L'Atelier historique de la langue française
le Grand Atelier historique de la langue française

Préfaces des dictionnaires de l'Atelier historique de la langue française

Le Littré | La Curne de Ste Palaye | Dictionnaire universel de Furetière | Dictionnaire philosophique de Voltaire | Dictionnaire des synonymes de Guizot | Curiosités françoises de Oudin | Dictionnaire de l'Académie française - édition 1762

et 7 dictionnaires supplémentaires composant
le Grand Atelier historique de la langue française

Le dictionnaire de Jean Nicot | Dictionnaire français contenant les mots et les choses de Richelet | Le Thomas Corneille | Dictionnaire étymologique de Gilles Ménage | Dictionnaire grammatical portatif de la langue française de l'Abbé Féraud | Dictionaire [sic] critique de l'Abbé Féraud | Dictionnaire universel de Trévoux

PRÉFACE DU DICTIONNAIRE DE LA CURNE DE STE PALAYE

AU LECTEUR

Nous possédons des Dictionnaires de toutes sortes, mais nous n'avons pas un Dictionnaire historique de l'ancienne langue française. L'Académie a tenté de combler ce vide, mais depuis trente ans qu'elle s'occupe de cette oeuvre, elle n'a publié qu'un demi-volume. Il lui faudra plusieurs siècles pour achever un Dictionnaire qui n'aura pas moins de cent volumes in-4°.

Ce Dictionnaire existe cependant. Il a été fait par un érudit aussi connu que Du Cange, qui a consacré trente ans de son existence à compulser les anciens manuscrits, les vieux auteurs, les chartes des XIIIe, XIVe, XVe et XVIe siècles. La publication de cet ouvrage a même été commencée. Un volume a été imprimé, mais il a paru au moment où la révolution de 1789 éclatait; alors les préoccupations ne se portaient plus sur le passé.

Aussi, cette publication n'a pas été continuée. Au grand regret du monde savant, elle n'a point été reprise depuis cette époque.

Nous venons, avec de nombreux et intelligents appuis, publier enfin ce Dictionnaire historique et rendre, à la mémoire du savant La Curne de Sainte-Palaye, l'hommage qu'elle mérite. Non pas que son travail soit dans l'oubli, tous les lexicographes et les philologues qui étudient notre langue ne manquent jamais de consulter ses manuscrits où ils peuvent puiser à pleines mains, assurés d'y trouver des trésors d'érudition et de recherches; mais pour cela, il faut habiter Paris, et encore doit-on les feuilleter sur place, à la Bibliothèque nationale. Nous voulons, en l'imprimant, le mettre à la disposition de tous les érudits. Notre travail sera celui d'un éditeur consciencieux.

La Curne de Sainte-Palaye, né à Auxerre en 1697, mort en 1781, membre de l'Académie des Inscriptions en 1724 et de l'Académie française en 1758, a consacré la plus grande partie de son existence à réunir les matériaux d'un Dictionnaire historique de l'ancien langage françois. " Mes lectures qui tendoient toutes au même but, dit-il, dans le prospectus qu'il fît paraître en 1756, m'ont mis en état de rassembler une multitude immense de mots surannés. J'ai cru pouvoir en composer, je ne dirai pas un Glossaire aussi savant, et aussi bien fait que celui de Du Cange; mais du moins un ouvrage de même nature qui auroit aussi son utilité. J'ai tâché, autant que je l'ai pu, de me former sur cet excellent modèle: trop heureux de suivre de très-loin un guide qui marche à pas de géant, un Savant universel qui par des travaux infatigables s'étoit approprié les connoissances de tous les siècles et de tous les pays. En réunissant sous un même point de vue dans l'ordre alphabétique, les vieux mots épars dans un grand nombre d'Auteurs de tous les âges, j'ai voulu représenter fidèlement notre ancienne Langue. Il m'a donc paru nécessaire de l'étudier dans tous ses rapports, et dans toutes les variétés, pour me déterminer sur le choix des mots que je devois faire entrer dans cette collection, ou que je pouvois en exclure. "

Dans ces quelques lignes, La Curne de Sainte-Palaye expose le plan de son Dictionnaire. Son modèle a été Du Cange, et nous pouvons dire que s'il ne l'a pas dépassé, du moins il l'a égalé. Il prend chaque mot de notre ancien français à son origine, il en donne l'étymologie, l'histoire, l'explication, et le fait suivre de nombreux extraits d'anciens auteurs, poètes ou prosateurs qui l'ont employé.

Non-seulement on suit ainsi chaque mot à travers les siècles, mais les citations font connaître, de la manière la plus exacte, les diverses acceptions dans lesquelles le mot a été pris. Cette méthode est excellente et ne laisse aucun doute dans l'esprit sur la signification vraie et réelle des mots de notre ancien français.

Le Dictionnaire historique de La Curne de Sainte-Palaye comprend les grandes divisions suivantes:

• SIGNIFICATION PRIMITIVE ET SECONDAIRE DES VIEUX MOTS.

• VIEUX MOTS EMPLOYÉS DANS LES CHANTS DES TROUVÈRES.

• ACCEPTIONS MÉTAPHORIQUES OU FIGURÉES DES VIEUX MOTS FRANÇAIS.

• ETYMOLOGIE DES VIEUX MOTS.

• ORTHOGRAPHE DES VIEUX MOTS.

• CONSTRUCTIONS IRRÉGULIÈRES DE TOURS DE PHRASES DE L'ANCIENNE LANGUE.

• ABRÉVIATIONS; ÉTUDES SUR LES ÉQUIVOQUES QU'ELLES PRÉSENTENT DANS LES ANCIENS AUTEURS.

• PONCTUATION; DIFFICULTÉS QU'ELLE PRÉSENTE.

• MOTS DONT LA SIGNIFICATION EST INCONNUE.

• PROVERBES QUI SE TROUVENT DANS NOS POÈTES DES XIIe, XIIIe ET XIVe SIÈCLES.

• NOMS PROPRES ET NOMS DE LIEUX CORROMPUS ET DÉFIGURÉS PAR LES ANCIENS AUTEURS.

• MOTS EMPRUNTÉS AUX LANGUES ÉTRANGÈRES.

• ANCIENS.

Ce beau et magnifique monument de notre ancienne langue est-il destiné à rester à l'état de manuscrit? Doit-il continuer à n'être à la portée que d'un petit nombre de privilégiés? Nous ne le pensons pas; nous croyons que le moment est venu de publier ce vaste recueil si précieux pour l'étude de notre langue.

Il est aussi une considération de la plus haute importance qui nous engage à entreprendre cette publication. Le feu a détruit une grande quantité de manuscrits dont le monde savant déplore la perte. La Commune de Paris, en 1871, n'avait-elle pas voué aux flammes les trésors que renferme la Bibliothèque nationale? Si Paris n'eût pas été arraché, aussi rapidement, des mains des gens de la Commune, nous n'aurions plus la possibilité de consulter le Dictionnaire historique de Sainte-Palaye. Cette oeuvre immense aurait été, comme beaucoup d'autres trésors d'érudition, perdue à tout jamais pour le monde savant. Hâtons-nous donc d'imprimer ce recueil. Il ne sera plus alors soumis aux nombreuses causes de destruction qui tôt ou tard anéantissent les plus précieux manuscrits.

Voici l'opinion de quelques érudits sur l'oeuvre de La Curne de Sainte-Palaye:

" La Curne de Sainte-Palaye, qui est du siècle dernier (dit M. Littré, dans l'introduction de son Dictionnaire de la Langue Française), avait préparé un Dictionnaire du vieux français, dont il n'a été publié qu'un premier tome; les matériaux qu'il avait recueillis remplissent beaucoup d'in-folio qui sont déposés à la Bibliothèque impériale; ces matériaux consistent en exemples pris dans les anciens auteurs; je les ai eus constamment sous les yeux, et j'y ai trouvé de nombreux et utiles suppléments à mes propres recherches.
Les manuscrits de La Curne sont des trésors ouverts à qui veut y puiser; mais on ne peut y puiser sans remercier celui qui nous les a laissés. "

M. Ambroise-Firmin Didot, dans l'introduction qu'il a placée en tête du Glossaire français de Du Cange, s'exprime ainsi:

" La Curne de Sainte-Palaye est auteur d'un Glossaire de l'ancienne langue française, depuis son origine jusqu'au siècle de Louis XIV.

L'impression de ce beau travail, dont deux manuscrits existent à la Bibliothèque nationale, l'un en 31 volumes in-folio, à deux colonnes, l'autre, plus complet, en 61 volumes in-4°, a été interrompue lors de la Révolution de 1792. Quelques exemplaires des 735 pages du tome 1er ont échappé à la destruction qui a été faite de ce volume. L'impression s'est arrêtée au mot asseureté. "

Le savant bibliophile Brunet, dans son Manuel de la librairie, regrette vivement que l'impression de ce beau travail n'ait pas été continuée. Voici ce que nous lisons à l'article SAINTE-PALAYE:

" On est redevable, à La Curne de Sainte-Palaye, d'un recueil manuscrit en 40 volumes in-folio, dans lequel il avait déposé le fruit de près de cinquante années de recherches, relatives aux antiquités de la France en général et à notre ancien langage en particulier.

C'est avec le secours de ces précieux matériaux qu'il se proposait de publier le Glossaire françois, dont il fit paraître, en 1756, le projet (brochure in-4° de 32 pages), et dont, depuis, il abandonna la rédaction à Georges-Jean Mouchet, savant laborieux, qui se chargea de mettre l'ouvrage au jour, sous le titre de Glossaire de l'ancienne langue françoise, depuis son origine jusqu'au SIÈCLE de Louis XIV, en 10 ou 12 volumes in-folio.

Malheureusement, l'impression de ce beau travail, commencée du vivant de Sainte-Palaye et continuée depuis, n'a pas été conduite au-delà du mot asseureté, colonne 1470 ou page 735 du tome 1er; mais ce fragment, dont par bonheur quelques exemplaires ont échappé à la destruction, fait juger trop avantageusement de l'ouvrage pour qu'on ne regrette pas vivement qu'il n'ait pas été achevé. "

La Curne de Sainte-Palaye avait exposé, en 1756, le vaste plan de son Dictionnaire dans un prospectus qui est une sorte d'introduction à son ouvrage. Nous avons été assez heureux pour retrouver un exemplaire de ce prospectus. Nous croyons devoir le reproduire. On verra le temps et les immenses recherches qu'il a fallu à l'auteur pour accomplir son travail de bénédictin. C'est avec une extrême modestie, une entière sincérité que La Curne de Sainte-Palaye parle de son oeuvre. Voici ce projet destiné à servir de préface à ce monument colossal élevé en l'honneur de l'ancienne Langue française:

PROJET D'UN GLOSSAIRE FRANÇOIS

DEPUIS plus de deux siècles un grand nombre d'Ecrivains ont travaillé avec plus ou moins de succès à l'éclaircissement de notre Histoire. Dès le temps de François I, le célèbre Guillaume du Bellay, Seigneur de Langey, à la lecture de celle des Grecs, des Romains, des Barbares même, conçut une noble jalousie pour la gloire de sa Nation, et résolut de se plonger dans des recherches profondes qui pussent servir à débrouiller le chaos des Antiquités Françoises. Il forma d'abord le dessein de démêler les origines des Gaulois et des François: en remuant (ce sont les termes) les titres, livres, chartres, épitaphes, fondations, et autres choses antiques. Il n'avoit pas désespéré de faire une espèce de concordance des noms anciens des Provinces et des Villes de la Gaule et de la France, avec les noms modernes. Il n'avoit pas dédaigné de mettre la main à cet ouvrage, et d'en composer un Vocabulaire alphabétique. Après s'être fait des recueils pour sa propre instruction, il entreprit, pour celle du public, deux autres ouvrages plus importants, qui marquoient et la supériorité de son génie, et la grandeur de ses vues. Dans l'un il se proposoit, sur le modèle de Plutarque, de comparer les Hommes illustres de la France avec ceux de l'Antiquité: l'autre avoit pour objet, les Charges et les Dignités de la Couronne. On y devoit expliquer leurs fonctions, leurs droits, leurs priviléges, leurs prérogatives, etc. et montrer en quoi elles ressembloient aux Charges et Dignités modernes, en quoi elles en différoient. Trop habile pour ignorer quelle variété, quelle profondeur de connoissances étoient nécessaires pour exécuter de tels projets, ce grand homme eut aussi la modestie de se défier de ses talents: mais il se flattoit du moins que son exemple mettroit sur la voie des hommes plus capables qu'il ne croyoit l'être, de finir ce qu'il auroit ébauché. Des devoirs essentiels, les besoins de l'Etat qu'il servit avec distinction dans les guerres les plus sanglantes, et dans les négociations les plus délicates l'arrachèrent à ce travail qu'il reprit dans la suite, et qui néanmoins ne fut pas mis au jour.

DU TILLET, Greffier en chef du Parlement, ne tarda pas à remplir les voeux de du Bellay, pour le dernier de ces trois ouvrages, par le savant Traité de la Maison et Couronne de France.

APRES EUX, Pasquier, Pithou, Nicot et Fauchet, mais sur-tout le premier, contribuèrent, par des recherches immenses, à éclaircir nos Antiquités Françoises. Mais quel nouvel éclat n'ont-elles pas reçu depuis, sous les ministères de Richelieu, de Mazarin et de Colbert, par les veilles des Duchêne, des Dupuy, des Pithou, des Valois, des du Cange, des PP. Labbe, Sirmond, le Cointe, d'Achery et Mabillon, et d'une foule d'autres qu'il seroit inutile de nommer.

A LA VUE de tant de secours qu'ils nous ont préparés, nous qui sommes soutenus, comme ils l'étoient de leur temps, de la protection du Roi et de la bienveillance de ses Ministres, pourrions-nous rester oisifs, dans un siècle où l'esprit de discussion et de critique, épuré par le goût, semble être au point de maturité? Aussi les travaux de nos devanciers redoublent-ils le zèle de leurs successeurs. De nouvelles entreprises le disputent journellement aux anciennes, et concourent toutes au même but. Les Archives, les Bibliothèques ouvertes de toutes parts offrent des trésors inépuisables à qui veut les employer. De combien de Chartres, Chroniques, de Titres de toute espèce, nos laborieux Compilateurs n'ont-ils pas enrichi le Public? Le savant Ouvrage du P. Mabillon si bien continué, si judicieusement augmenté par de nouveaux Ecrivains; celui de Du Cange étendu, perfectionné dans la nouvelle édition qui attend encore un riche supplément, nous facilitent la lecture et l'intelligence de tant de précieux monuments. Rendons-en graces à leurs Auteurs; mais osons le dire: ces secours seront toujours insuffisants, tant que nous n'aurons point l'ouvrage par lequel il aurait fallu commencer.
BUDÉ et les autres Restaurateurs des Lettres comprirent qu'il ne suffisoit pas de multiplier par l'impression, et de répandre par-tout le texte des Ecrivains de la Grèce et de Rome, si l'on n'en donnoit aussi la clef, c'est-à-dire, des Dictionnaires exacts. Nos Littérateurs François n'ont point profité de cet exemple.

AU BOUT de 200 ans de travaux, malgré les voeux réitérés d'une multitude de Savants, et les instances de M. Falconet dans un Mémoire curieux qu'il lut en 1727 dans une assemblée publique de l'Académie, nous sommes encore à désirer un Glossaire François, qui nous fasse entendre la langue de nos anciens Auteurs. Nous avons, à la vérité, sur quelques-uns d'eux, des Glossaires particuliers, tels que celui de Loisel sur les Poésies d'Elinand, et quelques autres; mais personne n'a, jusqu'à ce jour, embrassé l'objet dans toute son étendue.

EN SE BORNANT à répéter sans cesse des explications inutiles, souvent fausses ou hasardées du même mot, on a négligé d'en expliquer beaucoup d'autres qui arrêtent encore les lecteurs: on s'est dispensé d'assigner aux mots déja connus toutes les acceptions dans lesquelles ils ont été employés. Deux raisons peuvent avoir détourné de ce travail: d'une part, l'inutilité prétendue, à n'en juger qu'à la première inspection; de l'autre, l'immensité des lectures en tout genre qu'exigeoit cette entreprise. Qu'avons-nous besoin, disent les uns, d'un Glossaire François? tant d'hommes profonds dans notre Histoire n'avoient point ce secours, et n'ont point laissé d'être experts dans la lecture de nos vieilles Chroniques et de nos anciennes Chartres. J'en conviendrai, si l'on veut; mais du moins faut-il m'accorder qu'à l'aide d'un Glossaire, les habiles gens les auroient encore mieux lues, ou plus facilement entendues. Les premiers pas, toujours les plus rebutants dans quelque carrière que ce soit, auroient été pour eux, et moins longs et moins pénibles: les Auteurs auroient plus utilement employé le temps qu'ils perdirent à s'échaffauder, à tâtonner, à deviner.

COMMENT se résoudre, disent les autres qui s'effrayent de l'immensité des recherches, à s'user les yeux sur une multitude de titres qui n'apprennent rien, ou presque rien; à dévorer d'anciens livres fastidieux et barbares qui parlent chacun leur jargon, suivant les Provinces où vécurent les Auteurs, et quelquefois même selon le caprice d'une imagination égarée, qui n'admettait ni borne, ni ordre, ni convenance dans ses métaphores et dans ses figures? Se condamnera-t-on à passer sa vie dans ce pénible exercice. et cela pour recueillir uniquement de vieux mots, dont un grand nombre se sont conservés dans le patois de quelques cantons de Province? Présenter à une Nation éclairée, civilisée, excessivement délicate, des mots et des tours relégués dans les entretiens grossiers de la lie du peuple, ce seroit pour fruit de ses veilles, s'exposer au ridicule que ne manqueroient pas de jeter sur un pareil ouvrage des hommes superficiels, incapables d'en apercevoir l'utilité.

POUR vaincre des difficultés si rebutantes, pour s'exposer à de tels risques, il faut, j'en conviens, une sorte de courage; mais enfin, si l'on s'étoit une fois bien persuadé qu'à ce prix on eût pu rendre un service considérable aux Lettres, à sa Nation, certainement, d'autres avant moi, se seroient chargés de cette entreprise. Quelle confiance d'ailleurs ne devoit point donner l'exemple du célèbre Du Cange, dont la mémoire ne périra jamais, tant qu'il restera parmi nous une étincelle de cet amour de la patrie, qui doit animer tous nos Savants.

QUELQU'IMMENSES, quelqu'utiles que soient ses autres travaux, c'est sur-tout à son Glossaire qu'il sera redevable de l'immortalité. Aussi, pouvons-nous dire hardiment que nous tenons de ce grand homme la certitude de toutes les connoissances que nous ont transmis les Savants qui sont venus après lui; que sans lui, leur marche dans la carrière de notre Histoire et de nos Antiquités ecclésiastiques ou civiles, eût été souvent incertaine et chancelante, et qu'en voulant nous guider, ils se seroient égarés eux-mêmes les premiers. Il est vrai qu'en déchiffrant le Latin barbare, il a sur-tout travaillé pour des hommes doctes qui peuvent seuls connoître la valeur de son travail: avantage dont ne peut se flatter également l'Auteur d'un Glossaire François. Cependant il faut convenir qu'un Glossaire François, sorti des mains de Du Cange, eût été un ouvrage précieux. Je sens la différence qu'on mettra toujours entre un homme unique, et quiconque entreprendra de le suivre ou de l'imiter: mais cette différence ne tombera que sur l'Auteur, et nullement sur l'objet de l'ouvrage. Sans entrer ici dans le détail de tout ce qu'ont dit les Ecrivains les plus graves à la louange du savant et judicieux Auteur du Glossaire Latin; de son témoignage souvent réclamé par les plus célèbres avocats dans des causes très-importantes, et du poids qu'ont eu ses décisions dans les premiers Tribunaux du Royaume, je ne craindrai point d'avancer qu'il ne manqueroit au Glossaire François, pour jouir des mêmes avantages, que d'avoir été composé par un Auteur dont le savoir et la capacité répondissent à l'importance du travail. Il m'en coûtera peu de faire à cet égard tous les aveux qu'on voudra; mais de quelque façon que cet Ouvrage soit exécuté, il répandra toujours quelques lumières sur notre ancienne Langue: et quelle autre Langue peut être plus intéressante pour nous, que celle de nos Ayeux, dans laquelle sont consignés les termes de nos Loix, de nos Coutumes, de notre Droit féodal et des redevances qui en résultent, de notre Milice, de nos Arts et de nos Métiers, de nos Manufactures, de notre Commerce, de nos Monnoies, des Mesures tant de nos grains et de nos boissons, que de nos héritages, et une infinité d'autres qu'il est aisé de suppléer?

POUR ne parler que de ce qui concerne directement cette classe de Gens de Lettres qui font de notre Histoire et de nos Antiquités, l'objet principal de leurs études, j'insisterai sur un point essentiel, auquel, ce me semble, on n'a jamais fait assez d'attention. La connoissance de notre ancienne Langue est si nécessaire pour eux, que si d'avance ils ne la possèdent avec une certaine étendue, ils ne seront pas même en état de lire comme il faut, les Auteurs et les Monuments sur lesquels ils ont à travailler. Que sera-ce s'ils entreprennent de les publier? Ils ne les donneront qu'avec des fautes, des altérations et des corruptions énormes, qui souvent en changeront le sens. Les plus habiles gens qu'ait eu la France dans l'art de déchiffrer les anciennes écritures, ont quelquefois publié des textes, qu'ils n'avoient pas su lire. Ne dissimulons pas ici, par une fausse délicatesse, ce qui se passa dans les premiers temps de l'Académie des Belles-Lettres, au sujet de ce mot caienaire, qui dans un ancien Manuscrit se trouvoit placé à la suite du nom d'un de nos Rois. Plusieurs Dissertations (Voyez dans le Recueil des Mémoires de l'Académie Royale des Belles-Lettres, t. I. page 319 et suiv. et tome V. page 344; ceux de Mr Boindin, Boivin et Lancelot.) constatent quelle fut la diversité des avis. Ce ne fut qu'après bien des discussions qu'on s'assura qu'il falloit lire cai en aire, en trois mots, qui signifioient ça en arriere, ou ci-devant; c'est-à-dire, que St Louis, le Prince en question, étoit alors décédé. Le P. Mabillon lui-même de qui toute l'Europe savante apprit à déchiffrer les anciennes écritures, ne fut point exempt de tous reproches. Les méprises qui lui sont échappées, en publiant le texte des Sermons François de St Bernard, prouvent que cet habile Antiquaire ne connoissoit pas aussi parfaitement le vieux François que la Latinité du moyen âge. Après de tels exemples, est-il quelque Savant qui pût se flatter de ne point commettre de pareilles fautes? Est-il quelqu'un qui pût rougir de les avoir commises? N'hésitons pas à le dire: faute d'un Glossaire François, nous en sommes encore aux premiers éléments de la Grammaire, par rapport à la connoissance des monuments de notre Histoire, de nos Antiquités, et de notre Littérature. On n'aura pas de peine à s'en convaincre quand j'aurai fait connoître l'embarras et la confusion des caractères par lesquels nos anciens Titres et nos Manuscrits ont été transmis jusqu'à nous.

SANS parler des abréviations, souvent très-équivoques, qu'on y trouve à chaque ligne, les différentes parties du discours n'y sont distinguées par aucune sorte de ponctuation; les mots commençant par des voyelles, et précédés d'articles ou de certains pronoms, n'offrent point d'apostrophes, qui fassent discerner l'un de l'autre; deux mots sont, la plupart du temps, mis ensemble, comme s'ils n'en faisoient qu'un, tandis qu'un autre est coupé par le milieu, comme s'il en faisoit deux: enfin jamais on y verra de points sur les i, et par conséquent les jambages des m, des n et des u, qui avoient entr'eux beaucoup de ressemblance, sont presque toujours confondus avec les i: de sorte qu'un même mot peut être lu de huit ou dix façons différentes. La même difficulté se présente à chaque lettre: il n'en est presque aucune qui ne puisse être prise pour quelqu'autre; les traits qui les distinguent sont imperceptibles aux yeux les plus clair-voyants. De-là tant de mots mal lus, dont on a fait autant d'articles dans des Glossaires particuliers, ou dans des notes, et qui ont été aussi mal interprétés, quand les Editeurs n'ont pas eu la bonne foi de convenir qu'ils ne les entendoient pas.

QUELLE sera donc la ressource d'un lecteur dans la multitude de ces diverses leçons que le même texte lui présente, et qui sont toutes également bien fondées, à n'en juger que par le témoignage de ses yeux? La connoissance de la Langue lui donnera le seul moyen qui lui reste de lever ses doutes, et de sortir de ce labyrinthe. Il tiendra pour suspects tous les mots que son texte lui offrira, lorsqu'ils lui seront inconnus: il admettra avec confiance ceux dont il apprendra, par le Glossaire, que l'usage est appuyé sur des exemples.

PARDONNONS à nos Modernes une ignorance que l'éloignement des temps rend excusable. Il y a près de 300 ans que Molinet ayant déjà voulu interpréter le langage du Roman de la Rose, et Clément Marot le langage de Villon, ils tombèrent l'un et l'autre dans de pareilles bévues; et ce qui peut les rendre excusables eux-mêmes, c'est que nous trouvons de semblables méprises dans des Manuscrits de 400 ans, dont les copistes ayant mal lu l'écriture des Siècles qui les avoient précédés, substituèrent, au mot qui ne s'entendoit plus, un autre mot qui ne convenoit pas au sens de la phrase: ainsi trouvant le mot souignantage on a lu soingnantage; et comme ce mot n'étoit pas entendu, on a mis à sa place celui de seingneuriage, au lieu de lire que Guillaume le Bâtard étoit né en souignantage (concubinage) qui vient du verbe souuiner formé du Latin supinare. On lit dans un de nos plus anciens Manuscrits du Roman du Brut, que Guillaume était né en seigneuriage; ce qui ne peut avoir qu'un sens très-opposé à celui de l'Auteur original, et à la vérité de l'histoire.

ON SENT de quelle conséquence peuvent être de pareilles fautes pour l'Histoire, pour les Généalogies, et pour les autres objets de nos études. Les anciennes méprises s'accréditeront de plus en plus, se multiplieront, et en feront naître de nouvelles, si l'on n'y apporte le remède le plus prompt. Il n'y a pas de temps à perdre: des Recueils précieux, toujours protégés par le Gouvernement, tels que le Gallia Christiana, les Ordonnances de nos Rois (Par M. de Villevault, Conseiller à la Cour des Aides), nos anciens Historiens (Par Dom Audiguier et son frère, Bénédictins), l'Histoire littéraire de la France (par Dom Clémencé), et l'Histoire de la Diplomatique (par dom Tassin), sont continués avec une ardeur toute nouvelle: d'autres non moins importants sont entrepris avec le même zèle et le même courage: une Description historique, géographique et diplomatique de la France (Par M. l'Abbé de foy, chanoine de Meaux), un Traité des Monnoies (par M. Souchet de Bisseaux), une Histoire de toutes les branches du Droit public François (par M. Bouquet, Avocat, neveu du célébre Bénédictin ), des Histoires particulières de plusieurs provinces de France: tous ces Ouvrages réclament unanimement le secours d'un Glossaire François; mais il n'en est point, auquel il soit plus nécessaire, qu'à la grande collection de nos anciens Historiens, si l'on veut qu'elle paroisse avec toute la correction et la fidélité qui font le mérite des premiers Volumes. Elle approche du temps où nos Historiens ont commencé d'écrire en François: à l'aide d'un Glossaire, les textes anciens paroîtront avec plus d'exactitude; les Editeurs et les Auteurs pourront être soulagés dans leurs pénibles recherches. Hâtons-nous donc de leur donner les secours qu'ils attendent de nos foibles lumières, et tâchons de mériter d'avance, autant que nous le pourrons, les avantages que nous retirerons avec usure de leurs soins, de leurs veilles et de leurs travaux.

FONDÉ sur les raisons que j'ai développées plus haut, je compris, en commençant un cours réglé d'études sur notre Histoire et sur nos Antiquités, que je devois recueillir, pour mon usage, les vieux mots François de nos premiers Ecrivains, afin que la comparaison de divers passages où se rencontrent ces mots, pût me donner le moyen de les entendre.

UN grand loisir, que je dois au bonheur de ma destinée, et une assiduité presque continuelle pendant plus de trente ans à faire des lectures qui tendoient toutes au même but, m'ont mis en état de rassembler une multitude immense de ces mots suranés. J'ai cru pouvoir en composer, je ne dirai pas un Glossaire aussi savant, et aussi bien fait que celui de Du Cange; mais du moins un ouvrage de même nature qui auroit aussi son utilité. J'ai tâché, autant que je l'ai pu, de me former sur cet excellent modèle: trop heureux de suivre de très-loin un guide qui marche à pas de géant, un Savant universel qui par des travaux infatigables s'étoit approprié les connoissances de tous les siècles et de tous les pays.

EN réunissant sous un même point de vue dans l'ordre alphabétique, les vieux mots épars dans un grand nombre d'Auteurs de tous les âges, j'ai voulu représenter fidèlement notre ancienne Langue. Il m'a donc paru nécessaire de l'étudier dans tous ses rapports, et dans toutes les variétés, pour me déterminer sur le choix des mots que je devois faire entrer dans cette collection, ou que je pouvois en exclure.

LORSQUE je suis venu à considérer les différentes classes de lecteurs auxquels j'avois à répondre, je me suis vu entre deux écueils également dangereux: les uns avides de tout savoir exigent qu'on ne leur épargne aucun détail, et font un crime à l'Auteur de tout ce qu'il dérobe à leur curiosité; les autres, d'un goût plus superficiel, voudroient que l'on se bornât à l'étroit nécessaire; leur vue n'aperçoit que les objets d'une utilité directe et palpable; ils traitent de minutieux certains détails, faute d'appercevoir, du premier coup d'oeil, le rapport que ces détails peuvent avoir à d'autres objets plus généraux et plus importants. J'ai tâché de tenir un juste milieu, en évitant d'en dire trop, et de n'en pas dire assez. Peut-être trouvera-t-on que je donne encore dans le premier de ces deux excès, entraîné par le penchant naturel dont on a peine à se défendre lorsqu'on traite un sujet qu'on affectionne. Telle remarque ne s'est présentée qu'à la suite d'un grand nombre de lectures: telle autre découverte est le seul fruit qu'on ait recueilli d'un Auteur très-rare que personne ne lit plus. La singularité, la difficulté ont d'abord fait saisir ces objets comme intéressants, ou du moins comme curieux: on leur a donné un degré d'estime dont on a peine à se départir: on croit ne pouvoir se dispenser d'en faire usage: on s'y complaît, on les conserve comme s'ils devoient nécessairement piquer la curiosité; mais le lecteur impartial reçoit souvent avec froideur et quelquefois avec dédain ce que l'Auteur lui présente avec enthousiasme. On a beau vouloir être en garde contre la prévention; il est difficile, en certains cas, de tenir toujours la balance égale entre son propre goût et celui des autres. Il me sera sans doute arrivé plus d'une fois de passer les bornes que j'ai eu intention de me prescrire; mais j'ose espérer qu'on voudra bien avoir pour moi quelqu'indulgence: ce n'est pas trop demander pour les peines que j'ai prises.

QUOIQUE le but principal de cet Ouvrage soit de donner ou de faciliter l'intelligence du langage de nos anciens Ecrivains, on ne se bornera pas cependant à rapporter tous les mots dont ils se servent et qui sont maintenant inusités: on y joindra les mots qui nous sont encore familiers, mais qui eurent autrefois une signification différente de celle que nous leur donnons. On s'attachera dans tous ces articles à démêler d'abord leur sens propre; ensuite on expliquera suivant l'ordre progressif des idées, qui paroîtra le plus naturel, les autres significations plus étendues et quelquefois détournées qu'ils ont eues depuis; soit qu'ils aient conservé la même forme, soit qu'ils aient éprouvé quelques foibles altérations.

CHAQUE acception du mot sera toujours prouvée par une ou deux autorités; et l'on indiquera par des renvois les autres Auteurs qui auront employé le mot dans le même sens. Si le lecteur n'est pas entièrement satisfait de nos explications, il pourra, moyennant ces renvois, s'assurer par lui-même si elles s'accordent avec l'usage que les Ecrivains indiqués auront fait du même mot. Supposé qu'il trouve dans ces Auteurs notre justification, et des moyens de lever ses doutes, nous nous en applaudirons; s'il y rencontroit des significations opposées aux nôtres, ou qui n'y seroient pas exactement conformes, nous ne laisserions pas encore de nous en applaudir. Comme nous cherchons autant à nous instruire qu'à instruire les autres, nous désirons que nos méprises soient relevées. Nous serons trop contents d'avoir fourni des armes à ceux qui combattront nos erreurs: nous ne cherchons que la vérité.

A LA VUE de certains passages qui accompagnent notre explication, on pourra dire quelquefois que le sens de ces textes est si clair que ce n'était pas la peine de faire des articles pour des mots qui s'expliquent d'eux-mêmes. Mais je supplie ceux qui me feront cette objection de penser que la comparaison de ces passages multipliés a souvent été l'unique voie qui nous ait conduits à l'intelligence du mot; que sur un grand nombre de phrases où il se rencontre, nous avons choisi celles qui pouvoient en moins de paroles en donner l'interprétation la plus nette et la plus incontestable; mais que ces mots se trouvent souvent confondus avec des mots inintelligibles dans d'autres phrases louches, obscures, embarrassées; dans des manuscrits difficiles à lire, dans des textes corrompus ou défectueux, où, sans les autres exemples que nous citons, il étoit impossible de les deviner.

A L'ÉGARD des mots dont la signification nous sera totalement inconnue, ou sur lesquels on n'a jusqu'ici que des soupçons et des conjectures, nous rapporterons en entier tous les passages où nous les aurons remarqués; d'une part ces citations accumulées pourront dissiper les doutes des lecteurs et lever leurs difficultés; de l'autre ils apporteront au mot dont la signification est ignorée quelques degrés de lumière; et cette foible lueur, jointe à celle que fourniront d'autres passages qu'on pourra déterrer dans la suite, achèvera peut-être un jour de donner tous les éclaircissements que nous cherchons.

DES significations primitives et secondaires, nous passerons aux acceptions métaphoriques ou figurées qui sont encore plus abondantes chez les peuples dont la barbarie et la grossièreté a fait long-temps le caractère, que chez les nations où l'esprit et la politesse ont régné pendant plusieurs siècles. Très-souvent la signification accessoire est devenue la principale, et quelquefois a fait disparoître la signification originaire. Ces termes métaphoriques une fois admis dans l'usage universel, n'appartiennent pas moins à la langue que les mots pris dans le sens propre: ils ont dû nécessairement entrer dans notre Glossaire. Mais il est une autre classe de termes métaphoriques différents de ces premiers. Je parle de ceux que chacun se faisoit à sa fantaisie. On voit bien en général que nos vieux Auteurs sont remplis de mots de cette espèce. Nos Poëtes sur-tout en imaginent, en forment un nombre prodigieux. Dans cette foule innombrable de métaphores fabriquées à plaisir, et qui périssoient en naissant, comment, au travers d'une antiquité si reculée, démêler celles qui appartenoient à notre Langue, de celles qui n'étoient que le jargon de tel ou de tel Ecrivain? Comment discerner celles qui firent quelque fortune, et qui du moins pour un temps furent adoptées? Nous n'avons pas toujours assez de pièces de comparaison pour faire ce triage. Falloit-il admettre dans notre collection tous ces termes métaphoriques? Falloit-il les en exclure indistinctement? N'ayant point de règle certaine qui put nous fixer sur le choix, nous nous sommes laissés aller au hasard; et peut-être nous y sommes-nous trop livrés. Peut-être trouvera-t-on que nous avons admis un trop grand nombre de ces différentes significations. Mais elles serviront du moins à mieux entendre les passages où elles sont employées: elles feront connoître le génie des Auteurs, et pourront justifier l'explication que nous aurons donnée à d'autres mots formés selon la même analogie: ce seront quelquefois des énigmes, des rébus, des logogryphes, qui donneront le moyen d'en deviner d'autres.

ON a dit par exemple: Payer lance sus fautre. Il seroit difficile d'assigner la véritable signification de cette façon de parler, si l'on ignoroit que lance sus fautre, veut dire lance en arrest, lance appuyée sur le feutre qui garnissoit la cuisse, et que c'étoit dans l'attitude de la lance sus fautre, que les Gendarmes recevoient leur paye aux revues: de là on a dit payer lance sus fautre, pour payer exactement, payer aussi régulièrement que l'on payoit les Gendarmes qui étoient sous les armes.

L'ÉQUIVOQUE du mot Pou qui s'est dit tantôt pour Paul, nom propre, tantôt pour Peu adverbe, a servi à faire des proverbes, ou du moins des expressions abusives. On a dit: Par S. Pou, comme on dit encore populairement: Par S. Peu. On se servoit du mot S. Pou, pour désigner un homme pauvre, peu accommodé des biens de la fortune.

LE MOT Adesésplume qu'on trouve dans Phil. Mouskes, seroit inintelligible, si l'on n'étoit familiarisé avec la bizarrerie de nos Ecrivains dans la tournure de leurs phrases. Ce Poëte parle d'un Prince qui distribue à toute sa Cour des manteaux et des robes neuves: il dit qu'il n'y ot onc adesés plume, du mot adeser, toucher; ce qui signifie que jamais plume n'y avoit touché, que jamais on n'y avoit essuyé sa plume; c'est-à-dire, que les manteaux étoient tout neufs et sans la moindre tache.

LA PLUPART de ces façons de parler venoient de nos Poëtes Trouvères ou Romanciers: leurs vers et leurs chants, dont les Cours des Seigneurs avoient retenti, après les lectures publiques et les représentations, passoient de bouche en bouche. Leurs expressions avoient l'honneur de devenir proverbiales. Dans ces temps de barbarie ils donnoient le ton, comme ont fait, dans le siècle le plus poli, les Corneille, les Racine, les la Fontaine, les Despréaux, les Moliere, les Quinault et leurs pareils. Notre langue s'est encore surchargée des dépouilles rustiques et grossières des anciens Auteurs, bien plus qu'elle ne s'est enrichie des ornements précieux de nos Modernes.

LE CHOIX des proverbes ne nous a pas semblé moins embarrassant que celui des métaphores. Tout Dictionnaire admet les proverbes qui sont usités; ceux qui ne le sont plus doivent donc entrer dans notre Glossaire; mais plus grossiers encore que ceux d'aujourd'hui, souvent ils offrent des images qui révoltent et qui dégoûtent. J'ai quelquefois écouté la répugnance que j'avois à les présenter; d'autres fois j'ai cru pouvoir franchir les bornes qu'elle sembloit me prescrire; mais je me suis fait une règle générale de conserver ceux qui se trouvent dans nos plus anciens Auteurs, tels que nos Poëtes des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, sur-tout lorsqu'ils se rapportoient à des noms de Peuples, de Provinces et de Villes. Ils nous font connoître le caractere des Peuples, ou celui qu'on leur attribuoit alors.

PAR EXEMPLE, nous lisons dans les Poëtes François qui ont écrit avant 1300: Li buueor d'Aucerre, Li musart de Verdun, Li usuriers de Més, Li mangeor de Poitiers. D'autres proverbes nous apprennent les talents particuliers des Peuples de quelques Provinces, comme: Li meillor Archer en Anjou, Chevalier de Champagne, Escuier de Bourgoigne, Serjant (Fantassin) de Hennaut. Quelques-uns servent à nous faire connoître que tel ou tel Pays étoit renommé pour certaines productions de la terre; exemple: Oignons de Corbueil, les Eschaloignes d'Estampes: d'autres pour certains animaux, comme le Harant de Fescant, les Lamproies de Nantes, les Escrevisses de Bar, les Roncins de Bretaigne, les Chiens de Flandres, etc. d'autres enfin pour quelque commerce, fabrique ou manufacture, comme l'Equarlate de Gant, le Camelin de Cambrai, le Bleou d'Abevile, les Coteaux de Pierregort, le Coivre de Dinant, le Fer de l'Aigle, les Coupes d'argent de Tors, la Toile de Borgoigne, les Tapis de Rains, l'Estamine de Verdelai (Vezelai,) etc.

DES Maisons illustres, des Hommes célèbres ont également donné lieu à des proverbes. Nous avons jugé à propos de conserver à leurs descendants ces preuves glorieuses des vertus et des exploits de leurs pères. Brantôme, Cap. Fr. T. 2, après le récit de la mort de M. de Termes, ajoute: On disoit de lui en Piedmont, Sagesse de Termes, et hardiesse d'Aussun: l'Espagnol de même en disoit autant: Dieu nous garde de la sagesse de M. de Termes et de la prouesse du Sieur d'Aussun, qu'on tenoit dès ce temps-là un très-vaillant et fort hardy et hazardeux Capitaine, p. 217 et 218. On avoit anciennement un autre proverbe ou dicton appellé Vaudeville, qui ne fait pas moins d'honneur à six Maisons illustres du Dauphiné, Arces, Varces, Granges et Comiers: Tel les regarde qui ne les ose toucher; mais garde la queue des Berengers et des Alemans: (Expilly, Annotat, sur l'hist. du Chevalier Bayard.) Il n'est presqu'aucune de nos Provinces qui ne nous fournisse quelques uns de ces dictons que nous nous ferons un plaisir de rapporter.

LES MOTS qui composent les différents articles de ce Glossaire n'ont pas tous une orthographe fixe et décidée. Il n'est pas rare que le même mot se trouve écrit de plus de huit ou dix façons différentes. Ces variations se rencontrent dans le même siècle, dans la même Province, dans le même Auteur, souvent en grand nombre dans la même page. Quelquefois, à l'aide de l'étymologie et par analogie, on peut discerner quelle est la vraie orthographe; mais assez communément la critique est en défaut. Alors il seroit impossible d'asseoir son jugement, sans s'exposer à de lourdes méprises. D'ailleurs si nous nous déterminions pour une de ces orthographes par préférence, et sans faire mention des autres, le Lecteur qui chercheroit le mot sous une orthographe différente, allant consulter un article du Glossaire où il ne seroit point, ne pourroit deviner en quel endroit nous aurions porté ce mot. Il faut donc que le Glossaire le lui présente de toutes les façons dont il peut avoir été écrit; ainsi nous avons pris le parti d'admettre toutes les orthographes, sauf à renvoyer quelquefois de la moins commune à la plus ordinaire. Dans celle-ci nous suivons la méthode ordinaire de tous nos articles: nous donnons quelques citations entières du texte de nos Auteurs, et nous indiquons ensuite les autres par des renvois aux pages: mais lorsque d'une orthographe moins commune, nous renvoyons à une autre qui l'est davantage, nous nous contentons ordinairement de faire connoître, par de simples renvois, les Auteurs qui ont employé cette orthographe, dont les exemples se rencontrent plus rarement.

LA COMMODITÉ des Lecteurs qui auront besoin de feuilleter ou de consulter notre Glossaire, n'est pas l'unique raison qui nous ait déterminés à rapporter toutes les différentes orthographes d'un même mot: outre qu'elles serviront quelquefois, par leur analogie réciproque, à confirmer nos explications, nous espérons que les Savants pourront en recueillir d'autres avantages. Les différents degrés par lesquels le même mot a passé, en recevant plusieurs changements successifs dans la prononciation, dans son orthographe, etc, sont autant de chaînons qui nous conduisent de proche en proche à l'origine du mot dont nous nous servons aujourd'hui.

POUR faire sentir combien il est nécessaire, pour démêler précisément la vraie signification d'un mot, de connoître les diverses manières dont il se trouve orthographié, je citerai le mot adeser et adaiser qui se lit assez fréquemment dans nos plus anciens Ecrivains: son acception la plus générale est celle d'approcher, toucher, mettre la main à quelque chose: on trouve même adeser la main pris dans ce dernier sens. Si nous n'avions que ces deux orthographes adeser et adaiser, nous n'aurions encore qu'une connoissance très-imparfaite et presque fausse de ce mot. Une autre orthographe, en levant, pour ainsi dire, le voile qui couvroit son origine, nous en donne une explication juste, claire et précise. Quelquefois on écrit adoiser. Il est visible que le mot dois que l'on a dit pour doigt, et celui de dé qui nous reste encore pour signifier un Dé à coudre, sont les racines du mot adaiser, adeser, adoiser, et qu'ainsi adoiser est proprement toucher du bout du doigt: en effet nous trouvons adeser et adoiser joints au mot toucher, non comme lui étant synonymes, mais pour dire ne toucher que très-superficiellement et comme du bout du doigt.

IL SEROIT difficile d'assigner aux mots Godendars et Godenhoc leur véritable étymologie, s'ils n'étoient écrits que de ces deux manières. Guillaume Guiart qui l'a écrit Godendac, donne lieu de conjecturer que ce mot qui s'est dit d'une hallebarde ou pertuisane, sorte d'arme dont se servoient les Flamands, vient des deux mots Allemands ou Flamands gout tag qui signifient, bonjour. L'usage où nos soldats sont encore aujourd'hui, pour marquer qu'ils se font un jeu de la guerre, d'appliquer à ses opérations les plus cruelles, les expressions les plus gaies et les plus riantes, autorise à penser que des peuples grossiers avoient plus essentiellement cette habitude: ainsi percer d'un godendac, d'un godendars ou godenhoc, étoit proprement donner le bonjour, dire le dernier adieu à celui qu'on avoit tué ou blessé. Rabelais nous apprend que l'expression de bonjour étoit autrefois usitée au jeu des échecs, quand on donnoit échec à quelque pièce principale.

VEUT-ON pareillement démêler l'origine et la signification du mot Adés, tout présentement, maintenant, continuellement, sans cesse? on fera de vains efforts, si, comme Ménage, on le dérive du Latin ad ipsum tempus, ou de quelque autre source aussi suspecte: mais qu'on rencontre le mot adés mis avec tout, comme on le rencontre souvent, et qu'on lise ensuite adies pour adés, il n'y a personne qui ne voie que tout adies, est le même que le Latin tota dies; qu'il a d'abord signifié toujours, et qu'on l'a pris ensuite pour tout à l'heure, de même qu'on donne au mot incessamment l'une et l'autre signification.

CETTE manière de découvrir les étymologies de nos mots est plus naturelle, plus sûre et plus facile que celle dont se servent nos plus savants étymologistes. Ils se perdent dans des combinaisons forcées de nos mots François avec ceux des langues Hébraïque, Grecque, Arabe, etc. tandis qu'ils ont sous leur main dans nos anciens Auteurs ce qu'ils vont chercher à grands frais dans les climats étrangers.
LES seuls mots Graigues, Triquoise et Taïaut, montrent qu'un très-léger changement dans l'orthographe, suffit pour faire appercevoir des étymologies qu'il seroit difficile de trouver par d'autres moyens. Puisqu'on lit Garigues au lieu de Graigues, il est certain que le mot populaire Graigues vient de ce mot Garigues, qui lui-même a été pris du Latin Caligae. En lisant Turquoise au lieu de Triquoise, on juge que cette espèce de tenailles dont se servent les maréchaux, étoit un instrument emprunté des Turcs. Enfin quel besoin d'aller, comme quelques-uns de nos Savants, fouiller dans les Vocabulaires hébreux pour déterrer l'origine du mot Taïaut consacré à la chasse? lorsqu'on lit iaux pour eux, et à iaus pour à eux; lorsqu'on sait que cette expression à iaus, fut employée pour exciter les troupes au combat, et que l'on s'en servoit aussi anciennement à la chasse pour animer les chiens, peut-on se dispenser de reconnoître que Taïaut a été formé de aiaus pour à eux, en y ajoutant un t, comme on a fait dans le mot Tante originairement ante, tiré du mot latin amita !

IL EN EST de même du mot Simagrée que nos Dictionnaires modernes définissent certaines façons de faire affectées, certaines minauderies. La Piquetière Blouin le dérivoit de simulacrum, et Ménage le tire de simia qu'il traîne selon la méthode par les diverses gradations qu'il fait essuyer aux mots radicaux; mais un de nos anciens Poëtes nous conduit très-naturellement à l'origine de simagrée. En parlant des Juges qui faisoient plier les règles sous leur autorité, et qui vouloient que leurs décisions fussent la suprême loi, il dit qu'ils jouoient au jeu S'y m'agrée; c'est-à-dire, il m'agrée, il me plaît ainsi. Le mot jouer étoit fréquemment employé pour former de pareilles phrases. Les simagrées étoient donc proprement les airs d'un Juge sur son tribunal où il tranchoit du souverain. Dans la satire contre le Président Liset, Bèse qui prononçoit chimagrée, se sert du mot chimagrea au sujet des cérémonies qu'il traite de superstitieuses, et dont il prétend que Liset est le législateur et l'ordonnateur. On a dans la suite étendu ce mot à toute espèce de grimace.

CE QUE je dis de l'étymologie de nos mots François, peut trouver son application dans plusieurs autres Langues. De tout temps nous avons emprunté de nos voisins des mots et des façons de parler: de tout temps ils en ont emprunté de nous. Il n'est peut-être aucune nation en Europe, qui ne trouve dans ce Glossaire de quoi étendre et perfectionner la connoissance de sa propre Langue. Les Allemands, les Anglois, les Espagnols, les Italiens sur-tout, verront des conformités singulières entre leurs différents idiômes et le nôtre.

NOUS osons encore promettre aux Grammairiens qui desirent remonter à la source de quelques façons de parler, ou de quelques constructions irrégulières dont il n'est pas aisé de démêler le principe et de donner des raisons plausibles, qu'ils pourront trouver dans certains tours de phrases de notre ancienne Langue, la solution d'une partie de ces problêmes. L'expression qui nous est si ordinaire, agir de grand coeur, est une de celles que nous choisissons parmi beaucoup d'autres. A moins que les mots magno corde qu'on lit dans la Vulgate, n'ayent produit ceux de grand coeur, on ne démêle pas d'abord le rapport qu'il y a entre l'épithète grand et le mot coeur; mais quand on lit dans nos Auteurs de greant coeur, pour dire, de coeur qui agrée, on voit alors que grand est une corruption de greant qui emporte avec lui une idée fixe et déterminée.

QUANT à nos constructions irrégulières, peut-être que les Grammairiens seroient fort embarrassés de dire pourquoi on met un que après le si et après le comme dans le second membre des deux phrases suivantes: Si vous faites telle chose, et que; et celle-ci: Comme vous irez là, et que. Notre ancienne Langue leur donnera la solution de ce Problême. On disoit anciennement: S'il avient chose que; et: Comme il soit ainsi que: alors le second que se plaçoit naturellement au second membre de la phrase; mais lorsque depuis, pour rendre notre Langue plus brève et plus vive, on en est venu à changer la phrase, en ne mettant qu'un simple si, ou un simple comme, on n'a pas fait attention qu'alors le que qui suivoit le si et le comme, blessoit les règles de la Grammaire. L'habitude l'a fait conserver dans des temps où les Grammairiens n'y regardoient pas de si près; et cette habitude invétérée a fait trouver dans cette phrase, très-vicieuse en elle-même, le mérite de ce qu'on appelle gallicisme. Je cite cette découverte qui s'est présentée à moi: les Grammairiens plus éclairés et plus attentifs, en pourront faire beaucoup d'autres plus curieuses et plus importantes.

TOUS ces différents articles réunis, présentent l'histoire générale de notre Langue; et c'est encore un objet utile que nous nous sommes proposé. Ainsi l'on rencontrera dans cette collection diverses remarques sur des mots, soit anciens, soit modernes, dont quelques-uns ont cessé d'être en usage pour faire place à d'autres qui nous ont été fournis par nos liaisons avec les étrangers ou d'autres circonstances. Lorsque quelqu'un de nos Ecrivains a donné l'époque fixe et certaine de la naissance d'un mot, de la chûte, de l'introduction d'un autre qui peut-être aura depuis été remplacé par un plus nouveau, nous avons eu soin d'en avertir. Ces époques serviront de pierre de touche pour connoître l'authenticité ou la supposition de quelques actes ou titres suspects qui remontent aux mêmes dates. Ces époques aideront aussi les critiques à découvrir l'âge d'un écrit dont l'auteur est inconnu; et quelquefois même, si l'on attribue cet ouvrage à divers auteurs, elles détermineront auquel il appartient vraisemblablement: car il y a tel mot qui ne se trouve employé que dans l'espace de 40 ou de 50 ans, et même tel autre qui ne l'est que par un seul Ecrivain.

Bisognes, Bisoignes et Bizognes, qui signifioit nouveaux soldats ou fantassins de nouvelle recrue, se disoit particulièrement des soldats Espagnols. Ce mot qui se trouve dans Brantôme, dans les Négociations de Jannin, dans les Mémoires de Montluc et dans les Mémoires de Sully, n'est employé que dans les ouvrages de leurs contemporains. Tabureau dans ses Dialogues, et l'auteur des Contes d'Eutrapel, nous apprennent que les mots Folatre, Accorter, Aborder, Aconche, et beaucoup d'autres, s'étoient mis à la mode parmi les gens du bel air qui se piquoient de beau langage, et que la plupart de ces termes venoient des Italiens. On trouve des remarques à peu près semblables, sur les mots, Accortement, Fanterie et Fantassin, Escadres et Régimens, Morion, Armet, Acoutremens de tête, et plusieurs autres appartenants à la guerre. Fauchet, dans ses origines, dit que les Aventuriers qui suivirent dans les guerres d'Italie Charles VIII, Louis XII, et François I, prirent depuis le nom de soldats, à cause de la solde qu'ils touchoient. Guillaume du Bellay vantant les services que Baïf avoit rendus à notre Langue, dit expressément que c'étoit cet Auteur qui l'avoit enrichie du mot Aigredoux. Le mot Agenci pour enjolivé, rendu joli, gentil, et le mot Emmaïoler donner le mai à la maîtresse, ne se trouvent que dans les Poësies manuscrites de Froissart. Plusieurs articles de notre Glossaire présenteront des exemples de cette espèce.

IL NE FAUT PAS étendre trop loin l'application de ces remarques; mais elles pourroient être de quelque secours dans le cas où la critique n'offriroit point d'autre ressource.

TELLES sont les principales attentions que nous avons eues dans la composition de cet Ouvrage. Si nous avions voulu lui donner tout l'appareil d'érudition dont il est susceptible, nous aurions pu feuilleter les Dictionnaires anciens et modernes des différentes Langues de l'Europe, en comparer les mots avec les articles du Glossaire de Du Cange, et de celui que nous présentons. Il y a peu de mots auxquels, à la faveur de l'analogie, de la différente orthographe, des conversions de lettres, et des rapports directs ou indirects d'une signification à l'autre, nous n'eussions trouvé une étymologie ou vraie ou vraisemblable. Si nous n'étions pas arrivés précisément à la source, nous aurions pu nous flatter du moins d'en avoir approché le plus près qu'il étoit possible; mais nous avons mieux aimé satisfaire l'impatience où nous sommes de donner aux Gens de Lettres, par la prompte publication de notre Ouvrage, les secours dont ils ont besoin pour la lecture de nos anciens Ecrivains.

UNIQUEMENT occupés de notre objet essentiel, et comme renfermés dans notre sphère, nous laisserons à des mains plus habiles le soin d'élever l'édifice entrepris par le savant Ménage, d'en asseoir les différentes parties sur des fondements plus solides, et de le conduire à sa perfection.

ON TROUVERA dans ce Glossaire des articles qui n'appartiennent point du tout à la Langue: je veux parler des noms propres et des noms de lieux corrompus et défigurés par nos vieux Ecrivains, jusqu'à être méconnoissables. Nous avons quelquefois expliqué ces noms, d'autres fois nous avons simplement rapporté le texte, laissant au lecteur le soin de conjecturer. Il pourra lui-même rencontrer ces noms sous la même forme, ou sous une autre approchante, dans des lectures que nous n'aurons pas faites; et peut-être qu'en joignant ces passages aux nôtres, il déterminera la signification. Enfin nous avons réuni sous les yeux du lecteur les différents temps de quelques verbes dont il lui auroit été difficile de former la conjugaison.

MALGRE toutes nos attentions pour ne rien omettre de tout ce que peut desirer un lecteur curieux de s'instruire, attentions que bien des gens pourront trouver minutieuses et surabondantes, il arrivera peut-être que d'autre nous reprocherons de n'être point entrés dans un certain détail sur nos antiquités, sur nos anciennes moeurs et sur les divers usages de notre Nation. Ces articles dans le Glossaire Latin de Du Cange en sont la partie la plus riche et la plus précieuse; mais c'est par cette raison même que nous pourrions nous disculper: cette portion si curieuse de notre Histoire, n'étoit pas connue de son temps, comme elle l'a été depuis la publication de son Glossaire et de ses Dissertations: il nous a laissé si peu de choses neuves à dire sur ce sujet, que nous n'aurions eu qu'à le traduire. D'ailleurs ces articles sont si peu de l'essence d'un Glossaire, que M. de Valois les reprochoit à l'Auteur comme des hors d'oeuvre. A Dieu ne plaise, que pour nous dispenser de suivre l'exemple de M. du Cange, et pour déguiser aux autres les bornes de nos connoissances, nous approuvions cette censure. Il n'y auroit pas moins d'ingratitude que d'injustice à l'adopter. Si cette surabondance du Glossaire Latin est un défaut, c'en est un dans lequel il n'appartenoit qu'à Du Cange de tomber: cette érudition que M. de Valois traitoit de déplacée et de superflue, est une source inépuisable d'instruction qui ne nous a presque jamais manqué, quand nous y avons eu recours. Que nous serions heureux d'avoir pu mériter de pareils reproches, et de n'en mériter aucun autre.

Ce prospectus date de 1756. Cependant plusieurs années s'étaient écoulées, et LA CURNE DE SAINTE-PALAYE n'avait pas encore pu livrer son Glossaire à l'impression. Enfin, en 1763, il fit part à l'Académie de sa détermination de publier un ouvrage qui, selon ses expressions, avait été pendant quarante années le principal objet de ses études. Nous ne possédons pas ce discours, mais le Journal Historique sur les Matières du temps en renferme de nombreux extraits et donne une fidèle analyse des parties qu'il ne cite pas. Nous reproduisons cet article, qui parut dans la livraison du Journal Historique du mois de juillet 1763, sous le titre de: Extrait de la première partie de la Préface d'un Glossaire François, lue par M. DE LA CURNE DE SAINTE-PALAYE,, à la Rentrée publique de l'Académie Royale des Belles-Lettres, d'après Pâques de cette année:

" Il y a long-tems que l'utilité d'un Glossaire François a été sentie de ceux qui veulent étudier notre histoire dans les sources. Que de trésors remplis des plus riches monumens sur les antiquités de notre Nation, dont l'accès a été interdit jusqu'à présent, à la plupart des Lecteurs, faute de clef pour y pouvoir pénétrer ! Or, l'ouvrage de M. DE SAINTE PALAYE va ouvrir ces précieux dépôts à tous les Curieux, et augmenter en même-tems le nombre de nos connoissances historiques. Le plaisir que le Public a fait paroître lorsqu'il a entendu la lecture de cette belle Préface, nous persuade que