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PRÉFACE
DU DICTIONNAIRE DE LA CURNE DE STE PALAYE
AU
LECTEUR
Nous
possédons des Dictionnaires de toutes sortes,
mais nous n'avons pas un Dictionnaire historique
de l'ancienne langue française. L'Académie
a tenté de combler ce vide, mais depuis
trente ans qu'elle s'occupe de cette oeuvre, elle
n'a publié qu'un demi-volume. Il lui faudra
plusieurs siècles pour achever un Dictionnaire
qui n'aura pas moins de cent volumes in-4°.
Ce
Dictionnaire existe cependant. Il a été
fait par un érudit aussi connu que Du Cange,
qui a consacré trente ans de son existence
à compulser les anciens manuscrits, les
vieux auteurs, les chartes des XIIIe, XIVe, XVe
et XVIe siècles. La publication de cet
ouvrage a même été commencée.
Un volume a été imprimé,
mais il a paru au moment où la révolution
de 1789 éclatait; alors les préoccupations
ne se portaient plus sur le passé.
Aussi,
cette publication n'a pas été continuée.
Au grand regret du monde savant, elle n'a point
été reprise depuis cette époque.
Nous
venons, avec de nombreux et intelligents appuis,
publier enfin ce Dictionnaire historique et rendre,
à la mémoire du savant La Curne
de Sainte-Palaye, l'hommage qu'elle mérite.
Non pas que son travail soit dans l'oubli, tous
les lexicographes et les philologues qui étudient
notre langue ne manquent jamais de consulter ses
manuscrits où ils peuvent puiser à
pleines mains, assurés d'y trouver des
trésors d'érudition et de recherches;
mais pour cela, il faut habiter Paris, et encore
doit-on les feuilleter sur place, à la
Bibliothèque nationale. Nous voulons, en
l'imprimant, le mettre à la disposition
de tous les érudits. Notre travail sera
celui d'un éditeur consciencieux.
La
Curne de Sainte-Palaye, né à Auxerre
en 1697, mort en 1781, membre de l'Académie
des Inscriptions en 1724 et de l'Académie
française en 1758, a consacré la
plus grande partie de son existence à réunir
les matériaux d'un Dictionnaire historique
de l'ancien langage françois. " Mes
lectures qui tendoient toutes au même but,
dit-il, dans le prospectus qu'il fît paraître
en 1756, m'ont mis en état de rassembler
une multitude immense de mots surannés.
J'ai cru pouvoir en composer, je ne dirai pas
un Glossaire aussi savant, et aussi bien fait
que celui de Du Cange; mais du moins un ouvrage
de même nature qui auroit aussi son utilité.
J'ai tâché, autant que je l'ai pu,
de me former sur cet excellent modèle:
trop heureux de suivre de très-loin un
guide qui marche à pas de géant,
un Savant universel qui par des travaux infatigables
s'étoit approprié les connoissances
de tous les siècles et de tous les pays.
En réunissant sous un même point
de vue dans l'ordre alphabétique, les vieux
mots épars dans un grand nombre d'Auteurs
de tous les âges, j'ai voulu représenter
fidèlement notre ancienne Langue. Il m'a
donc paru nécessaire de l'étudier
dans tous ses rapports, et dans toutes les variétés,
pour me déterminer sur le choix des mots
que je devois faire entrer dans cette collection,
ou que je pouvois en exclure. "
Dans
ces quelques lignes, La Curne de Sainte-Palaye
expose le plan de son Dictionnaire. Son modèle
a été Du Cange, et nous pouvons
dire que s'il ne l'a pas dépassé,
du moins il l'a égalé. Il prend
chaque mot de notre ancien français à
son origine, il en donne l'étymologie,
l'histoire, l'explication, et le fait suivre de
nombreux extraits d'anciens auteurs, poètes
ou prosateurs qui l'ont employé.
Non-seulement
on suit ainsi chaque mot à travers les
siècles, mais les citations font connaître,
de la manière la plus exacte, les diverses
acceptions dans lesquelles le mot a été
pris. Cette méthode est excellente et ne
laisse aucun doute dans l'esprit sur la signification
vraie et réelle des mots de notre ancien
français.
Le
Dictionnaire historique de La Curne de Sainte-Palaye
comprend les grandes divisions suivantes:
SIGNIFICATION PRIMITIVE ET SECONDAIRE DES VIEUX
MOTS.
VIEUX MOTS EMPLOYÉS DANS LES CHANTS DES
TROUVÈRES.
ACCEPTIONS MÉTAPHORIQUES OU FIGURÉES
DES VIEUX MOTS FRANÇAIS.
ETYMOLOGIE DES VIEUX MOTS.
ORTHOGRAPHE DES VIEUX MOTS.
CONSTRUCTIONS IRRÉGULIÈRES DE TOURS
DE PHRASES DE L'ANCIENNE LANGUE.
ABRÉVIATIONS; ÉTUDES SUR LES ÉQUIVOQUES
QU'ELLES PRÉSENTENT DANS LES ANCIENS AUTEURS.
PONCTUATION; DIFFICULTÉS QU'ELLE PRÉSENTE.
MOTS DONT LA SIGNIFICATION EST INCONNUE.
PROVERBES QUI SE TROUVENT DANS NOS POÈTES
DES XIIe, XIIIe ET XIVe SIÈCLES.
NOMS PROPRES ET NOMS DE LIEUX CORROMPUS ET DÉFIGURÉS
PAR LES ANCIENS AUTEURS.
MOTS EMPRUNTÉS AUX LANGUES ÉTRANGÈRES.
ANCIENS.
Ce
beau et magnifique monument de notre ancienne
langue est-il destiné à rester à
l'état de manuscrit? Doit-il continuer
à n'être à la portée
que d'un petit nombre de privilégiés?
Nous ne le pensons pas; nous croyons que le moment
est venu de publier ce vaste recueil si précieux
pour l'étude de notre langue.
Il
est aussi une considération de la plus
haute importance qui nous engage à entreprendre
cette publication. Le feu a détruit une
grande quantité de manuscrits dont le monde
savant déplore la perte. La Commune de
Paris, en 1871, n'avait-elle pas voué aux
flammes les trésors que renferme la Bibliothèque
nationale? Si Paris n'eût pas été
arraché, aussi rapidement, des mains des
gens de la Commune, nous n'aurions plus la possibilité
de consulter le Dictionnaire historique de Sainte-Palaye.
Cette oeuvre immense aurait été,
comme beaucoup d'autres trésors d'érudition,
perdue à tout jamais pour le monde savant.
Hâtons-nous donc d'imprimer ce recueil.
Il ne sera plus alors soumis aux nombreuses causes
de destruction qui tôt ou tard anéantissent
les plus précieux manuscrits.
Voici
l'opinion de quelques érudits sur l'oeuvre
de La Curne de Sainte-Palaye:
"
La Curne de Sainte-Palaye, qui est du siècle
dernier (dit M. Littré, dans l'introduction
de son Dictionnaire de la Langue Française),
avait préparé un Dictionnaire du
vieux français, dont il n'a été
publié qu'un premier tome; les matériaux
qu'il avait recueillis remplissent beaucoup d'in-folio
qui sont déposés à la Bibliothèque
impériale; ces matériaux consistent
en exemples pris dans les anciens auteurs; je
les ai eus constamment sous les yeux, et j'y ai
trouvé de nombreux et utiles suppléments
à mes propres recherches.
Les manuscrits de La Curne sont des trésors
ouverts à qui veut y puiser; mais on ne
peut y puiser sans remercier celui qui nous les
a laissés. "
M.
Ambroise-Firmin Didot, dans l'introduction qu'il
a placée en tête du Glossaire français
de Du Cange, s'exprime ainsi:
"
La Curne de Sainte-Palaye est auteur d'un Glossaire
de l'ancienne langue française, depuis
son origine jusqu'au siècle de Louis XIV.
L'impression
de ce beau travail, dont deux manuscrits existent
à la Bibliothèque nationale, l'un
en 31 volumes in-folio, à deux colonnes,
l'autre, plus complet, en 61 volumes in-4°,
a été interrompue lors de la Révolution
de 1792. Quelques exemplaires des 735 pages du
tome 1er ont échappé à la
destruction qui a été faite de ce
volume. L'impression s'est arrêtée
au mot asseureté. "
Le
savant bibliophile Brunet, dans son Manuel de
la librairie, regrette vivement que l'impression
de ce beau travail n'ait pas été
continuée. Voici ce que nous lisons à
l'article SAINTE-PALAYE:
"
On est redevable, à La Curne de Sainte-Palaye,
d'un recueil manuscrit en 40 volumes in-folio,
dans lequel il avait déposé le fruit
de près de cinquante années de recherches,
relatives aux antiquités de la France en
général et à notre ancien
langage en particulier.
C'est
avec le secours de ces précieux matériaux
qu'il se proposait de publier le Glossaire françois,
dont il fit paraître, en 1756, le projet
(brochure in-4° de 32 pages), et dont, depuis,
il abandonna la rédaction à Georges-Jean
Mouchet, savant laborieux, qui se chargea de mettre
l'ouvrage au jour, sous le titre de Glossaire
de l'ancienne langue françoise, depuis
son origine jusqu'au SIÈCLE de Louis XIV,
en 10 ou 12 volumes in-folio.
Malheureusement,
l'impression de ce beau travail, commencée
du vivant de Sainte-Palaye et continuée
depuis, n'a pas été conduite au-delà
du mot asseureté, colonne 1470 ou page
735 du tome 1er; mais ce fragment, dont par bonheur
quelques exemplaires ont échappé
à la destruction, fait juger trop avantageusement
de l'ouvrage pour qu'on ne regrette pas vivement
qu'il n'ait pas été achevé.
"
La
Curne de Sainte-Palaye avait exposé, en
1756, le vaste plan de son Dictionnaire dans un
prospectus qui est une sorte d'introduction à
son ouvrage. Nous avons été assez
heureux pour retrouver un exemplaire de ce prospectus.
Nous croyons devoir le reproduire. On verra le
temps et les immenses recherches qu'il a fallu
à l'auteur pour accomplir son travail de
bénédictin. C'est avec une extrême
modestie, une entière sincérité
que La Curne de Sainte-Palaye parle de son oeuvre.
Voici ce projet destiné à servir
de préface à ce monument colossal
élevé en l'honneur de l'ancienne
Langue française:
PROJET
D'UN GLOSSAIRE FRANÇOIS
DEPUIS
plus de deux siècles un grand nombre d'Ecrivains
ont travaillé avec plus ou moins de succès
à l'éclaircissement de notre Histoire.
Dès le temps de François I, le célèbre
Guillaume du Bellay, Seigneur de Langey, à
la lecture de celle des Grecs, des Romains, des
Barbares même, conçut une noble jalousie
pour la gloire de sa Nation, et résolut
de se plonger dans des recherches profondes qui
pussent servir à débrouiller le
chaos des Antiquités Françoises.
Il forma d'abord le dessein de démêler
les origines des Gaulois et des François:
en remuant (ce sont les termes) les titres, livres,
chartres, épitaphes, fondations, et autres
choses antiques. Il n'avoit pas désespéré
de faire une espèce de concordance des
noms anciens des Provinces et des Villes de la
Gaule et de la France, avec les noms modernes.
Il n'avoit pas dédaigné de mettre
la main à cet ouvrage, et d'en composer
un Vocabulaire alphabétique. Après
s'être fait des recueils pour sa propre
instruction, il entreprit, pour celle du public,
deux autres ouvrages plus importants, qui marquoient
et la supériorité de son génie,
et la grandeur de ses vues. Dans l'un il se proposoit,
sur le modèle de Plutarque, de comparer
les Hommes illustres de la France avec ceux de
l'Antiquité: l'autre avoit pour objet,
les Charges et les Dignités de la Couronne.
On y devoit expliquer leurs fonctions, leurs droits,
leurs priviléges, leurs prérogatives,
etc. et montrer en quoi elles ressembloient aux
Charges et Dignités modernes, en quoi elles
en différoient. Trop habile pour ignorer
quelle variété, quelle profondeur
de connoissances étoient nécessaires
pour exécuter de tels projets, ce grand
homme eut aussi la modestie de se défier
de ses talents: mais il se flattoit du moins que
son exemple mettroit sur la voie des hommes plus
capables qu'il ne croyoit l'être, de finir
ce qu'il auroit ébauché. Des devoirs
essentiels, les besoins de l'Etat qu'il servit
avec distinction dans les guerres les plus sanglantes,
et dans les négociations les plus délicates
l'arrachèrent à ce travail qu'il
reprit dans la suite, et qui néanmoins
ne fut pas mis au jour.
DU
TILLET, Greffier en chef du Parlement, ne tarda
pas à remplir les voeux de du Bellay, pour
le dernier de ces trois ouvrages, par le savant
Traité de la Maison et Couronne de France.
APRES
EUX, Pasquier, Pithou, Nicot et Fauchet, mais
sur-tout le premier, contribuèrent, par
des recherches immenses, à éclaircir
nos Antiquités Françoises. Mais
quel nouvel éclat n'ont-elles pas reçu
depuis, sous les ministères de Richelieu,
de Mazarin et de Colbert, par les veilles des
Duchêne, des Dupuy, des Pithou, des Valois,
des du Cange, des PP. Labbe, Sirmond, le Cointe,
d'Achery et Mabillon, et d'une foule d'autres
qu'il seroit inutile de nommer.
A
LA VUE de tant de secours qu'ils nous ont préparés,
nous qui sommes soutenus, comme ils l'étoient
de leur temps, de la protection du Roi et de la
bienveillance de ses Ministres, pourrions-nous
rester oisifs, dans un siècle où
l'esprit de discussion et de critique, épuré
par le goût, semble être au point
de maturité? Aussi les travaux de nos devanciers
redoublent-ils le zèle de leurs successeurs.
De nouvelles entreprises le disputent journellement
aux anciennes, et concourent toutes au même
but. Les Archives, les Bibliothèques ouvertes
de toutes parts offrent des trésors inépuisables
à qui veut les employer. De combien de
Chartres, Chroniques, de Titres de toute espèce,
nos laborieux Compilateurs n'ont-ils pas enrichi
le Public? Le savant Ouvrage du P. Mabillon si
bien continué, si judicieusement augmenté
par de nouveaux Ecrivains; celui de Du Cange étendu,
perfectionné dans la nouvelle édition
qui attend encore un riche supplément,
nous facilitent la lecture et l'intelligence de
tant de précieux monuments. Rendons-en
graces à leurs Auteurs; mais osons le dire:
ces secours seront toujours insuffisants, tant
que nous n'aurons point l'ouvrage par lequel il
aurait fallu commencer.
BUDÉ et les autres Restaurateurs des Lettres
comprirent qu'il ne suffisoit pas de multiplier
par l'impression, et de répandre par-tout
le texte des Ecrivains de la Grèce et de
Rome, si l'on n'en donnoit aussi la clef, c'est-à-dire,
des Dictionnaires exacts. Nos Littérateurs
François n'ont point profité de
cet exemple.
AU
BOUT de 200 ans de travaux, malgré les
voeux réitérés d'une multitude
de Savants, et les instances de M. Falconet dans
un Mémoire curieux qu'il lut en 1727 dans
une assemblée publique de l'Académie,
nous sommes encore à désirer un
Glossaire François, qui nous fasse entendre
la langue de nos anciens Auteurs. Nous avons,
à la vérité, sur quelques-uns
d'eux, des Glossaires particuliers, tels que celui
de Loisel sur les Poésies d'Elinand, et
quelques autres; mais personne n'a, jusqu'à
ce jour, embrassé l'objet dans toute son
étendue.
EN
SE BORNANT à répéter sans
cesse des explications inutiles, souvent fausses
ou hasardées du même mot, on a négligé
d'en expliquer beaucoup d'autres qui arrêtent
encore les lecteurs: on s'est dispensé
d'assigner aux mots déja connus toutes
les acceptions dans lesquelles ils ont été
employés. Deux raisons peuvent avoir détourné
de ce travail: d'une part, l'inutilité
prétendue, à n'en juger qu'à
la première inspection; de l'autre, l'immensité
des lectures en tout genre qu'exigeoit cette entreprise.
Qu'avons-nous besoin, disent les uns, d'un Glossaire
François? tant d'hommes profonds dans notre
Histoire n'avoient point ce secours, et n'ont
point laissé d'être experts dans
la lecture de nos vieilles Chroniques et de nos
anciennes Chartres. J'en conviendrai, si l'on
veut; mais du moins faut-il m'accorder qu'à
l'aide d'un Glossaire, les habiles gens les auroient
encore mieux lues, ou plus facilement entendues.
Les premiers pas, toujours les plus rebutants
dans quelque carrière que ce soit, auroient
été pour eux, et moins longs et
moins pénibles: les Auteurs auroient plus
utilement employé le temps qu'ils perdirent
à s'échaffauder, à tâtonner,
à deviner.
COMMENT
se résoudre, disent les autres qui s'effrayent
de l'immensité des recherches, à
s'user les yeux sur une multitude de titres qui
n'apprennent rien, ou presque rien; à dévorer
d'anciens livres fastidieux et barbares qui parlent
chacun leur jargon, suivant les Provinces où
vécurent les Auteurs, et quelquefois même
selon le caprice d'une imagination égarée,
qui n'admettait ni borne, ni ordre, ni convenance
dans ses métaphores et dans ses figures?
Se condamnera-t-on à passer sa vie dans
ce pénible exercice. et cela pour recueillir
uniquement de vieux mots, dont un grand nombre
se sont conservés dans le patois de quelques
cantons de Province? Présenter à
une Nation éclairée, civilisée,
excessivement délicate, des mots et des
tours relégués dans les entretiens
grossiers de la lie du peuple, ce seroit pour
fruit de ses veilles, s'exposer au ridicule que
ne manqueroient pas de jeter sur un pareil ouvrage
des hommes superficiels, incapables d'en apercevoir
l'utilité.
POUR
vaincre des difficultés si rebutantes,
pour s'exposer à de tels risques, il faut,
j'en conviens, une sorte de courage; mais enfin,
si l'on s'étoit une fois bien persuadé
qu'à ce prix on eût pu rendre un
service considérable aux Lettres, à
sa Nation, certainement, d'autres avant moi, se
seroient chargés de cette entreprise. Quelle
confiance d'ailleurs ne devoit point donner l'exemple
du célèbre Du Cange, dont la mémoire
ne périra jamais, tant qu'il restera parmi
nous une étincelle de cet amour de la patrie,
qui doit animer tous nos Savants.
QUELQU'IMMENSES,
quelqu'utiles que soient ses autres travaux, c'est
sur-tout à son Glossaire qu'il sera redevable
de l'immortalité. Aussi, pouvons-nous dire
hardiment que nous tenons de ce grand homme la
certitude de toutes les connoissances que nous
ont transmis les Savants qui sont venus après
lui; que sans lui, leur marche dans la carrière
de notre Histoire et de nos Antiquités
ecclésiastiques ou civiles, eût été
souvent incertaine et chancelante, et qu'en voulant
nous guider, ils se seroient égarés
eux-mêmes les premiers. Il est vrai qu'en
déchiffrant le Latin barbare, il a sur-tout
travaillé pour des hommes doctes qui peuvent
seuls connoître la valeur de son travail:
avantage dont ne peut se flatter également
l'Auteur d'un Glossaire François. Cependant
il faut convenir qu'un Glossaire François,
sorti des mains de Du Cange, eût été
un ouvrage précieux. Je sens la différence
qu'on mettra toujours entre un homme unique, et
quiconque entreprendra de le suivre ou de l'imiter:
mais cette différence ne tombera que sur
l'Auteur, et nullement sur l'objet de l'ouvrage.
Sans entrer ici dans le détail de tout
ce qu'ont dit les Ecrivains les plus graves à
la louange du savant et judicieux Auteur du Glossaire
Latin; de son témoignage souvent réclamé
par les plus célèbres avocats dans
des causes très-importantes, et du poids
qu'ont eu ses décisions dans les premiers
Tribunaux du Royaume, je ne craindrai point d'avancer
qu'il ne manqueroit au Glossaire François,
pour jouir des mêmes avantages, que d'avoir
été composé par un Auteur
dont le savoir et la capacité répondissent
à l'importance du travail. Il m'en coûtera
peu de faire à cet égard tous les
aveux qu'on voudra; mais de quelque façon
que cet Ouvrage soit exécuté, il
répandra toujours quelques lumières
sur notre ancienne Langue: et quelle autre Langue
peut être plus intéressante pour
nous, que celle de nos Ayeux, dans laquelle sont
consignés les termes de nos Loix, de nos
Coutumes, de notre Droit féodal et des
redevances qui en résultent, de notre Milice,
de nos Arts et de nos Métiers, de nos Manufactures,
de notre Commerce, de nos Monnoies, des Mesures
tant de nos grains et de nos boissons, que de
nos héritages, et une infinité d'autres
qu'il est aisé de suppléer?
POUR
ne parler que de ce qui concerne directement cette
classe de Gens de Lettres qui font de notre Histoire
et de nos Antiquités, l'objet principal
de leurs études, j'insisterai sur un point
essentiel, auquel, ce me semble, on n'a jamais
fait assez d'attention. La connoissance de notre
ancienne Langue est si nécessaire pour
eux, que si d'avance ils ne la possèdent
avec une certaine étendue, ils ne seront
pas même en état de lire comme il
faut, les Auteurs et les Monuments sur lesquels
ils ont à travailler. Que sera-ce s'ils
entreprennent de les publier? Ils ne les donneront
qu'avec des fautes, des altérations et
des corruptions énormes, qui souvent en
changeront le sens. Les plus habiles gens qu'ait
eu la France dans l'art de déchiffrer les
anciennes écritures, ont quelquefois publié
des textes, qu'ils n'avoient pas su lire. Ne dissimulons
pas ici, par une fausse délicatesse, ce
qui se passa dans les premiers temps de l'Académie
des Belles-Lettres, au sujet de ce mot caienaire,
qui dans un ancien Manuscrit se trouvoit placé
à la suite du nom d'un de nos Rois. Plusieurs
Dissertations (Voyez dans le Recueil des Mémoires
de l'Académie Royale des Belles-Lettres,
t. I. page 319 et suiv. et tome V. page 344; ceux
de Mr Boindin, Boivin et Lancelot.) constatent
quelle fut la diversité des avis. Ce ne
fut qu'après bien des discussions qu'on
s'assura qu'il falloit lire cai en aire, en trois
mots, qui signifioient ça en arriere, ou
ci-devant; c'est-à-dire, que St Louis,
le Prince en question, étoit alors décédé.
Le P. Mabillon lui-même de qui toute l'Europe
savante apprit à déchiffrer les
anciennes écritures, ne fut point exempt
de tous reproches. Les méprises qui lui
sont échappées, en publiant le texte
des Sermons François de St Bernard, prouvent
que cet habile Antiquaire ne connoissoit pas aussi
parfaitement le vieux François que la Latinité
du moyen âge. Après de tels exemples,
est-il quelque Savant qui pût se flatter
de ne point commettre de pareilles fautes? Est-il
quelqu'un qui pût rougir de les avoir commises?
N'hésitons pas à le dire: faute
d'un Glossaire François, nous en sommes
encore aux premiers éléments de
la Grammaire, par rapport à la connoissance
des monuments de notre Histoire, de nos Antiquités,
et de notre Littérature. On n'aura pas
de peine à s'en convaincre quand j'aurai
fait connoître l'embarras et la confusion
des caractères par lesquels nos anciens
Titres et nos Manuscrits ont été
transmis jusqu'à nous.
SANS
parler des abréviations, souvent très-équivoques,
qu'on y trouve à chaque ligne, les différentes
parties du discours n'y sont distinguées
par aucune sorte de ponctuation; les mots commençant
par des voyelles, et précédés
d'articles ou de certains pronoms, n'offrent point
d'apostrophes, qui fassent discerner l'un de l'autre;
deux mots sont, la plupart du temps, mis ensemble,
comme s'ils n'en faisoient qu'un, tandis qu'un
autre est coupé par le milieu, comme s'il
en faisoit deux: enfin jamais on y verra de points
sur les i, et par conséquent les jambages
des m, des n et des u, qui avoient entr'eux beaucoup
de ressemblance, sont presque toujours confondus
avec les i: de sorte qu'un même mot peut
être lu de huit ou dix façons différentes.
La même difficulté se présente
à chaque lettre: il n'en est presque aucune
qui ne puisse être prise pour quelqu'autre;
les traits qui les distinguent sont imperceptibles
aux yeux les plus clair-voyants. De-là
tant de mots mal lus, dont on a fait autant d'articles
dans des Glossaires particuliers, ou dans des
notes, et qui ont été aussi mal
interprétés, quand les Editeurs
n'ont pas eu la bonne foi de convenir qu'ils ne
les entendoient pas.
QUELLE
sera donc la ressource d'un lecteur dans la multitude
de ces diverses leçons que le même
texte lui présente, et qui sont toutes
également bien fondées, à
n'en juger que par le témoignage de ses
yeux? La connoissance de la Langue lui donnera
le seul moyen qui lui reste de lever ses doutes,
et de sortir de ce labyrinthe. Il tiendra pour
suspects tous les mots que son texte lui offrira,
lorsqu'ils lui seront inconnus: il admettra avec
confiance ceux dont il apprendra, par le Glossaire,
que l'usage est appuyé sur des exemples.
PARDONNONS
à nos Modernes une ignorance que l'éloignement
des temps rend excusable. Il y a près de
300 ans que Molinet ayant déjà voulu
interpréter le langage du Roman de la Rose,
et Clément Marot le langage de Villon,
ils tombèrent l'un et l'autre dans de pareilles
bévues; et ce qui peut les rendre excusables
eux-mêmes, c'est que nous trouvons de semblables
méprises dans des Manuscrits de 400 ans,
dont les copistes ayant mal lu l'écriture
des Siècles qui les avoient précédés,
substituèrent, au mot qui ne s'entendoit
plus, un autre mot qui ne convenoit pas au sens
de la phrase: ainsi trouvant le mot souignantage
on a lu soingnantage; et comme ce mot n'étoit
pas entendu, on a mis à sa place celui
de seingneuriage, au lieu de lire que Guillaume
le Bâtard étoit né en souignantage
(concubinage) qui vient du verbe souuiner formé
du Latin supinare. On lit dans un de nos plus
anciens Manuscrits du Roman du Brut, que Guillaume
était né en seigneuriage; ce qui
ne peut avoir qu'un sens très-opposé
à celui de l'Auteur original, et à
la vérité de l'histoire.
ON
SENT de quelle conséquence peuvent être
de pareilles fautes pour l'Histoire, pour les
Généalogies, et pour les autres
objets de nos études. Les anciennes méprises
s'accréditeront de plus en plus, se multiplieront,
et en feront naître de nouvelles, si l'on
n'y apporte le remède le plus prompt. Il
n'y a pas de temps à perdre: des Recueils
précieux, toujours protégés
par le Gouvernement, tels que le Gallia Christiana,
les Ordonnances de nos Rois (Par M. de Villevault,
Conseiller à la Cour des Aides), nos anciens
Historiens (Par Dom Audiguier et son frère,
Bénédictins), l'Histoire littéraire
de la France (par Dom Clémencé),
et l'Histoire de la Diplomatique (par dom Tassin),
sont continués avec une ardeur toute nouvelle:
d'autres non moins importants sont entrepris avec
le même zèle et le même courage:
une Description historique, géographique
et diplomatique de la France (Par M. l'Abbé
de foy, chanoine de Meaux), un Traité des
Monnoies (par M. Souchet de Bisseaux), une Histoire
de toutes les branches du Droit public François
(par M. Bouquet, Avocat, neveu du célébre
Bénédictin ), des Histoires particulières
de plusieurs provinces de France: tous ces Ouvrages
réclament unanimement le secours d'un Glossaire
François; mais il n'en est point, auquel
il soit plus nécessaire, qu'à la
grande collection de nos anciens Historiens, si
l'on veut qu'elle paroisse avec toute la correction
et la fidélité qui font le mérite
des premiers Volumes. Elle approche du temps où
nos Historiens ont commencé d'écrire
en François: à l'aide d'un Glossaire,
les textes anciens paroîtront avec plus
d'exactitude; les Editeurs et les Auteurs pourront
être soulagés dans leurs pénibles
recherches. Hâtons-nous donc de leur donner
les secours qu'ils attendent de nos foibles lumières,
et tâchons de mériter d'avance, autant
que nous le pourrons, les avantages que nous retirerons
avec usure de leurs soins, de leurs veilles et
de leurs travaux.
FONDÉ
sur les raisons que j'ai développées
plus haut, je compris, en commençant un
cours réglé d'études sur
notre Histoire et sur nos Antiquités, que
je devois recueillir, pour mon usage, les vieux
mots François de nos premiers Ecrivains,
afin que la comparaison de divers passages où
se rencontrent ces mots, pût me donner le
moyen de les entendre.
UN
grand loisir, que je dois au bonheur de ma destinée,
et une assiduité presque continuelle pendant
plus de trente ans à faire des lectures
qui tendoient toutes au même but, m'ont
mis en état de rassembler une multitude
immense de ces mots suranés. J'ai cru pouvoir
en composer, je ne dirai pas un Glossaire aussi
savant, et aussi bien fait que celui de Du Cange;
mais du moins un ouvrage de même nature
qui auroit aussi son utilité. J'ai tâché,
autant que je l'ai pu, de me former sur cet excellent
modèle: trop heureux de suivre de très-loin
un guide qui marche à pas de géant,
un Savant universel qui par des travaux infatigables
s'étoit approprié les connoissances
de tous les siècles et de tous les pays.
EN
réunissant sous un même point de
vue dans l'ordre alphabétique, les vieux
mots épars dans un grand nombre d'Auteurs
de tous les âges, j'ai voulu représenter
fidèlement notre ancienne Langue. Il m'a
donc paru nécessaire de l'étudier
dans tous ses rapports, et dans toutes les variétés,
pour me déterminer sur le choix des mots
que je devois faire entrer dans cette collection,
ou que je pouvois en exclure.
LORSQUE
je suis venu à considérer les différentes
classes de lecteurs auxquels j'avois à
répondre, je me suis vu entre deux écueils
également dangereux: les uns avides de
tout savoir exigent qu'on ne leur épargne
aucun détail, et font un crime à
l'Auteur de tout ce qu'il dérobe à
leur curiosité; les autres, d'un goût
plus superficiel, voudroient que l'on se bornât
à l'étroit nécessaire; leur
vue n'aperçoit que les objets d'une utilité
directe et palpable; ils traitent de minutieux
certains détails, faute d'appercevoir,
du premier coup d'oeil, le rapport que ces détails
peuvent avoir à d'autres objets plus généraux
et plus importants. J'ai tâché de
tenir un juste milieu, en évitant d'en
dire trop, et de n'en pas dire assez. Peut-être
trouvera-t-on que je donne encore dans le premier
de ces deux excès, entraîné
par le penchant naturel dont on a peine à
se défendre lorsqu'on traite un sujet qu'on
affectionne. Telle remarque ne s'est présentée
qu'à la suite d'un grand nombre de lectures:
telle autre découverte est le seul fruit
qu'on ait recueilli d'un Auteur très-rare
que personne ne lit plus. La singularité,
la difficulté ont d'abord fait saisir ces
objets comme intéressants, ou du moins
comme curieux: on leur a donné un degré
d'estime dont on a peine à se départir:
on croit ne pouvoir se dispenser d'en faire usage:
on s'y complaît, on les conserve comme s'ils
devoient nécessairement piquer la curiosité;
mais le lecteur impartial reçoit souvent
avec froideur et quelquefois avec dédain
ce que l'Auteur lui présente avec enthousiasme.
On a beau vouloir être en garde contre la
prévention; il est difficile, en certains
cas, de tenir toujours la balance égale
entre son propre goût et celui des autres.
Il me sera sans doute arrivé plus d'une
fois de passer les bornes que j'ai eu intention
de me prescrire; mais j'ose espérer qu'on
voudra bien avoir pour moi quelqu'indulgence:
ce n'est pas trop demander pour les peines que
j'ai prises.
QUOIQUE
le but principal de cet Ouvrage soit de donner
ou de faciliter l'intelligence du langage de nos
anciens Ecrivains, on ne se bornera pas cependant
à rapporter tous les mots dont ils se servent
et qui sont maintenant inusités: on y joindra
les mots qui nous sont encore familiers, mais
qui eurent autrefois une signification différente
de celle que nous leur donnons. On s'attachera
dans tous ces articles à démêler
d'abord leur sens propre; ensuite on expliquera
suivant l'ordre progressif des idées, qui
paroîtra le plus naturel, les autres significations
plus étendues et quelquefois détournées
qu'ils ont eues depuis; soit qu'ils aient conservé
la même forme, soit qu'ils aient éprouvé
quelques foibles altérations.
CHAQUE
acception du mot sera toujours prouvée
par une ou deux autorités; et l'on indiquera
par des renvois les autres Auteurs qui auront
employé le mot dans le même sens.
Si le lecteur n'est pas entièrement satisfait
de nos explications, il pourra, moyennant ces
renvois, s'assurer par lui-même si elles
s'accordent avec l'usage que les Ecrivains indiqués
auront fait du même mot. Supposé
qu'il trouve dans ces Auteurs notre justification,
et des moyens de lever ses doutes, nous nous en
applaudirons; s'il y rencontroit des significations
opposées aux nôtres, ou qui n'y seroient
pas exactement conformes, nous ne laisserions
pas encore de nous en applaudir. Comme nous cherchons
autant à nous instruire qu'à instruire
les autres, nous désirons que nos méprises
soient relevées. Nous serons trop contents
d'avoir fourni des armes à ceux qui combattront
nos erreurs: nous ne cherchons que la vérité.
A
LA VUE de certains passages qui accompagnent notre
explication, on pourra dire quelquefois que le
sens de ces textes est si clair que ce n'était
pas la peine de faire des articles pour des mots
qui s'expliquent d'eux-mêmes. Mais je supplie
ceux qui me feront cette objection de penser que
la comparaison de ces passages multipliés
a souvent été l'unique voie qui
nous ait conduits à l'intelligence du mot;
que sur un grand nombre de phrases où il
se rencontre, nous avons choisi celles qui pouvoient
en moins de paroles en donner l'interprétation
la plus nette et la plus incontestable; mais que
ces mots se trouvent souvent confondus avec des
mots inintelligibles dans d'autres phrases louches,
obscures, embarrassées; dans des manuscrits
difficiles à lire, dans des textes corrompus
ou défectueux, où, sans les autres
exemples que nous citons, il étoit impossible
de les deviner.
A
L'ÉGARD des mots dont la signification
nous sera totalement inconnue, ou sur lesquels
on n'a jusqu'ici que des soupçons et des
conjectures, nous rapporterons en entier tous
les passages où nous les aurons remarqués;
d'une part ces citations accumulées pourront
dissiper les doutes des lecteurs et lever leurs
difficultés; de l'autre ils apporteront
au mot dont la signification est ignorée
quelques degrés de lumière; et cette
foible lueur, jointe à celle que fourniront
d'autres passages qu'on pourra déterrer
dans la suite, achèvera peut-être
un jour de donner tous les éclaircissements
que nous cherchons.
DES
significations primitives et secondaires, nous
passerons aux acceptions métaphoriques
ou figurées qui sont encore plus abondantes
chez les peuples dont la barbarie et la grossièreté
a fait long-temps le caractère, que chez
les nations où l'esprit et la politesse
ont régné pendant plusieurs siècles.
Très-souvent la signification accessoire
est devenue la principale, et quelquefois a fait
disparoître la signification originaire.
Ces termes métaphoriques une fois admis
dans l'usage universel, n'appartiennent pas moins
à la langue que les mots pris dans le sens
propre: ils ont dû nécessairement
entrer dans notre Glossaire. Mais il est une autre
classe de termes métaphoriques différents
de ces premiers. Je parle de ceux que chacun se
faisoit à sa fantaisie. On voit bien en
général que nos vieux Auteurs sont
remplis de mots de cette espèce. Nos Poëtes
sur-tout en imaginent, en forment un nombre prodigieux.
Dans cette foule innombrable de métaphores
fabriquées à plaisir, et qui périssoient
en naissant, comment, au travers d'une antiquité
si reculée, démêler celles
qui appartenoient à notre Langue, de celles
qui n'étoient que le jargon de tel ou de
tel Ecrivain? Comment discerner celles qui firent
quelque fortune, et qui du moins pour un temps
furent adoptées? Nous n'avons pas toujours
assez de pièces de comparaison pour faire
ce triage. Falloit-il admettre dans notre collection
tous ces termes métaphoriques? Falloit-il
les en exclure indistinctement? N'ayant point
de règle certaine qui put nous fixer sur
le choix, nous nous sommes laissés aller
au hasard; et peut-être nous y sommes-nous
trop livrés. Peut-être trouvera-t-on
que nous avons admis un trop grand nombre de ces
différentes significations. Mais elles
serviront du moins à mieux entendre les
passages où elles sont employées:
elles feront connoître le génie des
Auteurs, et pourront justifier l'explication que
nous aurons donnée à d'autres mots
formés selon la même analogie: ce
seront quelquefois des énigmes, des rébus,
des logogryphes, qui donneront le moyen d'en deviner
d'autres.
ON
a dit par exemple: Payer lance sus fautre. Il
seroit difficile d'assigner la véritable
signification de cette façon de parler,
si l'on ignoroit que lance sus fautre, veut dire
lance en arrest, lance appuyée sur le feutre
qui garnissoit la cuisse, et que c'étoit
dans l'attitude de la lance sus fautre, que les
Gendarmes recevoient leur paye aux revues: de
là on a dit payer lance sus fautre, pour
payer exactement, payer aussi régulièrement
que l'on payoit les Gendarmes qui étoient
sous les armes.
L'ÉQUIVOQUE
du mot Pou qui s'est dit tantôt pour Paul,
nom propre, tantôt pour Peu adverbe, a servi
à faire des proverbes, ou du moins des
expressions abusives. On a dit: Par S. Pou, comme
on dit encore populairement: Par S. Peu. On se
servoit du mot S. Pou, pour désigner un
homme pauvre, peu accommodé des biens de
la fortune.
LE
MOT Adesésplume qu'on trouve dans Phil.
Mouskes, seroit inintelligible, si l'on n'étoit
familiarisé avec la bizarrerie de nos Ecrivains
dans la tournure de leurs phrases. Ce Poëte
parle d'un Prince qui distribue à toute
sa Cour des manteaux et des robes neuves: il dit
qu'il n'y ot onc adesés plume, du mot adeser,
toucher; ce qui signifie que jamais plume n'y
avoit touché, que jamais on n'y avoit essuyé
sa plume; c'est-à-dire, que les manteaux
étoient tout neufs et sans la moindre tache.
LA
PLUPART de ces façons de parler venoient
de nos Poëtes Trouvères ou Romanciers:
leurs vers et leurs chants, dont les Cours des
Seigneurs avoient retenti, après les lectures
publiques et les représentations, passoient
de bouche en bouche. Leurs expressions avoient
l'honneur de devenir proverbiales. Dans ces temps
de barbarie ils donnoient le ton, comme ont fait,
dans le siècle le plus poli, les Corneille,
les Racine, les la Fontaine, les Despréaux,
les Moliere, les Quinault et leurs pareils. Notre
langue s'est encore surchargée des dépouilles
rustiques et grossières des anciens Auteurs,
bien plus qu'elle ne s'est enrichie des ornements
précieux de nos Modernes.
LE
CHOIX des proverbes ne nous a pas semblé
moins embarrassant que celui des métaphores.
Tout Dictionnaire admet les proverbes qui sont
usités; ceux qui ne le sont plus doivent
donc entrer dans notre Glossaire; mais plus grossiers
encore que ceux d'aujourd'hui, souvent ils offrent
des images qui révoltent et qui dégoûtent.
J'ai quelquefois écouté la répugnance
que j'avois à les présenter; d'autres
fois j'ai cru pouvoir franchir les bornes qu'elle
sembloit me prescrire; mais je me suis fait une
règle générale de conserver
ceux qui se trouvent dans nos plus anciens Auteurs,
tels que nos Poëtes des XIIe, XIIIe et XIVe
siècles, sur-tout lorsqu'ils se rapportoient
à des noms de Peuples, de Provinces et
de Villes. Ils nous font connoître le caractere
des Peuples, ou celui qu'on leur attribuoit alors.
PAR
EXEMPLE, nous lisons dans les Poëtes François
qui ont écrit avant 1300: Li buueor d'Aucerre,
Li musart de Verdun, Li usuriers de Més,
Li mangeor de Poitiers. D'autres proverbes nous
apprennent les talents particuliers des Peuples
de quelques Provinces, comme: Li meillor Archer
en Anjou, Chevalier de Champagne, Escuier de Bourgoigne,
Serjant (Fantassin) de Hennaut. Quelques-uns servent
à nous faire connoître que tel ou
tel Pays étoit renommé pour certaines
productions de la terre; exemple: Oignons de Corbueil,
les Eschaloignes d'Estampes: d'autres pour certains
animaux, comme le Harant de Fescant, les Lamproies
de Nantes, les Escrevisses de Bar, les Roncins
de Bretaigne, les Chiens de Flandres, etc. d'autres
enfin pour quelque commerce, fabrique ou manufacture,
comme l'Equarlate de Gant, le Camelin de Cambrai,
le Bleou d'Abevile, les Coteaux de Pierregort,
le Coivre de Dinant, le Fer de l'Aigle, les Coupes
d'argent de Tors, la Toile de Borgoigne, les Tapis
de Rains, l'Estamine de Verdelai (Vezelai,) etc.
DES
Maisons illustres, des Hommes célèbres
ont également donné lieu à
des proverbes. Nous avons jugé à
propos de conserver à leurs descendants
ces preuves glorieuses des vertus et des exploits
de leurs pères. Brantôme, Cap. Fr.
T. 2, après le récit de la mort
de M. de Termes, ajoute: On disoit de lui en Piedmont,
Sagesse de Termes, et hardiesse d'Aussun: l'Espagnol
de même en disoit autant: Dieu nous garde
de la sagesse de M. de Termes et de la prouesse
du Sieur d'Aussun, qu'on tenoit dès ce
temps-là un très-vaillant et fort
hardy et hazardeux Capitaine, p. 217 et 218. On
avoit anciennement un autre proverbe ou dicton
appellé Vaudeville, qui ne fait pas moins
d'honneur à six Maisons illustres du Dauphiné,
Arces, Varces, Granges et Comiers: Tel les regarde
qui ne les ose toucher; mais garde la queue des
Berengers et des Alemans: (Expilly, Annotat, sur
l'hist. du Chevalier Bayard.) Il n'est presqu'aucune
de nos Provinces qui ne nous fournisse quelques
uns de ces dictons que nous nous ferons un plaisir
de rapporter.
LES
MOTS qui composent les différents articles
de ce Glossaire n'ont pas tous une orthographe
fixe et décidée. Il n'est pas rare
que le même mot se trouve écrit de
plus de huit ou dix façons différentes.
Ces variations se rencontrent dans le même
siècle, dans la même Province, dans
le même Auteur, souvent en grand nombre
dans la même page. Quelquefois, à
l'aide de l'étymologie et par analogie,
on peut discerner quelle est la vraie orthographe;
mais assez communément la critique est
en défaut. Alors il seroit impossible d'asseoir
son jugement, sans s'exposer à de lourdes
méprises. D'ailleurs si nous nous déterminions
pour une de ces orthographes par préférence,
et sans faire mention des autres, le Lecteur qui
chercheroit le mot sous une orthographe différente,
allant consulter un article du Glossaire où
il ne seroit point, ne pourroit deviner en quel
endroit nous aurions porté ce mot. Il faut
donc que le Glossaire le lui présente de
toutes les façons dont il peut avoir été
écrit; ainsi nous avons pris le parti d'admettre
toutes les orthographes, sauf à renvoyer
quelquefois de la moins commune à la plus
ordinaire. Dans celle-ci nous suivons la méthode
ordinaire de tous nos articles: nous donnons quelques
citations entières du texte de nos Auteurs,
et nous indiquons ensuite les autres par des renvois
aux pages: mais lorsque d'une orthographe moins
commune, nous renvoyons à une autre qui
l'est davantage, nous nous contentons ordinairement
de faire connoître, par de simples renvois,
les Auteurs qui ont employé cette orthographe,
dont les exemples se rencontrent plus rarement.
LA
COMMODITÉ des Lecteurs qui auront besoin
de feuilleter ou de consulter notre Glossaire,
n'est pas l'unique raison qui nous ait déterminés
à rapporter toutes les différentes
orthographes d'un même mot: outre qu'elles
serviront quelquefois, par leur analogie réciproque,
à confirmer nos explications, nous espérons
que les Savants pourront en recueillir d'autres
avantages. Les différents degrés
par lesquels le même mot a passé,
en recevant plusieurs changements successifs dans
la prononciation, dans son orthographe, etc, sont
autant de chaînons qui nous conduisent de
proche en proche à l'origine du mot dont
nous nous servons aujourd'hui.
POUR
faire sentir combien il est nécessaire,
pour démêler précisément
la vraie signification d'un mot, de connoître
les diverses manières dont il se trouve
orthographié, je citerai le mot adeser
et adaiser qui se lit assez fréquemment
dans nos plus anciens Ecrivains: son acception
la plus générale est celle d'approcher,
toucher, mettre la main à quelque chose:
on trouve même adeser la main pris dans
ce dernier sens. Si nous n'avions que ces deux
orthographes adeser et adaiser, nous n'aurions
encore qu'une connoissance très-imparfaite
et presque fausse de ce mot. Une autre orthographe,
en levant, pour ainsi dire, le voile qui couvroit
son origine, nous en donne une explication juste,
claire et précise. Quelquefois on écrit
adoiser. Il est visible que le mot dois que l'on
a dit pour doigt, et celui de dé qui nous
reste encore pour signifier un Dé à
coudre, sont les racines du mot adaiser, adeser,
adoiser, et qu'ainsi adoiser est proprement toucher
du bout du doigt: en effet nous trouvons adeser
et adoiser joints au mot toucher, non comme lui
étant synonymes, mais pour dire ne toucher
que très-superficiellement et comme du
bout du doigt.
IL
SEROIT difficile d'assigner aux mots Godendars
et Godenhoc leur véritable étymologie,
s'ils n'étoient écrits que de ces
deux manières. Guillaume Guiart qui l'a
écrit Godendac, donne lieu de conjecturer
que ce mot qui s'est dit d'une hallebarde ou pertuisane,
sorte d'arme dont se servoient les Flamands, vient
des deux mots Allemands ou Flamands gout tag qui
signifient, bonjour. L'usage où nos soldats
sont encore aujourd'hui, pour marquer qu'ils se
font un jeu de la guerre, d'appliquer à
ses opérations les plus cruelles, les expressions
les plus gaies et les plus riantes, autorise à
penser que des peuples grossiers avoient plus
essentiellement cette habitude: ainsi percer d'un
godendac, d'un godendars ou godenhoc, étoit
proprement donner le bonjour, dire le dernier
adieu à celui qu'on avoit tué ou
blessé. Rabelais nous apprend que l'expression
de bonjour étoit autrefois usitée
au jeu des échecs, quand on donnoit échec
à quelque pièce principale.
VEUT-ON
pareillement démêler l'origine et
la signification du mot Adés, tout présentement,
maintenant, continuellement, sans cesse? on fera
de vains efforts, si, comme Ménage, on
le dérive du Latin ad ipsum tempus, ou
de quelque autre source aussi suspecte: mais qu'on
rencontre le mot adés mis avec tout, comme
on le rencontre souvent, et qu'on lise ensuite
adies pour adés, il n'y a personne qui
ne voie que tout adies, est le même que
le Latin tota dies; qu'il a d'abord signifié
toujours, et qu'on l'a pris ensuite pour tout
à l'heure, de même qu'on donne au
mot incessamment l'une et l'autre signification.
CETTE
manière de découvrir les étymologies
de nos mots est plus naturelle, plus sûre
et plus facile que celle dont se servent nos plus
savants étymologistes. Ils se perdent dans
des combinaisons forcées de nos mots François
avec ceux des langues Hébraïque, Grecque,
Arabe, etc. tandis qu'ils ont sous leur main dans
nos anciens Auteurs ce qu'ils vont chercher à
grands frais dans les climats étrangers.
LES seuls mots Graigues, Triquoise et Taïaut,
montrent qu'un très-léger changement
dans l'orthographe, suffit pour faire appercevoir
des étymologies qu'il seroit difficile
de trouver par d'autres moyens. Puisqu'on lit
Garigues au lieu de Graigues, il est certain que
le mot populaire Graigues vient de ce mot Garigues,
qui lui-même a été pris du
Latin Caligae. En lisant Turquoise au lieu de
Triquoise, on juge que cette espèce de
tenailles dont se servent les maréchaux,
étoit un instrument emprunté des
Turcs. Enfin quel besoin d'aller, comme quelques-uns
de nos Savants, fouiller dans les Vocabulaires
hébreux pour déterrer l'origine
du mot Taïaut consacré à la
chasse? lorsqu'on lit iaux pour eux, et à
iaus pour à eux; lorsqu'on sait que cette
expression à iaus, fut employée
pour exciter les troupes au combat, et que l'on
s'en servoit aussi anciennement à la chasse
pour animer les chiens, peut-on se dispenser de
reconnoître que Taïaut a été
formé de aiaus pour à eux, en y
ajoutant un t, comme on a fait dans le mot Tante
originairement ante, tiré du mot latin
amita !
IL
EN EST de même du mot Simagrée que
nos Dictionnaires modernes définissent
certaines façons de faire affectées,
certaines minauderies. La Piquetière Blouin
le dérivoit de simulacrum, et Ménage
le tire de simia qu'il traîne selon la méthode
par les diverses gradations qu'il fait essuyer
aux mots radicaux; mais un de nos anciens Poëtes
nous conduit très-naturellement à
l'origine de simagrée. En parlant des Juges
qui faisoient plier les règles sous leur
autorité, et qui vouloient que leurs décisions
fussent la suprême loi, il dit qu'ils jouoient
au jeu S'y m'agrée; c'est-à-dire,
il m'agrée, il me plaît ainsi. Le
mot jouer étoit fréquemment employé
pour former de pareilles phrases. Les simagrées
étoient donc proprement les airs d'un Juge
sur son tribunal où il tranchoit du souverain.
Dans la satire contre le Président Liset,
Bèse qui prononçoit chimagrée,
se sert du mot chimagrea au sujet des cérémonies
qu'il traite de superstitieuses, et dont il prétend
que Liset est le législateur et l'ordonnateur.
On a dans la suite étendu ce mot à
toute espèce de grimace.
CE
QUE je dis de l'étymologie de nos mots
François, peut trouver son application
dans plusieurs autres Langues. De tout temps nous
avons emprunté de nos voisins des mots
et des façons de parler: de tout temps
ils en ont emprunté de nous. Il n'est peut-être
aucune nation en Europe, qui ne trouve dans ce
Glossaire de quoi étendre et perfectionner
la connoissance de sa propre Langue. Les Allemands,
les Anglois, les Espagnols, les Italiens sur-tout,
verront des conformités singulières
entre leurs différents idiômes et
le nôtre.
NOUS
osons encore promettre aux Grammairiens qui desirent
remonter à la source de quelques façons
de parler, ou de quelques constructions irrégulières
dont il n'est pas aisé de démêler
le principe et de donner des raisons plausibles,
qu'ils pourront trouver dans certains tours de
phrases de notre ancienne Langue, la solution
d'une partie de ces problêmes. L'expression
qui nous est si ordinaire, agir de grand coeur,
est une de celles que nous choisissons parmi beaucoup
d'autres. A moins que les mots magno corde qu'on
lit dans la Vulgate, n'ayent produit ceux de grand
coeur, on ne démêle pas d'abord le
rapport qu'il y a entre l'épithète
grand et le mot coeur; mais quand on lit dans
nos Auteurs de greant coeur, pour dire, de coeur
qui agrée, on voit alors que grand est
une corruption de greant qui emporte avec lui
une idée fixe et déterminée.
QUANT
à nos constructions irrégulières,
peut-être que les Grammairiens seroient
fort embarrassés de dire pourquoi on met
un que après le si et après le comme
dans le second membre des deux phrases suivantes:
Si vous faites telle chose, et que; et celle-ci:
Comme vous irez là, et que. Notre ancienne
Langue leur donnera la solution de ce Problême.
On disoit anciennement: S'il avient chose que;
et: Comme il soit ainsi que: alors le second que
se plaçoit naturellement au second membre
de la phrase; mais lorsque depuis, pour rendre
notre Langue plus brève et plus vive, on
en est venu à changer la phrase, en ne
mettant qu'un simple si, ou un simple comme, on
n'a pas fait attention qu'alors le que qui suivoit
le si et le comme, blessoit les règles
de la Grammaire. L'habitude l'a fait conserver
dans des temps où les Grammairiens n'y
regardoient pas de si près; et cette habitude
invétérée a fait trouver
dans cette phrase, très-vicieuse en elle-même,
le mérite de ce qu'on appelle gallicisme.
Je cite cette découverte qui s'est présentée
à moi: les Grammairiens plus éclairés
et plus attentifs, en pourront faire beaucoup
d'autres plus curieuses et plus importantes.
TOUS
ces différents articles réunis,
présentent l'histoire générale
de notre Langue; et c'est encore un objet utile
que nous nous sommes proposé. Ainsi l'on
rencontrera dans cette collection diverses remarques
sur des mots, soit anciens, soit modernes, dont
quelques-uns ont cessé d'être en
usage pour faire place à d'autres qui nous
ont été fournis par nos liaisons
avec les étrangers ou d'autres circonstances.
Lorsque quelqu'un de nos Ecrivains a donné
l'époque fixe et certaine de la naissance
d'un mot, de la chûte, de l'introduction
d'un autre qui peut-être aura depuis été
remplacé par un plus nouveau, nous avons
eu soin d'en avertir. Ces époques serviront
de pierre de touche pour connoître l'authenticité
ou la supposition de quelques actes ou titres
suspects qui remontent aux mêmes dates.
Ces époques aideront aussi les critiques
à découvrir l'âge d'un écrit
dont l'auteur est inconnu; et quelquefois même,
si l'on attribue cet ouvrage à divers auteurs,
elles détermineront auquel il appartient
vraisemblablement: car il y a tel mot qui ne se
trouve employé que dans l'espace de 40
ou de 50 ans, et même tel autre qui ne l'est
que par un seul Ecrivain.
Bisognes,
Bisoignes et Bizognes, qui signifioit nouveaux
soldats ou fantassins de nouvelle recrue, se disoit
particulièrement des soldats Espagnols.
Ce mot qui se trouve dans Brantôme, dans
les Négociations de Jannin, dans les Mémoires
de Montluc et dans les Mémoires de Sully,
n'est employé que dans les ouvrages de
leurs contemporains. Tabureau dans ses Dialogues,
et l'auteur des Contes d'Eutrapel, nous apprennent
que les mots Folatre, Accorter, Aborder, Aconche,
et beaucoup d'autres, s'étoient mis à
la mode parmi les gens du bel air qui se piquoient
de beau langage, et que la plupart de ces termes
venoient des Italiens. On trouve des remarques
à peu près semblables, sur les mots,
Accortement, Fanterie et Fantassin, Escadres et
Régimens, Morion, Armet, Acoutremens de
tête, et plusieurs autres appartenants à
la guerre. Fauchet, dans ses origines, dit que
les Aventuriers qui suivirent dans les guerres
d'Italie Charles VIII, Louis XII, et François
I, prirent depuis le nom de soldats, à
cause de la solde qu'ils touchoient. Guillaume
du Bellay vantant les services que Baïf avoit
rendus à notre Langue, dit expressément
que c'étoit cet Auteur qui l'avoit enrichie
du mot Aigredoux. Le mot Agenci pour enjolivé,
rendu joli, gentil, et le mot Emmaïoler donner
le mai à la maîtresse, ne se trouvent
que dans les Poësies manuscrites de Froissart.
Plusieurs articles de notre Glossaire présenteront
des exemples de cette espèce.
IL
NE FAUT PAS étendre trop loin l'application
de ces remarques; mais elles pourroient être
de quelque secours dans le cas où la critique
n'offriroit point d'autre ressource.
TELLES
sont les principales attentions que nous avons
eues dans la composition de cet Ouvrage. Si nous
avions voulu lui donner tout l'appareil d'érudition
dont il est susceptible, nous aurions pu feuilleter
les Dictionnaires anciens et modernes des différentes
Langues de l'Europe, en comparer les mots avec
les articles du Glossaire de Du Cange, et de celui
que nous présentons. Il y a peu de mots
auxquels, à la faveur de l'analogie, de
la différente orthographe, des conversions
de lettres, et des rapports directs ou indirects
d'une signification à l'autre, nous n'eussions
trouvé une étymologie ou vraie ou
vraisemblable. Si nous n'étions pas arrivés
précisément à la source,
nous aurions pu nous flatter du moins d'en avoir
approché le plus près qu'il étoit
possible; mais nous avons mieux aimé satisfaire
l'impatience où nous sommes de donner aux
Gens de Lettres, par la prompte publication de
notre Ouvrage, les secours dont ils ont besoin
pour la lecture de nos anciens Ecrivains.
UNIQUEMENT
occupés de notre objet essentiel, et comme
renfermés dans notre sphère, nous
laisserons à des mains plus habiles le
soin d'élever l'édifice entrepris
par le savant Ménage, d'en asseoir les
différentes parties sur des fondements
plus solides, et de le conduire à sa perfection.
ON
TROUVERA dans ce Glossaire des articles qui n'appartiennent
point du tout à la Langue: je veux parler
des noms propres et des noms de lieux corrompus
et défigurés par nos vieux Ecrivains,
jusqu'à être méconnoissables.
Nous avons quelquefois expliqué ces noms,
d'autres fois nous avons simplement rapporté
le texte, laissant au lecteur le soin de conjecturer.
Il pourra lui-même rencontrer ces noms sous
la même forme, ou sous une autre approchante,
dans des lectures que nous n'aurons pas faites;
et peut-être qu'en joignant ces passages
aux nôtres, il déterminera la signification.
Enfin nous avons réuni sous les yeux du
lecteur les différents temps de quelques
verbes dont il lui auroit été difficile
de former la conjugaison.
MALGRE
toutes nos attentions pour ne rien omettre de
tout ce que peut desirer un lecteur curieux de
s'instruire, attentions que bien des gens pourront
trouver minutieuses et surabondantes, il arrivera
peut-être que d'autre nous reprocherons
de n'être point entrés dans un certain
détail sur nos antiquités, sur nos
anciennes moeurs et sur les divers usages de notre
Nation. Ces articles dans le Glossaire Latin de
Du Cange en sont la partie la plus riche et la
plus précieuse; mais c'est par cette raison
même que nous pourrions nous disculper:
cette portion si curieuse de notre Histoire, n'étoit
pas connue de son temps, comme elle l'a été
depuis la publication de son Glossaire et de ses
Dissertations: il nous a laissé si peu
de choses neuves à dire sur ce sujet, que
nous n'aurions eu qu'à le traduire. D'ailleurs
ces articles sont si peu de l'essence d'un Glossaire,
que M. de Valois les reprochoit à l'Auteur
comme des hors d'oeuvre. A Dieu ne plaise, que
pour nous dispenser de suivre l'exemple de M.
du Cange, et pour déguiser aux autres les
bornes de nos connoissances, nous approuvions
cette censure. Il n'y auroit pas moins d'ingratitude
que d'injustice à l'adopter. Si cette surabondance
du Glossaire Latin est un défaut, c'en
est un dans lequel il n'appartenoit qu'à
Du Cange de tomber: cette érudition que
M. de Valois traitoit de déplacée
et de superflue, est une source inépuisable
d'instruction qui ne nous a presque jamais manqué,
quand nous y avons eu recours. Que nous serions
heureux d'avoir pu mériter de pareils reproches,
et de n'en mériter aucun autre.
Ce
prospectus date de 1756. Cependant plusieurs années
s'étaient écoulées, et LA
CURNE DE SAINTE-PALAYE n'avait pas encore pu livrer
son Glossaire à l'impression. Enfin, en
1763, il fit part à l'Académie de
sa détermination de publier un ouvrage
qui, selon ses expressions, avait été
pendant quarante années le principal objet
de ses études. Nous ne possédons
pas ce discours, mais le Journal Historique sur
les Matières du temps en renferme de nombreux
extraits et donne une fidèle analyse des
parties qu'il ne cite pas. Nous reproduisons cet
article, qui parut dans la livraison du Journal
Historique du mois de juillet 1763, sous le titre
de: Extrait de la première partie de la
Préface d'un Glossaire François,
lue par M. DE LA CURNE DE SAINTE-PALAYE,, à
la Rentrée publique de l'Académie
Royale des Belles-Lettres, d'après Pâques
de cette année:
"
Il y a long-tems que l'utilité d'un Glossaire
François a été sentie de
ceux qui veulent étudier notre histoire
dans les sources. Que de trésors remplis
des plus riches monumens sur les antiquités
de notre Nation, dont l'accès a été
interdit jusqu'à présent, à
la plupart des Lecteurs, faute de clef pour y
pouvoir pénétrer ! Or, l'ouvrage
de M. DE SAINTE PALAYE va ouvrir ces précieux
dépôts à tous les Curieux,
et augmenter en même-tems le nombre de nos
connoissances historiques. Le plaisir que le Public
a fait paroître lorsqu'il a entendu la lecture
de cette belle Préface, nous persuade que
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