin d'être complète.
En effet, à moins que l'interprétation
ne s'offre d'elle-même, ou que des renseignements
précis n'aient été conservés,
il n'est guère que le hasard qui fasse
rencontrer, en cela, ce que l'on cherche ; je
veux dire que le succès dépend des
chances de lecture qui amènent sous les
yeux quelque passage explicatif.
VI.
Définitions et synonymes
Un
dictionnaire ne peut pas plus contenir un traité
de synonymes qu'un traité de grammaire
; c'est aux ouvrages spéciaux qu'il faut
renvoyer les développements que comporte
un sujet aussi étendu et aussi important.
Cependant la synonymie touche à la lexicographie
par quelques points qui ne doivent pas être
négligés.
La
définition des mots est une des grandes
difficultés de la lexicographie. Quand
on fait un dictionnaire d'une langue morte ou
d'une langue étrangère, la traduction
sert de définition ; mais, quand il faut
expliquer un mot par d'autres mots de la même
langue, on est exposé à tomber dans
une sorte de cercle vicieux ou explication du
même par le même. Ainsi, le Dictionnaire
de l'Académie définit fier par hautain,
altier; et il définit hautain par fier,
orgueilleux. Évidemment il y a là
un défaut duquel il faut se préserver.
Je
ne prétends pas, malgré mon attention,
m'en être partout préservé
; mais la discussion des synonymes m'a souvent
averti de prendre garde aux nuances et de ne pas
recevoir comme une véritable explication
le renvoi d'un terme à l'autre. C'est entre
tant d'objets qu'un dictionnaire doit avoir en
vue un de ceux auxquels j'ai donné le plus
d'attention. L'exemple cité plus haut de
hautain et altier signale un autre côté
par où la synonymie donne un utile secours
à la lexicographie, en la forçant
à préciser des idées très
étroitement unies. Il s'agit des mots qui
ne diffèrent que par un suffixe : hautain
et altier proviennent d'un même radical,
le latin altus ; joignez-y haut dans le sens moral,
et vous aurez trois termes identiques radicalement,
ayant par conséquent un fond commun de
signification, et n'étant distingués
que parce que haut est sans suffixe, haut-ain
pourvu du suffixe ain, et alt-ier du suffixe ier.
Ce sont là des nuances qui sont difficiles
à exprimer et qui pourtant influent sur
les définitions.
VII.
Historique
Ici
se termine ce que j'appellerai l'état présent
de la langue. Ceux qui ne voudront rien de plus
pourront s'arrêter là et laisser
une dernière partie que la disposition
typographique en a tout à fait séparée.
Mais ceux qui seront curieux de voir comment un
mot a été employé d'âge
en âge depuis l'origine de la langue jusqu'au
seizième siècle ; ceux qui iront
jusqu'à désirer de connaître
l'étymologie entreront dans l'histoire
du mot, et trouveront, au-dessous de cette histoire,
l'étymologie qui très souvent en
est dépendante.
Je
donne le nom d'historique à une collection
de phrases appartenant à l'ancienne langue.
Lorsqu'un mot a été exposé
complètement tel qu'il est aujourd'hui
dans l'usage, lorsque les sens y ont été
rangés d'après l'ordre logique,
lorsque des exemples classiques, autant que faire
se peut, ont été rapportés
à l'appui, lorsque la prononciation a été
indiquée et, au besoin, discutée,
lorsque enfin des remarques grammaticales et critiques
ont touché, dans les cas qui le comportent,
à l'emploi du mot ou aux difficultés
qu'il présente, alors s'ouvre un nouveau
paragraphe pour les textes tirés de la
langue d'oïl. Ainsi placé, c'est le
prolongement naturel d'une série que l'on
tronque quand on s'arrête à notre
temps et aux temps classiques. Après avoir
vu comment écrivent Corneille, Pascal,
Bossuet, Voltaire, Montesquieu et nos contemporains,
on pénètre en arrière et
l'on voit comment ont écrit Montaigne,
Amyot, Commines et Froissart, Oresme et Machaut,
Joinville, Jean de Meung, Guillaume de Lorris,
Villehardouin, le sire de Couci, le traducteur
du livre des Psaumes, et Turold, l'auteur de la
Chanson de Roland.
Ce
n'est point, je l'ai déjà dit et
je le répète, un dictionnaire de
la vieille langue que j'ai entendu faire ; on
ne trouve pas ici tous les mots qui nous ont été
conservés dans les livres de nos anciens
auteurs. Mon plan est plus restreint ; la vieille
langue ne figure qu'à propos de la langue
moderne. Toutes les fois qu'un mot d'aujourd'hui
a un historique, c'est-à-dire n'a pas été
formé et introduit depuis le dix-septième
siècle, il est suivi d'un choix de textes
qui en montrent l'emploi dans les siècles
antérieurs. Il y a deux cents ans que quelque
chose d'analogue avait été conseillé
par l'auteur anonyme de la préface du Dictionnaire
de Furetière : " L'on pourra avec
le temps faire porter à ce dictionnaire
le titre d'universel en toute rigueur ; il faudroit
pour cela y enfermer tous les mots qui étoient
en usage du temps de Villehardouin, de Froissart,
de Monstrelet, du sire de Joinville et de nos
vieux romanciers.... On y pourroit insérer
l'histoire des mots, c'est-à-dire le temps
de leur règne et celui de leur signification.
Il faudroit observer à l'égard de
ces vieux termes ce qu'on pratique dans les dictionnaires
des langues mortes, c'est de coter les passages
de quelque auteur qui les auroit employés.
On ne feroit pas mal non plus de se répandre
sur les ouvrages des anciens poëtes provençaux
; et rien ne serviroit plus à perfectionner
la science étymologique qu'une recherche
exacte des mots particuliers aux diverses provinces
du royaume ; car on connoîtroit par là
l'infinie diversité de terminaisons et
d'altérations de syllabes que souffrent
les mots tirés de la même source
; ce qui donneroit une nouvelle confirmation et
plus d'extension aux principes de cet art, et
justifieroit plusieurs conjectures qui ont servi
de raillerie à quelques mauvais plaisants."
Je reviendrai ci-après sur les patois,
le provençal et les autres langues romanes,
et je continue l'explication de cet historique.
Pendant
que, dans l'article consacré à l'usage
présent, les acceptions sont rigoureusement
classées d'après l'ordre logique,
c'est-à-dire en commençant par le
sens propre et en allant aux sens de plus en plus
détournés, ici tout est rangé
d'après l'ordre chronologique. Le principe
de succession prévaut sur le principe de
l'ordre des significations ; ce qui importe, c'est
de connaître comment les emplois se succèdent
les uns aux autres et s'enchaînent. D'un
coup d'il on saisit toute cette filiation
; et, allant de siècle en siècle,
on voit le mot tantôt varier d'usage, de
signification et d'orthographe, tantôt se
présenter dès les plus hauts temps
à peu près tel qu'il est aujourd'hui.
La curiosité qu'excite naturellement un
tel déroulement ne se satisfait pas sans
éveiller une foule de réflexions
spontanées qui rendent la langue plus claire,
plus précise, et, si je puis dire ainsi,
plus authentique, et qui, faisant sentir le prix
de la tradition, inspirent le respect des aïeux,
et, au lieu du dédain pour le passe, la
reconnaissance.
L'antiquité
des langues romanes est fort grande ; elle se
confond avec l'origine de toutes les choses modernes
en Occident, puisque c'est du centre romain que
sont parties les influences de civilisation qui
ont agi sur la Germanie, conquise par Charlemagne,
christianisée par la conquête et
par les missionnaires, et rendue féodale
du même coup. Quand on considère
l'Occident européen dans son ensemble et
comme corps politique, on y aperçoit trois
groupes : le groupe allemand, le groupe roman,
le groupe anglais, tous trois distincts par la
langue. Le premier, comme le nom l'indique, est
de langue germanique ; le second est de langue
latine ; le troisième est intermédiaire,
germanique d'origine, mais fortement mélangé
de roman par l'effet de la conquête normande.
Le premier est le plus ancien, je parle des monuments
de langue : on remonte, dans le domaine germanique,
jusqu'au quatrième siècle, aux Goths
et à Ulfilas, à une époque
où le latin était encore vivant,
et où il n'était aucunement question
des langues romanes. Le second est postérieur,
et son idiome commence à se dégager
vers le neuvième siècle. Le troisième
est le dernier en date ; au quatorzième
siècle l'anglais se forme de la combinaison
d'un fonds germanique avec un mélange français.
C'est ainsi que se partage l'histoire des langues
dans l'Occident.
La
langue française, en tant que langue distincte
du latin, a commencé d'exister dans le
courant du neuvième siècle, du moins
à en juger par les monuments écrits.
Un trouvère du douzième siècle,
Benoît, nous apprend que des vers satiriques
en cette langue furent faits contre un comte de
Poitiers qui s'était mal conduit dans un
combat avec les pirates normands. Ces vers du
neuvième siècle ne nous sont point
parvenus, et nous n'avons d'une aussi haute antiquité
que le serment des fils de Louis le Débonnaire.
Le
dixième siècle n'est guère
plus riche en textes. La langue vulgaire, cela
est certain, ne faisait que bégayer, et,
quand il s'agissait d'écrire, c'était
au latin que l'on recourait. Deux très
courts échantillons du parler d'alors nous
ont été conservés : c'est
le Chant d'Eulalie et le Fragment de Valenciennes.
Le Chant d'Eulalie est une petite composition
qui n'a que vingt-huit vers ; le Fragment de Valenciennes
est un lambeau de sermon trouvé sur la
garde d'un manuscrit, décollé à
grand'peine et lu avec non moins de difficulté.
Quelque courts qu'ils soient, ces textes sont
précieux et curieux par leur date.
C'est
au onzième siècle que commencent
les grandes compositions poétiques ; mais
comme ces compositions, d'abord écrites
en assonances, furent remaniées dans le
siècle suivant en rimes exactes, il ne
nous reste que bien peu de poëmes que l'on
puisse faire remonter avec certitude jusque-là.
Cependant ce n'est point une témérité
que d'attribuer au onzième siècle
la Chanson de Roland, qui a conservé les
assonances primitives et qui porte d'ailleurs
toute sorte de caractères d'ancienneté.
Les Lois de Guillaume, imposées par le
conquérant à l'Angleterre lorsqu'il
y établit le système féodal,
sont incontestablement du onzième siècle
; seulement les textes que nous en avons ne sont
pas purs de toutes retouches ni de ces influences
qui donnèrent au français parlé
en Angleterre un cachet particulier. Rien de pareil
ne peut être reproché au Poëme
de Saint Alexis, qui est un excellent texte de
la langue écrite du onzième siècle.
Il n'y a que ces trois documents pour la période
qui compte ses années depuis 1001 jusqu'à
1100.
Celle
qui les compte de 1101 à 1200 voit se développer
dans son essor le mouvement et le travail commencés
dans le siècle précédent.
Le douzième siècle est l'âge
classique de l'ancienne littérature. C'est
alors que se composent ou se remanient les grandes
chansons de geste et que se font les poëmes
du cycle breton sur la Table ronde et Artus. Les
textes abondent ; et, ne pouvant tout citer, il
faut faire un choix. On trouvera à l'historique,
particulièrement mis à contribution,
la geste des Saxons, le poëme si remarquable
de Raoul de Cambrai, les chansons du sire de Couci,
le poëme si bien écrit et si travaillé
sur le martyre de saint Thomas de Cantorbéry,
les traductions du livre des Psaumes, de Job,
des Rois, des Machabées et des sermons
de saint Bernard, Benoît et sa Chronique
de Normandie, Wace et ses poëmes de Brut
et de Rou. De la sorte, on a sous les yeux un
suffisant témoignage de la manière
de parler et d'écrire du temps de Louis
le Gros et de Philippe Auguste.
Le
treizième siècle est a tous égards
la continuation du douzième ; il n'innove
pas, mais il ne laisse rien dépérir,
et il cultive tous les genres créés
dans l'âge précédent. Seulement
le nombre des textes conservés est plus
grand ; c'est une immensité, si à
ce qui est publié on ajoute ce qui demeure
inédit dans les bibliothèques. Les
exemples de l'historique sont empruntés
à Villehardouin et à Joinville,
ces deux historiens, l'un du commencement, l'autre
de la fin de ce siècle, à la Chronique
de Rains, à Beaumanoir, au Renart, épopée
burlesque et vive satire de la société
féodale, à la Rose, aux fabliaux,
à la Chanson d'Antioche, à Berte
aux grands pieds, à Marie de France, etc.
Le quatorzième siècle perd le goût
des compositions qui avaient fait le charme des
âges précédents, et pourtant
il n'est pas en état d'y suppléer
par des créations de son fonds ; l'originalité
languit, mais cela n'empêche pas les textes
d'être fort nombreux. Quelques-uns seulement
figurent dans l'historique : pour la poésie,
le roman héroïcomique de Baudoin de
Sebourg, la vie de Bertrand du Guesclin, Machaut,
Girart de Rossillon, etc. ; pour la prose, Oresme,
le traducteur d'Aristote, Bercheure, le traducteur
de Tite Live, Modus, qui est un traité
sur la chasse, le Ménagier de Paris, qui
est une espèce de guide de l'administration
d'une maison et d'un ménage, les Chroniques
de Saint-Denis, etc.
Dans
le quinzième siècle, on trouvera
des citations de Froissart, qui clôt le
quatorzième siècle et qui meurt
dans le quinzième, d'Alain Chartier, de
Christine de Pisan, de Charles d'Orléans,
d'Eustache Deschamps, de Coquillart, de la spirituelle
comédie de Patelin, de Commines, de Villon,
de Perceforest, l'un de ces romans en prose qui
remplacèrent les anciennes chansons de
geste, du petit Jehan de Saintré. C'est
par ces écrivains que le quinzième
siècle passe sous les yeux du lecteur.
Au
seizième siècle se termine la partie
archaïque de la langue ; on ne le quitte
que pour entrer dans l'âge classique. Rabelais,
Amyot, Calvin, Montaigne, d'Aubigné, Marguerite
de Navarre, le conteur des Perriers et quelques
autres ont été dépouillés
; Olivier de Serres et Ambroise Paré l'ont
été aussi pour le langage technique
de l'agriculture et de la chirurgie. Les poëtes,
dans cette période, n'ont pas atteint à
la hauteur des prosateurs ; cependant les deux
Marot, le père et le fils, Joachim du Bellay,
Ronsard, donnent encore un contingent important.
Tels
sont les principaux auteurs et ouvrages, mais
les principaux seulement, qui ont fourni des échantillons
de leur langage. Quand la série est complète,
c'est-à-dire quand on a des exemples jusqu'au
onzième siècle (en avoir plus haut
est rare, puisque des deux siècles précédents
quelques lignes seulement nous sont parvenues),
une même vue montre d'âge en âge
comment le mot s'est comporté, et quelles
modifications graduelles l'ont fait ce qu'il est
aujourd'hui.
En
ceci, le classement par significations troublerait
tout ; le classement par ordre de temps éclaircit
tout. Je citerai quelques exemples. Toutes les
personnes familiarisées avec la latinité
ne peuvent manquer d'être frappées
du mot choisir tres-voisin d'élire par
le sens. Élire est, si je puis ainsi parler,
du cru ; il nous appartient par droit d'héritage
; mais comment avons-nous l'autre, et quel est-il?
L'historique donne la réponse. En le suivant
dans son ordre chronologique, on voit que choisir
a le sens d'apercevoir, de voir, et n'a que ce
sens ; puis, peu à peu, à côté
de cette signification fondamentale apparaît
la signification d'élire, de trier ; puis,
entre les deux significations, le rapport devient
inverse : c'est celle d'élire qui prédomine
; l'autre n'a plus que de rares exemples ; si
bien qu'au seizième siècle elle
est un archaïsme, abandonné tout à
fait dans le dix-septième. On comprend
comment l'idée d'apercevoir s'est changée
en une idée dérivée, celle
de trier. A ce point, l'étymologie se présente
sans conteste ; et notre mot vient du germanique
kausjan, voir, regarder.
Danger
peut encore être allégué comme
un de ces mots que l'historique éclaire
particulièrement.
Avant toute histoire et toute ancienne citation,
on a été porté à y
voir un dérivé du latin damnum ;
par exemple, damniarium, d'où danger ou
dangier. Mais d'abord l'idée de dommage
n'est pas tellement voisine de celle de péril,
qu'une simple conjecture, sans preuve de textes,
suffise à établir le passage de
l'une à l'autre. De plus, la langue du
droit a, dans quelqu'un de ses recoins, conservé
des emplois où danger ne signifie aucunement
péril, mais signifie la défense
qu'impose une autorité. Enfin, ce qui est
décisif, l'historique élève
deux objections fondamentales : la première,
que la forme primitive est non pas danger, mais
dongier ou donger ; la seconde, que le sens primitif
est non pas péril, mais pouvoir, autorité,
et, par suite, interdiction, défense. Il
faut donc, quant à l'étymologie,
ne considérer que cette forme et ce sens
; on satisfait à l'une et à l'autre
à l'aide du latin dominium, seigneurie,
pouvoir, fournissant par dérivation la
forme fictive dominiarium, ou la forme réelle
dongier. On voit les conditions précises
imposées à l'étymologie ;
il faut qu'elle soit explicative de la forme et
du sens.
Elle
vient pour ces deux, forme et sens, d'expliquer
dongier ; il lui reste à expliquer danger.
C'est une habitude beaucoup plus étendue
dans l'ancienne langue, mais dont il reste des
traces dans la moderne, de changer o des latins
en a, on ou un en en ou an : ainsi dame, de domina
; damoiseau, de dominicellus ; volenté,
de voluntas ; mains pour moins ; cuens pour coms
(de comes, comte), etc. A cette catégorie
appartient danger, qui figure dans les textes
à côté de donger, et qui n'en
est qu'une variante dialectique. Voilà
pour la forme ; quant au sens, on voit, en suivant
la série historique, que vers le quatorzième
ou quinzième siècle se trouve estre
au danger de quelqu'un, qui signifie également
être en son pouvoir et courir du péril
de sa part. Là est la transition ; dès
lors le sens de péril devient prédominant
; on oublie l'autre peu à peu, si bien
que, quand l'ancienne et propre signification
est exhumée des livres, on la méconnaît
; et l'on douterait de l'identité, si l'on
ne tenait tous les chaînons.
Ce
sont ces chaînons qui permettent de rattacher
dais au latin discus dans le sens de table à
manger. Les anciens textes sont concordants :
un dais y est toujours la table du repas, et particulièrement
du repas d'apparat, de celui des princes et des
seigneurs. Puis, comme le repas d'apparat occupait
un endroit élevé au-dessus du sol,
dais passe au sens d'estrade ; enfin, comme l'estrade
est souvent recouverte de draperies qui la décorent,
le sens actuel de dais s'établit, et les
autres qui ont servi d'intermédiaire tombent
en désuétude.
Les
mots, comme les familles, sont exposés
à perdre leur noblesse et à descendre
des significations élevées aux basses
significations. L'historique, qui est leur arbre
généalogique, en fait foi. Voyez
donzelle ; c'est un terme du langage familier,
d'un sens très dédaigneux et appliqué
à des femmes dont on parle légèrement.
Tel n'était point l'usage originel : donzelle,
ou doncele, ou dancele (ces formes sont équivalentes)
n'avait pas d'autre emploi que demoiselle ou damoiselle,
dont il est la contraction : c'était la
jeune dame, la jeune maîtresse, la fille
de la maison, du manoir féodal ; et cette
signification prenait sa source dans le latin
; car demoiselle est la représentation
française de dominicella, diminutif de
domina. C'est encore au sein de la hiérarchie
domestique que valet, après avoir été
dans le haut, descend dans le bas. D'abord, il
fut bien loin d'appartenir aux serviteurs de la
maison et de jamais prendre l'acception défavorable
qui lui vient quand il sert à caractériser
une complaisance servile et blâmable. Valet,
et, selon l'orthographe véritable, vaslet,
est le diminutif de vassal, proprement le petit
vassal ; or, dans le langage du moyen âge,
ce petit vassal est le jeune homme des familles
nobles qui en est à son apprentissage dans
les fonctions domestiques et militaires. Le sens
propre est resté dans varlet, qui ne se
dit plus qu'en parlant des temps féodaux
et qui est le même mot, l'r se substituant
quelquefois à l's. Vassal avait deux sens
très distincts dans le vieux français
: il signifiait et celui qui était subordonné
à un autre dans la hiérarchie féodale,
et celui qui se distinguait à la guerre
par sa vaillance et sa prouesse. On peut croire
que l'idée de vassal, perdant sa dignité,
à mesure que la société féodale
dépérissait, est descendue jusqu'à
celle de valet ; mais l'on voit par l'exemple
de donzelle, que l'usage n'a pas même besoin
de ces prétextes pour faire passer un mot
des rangs élevés dans les humbles
positions.
Il
en est de certaines locutions comme des sens détournés
; si elles sont difficiles, il n'y a guère
que l'historique qui en fournisse l'explication
; s'il manque à la fournir, les conjectures
ne mènent d'ordinaire qu'à des incertitudes.
Qui, par exemple, sans l'historique, peut deviner
ce qu'est chape chute? Une chape et une chute,
que veut dire cela? Et si, dans l'impuissance
d'expliquer ces deux mots, on cherche à
les interpréter en attachant à chape
et à chute un autre sens que celui qui
leur est propre, quelle confiance avoir en d'aveugles
tâtonnements? Rien n'est à changer
au sens de ces mots ; c'est bien de chape qu'il
s'agit ; chute est le participe chu ou chut, devenu
substantif dans notre mot chute, conservé
dans la seule locution chape chute, qui dès
lors signifie chape tombée. Or cette chape
chute ou chape tombée figure dans un vieux
récit du trouvère Wace sur la justice
rigoureuse du duc Rollon ou Rou en Normandie.
Une femme s'empare d'une chape chute et est punie
; de là vient la locution de chape chute
pour chose de quelque valeur que l'on trouve,
et dont on s'empare ; et c'est ainsi que, dans
la Fontaine, le loup, rôdant autour de la
maison où l'enfant pleurait, attendait
chape chute, c'est-à-dire quelque aubaine.
Par
une efficacité de même genre, l'historique
ramène parfois à des origines distinctes
des mots qui sont allés se confondant par
une vicieuse assimilation. Le dé à
jouer et le dé à coudre est-ce étymologiquement
la même chose? Et, s'ils sont différents,
quelle est la forme primitive de chacun? Du premier
coup d'il, la lecture des textes successifs
tranche la question, montrant que le dé
à jouer est toujours dé, et ne change
pas en remontant vers les anciens temps, au lieu
que le dé à coudre quitte une apparence
trompeuse, cesse d'être assimilé
à l'autre et devient deel, lequel indique
le latin digitale.
Chaque
époque a son genre de néologisme.
L'historique en donne la preuve : tels mots n'apparaissent
qu'au quatorzième siècle, tels autres
datent du quinzième ou du seizième.
Ce sont des additions continuelles ; il est vrai
que des pertes non moins continuelles agissent
en sens inverse ; tous les siècles font
entrer dans la désuétude et dans
l'oubli un certain nombre de mots ; tous les siècles
font entrer un certain nombre de mots dans l'habitude
et l'usage. Entre ces acquisitions et ces déperditions,
la langue varie tout en durant. Un fonds reste
qui n'a pas changé depuis le onzième
et le douzième siècle ; des parties
vont et viennent, les unes périssant, les
autres naissant. C'est cette combinaison entre
la permanence et la variation qui constitue l'histoire
de la langue.
VIII.
Patois ; Langues Romanes
Les
patois, dans l'opinion vulgaire, sont en décri,
et on les tient généralement pour
du français qui s'est altéré
dans la bouche du peuple des provinces. C'est
une erreur. Je montrerai plus loin, à l'article
Dialectes, que les patois sont les héritiers
des dialectes qui ont occupé l'ancienne
France avant la centralisation monarchique commencée
au quatorzième siècle, et que dès
lors le français qu'ils nous conservent
est aussi authentique que celui qui nous est conservé
par la langue littéraire. Cela étant,
un dictionnaire comme celui-ci ne pouvait pas
les négliger ; car ils complètent
des séries, des formes, des significations.
En
fait de langue et de grammaire, des exemples mettent
les choses bien plus nettement sous les yeux que
ne font les raisonnements. Je prends de nouveau
notre mot danger, pour en faire l'étude
par les patois comme j'en ai fait l'étude
par l'historique, et pour y montrer comment les
patois et l'historique se donnent souvent la main.
De quelque manière qu'il soit devenu synonyme
de péril, qui est le terme propre, le terme
d'origine latine (periculum), le français
littéraire ne donne rien au delà
de cette acception présente. Mais allons
aux patois ; aussitôt la signification s'étend
et ouvre des aperçus dont il faut tenir
compte. Dangier, en normand, signifie domination,
puissance; et dangî, en wallon, nécessité,
péril. Sont-ce des sens arbitraires et
nés de caprices locaux ? Pas le moins du
monde ; la série des textes écarte
une aussi fausse interprétation. Dans l'ancien
français, danger signifie autorité,
contrainte, résistance, et le sens de péril
n'y paraît qu'assez tard. L'historique,
les patois, le sens d'aujourd'hui, voilà
donc les éléments de toute discussion
sur le classement des significations du mot danger
et sur son étymologie.
Certaines
formes pures qui ont disparu du français
sont demeurées dans les patois. Si l'on
doutait que lierre fût une production fautive
née de l'agglutination de l'article avec
le mot (l'-ierre), les patois suffiraient à
en fournir la preuve ; tous n'ont pas suivi la
langue littéraire dans la corruption où
elle est tombée ; et hierre, du latin hedera,
se trouve dans la bouche des paysans de plusieurs
provinces, tandis que les lettrés sont
obligés de dire et d'écrire ce barbarisme,
le lierre. Non pas que je veuille, grammairien
ou lexicographe rigoureux, conseiller en aucune
façon de revenir sur ce qui est accompli
et d'essayer, par exemple, de restaurer hierre
à la place du vicieux usurpateur lierre
; y réussir serait un mal. En effet, qu'arriverait-il?
L'oreille s'accoutumant à hierre, lierre
deviendrait un barbarisme insupportable, et tous
les vers de notre âge classique, où
lierre figure honorablement, seraient déparés.
On n'a que trop fait cela au dix-septième
siècle, quand, déclarant entre autres
dedans, dessus, dessous, adverbes au lieu de prépositions
qu'ils avaient été jusque-là,
on a rendu désagréables pour nous
tant de beaux vers de Malherbe et de Corneille.
Il est des barbarismes et des solécismes
qu'il est moins fâcheux de conserver, qu'il
ne le serait de les effacer.
D'autres
fois les patois offrent un secours particulier
à l'étymologie. Dans notre mot ornière,
si l'on prend en considération le commencement
or... et le sens, on sera très porté
à y trouver un dérivé du
latin orbita, roue (l'ornière étant
la trace d'une roue), par l'intermédiaire
d'une forme non latine orbitaria, mais qu'on peut
supposer. Cependant des scrupules étymologiques
persistent, et la présence de l'n au lieu
du b entretient les doutes ; car orbita, par l'intermédiaire
d'orbitaria, aurait dû donner orbière,
non ornière. Si orbière était
quelque part, il éclaircirait ornière,
qui ne pourrait pas en être séparé.
Il est en effet quelque part ; le wallon a ourbîre,
qui signifie ornière, et de la sorte le
chaînon nécessaire est trouvé.
Un
fait qui est certain, bien qu'il n'ait pas été
très remarqué, c'est que de temps
en temps il s'introduit dans la langue littéraire
des mots venus des patois, particulièrement
des patois qui, avoisinant le centre, ont avec
lui moins de dissemblance pour le parler. Cela
n'est point à regretter ; car ce sont toujours
des mots très français et souvent
des mots très heureux, surtout quand il
s'agit d'objets ruraux et d'impressions de la
nature. Cette introduction se fait principalement
par les récits de comices agricoles et
de congres provinciaux, par les journaux, par
les livres. Il est possible que, grâce à
une plume célèbre, le mot champi
(enfant trouvé), qui est usité dans
tout l'Ouest, prenne pied dans la langue littéraire.
Pour
ces raisons, j'ai fait usage des patois. Malheureusement
toutes ces sources de langue qui coulent dans
les patois sont loin d'être à la
portée du lexicographe. Il s'en faut beaucoup
que le domaine des parlers provinciaux ait été
suffisamment exploré. Il y reste encore
de très considérables lacunes. C'est
aux savants de province à y pourvoir ;
et c'est à l'Académie des inscriptions
et belles-lettres à encourager les savants
de province.
La
place que j'ai accordée aux patois est
petite et ne dépasse pas la rubrique que
j'ai intitulée ÉTYMOLOGIE. Là
je recueille toutes les formes qu'ils fournissent,
autant du moins que les glossaires qui ont été
publiés me l'ont permis ; je les mets les
unes à côté des autres, et
souvent elles me servent à la discussion
étymologique, quelquefois à la détermination
des sens et à leur classification ; dans
tous les cas elles complètent l'idée
totale de la langue française, en rappelant
qu'elle a eu des dialectes, et qu'avant d'être
une elle a été nécessairement
multiple, suivant la province et la localité.
Je
dirai des langues romanes ce que je viens de dire
des patois : je leur donne une petite place à
l'ÉTYMOLOGIE, citant avec soin les mots
qu'elles m'offrent en correspondance avec le mot
français ; et là elles me servent
à la discussion étymologique et
à la détermination du sens.
A l'article langues romanes, dans le Complément
de cette préface, j'exposerai avec quelques
développements les rapports des langues
romanes entre elles et la position que le français
y occupe. Pour le moment, je veux seulement expliquer
l'usage de ce dictionnaire, c'est-à-dire
indiquer quelles sont les parties qui le composent,
quelle place ces parties y occupent et à
quel office elles sont employées.
Dans
la plupart des cas, un mot français n'est
point un mot isolé dans l'Occident, mais
il est également provençal, espagnol,
italien, soit qu'il provienne du latin, ce qui
est l'ordinaire, soit qu'il provienne du germanique
ou d'autres sources. Cette simultanéité
ne peut pas ne pas être consultée
pour l'étymologie ; l'étymologie,
à son tour, réagit sur la connaissance
des acceptions primitives et sur leur filiation.
Et dès lors il devient nécessaire
de faire une place, petite sans doute, mais déterminée,
à la comparaison des langues romanes, pour
chaque mot qu'elles ont en commun.
IX.
Étymologie
L'étymologie
a pour office de résoudre un mot en ses
radicaux ou parties composantes, et, reconnaissant
le sens de chacune de ces parties, elle nous permet
de concevoir comment l'esprit humain a procédé
pour passer des significations simples et primitives
aux significations dérivées et complexes.
L'étymologie
est primaire ou secondaire : primaire, quand il
s'agit d'une langue a laquelle, historiquement,
on ne connaît point de mère ; secondaire,
quand il s'agit d'une langue historiquement dérivée
d'une autre. Ainsi l'étymologie romane,
et, en particulier, française, est secondaire,
remontant pour la plupart des mots au latin, à
l'allemand, au grec, etc. Puis l'étymologie
latine, ou grecque, ou allemande, est primaire
; ces idiomes n'ont pas d'ascendants que nous
leur connaissions, mais ils ont des frères,
le sanscrit, le zend, le slave, le celtique ;
ce sont autant de termes de comparaison pour l'étymologie
primaire, qui s'efforce d'isoler les radicaux
irréductibles, de déterminer quel
en fut le sens et d'en faire la nomenclature.
Dans
ce dictionnaire, il n'est question que de l'étymologie
secondaire et seulement de la langue française.
Le problème à résoudre est
de trouver pour chaque mot français le
mot ancien dont il procède et l'origine
de la signification que prend le mot ancien en
devenant le mot moderne. Il s'en faut, certes,
que le problème soit résolu pour
tous les mots ; mais il l'est pour beaucoup ;
et sur ce terrain de l'étymologie secondaire,
qui est plus rapproché de nous et plus
historique, on a d'amples et précieux documents
qui enseignent comment l'esprit d'un peuple, à
l'aide d'un fonds préexistant, fait des
mots et des significations : ce qui jette du jour
sur le terrain plus éloigné et moins
historique de l'étymologie primaire.
Mais
l'étymologie est-elle une science à
laquelle on puisse se fier, et dépasse-t-elle
jamais le caractère de conjectures plus
ou moins ingénieuses et plausibles? Cette
appréhension subsiste encore chez de bons
esprits, restés sous l'impression des aberrations
étymologiques et des moqueries qu'elles
suscitèrent. L'étymologie fut, à
ses débuts, dans la condition de toutes
les recherches scientifiques, c'est-à-dire
sans règle, sans méthode, sans expérience.
La règle, la méthode, l'expérience
ne naissent que par la comparaison des langues,
et la comparaison des langues est une application
toute nouvelle de l'esprit de recherche et d'observation.
Les savants qui les premiers s'occupèrent
d'étymologie, ne pouvant consulter que
la signification et la forme apparente des mots,
ne réussissaient que dans les cas simples
: ils n'avaient aucun moyen de traiter les cas
complexes et difficiles sinon par la conjecture
et l'imagination ; et dès lors les aberrations
étaient sans limites, puisqu'il ne s'agissait
que de satisfaire tellement quellement au sens
et à la forme.
Désormais
les recherches étymologiques sont sorties
de cette période rudimentaire ; et l'ancien
tâtonnement a disparu. L'étude comparative
a établi un certain nombre de conditions
qu'il faut remplir ; le mot que l'on considère
est soumis à l'épreuve de ces conditions
; s'il la subit, l'étymologie est bonne
; s'il la subit incomplétement, elle est
douteuse ; s'il ne peut la subir, elle est mauvaise
et à rejeter. De la sorte tout arbitraire
est éliminé ; ce sont les conditions
qui décident de la valeur d'une étymologie
; ce n'est plus la conjecture ni l'imagination.
Voici, pour l'étymologie française,
l'énumération de ces conditions
; ce sont : le sens, la forme, les règles
de mutation propres à chaque langue, l'historique,
la filière et l'accent latin. Quelques
mots sont nécessaires sur chacune de ces
divisions.
1.
Le sens est la première condition ; il
est clair qu'il n'y a point d'étymologie
possible entre deux mots qui n'ont point communauté
de sens. Ainsi entre louer, donner ou prendre
à location, et louer, faire l'éloge,
il ne faut chercher aucun rapport étymologique
; si on en cherchait, on s'égarerait :
l'un vient de locare, l'autre de laudare. Mais
il ne faut pas se laisser tromper non plus par
les détours divers, quelquefois très
prolongés et difficiles à suivre,
que prennent les significations. Dans l'ancien
français on trouve louer, loer, avec le
sens de conseiller ; y verra-t-on autre chose
que le verbe laudare? Non. Celui qui conseille
loue ce qu'il conseille à celui qui le
consulte, il en fait l'éloge ; de là
ce sens détourné qu'anciennement
louer avait pris. Et pour mentionner un exemple
de notre temps, se laissera-t-on empêcher,
par la différence des sens, de voir un
seul et même mot dans cour, espace libre
attenant à une maison, et cour de prince,
ou encore cour de justice? En aucune façon
; une étude exacte des significations,
appuyée sur l'histoire, montre que la cour
fut d'abord une habitation rurale, d'où
le sens de cour de maison ; puis l'habitation
rurale d'un grand seigneur franc, d'où
la signification relevée de résidence
des princes ou des juges.
2.
La forme est d'un concours non moins nécessaire
que le sens. Des mots qui n'ont pas même
forme soit présentement, soit à
l'origine, n'ont rien de commun, et appartiennent
à des radicaux différents ; mais
l'identité de forme n'implique pas toujours
l'identité de radical ; témoin les
deux louer cités tout à l'heure.
Les lettres qui composent un mot en sont les éléments
constitutifs ; elles ne peuvent pas se perdre,
elles ne peuvent que se transformer, ou, si elles
se perdent, l'étymologie doit rendre compte
de ce déchet. Je comparerai volontiers
les métamorphoses littérales dans
le passage d'une langue à l'autre aux métamorphoses
anatomiques que le passage d'un ordre d'animaux
à l'autre donne à étudier.
Que deviennent les os dont est formé le
bras de l'homme, quand ce bras se change en patte
de devant d'un mammifère, en aile d'un
oiseau, en nageoire d'une baleine, en membre rudimentaire
d'un ophidien? Semblablement, que deviennent les
lettres d'un mot latin ou allemand qui en sont
les os, quand ce mot se change en mot français?
Des deux parts, pour l'étymologiste comme
pour l'anatomiste, il y a un squelette qui ne
s'évanouit pas, mais qui se modifie.
Il
faut pousser plus loin la comparaison entre l'anatomie
et l'étymologie. L'anatomie a ses monstruosités
où des parties essentielles se sont déformées
ou détruites ; l'étymologie a les
siennes, c'est-à-dire des fautes de toute
nature sur la signification, la contexture ou
l'orthographe du mot. Ces infractions n'ont, des
deux côtés, rien qui abolisse les
règles ; elles sont des accidents qui en
partie ont des règles secondaires, en partie
constituent des cas particuliers, expliqués
ou inexpliqués. Ce sont les règles
générales et positives qui permettent
de dire qu'il y a faute là même où
l'on ne peut connaître les circonstances
ou les conditions de la faute, et de diviser tout
le domaine en partie régulière et
correcte et en partie altérée et
mutilée par les inévitables erreurs
du temps et des hommes.
Parmi
les lettres, les consonnes sont plus persistantes
que les voyelles ; et, parmi les voyelles, les
longues plus que les brèves. Voyez peindre
du latin pingere, et plaindre de plangere ; l'e
bref disparaissant, il en devait résulter
peingre et plaingre. Mais, au moment de la transformation,
l'oreille, du moins l'oreille française,
ne put guère supporter entre la nasale
n et la liquide r, que la dentale d ; et ainsi
naquirent peindre et plaindre ; l'habitude fut
de rendre par ei ou, moins bien, par ai, les combinaisons
latines en, in, em, im. Louange est un peu plus
compliqué : c'est le verbe louer, avec
un suffixe ange, ou plutôt enge (car telle
est l'orthographe ancienne) : or vendange, de
vindemia, nous apprend que ce suffixe représente
emia ; ce qui nous conduit à un bas-latin
laudemia, qui existe en effet ; de sorte que louange
est fait sur le même modèle que vendange.
Pour la forme comme pour le sens, on doit prendre
garde aux transformations ; elles conduisent quelquefois
bien loin un mot, qu'on méconnaîtra
si on ne tient pas les gradations qui en ont changé
la figure. A première vue, on ne saura,
par exemple, ce que peut être notre adverbe
jusque ; et si l'on spécule tant qu'il
est dans cet état, on entreverra sans doute
qu'il tient au latin usque, mais sans pouvoir
en fournir la démonstration. Il y tient
en effet ; la forme primitive est dusque, ce qui
mène à de usque, sorte d'adverbe
composé comme l'est la préposition
dans (de intus) ; de ou di latin se changea souvent,
sous l'exigence de l'oreille française,
en j ou g sifflant. Jour peut aussi servir à
mesurer l'espace parcouru, sans se dénaturer,
par un mot qui se transforme ; dans l'ancienne
langue il est jorn, en italien giorno, tous deux
du latin diurnus, qui lui-même provient
de dies ; si bien que, très certainement,
dies et jour, n'ayant plus aucune lettre commune,
mais en ayant eu, sont liés l'un à
l'autre.
3.
A la forme du mot on rattachera étroitement
les règles de permutation des lettres.
Toute forme d'un mot ne dépend pas des
règles de permutation ; mais toute permutation
influe sur la forme. On entend par règles
de permutation le mode uniforme selon lequel chacune
des langues romanes modifie un même mot
latin. Il ne faut pas croire, en effet, que ces
langues traitent capricieusement les combinaisons
latines de lettres, et que la même combinaison
soit rendue par chacune d'elles, tantôt
d'une façon, tantôt d'une autre.
Non, là aussi la régularité
est grande et prime les exceptions. Chaque langue
romane eut, à l'origine, son euphonie propre,
instinctive, spontanée, qui lui imposa
les permutations de lettres en les réglant,
et qui fit que tel groupe de lettres en latin
est uniformément rendu, dans les cas les
plus variés, par tel groupe de lettres
en roman. Le latin maturus devient : en italien,
maturo ; en espagnol, maduro ; en provençal,
madur ; en français, meür et, par
contraction, mûr. Ce petit tableau ou diagramme
montre comment un même mot peut être
traité par chacune des quatre langues :
l'italien est aussi voisin que possible du latin
; l'espagnol change la consonne intermédiaire
; le provençal la change aussi et efface
la finale ; le français, qui efface semblablement
cette finale, supprime de plus la consonne médiane.
Supprimer les consonnes médianes des mots
latins est un des caractères spécifiques
du français, par rapport aux autres langues
romanes, et ce qui l'écarte le plus, en
apparence, non au fond, du latin.
On
peut, pour le français, citer entre autres
les habitudes ou règles suivantes : en
général, dans le corps du mot, les
syllabes non prosodiquement accentuées
sont supprimées, d'où résulte
une contraction du mot latin, comme dans sollicitare,
soulcier (soucier) ; ministerium, mestier (métier)
; monasterium, moustier (moutier) ; cogitare,
cuider ; cupiditare, mot du bas-latin, convoiter
; oestimare, esmer, etc. Il arrive souvent qu'une
consonne est supprimée, ce qui produit
le rapprochement des voyelles, rapprochement que
nos aïeux paraissent avoir aimé :
securus, seür (sûr) ; maturus, meür
(mûr) ; regina, reïne (reine) ; adorare,
aorer (adorer) ; fidelis, féal ; legalis,
loyal, etc. Enfin, quand deux consonnes sont consécutives
dans le latin, le français a deux modes
de les traiter : ou bien il en supprime une, adversarius,
aversaire (le d a reparu dans le français
moderne), advocatus, avoué, etc. ; ou bien
l'une d'elles se fond avec la voyelle antécédente
pour en modifier le son : alter, autre ; altar,
autier, aujourd'hui autel, etc. La partie initiale
du mot est en général respectée
par le français, sauf un seul cas, celui
où le mot commence par une s suivie d'une
autre consonne ; alors le français, qui
trouve cette articulation pénible, la facilite
par un e prosthétique : scribere, escrire
(écrire) ; species, espèce ; stringere,
estreindre (étreindre) ; spissus, espois
(épais), etc. On comprend que les mots
tels que statue,spécial, etc. ne sont que
des exceptions apparentes ; l'ancienne langue
a dit especial et aurait dit estatue. Pour le
reste, le français conserve cette partie
initiale telle que le latin la donne ; on ne peut
plus mentionner que des exceptions très
rares, comme l'addition du g dans g-renouille,
qui vient de ranuncula ; le changement de t en
c dans craindre, qui vient de tremere. Surtout,
notre langue ne se permet pas ces suppressions,
qui sont fréquentes dans l'italien, comme
rena pour arena, le sable, badia, abbaye, etc.
On ne peut guère citer, et encore dans
l'ancien français, que li vesque pour li
evesques, qui d'ailleurs se disait aussi (vesque
ayant été formé par une influence
provençale ou italienne : en provençal,
vesque ; en italien, vescovo).
Quant
à la partie finale du mot, je me contente
de noter ces particularités : la terminaison
latine ationem devient aison : sationem, saison
; venationem, venaison ; orationem, oraison ;
la finale sionem ou tionem se change généralement
en son : mansionem, maison ; potionem, poison
; suspicionem, soupçon, etc. La finale
iculus, icula, iculum, devient eil ou il : periculum,
péril ; vermiculus, vermeil ; la finale
alia devient aille : animalia, aumaille ; la finale
ilia devient eille : mirabilia, merveille ; la
finale aculum devient souvent ail : suspiraculum,
soupirail ; quelquefois simplement acle : miraculum,
miracle. La finale arius devient aire ou ier :
contrarius, contraire, primarius, premier. La
finale aticus, aticum, s'exprime par age : viaticum,
voyage. Les finales enge, inge, onge, proviennent
de emia, imius, omia ou omnia : simius, singe
; somniari, songer. Le double w germanique se
rend par gu : guerre, de werra. L'n suivie d'une
r exige souvent l'intercalation d'un d : veneris
dies, ven'ris dies, vendredi ; ponere, pon're,
pondre.
Ces
exemples, qu'il serait facile d'étendre
davantage, suffisent ici. Une fois que les règles
de permutation ont été ainsi obtenues
par la comparaison de beaucoup de cas, on s'en
sert comme d'une clef. Prenons le verbe ronger
: comparé à songer, qui vient de
somniari, ronger viendra de rumniare, dit, par
l'épenthèse très commune
d'un i, pour rumnare ; de sorte que ronger est
proprement ruminer. Cette déduction, que
la théorie suffirait pour assurer, est
vérifiée de fait par les patois,
qui disent en effet ronger pour ruminer. De la
même façon, on trouvera une élégante
étymologie de notre mot âge : l'accent
circonflexe indique une contraction ; en effet,
la forme complète est eage ou aage, et,
dans les plus vieux textes, edage ; dès
lors tout est clair : le corps du mot est ea ou
eda, représentant oeta, du latin oetatem
; la finale age représente aticum ; et
l'on remonte sans conteste à un mot bas-latin
oetaticum, réel ou fictif, qui sert d'intermédiaire
entre le français âge et le latin
oetas. Ce que sont les mots bas-latins ainsi formés,
on le comprend ; ils n'ont rien de commun avec
les intermédiaires imaginés par
les anciens étymologistes. Ceux-ci ne connaissaient
pas les règles de permutation, et ils inventaient
des thèses pour justifier leur étymologie
; elle dépendait de ces intermédiaires
qui en dépendaient à leur tour ;
c'était un cercle vicieux. Aujourd'hui
rien de semblable ; on sait exactement quelle
est la forme qui en bas-latin peut répondre
à la forme romane ; et quand, ne la trouvant
pas, on la reconstitue, on ne fait que mettre
complétement sous les yeux du lecteur une
série d'ailleurs assurée; cela sert
à représenter l'explication, non
à la fonder.
4.
L'historique, en regard des formes diverses données
par les langues romanes, fournit les formes et
les significations primitives. Sans la connaissance
de ces formes et de ces significations, il n'y
a guère d'étymologie qui puisse
être cherchée avec sécurité,
je parle des étymologies non évidentes
de soi.
C'est
par le défaut d'historique qu'il est en
beaucoup de cas impossible d'expliquer les noms
de métier. Quand on n'a que la conjecture,
des chemins divers sont ouverts pour atteindre
la forme primitive, le sens primitif ; mais, quand
on a un historique, le chemin prend une direction
fixe dans laquelle il faut s'engager. Ainsi basoche
vient de basilica, cela est certain ; mais comment
est-ce certain? C'est que tous les lieux qui portent
le nom de basoche ont basilica pour nom latin
; cela posé, basilica donne baselche, réel
ou fictif, peu importe, car on sait par des exemples
suffisants que le latin ilica ou ilice donne elce
ou elche ; puis, par le changement connu de el
en eu ou o, baselche devient basoche, avec l'accent
tonique sur la syllabe qui est, en latin, accentuée
(basilica) ; d'ailleurs le sens convient, puisque
la basilique désignait un édifice
où se rendait la justice.
Il
est encore un autre service que l'historique rend
à l'étymologie, c'est de lui signaler
les cas où un mot s'établit par
une circonstance fortuite. Dans l'ignorance de
cette circonstance, on s'égare à
mille lieues, cherchant à interpréter
par la décomposition ou par la ressemblance
un mot qui, d'origine, ne tient ni par la forme
ni par le sens à aucun élément
de la langue. Si l'on ne savait que espiègle
vient d'un recueil allemand de facéties
intitulé Eulenspiegel (le Miroir de la
Chouette), où n'irait-on pas en cherchant
à ce mot une étymologie plausible?
Si le dix-huitième siècle ne nous
avait pas appris que la silhouette est dite ainsi
d'un financier d'alors, dont on tourna en ridicule
les réformes et les économies, y
aurait-il rien de plus malencontreux que de tâcher
à décomposer ce mot en éléments
significatifs? Un cas de ce genre m'a été
fourni par mes lectures, et de la sorte j'ai pu
donner une étymologie nécessairement
manquée par tous mes devanciers qui n'avaient
pas mis la main sur ce petit fait. Il s'agit de
galetas ; Ménage le tire de valetostasis,
station des valets ; Scheler songe au radical
de galerie ; on a cité un mot arabe, calata,
chambre haute ; Diez n'en parle pas, ce qui, en
l'absence de tout document, était le plus
sage. Quittons le domaine des conjectures qui
ne peuvent pas plus être réfutées
que vérifiées, et venons aux renseignements
particuliers qui, dans des significations que
j'appellerai fortuites, contiennent seuls explication.
Galetas est de l'efficacité de ces trouvailles
une excellente preuve ; en effet, qui le croirait?
c'est la haute et orgueilleuse tour de Galata
à Constantinople qui, de si loin, est venue
fournir un mot à la langue française.
Galata a commencé par quitter l'acception
spéciale pour prendre le sens général
de tour, puis il s'est appliqué à
une partie d'un édifice public de Paris
; enfin ce n'est plus aujourd'hui qu'un misérable
réduit dans une maison. Il n'a fallu rien
moins que l'expédition des croisés
de la fin du douzième siècle, leur
traité avec les Vénitiens qui les
détourna de la terre sainte sur Constantinople,
la prise de cette ville, l'établissement
momentané d'une dynastie française
à la place des princes grecs, pour que
le nom d'une localité étrangère
s'introduisît dans notre langue et y devînt
un terme vulgaire. Galetas est allé toujours
se dégradant ; parti des rives du Bosphore
dans tout l'éclat des souvenirs de la seconde
Rome, il s'est obscurément perdu dans les
demeures de la pauvreté et du désordre.
5.
La filière est, par comparaison avec l'instrument
de ce nom, une suite de pertuis par lesquels le
mot doit passer ; ces pertuis sont les formes
qui lui appartiennent dans les langues romanes.
Pour qu'une étymologie soit valable, il
ne suffit pas qu'elle satisfasse à la condition
française du mot ; quand ce mot est commun
à toutes les langues romanes ou à
plusieurs, il faut qu'elle satisfasse à
la condition italienne, espagnole, provençale.
Soit, par exemple, le mot encre ; l'italien dit
inchiostro ; il faudra donc trouver un mot latin
qui convienne à la fois à encre
et à inchiostro ; ce mot latin est encaustum,
qui, de la signification d'encaustique, était
passé a celle d'encre, dès Isidore
et le sixième siècle ; et sacrum
encaustum désignait une encre de pourpre
réservée à l'empereur. Encaustum
avait deux prononciations : l'une latine, avec
l'accent sur caus, a donné l'italien inchiostro
; l'autre grecque, avec l'accent sur en (egkauston),
a donné le français encre. Autre
exemple : dans la finale age, qui répond
à la finale latine aticus, la filière
est pleinement satisfaisante ; sauvage, de sylvaticus,
présente la forme où l'étymologie
est le plus masquée ; l'italien, par les
deux gg (selvaggio), fait connaître que
la finale avait plus d'une consonne ; enfin le
provençal met à découvert
la seconde consonne (selvatge). En revanche, ce
qui rend l'étymologie du verbe aller si
difficile, et, à vrai dire, impraticable
jusqu'à présent, c'est la filière
qui ne laisse pas passer toutes les formes romanes
; ces formes sont : en italien, andare ; en espagnol,
andar ; en provençal, anar ; en français,
aller, et aussi, dans l'ancienne langue, aner.
Il est malaisé de voir, dans ces mots qui
se touchent par le sens et même un peu par
la forme, des mots différents ; mais il
est impossible qu'ils traversent tous la filière
: où l'un passe, l'autre est arrêté
; telle forme latine (aditare) qui donnerait très
bien l'italien andare, s'il était seul,
ne donne plus le provençal ou le français.
Si on les prend comme ayant même radical,
on ne peut rendre compte de la transformation
; si on les prend comme ayant des radicaux différents,
on perd la garantie de la comparaison, et on n'a
plus que des conjectures plus ou moins plausibles.
La
particule péjorative mes (mésestimer,
mésuser, mespriser, etc.) est un des exemples
où ressort particulièrement la nécessité
de la filière. A première vue on
croirait qu'elle représente la particule
allemande miss (en anglais mis), qui a même
sens et même forme ; avec le français
seul et surtout avec l'italien qui dit mis, il
serait impossible d'échapper à cette
conclusion. Mais allons plus loin et poussons
jusqu'au bout la filière : mes ou mis devient,
dans les mots parallèles, en provençal
mens, menes (mesprezar, mensprezar ou menesprezar,
mépriser), en espagnol et en portugais
menos (menospreciar, menosprezar). Ce n'est donc
pas à la particule allemande miss qu'on
a affaire ; elle ne donnerait ni mens, ni menes,
ni menos ; c'est à l'adverbe latin minus,
moins, qui donne menos, menes, mens, et, par la
suppression non rare de la nasale devant l's,
mes, puis, par altération de la voyelle,
mis en italien.
6.
Enfin l'accent tonique latin est, dans la recherche
des étymologies romanes, de première
importance. On nomme accent tonique ou, simplement,
accent, l'élévation de la voix qui,
dans un mot, se fait sur une des syllabes. Ainsi,
dans raison, l'accent est sur la dernière
syllabe, et, dans raisonnable, il est sur l'avant-dernière
syllabe. L'accent tonique peut être dit
l'âme du mot ; c'est lui qui en subordonne
les parties, qui y crée l'unité
et qui fait que les diverses syllabes n'apparaissent
pas comme un bloc informe de syllabes indépendantes.
En français, il n'occupe jamais que deux
places : la dernière syllabe, quand la
terminaison est masculine ; l'avant-dernière,
quand la terminaison est féminine. L'une
et l'autre de ces places ont leur cause dans l'accentuation
latine. Celle-ci, sans avoir une règle
aussi simple que l'accentuation française,
est beaucoup moins compliquée que l'accentuation
grecque. En voici la règle essentielle
en deux mots : la langue latine recule l'accent
tonique jusqu'à la syllabe antépénultième
du mot. Ainsi dans anima, animas, dominus, dominos,
l'accent est sur an, sur dom ; il importe peu
que la finale soit longue, l'accent garde sa place.
Mais si la syllabe pénultième est
longue, alors l'accent se déplace et vient
se fixer sur cettepénultième : dólor,
dolórem : l'accent, qui est d'abord sur
do, passe sur lo.
Toutes
les langues romanes obéissent à
l'accent latin. Dans chaque mot, la syllabe accentuée
en latin est la syllabe accentuée en français,
en espagnol, en italien, en provençal ;
les exceptions elles-mêmes confirment la
règle, c'est-à-dire qu'il est toujours
possible de les expliquer, en montrant que la
règle les domine. Cette puissance de l'accent
est surtout remarquable dans le français,
qui mutile singulière ment le mot latin
; car toutes ces mutilations portent sur les syllabes
non accentuées la syllabe accentuée
est toujours respectée. Considéré
dans sa forme par rapport au latin et dans son
origine, je définirais le français,
une langue qui conserve la syllabe accentuée,
supprime d'ordinaire la consonne médiane
et la voyelle brève ; puis, cela fait,
reconstruit le mot suivant l'euphonie exigée
par l'oreille entre les éléments
littéraux qui restent ; et de la sorte
etablit sa nouvelle et propre accentuation, qui
porte toujours sur la dernière syllabe
en terminaison masculine, et sur l'avant-dernière
en terminaison féminine. On définirait
autrement les autres langues romanes ; mais il
demeure avéré, pour lui comme pour
elles, que toute étymologie qui pèche
contre l'accent latin est à rejeter, si
elle n'a pas d'ailleurs quelque explication précise
et valable.
Telles
sont les conditions déterminées
que désormais l'étymologie doit
remplir. La recherche a des limites qui l'assurent
et, j'allais dire en songeant à quelques
rêveries anciennes ou modernes, des garde-fous
qui la protègent. En dehors de ces limites
commence la conjecture, que dès lors on
donne uniquement pour ce qu'elle vaut. En dedans
de ces limites s'exerce l'habileté étymologique
; car, pour avoir posé les règles,
on est loin d'avoir tout fait, on a seulement
mis l'outil entre les mains de l'ouvrier. Les
difficultés étymologiques sont,
dans les langues romanes, beaucoup plus grandes
et plus nombreuses qu'on ne le croit communément.
Dans
la composition des articles de ce dictionnaire,
j'ai placé l'étymologie tout à
fait en dernier lieu ; c'est qu'en effet elle
ne peut être discutée à fond
qu'après que tous les documents ont passé
sous les yeux, à savoir les significations,
les emplois, l'historique, les formes des patois
et celles des langues romanes. Les éléments
de la discussion une fois rassemblés, il
ne reste plus qu'à en tirer le meilleur
parti possible.
C'est
dans ce dictionnaire que, pour la première
fois, on trouvera traitée dans sa généralité
l'étymologie de la langue française.
Jusqu'à présent il n'y a eu que
des travaux partiels ; ici est un travail d'ensemble.
Habitué aux méthodes rigoureuses,
j'ai peu usé de la conjecture. Aussi reste-t-il
de notables lacunes, surtout pour les termes de
métier, qui rarement ont un historique
et pour lesquels on est loin de savoir toujours
si l'acception est propre ou figurée. Mais
j'ai l'espérance que bien des rapprochements
qui m'ont échappé ressortiront quand
les étymologistes auront sous les yeux
ce premier essai d'un travail complet, et que
plus d'une lacune sera comblée.
L'étymologie
a toujours excité la curiosité.
Il est, on peut le dire, peu d'esprits qui ne
s'intéressent à ce genre de recherches
; et plus d'une fois ceux qui s'occupent le moins
de l'étude des mots ont l'occasion d'invoquer
une origine à l'appui d'une idée
ou d'une explication. Cet intérêt
n'est ni vain ni de mauvais aloi. Pénétrer
dans l'intimité des mots est pénétrer
dans un côté de l'histoire ; et,
de plus en plus, l'histoire du passé devient
importante pour le présent et pour l'avenir.
X.
Conclusion
Cette
préface s'est prolongée d'explication
en explication, et elle s'étend encore
dans un Complément qui en fait partie et
qui traite plusieurs questions, séparées
du reste comme accessoires, introduites comme
éclairant et vivifiant l'ensemble. Sans
doute, à un dictionnaire tel que celui
dont j'ai exposé la structure a-t-il fallu,
pour que le lecteur pût l'apprécier,
une longue introduction. Si l'on veut bien s'arrêter
encore un moment, je rappellerai que mon travail
est constitué de deux parties distinctes
mais connexes. L'une comprend les diverses significations
rangées suivant leur ordre logique, les
exemples classiques ou autres où les emplois
du mot sont consignés, la prononciation
discutée quand il y a lieu, et les remarques
de grammaire et de critique que l'article comporte.
L'autre comprend l'historique, les rapports du
mot avec les patois et les langues romanes, et,
finalement, l'étymologie. Ces deux parties
se complètent l'une l'autre ; car la première,
celle de l'usage présent, dépend
de la seconde, celle de l'histoire et de l'origine.
Les séparer peut se faire et s'est fait
jusqu'à présent ; mais la première
sans la seconde est un arbre sans ses racines,
la seconde sans la première est un arbre
sans ses branches et ses feuilles ; les avoir
réunies est l'originalité de ce
dictionnaire.
Arriver
à l'idée la plus étendue
du mot tant dans sa constitution ou anatomie que
dans son emploi ou fonction est le but. Cette
idée implique l'histoire, la comparaison,
l'étymologie : c'est pourquoi l'histoire,
la comparaison, l'étymologie sont devenues
les pivots autour desquels tourne mon travail.
Par
là se découvre un autre point de
vue. Les mots ne sont immuables ni dans leur orthographe,
ni dans leur forme, ni dans leur sens, ni dans
leur emploi. Ce ne sont pas des particules inaltérables,
et la fixité n'en est qu'apparente. Une
de leurs conditions est de changer ; celle-là
ne peut être négligée par
une lexicographie qui entend les embrasser toutes.
Saisir les mots dans leur mouvement importe ;
car un mouvement existe. La notion de fixité
est fausse ; celle de passage, de mutation, de
développement est réelle.
Je
n'ai prétendu à rien de moindre
qu'à donner une monographie de chaque mot,
c'est-à-dire un article où tout
ce qu'on sait sur chaque mot quant à son
origine, à sa forme, à sa signification
et à son emploi, fût présenté
au lecteur. Cela n'avait point encore été
fait. Il a donc fallu, pour une conception nouvelle,
rassembler des matériaux, puis les classer,
les interpréter, les discuter, les employer.
Je n'ai certainement suffi ni à les réunir
tous ni à tous les éclaircir ; et
déjà des trouvailles que je rencontre
ou qu'on me signale m'apprennent que des choses
d'un véritable intérêt m'ont
échappé. Aussi, dans un si grand
ensemble et dans l'immensité de ces recherches,
je n'ai besoin d'aucune modestie pour demander
l'indulgence à l'égard des omissions
et des erreurs. D'ailleurs un supplément
sera ouvert pour tout ce qui se trouve après
qu'une oeuvre de beaucoup d'années est
terminée.
Ce
long travail, bien long surtout pour un homme
qui est entré dans la vieillesse, ne s'est
pas fait sans secours et sans aide. Plusieurs
personnes ont dépouillé pour moi
les auteurs, recueilli les exemples soit dans
les textes classiques, soit dans les textes antéclassiques,
compulsé des dictionnaires, préparé
des matériaux. Je nommerai M. Braut ; M.
Huré, aujourd'hui maître de pension
; M. Pommier, aujourd'hui professeur de littérature
à Saint-Pétersbourg ; M. Peyronnet,
employé au ministère des finances
; surtout M. Leblais, professeur de mathématiques,
qui a le plus et le plus longtemps travaillé
pour moi et a été mon compagnon
le plus assidu. Cette Préface est le vrai
lieu pour leur donner une marque de ma reconnaissance.
Dans
le temps où j'amassais mes provisions,
M. Humbert, de Genève, connu par différents
travaux, et entre autres par son Glossaire du
parler génevois, me remit une riche collection
d'exemples pris en grande partie aux tragiques
français et à quelques sermonnaires.
Depuis, cet estimable savant est mort; mais le
témoignage que je lui aurais rendu vivant,
je suis encore plus empressé de le rendre
à sa mémoire et de dire que ce dictionnaire
doit quelque chose à ses labeurs.
Quand,
après quinze ans d'un travail non interrompu,
il fallut songer à l'impression, il fallut
aussi songer à une nouvelle série
de collaborateurs. Faire passer un ouvrage de
l'état de manuscrit à l'état
d'imprimé, est toujours, on le sait, une
besogne rude, surtout s'il s'agit d'une aussi
grosse masse qu'un dictionnaire. C'est dans cette
laborieuse opération que je suis d'abord
et principalement aidé par M. Beaujean,
professeur de l'Université ; il y est mon
associé ; il revoit la première
et la dernière épreuve de chaque
feuille. Une tâche d'une aussi longue durée
ne l'a pas effrayé ; et, comme moi, il
ne la quittera que terminée. Je voudrais,
si ce travail doit être un titre pour moi,
qu'une telle collaboration fût un titre
pour lui.
Puis
vient le secours de M. Sommer, issu de l'École
normale et bien connu par plusieurs publications,
et de M. B. Jullien, auteur d'ouvrages estimés
de grammaire et de belles-lettres. Tous les deux
mettent au service du dictionnaire leurs lectures,
leur expérience, leur savoir ; et quand
j'ai sous les yeux ces épreuves où
sont consignées leurs observations et leurs
critiques, je ne puis jamais assez me féliciter
de leur zèle, de leurs lumières
et de la sécurité qu'ils me donnent.
J'ai
eu quelques auxiliaires bénévoles.
Je citerai M. Laurent-Pichat, nom cher aux lettres
; il a bien voulu me communiquer d'utiles remarques.
Je citerai aussi M. Deroisin avocat, l'un de mes
jeunes amis ; lui m'a fourni des indications surtout
en ce qui concerne les termes de droit et d'économie
politique.
J'aurais
quelques remords à laisser sans mention
deux autres auxiliaires, tous deux morts depuis
longtemps, et dont les travaux inédits
et enfouis dans les bibliothèques ne sont
connus que de quelques érudits. Je veux
parler de Lacurne de Sainte-Palaye et de Pougens.
Lacurne de Sainte-Palaye, qui est du siècle
dernier, avait préparé un dictionnaire
du vieux français dont il n'a été
publié qu'un premier tome ; les matériaux
qu'il avait recueillis remplissent beaucoup d'in-folio
qui sont déposés à la Bibliothèque
impériale ; ces matériaux consistent
en exemples pris dans les anciens auteurs ; je
les ai eus constamment sous les yeux, et j'y ai
trouvé de nombreux et utiles suppléments
à mes propres recherches. J'en dois dire
autant de Pougens. Lui est de notre siècle
; il avait projeté un Trésor des
origines de la langue française ; un Spécimen
en a été publié en 1819,
et deux volumes, sous le titre d'Archéologie
française, en ont été tirés.
Pour s'y préparer, il avait fait des extraits
d'un grand nombre d'auteurs de tous les siècles
; ses dépouillements sont immenses ; ils
remplissent près de cent volumes in-folio
; c'est la bibliothèque de l'Institut qui
les conserve, et ils n'y sont que depuis deux
ou trois ans ; j'y jette les yeux à mesure
que j'imprime, et avec cette aide je fortifie
plus d'un article, je remplis plus d'une lacune.
Les manuscrits de Lacurne de Sainte-Palaye et
de Pougens sont des trésors ouverts à
qui veut y puiser ; mais on ne peut y puiser sans
remercier ceux qui nous les ont laissés.
Ici
se clôt mon compte de débiteur. On
le voit, mon entreprise est oeuvre particulière
et d'un seul esprit, en tant du moins que conception
et direction. Telle qu'elle est, elle a été
conduite au point où la voilà par
un travail assidu, et, pour me servir des expressions
du fabuliste, par patience et longueur de temps.
Il sera besoin encore de plusieurs années
pour terminer l'impression et la publication du
tout. Quel est le sexagénaire qui peut
compter sur plusieurs années de vie, de
santé, de travail? Il ne faut pas se les
promettre, mais il faut agir comme si on se les
promettait, et pousser activement l'entreprise
commencée.
Pour
la mener à bien, en ce qui dépend
des hommes, une bonne fortune m'est échue,
c'est que mon éditeur est mon ami. La plus
vieille amitié, celle du collège,
nous lie : elle s'est continuée dans une
étroite intimité pendant toute notre
vie ; et maintenant elle se complète et
s'achève, moi donnant tous mes soins à
ce livre qu'il édite, lui prodiguant tous
les secours de son habileté et de sa puissante
maison à ce livre que je fais.
Émile
Littré
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