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PRÉFACE
DU DICTIONNAIRE D'ANTOINE FURETIÈRE
Il
n'y a jamais eu peut-être de livre qui ait
pû se passer plus aisément de Preface
que celuy-cy. Car les traverses qu'il a essuyées
avant que de voir le jour, ont donné lieu
à plusieurs escrits qui l'ont fait connoître
dans le monde avec assez d'éclat, et par
des traits assez bien circonstanciez, pour n'avoir
plus besoin que de se produire luy-même
sans aucune sorte d'Avant-propos. Cependant, comme
l'on est asseuré que si l'Auteur avoit
vécu jusques à cette heure, il auroit
mis une Preface à la tête de son
Dictionaire, l'on s'est crû obligé
à se conformer à son dessein, encore
qu'on se voye destitué de tout son projet,
et de toutes les remarques qui auroient produit
infailliblement entre ses mains un discours tout-à-fait
curieux et instructif. Cette privation n'a pû
nous reduire à ne pas donner quelque chose
à l'intention de l'Auteur, et à
la coûtume. Voicy donc une Preface.
Mais
que le Lecteur ne s'attende pas à nous
voir pousser des lieux communs sur l'utilité
des Dictionaires. Le public est assez convaincu
qu'il n'y a point de livres qui rendent de plus
grands services, ni plus promptement, ni à
plus de gens que ceux-là: et si jamais
on a pû s'appercevoir de cette favorable
disposition du public par les frequentes reimpressions,
ou par la multiplicité de cette sorte d'Ouvrages,
c'est sur tout en ces dernieres années;
car à peine pourroit-on compter tous les
Dictionaires ou reimprimez, ou composez depuis
quinze ou vingt ans, dont la plus-part ont été,
et sont encore d'un debit extraordinaire. Rien
donc ne pourroit être plus superflu, que
d'entreprendre icy la preuve si souvent donnée
par d'autres de l'utilité de cette sorte
de Compilations. Mais cela même nous montre
qu'on ne sauroit publier le Dictionaire de Mr.
Furetiere sos de plus favorables auspices, puis
qu'on le fait pendant que le monde est encore
dans le fort de sa passion pour cette espece de
livres.
Ce
n'est pas qu'on fasse difficulté de declarer,
qu'en quelque autre temps qu'il eût pû
paroître, on auroit dû se flatter
de l'esperance d'un tres-bon accueil. Car c'est
un Ouvrage distingué avantageusement par
tant d'endroits, qu'il n'y a point de depravation
de goût, ou de contre-temps bizarres, contre
lesquels il ne semble qu'il pourroit tenir. Comme
le public en a pû juger par l'Essay que
l'Auteur en distribua à Paris, et qui fut
tout aussitôt reimprimé en Hollande,
on se croit moins obligé de faire connoître
icy au Lecteur l'importance de ce Dictionaire.
On suppose avec raison sur le grand cours qu'ont
eu ces fragmens et ces pieces detachées,
que l'Ouvrage est dêjà si connu et
si estimé, qu'il n'a plus besoin de ces
favorables preventions, que les Ecrivains ou les
Libraires tâchent d'inspirer dans une Preface
par des denombremens artificieux, et par certains
details qu'ils choisissent, et qu'ils exposent
le plus avantageusement qu'il leur est possible.
On
ne fera donc pas remarquer au Lecteur, que Mr.
L'Abbé Furetiere ayant travaillé
long-temps à composer et à polir
son Ouvrage, a pû profiter des bonnes et
des mauvaises qualitez d'un tres-grand nombre
d'Auteurs qui l'ont precedé en ce genre
de travail; et qu'il en a pû profiter d'autant
plus considerablement, que lors qu'il avoit le
plus à cur son Dictionaire, il en
paroissoit souvent d'autres reveus, corrigez et
augmentez: ce qui ne pouvoit manquer de le conduire
aux plus justes idées de la perfection
d'un tel Ouvrage, tant parce qu'il remarquoit
comment on avoit remedié qux defauts des
premieres Editions, que parce qu'il apprenoit
des Lecteurs les plus éclairez, si on y
avoit bien ou mal remedié.
ne
fera point non plus ressouvenir le public, que
Mr. Furetiere a inseré dans son I.Factum
une Critique sur le Dictionnaire de l'Academie,
par laquelle on peut s'appercevoir clairement,
qu'il découvroit jusqu'aux plus petits
defauts d'exactitude. Or c'est beaucoup, qu'un
Auteur se fasse des regles si severes, et en comprenne
si vivement toute l'étenduë selon
la plus scrupuleuse precision: car si ce n'est
pas une marque convaincante qu'il les consulte
aussi exactement lors qu'il compose, que lors
qu'il censure le travail d'autruy, c'est du moins
un prejugé en sa faveur.
On
n'avertira point non plus le public, que la secheresse
qui accompagne ordinairement les Dictionaires
n'est pas à craindre dans celuy-ci. Car
outre que la vaste étenduë, et la
carriere immense que l'Auteur a choisie pour son
dessein, fournit dans chaque page beaucoup de
diversité, et ne permet pas que le Lecteur
fasse beaucoup de chemin sans apprendre quelque
chose qui en vaut la peine; outre cela, dis-je,
on a soin de donner du relief aux definitions
par des exemples, par des applications, par des
traits d'Histoire; on indique les sources, on
marque souvent les origines et les progrez; on
refute, on prouve, on ramasse cent belles curiositez
de l'Histoire naturelle, de la Physique experimentale,
et de la pratique des Arts. Ce ne sont pas de
simples mots qu'on nous enseigne, mais une infinité
de choses, mais les principes, les regles et les
fondements des Arts et des Sciences : de sorte
qu'au lieu d'amplifier l'idée de son Ouvrage,
l'Auteur l'a retressie, quand il a dit en dediant
ses essais au Roy, qu'il avoit entrepris l'Encyclopedie
de la langue Françoise.
A
quoy serviroit de dire, que la vivacité
qui a paru dans ses factums, ne doit pas faire
soupçonner qu'il ait manqué de la
patience et de l'application phlegmatique qu son
entreprise demandoit? Car la Republique des Lettres
ignore-t-elle, que les François, qui semblent,
à n'en juger qu'à veuë de pays,
beaucoup plus propres à des études
promptement expediées, qu'à celles
qui demandent une longue et infatigable application,
s'acquitent aussi-bien que, que ce soit du métier
de compiler, quand ils s'en mêlent? C'est
ce qu'il seroit aisé de prouver par des
exemples de toute nature, si c'en étoit
icy le lieu. Mais sans sortir de l'espece dont
il est question presentement, d'où sont
venus, je vous prie, les Dictionaires de la plus
penible recherche, et portez du premier coup le
plus prés de la perfection, que d'un Robert
Estienne, et de son fils Henry? Où est
le savant parmi les nations les plus fameuses
pour l'assiduité au travail, et pour la
patience necessaire à copier, et à
faire des extraits, qui n'admire là-dessus
les talens de Mr. Du Cange, et qui ne l'oppose
à tout ce qui peut être venu d'ailleurs
en ce genre-là? Si quelqu'un ne se rend
pas à cette consideration generale, on
n'a qu'à le renvoyer ad poenam libri :
qu'il feuillete ce Dictionaire et il trouvera,
pour peu qu'il soit connoisseur, qu'on n'a pû
le composer sans être un des plus laborieux,
et des plus patiens hommes du monde.
On
ne nie point que l'Auteur n'ait eu des avantages
qui ont manqué à ceux qui ont fait
les Dictionaires des langues mortes. Car avec
moins de travail il a pû savoir au juste
toutes les differentes notions des mots, et les
proprietez de leurs combinaisons. Chacun se peut
convaincre par sa propre experience, qu'il est
plus facile d'entendre à demi-mot les diverses
significations des paroles en sa langue maternelle,
qu'avec beaucoup de meditation le sens que l'on
doit donner en mille rencontres aux expressions
des Auteurs Latins.
Mais
le seul avantage des Dictionaires des langues
vivantes par dessus les Dictionaires des langues
mortes, n'est pas que dans les premiers on donne
plus aisément et plus seurement que dans
les autres, la veritable signification des termes,
selon toutes leurs combinaisons; et selon la diversité
des matieres où on les employe: voicy encore
un avantage tres-important, c'est que les Dictionaires
d'une langue morte ne la representent qu'en partie,
parce que ceux qui les compilent, ne sauroient
où prendre une infinité de mots
qui ont aussi proprement appartenu à cette
langue, que les mots qui nous en sont encore connus.
Car, par exemple, combien y a-t-il de mots Grecs
et Latins qui n'ont jamais passé dans les
livres? Combien y en a-t-il qui n'ayant pas été
confinez au seul commerce de vive voix, mais ayant
eu place dans les escrits de quelque Auteur, n'en
sont pas moins perdus pour cela, à cause
de la perte totale qu'on a faite de ces escrits?
Il y a tel mot et telle phrase dans les Dictionaires
les plus amples, qu'on ne peut justifier que par
un seul Auteur, encore se faut-il contenter quelquefois
d'un passage unique: d'où il s'ensuit que
si nous avions tous les Auteurs, ou tous les escrits
de ceux dont il nous reste beaucoup de Traitez,
nous y trouverions dequoy amplifier les Dictionaires.
Nous voyons tous les jours qu'à mesure
qu'on publie des Manuscrits de la basse Latinité,
on découvre de nouveaux termes à
inserer dans le Glossaire de Mr. Du Cange, lesquels
bien souvent n'avoient échappé à
ses infatigables recherches, que parce qu'ils
n'avoient été employez par aucun
Ecrivain connu.
ces raisons l'on peut dire encore, que les mots
qui ne sont que tres-peu de fois dans les livres,
sont fort sujets à demeurer exclus d'un
Dictionaire. Et c'est la raison pourquoy le savant
Borrichius a pû ramasser plus de 400. mots
de la lettre C, qui avoient échappé
aux Compilateurs du Forum Romanum, gens neanmoins
qui étoient venus plus d'une fois au secours
les uns des autres, marchant successivement sur
les mêmes voyes. Le même Borrichius
observe judicieusement, que ce qui fait que le
Thresor de Henry Estienne, qu'il regarde d'ailleurs
comme le meilleur Ouvrage que l'on ait fait en
ce genre-là, manque d'une infinité
de mots, c'est que l'Auteur n'avoit pas assez
feuilleté Aristote, Platon, Xenophon, Demosthene,
Thucydide, Euripide, Plutarque, Galien, etc. et
qu'il n'avoit pû consulter plusieurs autres
livres qui n'ont été publiez que
depuis sa mort. Puis donc qu'il est extrement
difficile d'assembler tous les mots qui nous restent
des langues mortes, et impossible d'ailleurs de
retrouver ceux que l'on en a perdus, qui peut-être
sont en plus grand nombre que ceux que l'on a
encore dans les livres; il est évident
que ces langues-là ne sont representées
qu'à demi dans les Dictionaires, et qu'elles
y perdent necessairement une infinité d'expressions
qui n'étoient bonnes que pour l'entretien
familier, et qui appartenoient en propre à
certains Arts, ou à certaines fonctions
de la vie, sur quoy il ne nous reste aucun Traité
particulier. Mais ces obstacles ne regardant point
les langues vivantes, il s'ensuit que quand on
s'en veut donner la peine avec les talens requis
pour cela, on peut faire des Dictionaires qui
les representent dans toute leur étenduë.
On
ne dit rien d'un grand defaut qui regne pour l'ordinaire
dans les Lexicons des langues savantes, et sur
tout dans les Dictionaires polyglottes: c'est
qu'on y voit bien les rapports d'un mot à
un autre mot, mais non pas aussi souvent qu'il
le faudroit la definition des choses signifiées
par les mots. C'est neanmoins ce qu'il y a de
plus necessaire à savoir. Car, que me sert
de pouvoir nommer en plusieurs façons une
même chose, si je ne suis capable d'en donner
une bonne definition? Que m'importe, par exemple,
qu'un niveau ait un tel nom en Latin, en Grec,
en Alleman, en cent autres langues differentes,
si je ne sais ce que c'est au fond qu'un niveau?
Or voilà principalement à quoy l'on
remedie le plus dans les Dictionaires des langues
vivantes, et en quoy celuy de Mr. Furetiere sera
d'un usage continuel et universel au delà
de tout ce qu'on a veu jusques icy. Quiconque
voudra profiter de ses travaux, pourra desormais
representer chaque sujet par ses veritables caracteres,
et selon les termes des plus experts en chaque
profession. On ne sera plus reduit, comme le sont
tant de gens dans les matieres même les
plus communes, à recourir au mot vague
de chose, de piece, et à faire des postures
de mains et de pieds, (manieres qui passent avec
raison pour rustiques) afin d'exprimer la figure,
la situation, et l'étenduë de ce dont
on parle. Cet Auteur apprend à tout le
monde, non seulement la nature des choses par
leur matiere, leurs usages, leurs especes, leurs
figures, et leurs autres proprietez, mais aussi
les termes propres dont il se faut servir pour
les décrire. Et en cela il est descendu
dans un detail qui surprendra tous ceux qui l'examineront
attentivement.
Il
seroit à souhaitter qu'un Aristarque ou
un Didyme, un Varron ou un Ciceron eussent fait
un pareil travail en l'honneur de la langue Grecque
et de la langue Latine, en faveur de leur siecle
et de toute la posterité. Quels thresors
n'y trouveroit-on pas, et quelles sources inepuisables
d'éclaircissemens! Mais il semble que la
bonne fortune de la langue Françoise luy
ait ménagé cette glorieuse prerogative,
d'être la premiere qui ait paru reünie
en un corps si vaste et si étendu. Il ne
faut pas douter que les autres nations n'imitent
un si bel exemple: ce qui fera que par toute l'Europe
on accoûtumera les personnes les moins lettrées
à parler de tout avec connoissance de cause
et avec justesse. Or il est certain que l'utilité
d'une semblable coûtume va plus loin que
l'on ne pense, et qu'on ne se doit pas borner
en mettant ces sortes de Dictionaires entre les
mains de tout le monde, à instruire chaque
personne dans l'art de definir exactement. C'est
un mal peu reel pour la societé civile,
que d'ignorer la proprieté de plusieurs
termes: mais il n'est point de profession où
la justesse d'esprit ne soit d'un usage merveilleux;
et c'est une grande preparation pour l'acquerir,
que de s'accoûtumer de bonne heure à
parler des choses de son ressort selon les notions
qu'un bon Dictionaire en fournit. Quoiqu'il en
soit, il y a quelque sorte de justice dans ce
privilege de la langue Françoise, puis
qu'on ne sauroit raisonnablement luy contester
certaines perfections tres-avantageuses qui ne
se trouvent point dans les autres langues. On
pourroit peut-être s'exprimer plus fortement;
mais on aime mieux témoigner sa reconnoissance
de l'honneur qui luy est fait dans les pays étrangers,
que de faire trop de mention de sa beauté.
On l'entend ou on la parle dans toutes les Cours
de l'Europe; et il n'est point rare d'y trouver
des gens qui parlent François, et qui écrivent
en François aussi purement que les François
mêmes. Combien y a-t-il de villes, d'ailleurs
tres-souvent en guerre avec la France, dans lesquelles
non seulment tout ce qu'il y a de distingué
dans l'un et dans l'autre sexe parle François,
mais aussi plusieurs personnes parmy le peuple?
Veut-on qu'un libelle coure bien le monde? aussi-tôt
on le traduit en François, lors même
que l'original en est Latin: tant il est vray
que le Latin n'est pas si commun en Europe aujourd'huy
que la langue Françoise. Ce sera un grand
moyen à ce livre-cy de répandre
sur plus de nations les lumieres qu'il contient,
et d'acquitter cette langue auprés de ceux
qui luy rendent tant d'honneur.
Reste,
c'est depuis long-temps qu'elle reçoit
des honneurs particuliers. La Capitale de l'Empire
Romain, et de l'Eglise Latine, où toutes
les autres langues devroient se taire, quand le
Latin parle; Rome, dis-je, observe pourtant cette
coûtume dans la publication du Jubilé,
que deux Prêtres en lisent la Bulle, l'un
en Latin, l'autre en François sur deux
chaires differentes dans l'Eglise de S. Pierre
du Vatican. Dans le siecle passé Charles-Quint
d'ailleurs ennemy mortel de la France, aimoit
si fort la langue Françoise, qu'il s'en
servit pour haranguer les Estats du Pays-Bas le
jour qu'il fit son abdication, et pour écrire
les Memoires de sa vie. Ceux qui nous parlent
de ses lectures, font principalement mention de
Thucydide traduit en François, et de Philippe
de Commines. Aprés cela il ne doit pas
être surprenant, qu'Henry VIII. Roy d'Angleterre
seût si bien le François, qu'il écrivoit
ordinairement en cette langue à sa maîtresse
Anne de Boulen. On peut bien inserer icy cette
particularité concernant ces billets de
galanterie, puis que la Bibliotheque du Vatican
leur fait l'honneur de les garder parmy ses autres
Manuscrits.
On
ne croit pas se tromper, si l'on s'imagine que
le Lecteur attend icy avec quelque sorte d'impatience,
qu'on luy dise un mot touchant le Dictionaire
de l'Academie Françoise. On va donc dire,
qu'on ne pretend point faire de tort à
l'Ouvrage de ce Corps Illustre, en publiant celuy-cy.
Ce sont deux Dictionaires de different ordre.
Celuy de l'Academie est destiné aux mêmes
fins que l'Academie même. Or il est certain
que ceux qui l'ont établie n'ont jamais
eu d'autre but que de travailler à polir
la langue Françoise, et principalement
par rapport à des ouvrages d'esprit, tant
en vers qu'en prose, à des pieces d'Eloquence,
à l'Histoire, etc. et il n'y eut que des
ennemis outrez du Cardinal de Richelieu, ou des
gens tout-à-fait ridicules, qui s'imaginerent
qu'il vouloit se preparer des pretextes pour imposer
des taxes sur ceux qui n'observeroient pas les
regles du beau langage, à la ruine infaillible
des Procureurs, des Notaires, et autres suppôts
de la Justice. Sur ce pied-là quel est
le but du Dictionaire de l'Academie? Quel est
son caractere essentiel? C'est de fixer les beaux
esprits qui ont un Panegyrique à faire,
une piece de Theatre, une Ode, une Traduction,
une Histoire, un Traité de Morale, ou tels
autres beaux livres; c'est, dis-je, de les fixer,
lors qu'ils ne savent pas bien si un mot est du
bel usage, s'il est assez noble dans une telle
circonstance, ou si une certaine expression n'a
rien de defectueux. Pour se mieux convaincre de
cette verité, il suffit de considerer,
que ni les Remarques de Vaugelas puisées
dans les Conferences de l'Academie, ni celles
qui ont paru depuis la mort de Vaugelas sur le
même plan, ne regardent que le beau stile,
et nullement celuy qu'on appelle du Palais, ou
celuy qu'on employe en parlant de Navigation,
de Finance, de Commerce, d'Arts liberaux, ou mechaniques,
et de telles autres choses. Et en effet, cette
Illustre Compagnie peut bien enseigner à
ceux qui veulent écrire sur ces matieres,
comment il faut debarrasser une periode, et donner
à son discours la netteté et la
majesté convenables; mais pour ce qui est
des termes propres à chaque Art, pour ce
qui est des phrases consacrées dans chaque
matiere, c'est à l'Academie, c'est aux
Parlemens, c'est même au Conseil d'Etat
à les apprendre des Maîtres en chaque
profession.
A
quelle est la difference specifique du Dictionaire
de l'Academie. Tout ce qui ne se rapporte pas
à ce but, n'y doit être consideré
que comme un accessoire, dont les Lecteurs equitables
ne laisseront pas de savoir bon gré; car
c'est toûjours un avantage, que de rencontrer
en son chemin plus de biens qu'on n'en cherchoit.
Mais pour Mr. Furetiere, il ne s'est pas proposé
les termes du beau langage, ou du stile à
la mode, plus que les autres. Il ne les a fait
entrer dans sa Compilation que comme des parties
du tout qu'il avoit enfermé dans son dessein.
De sorte que le langage commun n'est icy qu'en
qualité d'accessoire. C'est dans les termes
affectez aux Arts, aux Sciences, et aux professions,
que consiste le principal. Outre cela, l'Auteur
a declaré publiquement, qu'il ne pretendoit
rien à la fonction speciale et essentielle
de Messieurs de l'Academie; Qu'il ne donnoit son
Dictionaire que comme provisionnel, et le precurseur
de celuy qui viendroit de leur part juger en souverain
dans une entiere pureté tous les mots vieux
et nouveaux, et interposer son autorité
pour les faire valoir; qu'il leur laissoit leur
jurisdiction toute entiere, et qu'il ne pretendoit
rien decider sur la langue.
Il
est donc certain que l'Ouvrage de ces Messieurs
est aussi necessaire que jamais, afin que sur
le jugement d'un Corps muni de toute l'autorité
qu'on peut raisonnablement souhaitter dans une
telle cause, on ait lieu de croire qu'on parle
et qu'on écrit bien. Nous faisons des voeux
ardens pour l'heureuse naissance de cet Ouvrage,
et nous luy souhaittons une meilleure destinée
qu'au fameux Dictionaire de l'Academie della Crusca:
c'est à dire, que s'il s'élevoit
un nouveau Paul Beni qui eût la temerité
de luitter tout seul contre l'Academie Françoise,
nous souhaittons que le public le châtiât
de son audace, et fist tellement éclater
son indignation, que personne n'osast faire comme
le Tomasini, qui attribuë l'honneur du triomphe
à Paul Beni dans ce combat si inégal.
Et quant à ceux qui ne cessent de faire
des plaintes malignes sur la lenteur, on les renvoye
à la réponse de Zeuxis, ce Peintre
si renommé et si admirable. Je suis long-temps
à faire un tableau, répondit-il
à un autre qui se vantoit de sa promptitude,
parce que je peins pour l'éternité.
La
remarque qu'on a faite sur ce qui distingue le
Dictionaire de l'Academie d'avec celuy-cy, fait
juger que cette celebre Compagnie pouvant mieux
examiner les choses aprés l'impression
de ce livre, et aprés la mort de l'Auteur,
aura l'equité de faire cesser ses poursuites
contre un Ouvrage qui fait tant d'honneur à
la langue Françoise, et où l'on
peut apprendre si aisément tant de choses.
Et bien loin qu'elle doive perseverer dans le
premier esprit, sous pretexte que ses richesses
auroient été répanduës
dans le Dictionaire Universel, ce devroit être
plûtôt une raison d'aimer ce livre:
car plus il contiendroit de cette sorte de thresors,
plus on s'aimeroit soy-même en l'aimant.
D'ailleurs, il faut avoir assez de bonne opinion
du public, pour attendre qu'il jugera que l'honneur
qu'a eu Mr. Furetiere d'être long-temps
membre de l'Academie, luy a fait acquerir les
lumieres dont il a eu besoin dans sa vaste Compilation:
et ainsi la gloire n'en reviendra-t-elle pas à
l'Academie comme à la cause originale?
N'a t-on pas lieu de dire qu'elle est la cause
ou immediate, ou mediate de toute la politesse
du François, et qu'elle a rempli les esperances
de son Fondateur le grand Cardinal de Richelieu,
qui representa au Roy son Maître, que pour
reparer la negligence de ceux qui auroient pû
rendre la langue Françoise la plus parfaite
des modernes, et pour la rendre en effet non seulement
elegante, mais capable de traiter tous les Arts
et toutes les Sciences, il n'étoit besoin
que d'établir cette Academie?
On
ne disconvient pas, que l'Auteur en protestant
qu'il respectoit l'Academie Françoise autant
qu'il étoit possible, n'ait écrit
contre quelques membres de ce Corps avec trop
d'emportement, et que le chagrin de se voir frustré
du fruit de tant de veilles, n'ait donné
un trop grand essor à ces imperieuses passions,
que la malheureuse qualité d'Auteur a coûtume
de produire, dans les ames mêmes qui connoissent
le mieux l'esprit de moderation à quoy
l'étude des belles Lettres et la Religion
nous engagent. Il a poussé, on l'avoue,
l'esprit de satyre au delà de ses justes
bornes, ultra moderamen inculpatae tutelae, contre
des Academiciens recommendables par un merite
distingué. Mais enfin, puis qu'il est mort
avec les regrets convenables, ne faut-il pas que
ces Messieurs en demeurent là; et voudroient-ils
venger sur un livre les injures de son Auteur
enterré? Voicy deux mots pour cet Auteur,
en attendant que quelqu'un de ses amis luy dresse
un Eloge Historique dans les formes.
MESSIRE
ANTOINE FURETIERE naquit à Paris l'année
1620. Il fit ses études avec succez, et
se rendit habile en Droit Civil et en Droit Canon.
Aprés avoir été reçû
Advocat au Parlement, il fut pourveu de la charge
de Procureur Fiscal de la Justice de l'Abbaye
de St. Germain des Prez. Il passa en suite dans
l'Estat Ecclesiastique, et fut gratifié
de l'Abbaye de Chalivoy au Diocese de Bourges,
et du Prieuré de Chuines. Il fu reçû
à l'Academie Françoise le 15. May
1662. La Nouvelle Allegorique qu'il fit imprimer
en 1658. Sur l'Eloquence du temps, est toute pleine
de railleries ingenieuses et savantes. Il a publié
divers autres Ouvrages tant en vers qu'en prose,
où il a montré qu'il avoit beaucoup
de talens pour cette espece de Morale qui cherche
à nous guerir du vice en le tournant en
ridicule. C'est dans cet esprit qu'il composa
le Roman Bourgeois, imprimé à Paris
en 1666. où il se mocque de plusieurs defauts
qui ne sont que trop communs dans le monde; et
en particulier il y raille d'une maniere fort
plaisante les Auteurs d'Epîtres Dedicatoires.
Le Voyage de Mercure, et un Recueil de Poësies
diverses qu'il avoit dêjà publiez,
parmy lesquelles il y a quelques Satyres et quelques
Epîtres, sont à peu prés de
ce même caractere, et ces pieces eurent
beaucoup de debit dans leur nouveauté.
Il n'en fut pas de même des Fables en vers,
qu'il publia quelque temps aprés que celles
d'Esope traduites par Mr. de la Fontaine eurent
paru: et c'est peut-être ce qui a commencé
la mesintelligence de ces deux Auteurs. Mais il
est aisé de connoître par l'importance
de ce Dictionaire Universel, que Mr. Furetiere
ne regardoit ces autres Ouvrages que comme des
amusements de jeunesse, ou de simples delassements
d'esprit, et qu'il reservoit toutes ses forces
pour celuy-cy. Il n'a pas eu la satisfaction de
le voir imprimé, étant mort le 14.
May 1688. Grand exemple de la vanité des
occupations des Savans. Ceux qui travaillent aux
escrits les plus durables, qui d'un côté
demandent une plus longue application, et produisent
de l'autre une plus glorieuse immortalité,
meurent le plus souvent, sans que personne les
ait pû ou remercier, ou loüer de leur
peine; et puis les voilà dans l'état
dont parle le saint homme Job: Ses enfants seront
avancez, et il n'en saura rien. Vanitas vanitum,
et omnia vanitas.
Pour conclusion on avertit le public, qu'on est
bien éloigné de croire qu'il ne
manque rien à cet Ouvrage. Un Dictionaire
est un de ces livres qui peuvent être ameliorez
à l'inifini; et quoy qu'on ne les gâte
que trop souvent dans les dernieres Editions,
il faut pourtant convenir, qu'en general la premiere
n'est qu'une ébauche en comparaison de
celles qui la suivent, comme il est aisé
de s'en convaincre en comparant le Catholicon
de Joannes de Janua fagoté des reccueils
de Papias et de ceux d'Ugotion, avec celuy d'Ascensius
Badius; et en comparant la Cornucopia de Nicolas
Perottus, avec le Calepin d'aujourd'huy, quelque
defectueux qu'il soit encore. En disant cela,
on ne veut pas dire qu'un coup d'essay tel que
celuy-cy fait dans un siecle si savant, et limé
plusieurs années, ne surpasse les dernieres
Editions de plusieurs autres Dictionaires. On
veut seulement avoüer, qu'il peut devenir
meilleur: et c'est pourquoy le Sieur Reinier Leers,
à qui le public est redevable de l'impression
de ce livre, prie ceux qui y trouveront quelque
chose ou à corriger, ou à ajoûter,
de le luy faire tenir, afin que si le debit des
Exemplaires le fait songer à une nouvelle
Edition, elle puisse être plus parfaite,
que par le soin que prendront des personnes intelligentes
de mettre chaque chose à sa place, et de
luy fournir leurs observations particulieres:
de quoy ils luy ont dêjà donné
leur parole. Ceux qui souhaitteront qu'on leur
fasse honneur des Avis et des Memoires qu'on tiendra
d'eux, seront servis selon leur envie.
On
a lieu d'esperer que cette priere ayant son effet
à l'égard de quantité de
Lecteurs habiles, et affectionnez au bien public,
et à l'honneur de leur langue, l'on pourra
avec le temps faire porter à ce Dictionaire
le titre d'Universel en toute rigueur. Il faudroit
pour cela y enfermer tous les mots qui étoient
en usage du temps de Ville-Hardoüin, de Froissard,
de Montrelet, du Sire de JoinVille, et de nos
vieux Romanciers. Mais peut-être seroit-il
plus à propos d'en faire un Volume à
part, que l'on intituleroit l'Archeologue, ou
le Glossaire de la langue Françoise. Un
pareil Volume, s'il étoit entrepris par
des gens aussi doctes que Mr. Du Cange, pourroit
devenir un Ouvrage tres-curieux, et tres-fecond
en mille sortes d'éclaircissemens. On y
pourroit inserer l'Histoire des mots, c'est à
dire, le temps de leur regne, et celuy de leur
decadence, avec les changements de leur signification.
Il faudroit observer à l'égard de
ces vieux termes ce qu'on pratique dans les Dictionaires
des langues mortes, c'est de cotter les passages
de quelque Auteur qui les auroit employez, On
ne feroit pas mal non plus de se répandre
sur les Ouvrages des anciens Poëtes Provençaux;
et rien ne serviroit plus à perfectionner
la science etymologique, qu'une recherche exacte
des mots particuliers aux diverses Provinces du
Royaume; car on connoîtroit par là
l'infinie diversité de terminaisons et
d'alterations de syllabes, que souffrent les mots
tirez de la même source; ce qui donneroit
une nouvelle confirmation, et plus d'extension
aux principes de cet art, et justifieroit plusieurs
conjectures qui ont servi de sujet de raillerie
à quelques mauvais plaisans. Ceux qui auront
lû les Antiquitez Gauloises et Françoises
du Sieur Pierre Borel Medecin de Castres, imprimées
à Paris l'an 1655. et citées quelquefois
par Mr. Furetiere, conviendront de ce que l'on
vient de dire. Car cet Auteur s'est servi utilement
plus d'une fois de la langue de son pays, pour
expliquer le sens et l'origine des vieux termes.
Mais combien de choses a-t-il laissé à
faire à ceux qui voudront marcher aprés
luy? C'est donc un fort beau dessein que celuy
d'un Archeologue ou d'un Glossaire de nôtre
langue.
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