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ENCYCLOPÉDIE,
OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS,
PAR UNE SOCIETÉ DE GENS DE LETTRES.
Mis
en ordre & publié par M. DIDEROT, de
l'Académie Royale des Sciences & des
Belles-Lettres de Prusse ; & quant à
la Partie Mathématique, par M. D'ALEMBERT,
de l'Académie Royale des Sciences de Paris,
de celle de Prusse, & de la Société
Royale de Londres.
Tantùm
series juncturaque pollet, Tantùm de medio
sumptis accedit honoris ! Horat.
TOME
PREMIER.
A
PARIS,
Chez
BRIASSON, rue Saint Jacques, à la Science.
DAVID
l'aîné, rue Saint Jacques, à
la Plume d'or.
LE
BRETON, Imprimeur ordinaire du Roy, rue de la
Harpe.
DURAND,
rue Saint Jacques, à Saint Landry, &
au Griffon.
M.
DCC. LI.
AVEC
APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROY.
A
MONSEIGNEUR LE COMTE D'ARGENSON, MINISTRE ET SECRETAIRE
D'ETAT DE LA GUERRE.
Monseigneur,
L'autorité suffit à un Ministre
pour lui attirer l'hommage aveugle & suspect
des Courtisans ; mais elle ne peut rien sur
le suffrage du Public, des Etrangers, & de
la Postérité. C'est à la
nation éclairée des Gens de Lettres,
& sur-tout à la nation libre &
desintéressée des Philosophes, que
vous devez, MONSEIGNEUR, l'estime générale,
si flateuse pour qui sait penser, parce qu'on
ne l'obtient que de ceux qui pensent. C'est à
eux qu'il appartient de célébrer,
sans s'avilir par des motifs méprisables,
la considération distinguée que
Vous marquez pour les talens ; considération
qui leur rend précieux un homme d'Etat,
quand il sait, comme Vous, leur faire sentir que
ce n'est point par vanité, mais pour eux-mêmes
qu'il les honore. Puisse, MONSEIGNEUR, cet Ouvrage,
auquel plusieurs Savans & Artistes célebres
ont bien voulu concourir avec nous, & que
nous Vous présentons en leur nom, être
un monument durable de la reconnoissance que les
Lettres Vous doivent, & qu'elles cherchent
à Vous témoigner. Les siecles futurs,
si notre Encyclopédie a le bonheur d'y
parvenir, parleront avec éloge de la protection
que Vous lui avez accordée dès sa
naissance, moins sans doute pour ce qu'elle est
aujourd'hui, qu'en faveur de ce qu'elle peut devenir
un jour. Nous sommes avec un profond respect,
Monseigneur,
Vos
très-humbles & très-obéissans
Serviteurs,
DIDEROT
& D'ALEMBERT.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
DES ÉDITEURS.
L'Encyclopédie
que nous présentons au Public, est, comme
son titre l'annonce, l'Ouvrage d'une société
de Gens de Lettres. Nous croirions pouvoir assûrer,
si nous n'étions pas du nombre, qu'ils
sont tous avantageusement connus, ou dignes de
l'être. Mais sans vouloir prévenir
un jugement qu'il n'appartient qu'aux Savans de
porter, il est au moins de notre devoir d'écarter
avant toutes choses l'objection la plus capable
de nuire au succès d'une si grande entreprise.
Nous déclarons donc que nous n'avons point
eu la témérité de nous charger
seuls d'un poids si supérieur à
nos forces, & que notre fonction d'Editeurs
consiste principalement à mettre en ordre
des matériaux dont la partie la plus considérable
nous a été entierement fournie.
Nous avions fait expressément la même
déclaration dans le corps du Prospectus
* ; mais elle auroit peut-être dû
se trouver à la tête. Par cette précaution,
nous eussions apparemment répondu d'avance
à une foule de gens du monde, & même
à quelques gens de Lettres, qui nous ont
demandé comment deux personnes pouvoient
traiter de toutes les Sciences & de tous les
Arts, & qui néanmoins avoient jetté
sans doute les yeux sur le Prospectus, puisqu'ils
ont bien voulu l'honorer de leurs éloges.
Ainsi, le seul moyen d'empêcher sans retour
leur objection de reparoître, c'est d'employer,
comme nous faisons ici, les premieres lignes de
notre Ouvrage à la détruire. Ce
début est donc uniquement destiné
à ceux de nos Lecteurs qui ne jugeront
pas à propos d'aller plus loin : nous
devons aux autres un détail beaucoup plus
étendu sur l'exécution de l'Encyclopédie
: ils le trouveront dans la suite de ce Discours,
avec les noms de chacun de nos collegues ;
mais ce détail si important par sa nature
& par sa matiere, demande à être
précédé de quelques réflexions
philosophiques.
L'Ouvrage
dont nous donnons aujourd'hui le premier volume,
a deux objets : comme Encyclopédie,
il doit exposer, autant qu'il est possible, l'ordre
& l'enchaînement des connoissances humaines :
comme Dictionnaire raisonné des Sciences,
des Arts & des Métiers, il doit contenir
sur chaque Science & sur chaque Art, soit
libéral, soit méchanique, les principes
généraux qui en sont la base, &
les détails les plus essentiels qui en
font le corps & la substance. Ces deux points
de vûe, d'Encyclopédie & de Dictionnaire
raisonné, formeront donc le plan &
la division de notre Discours préliminaire.
Nous allons les envisager, les suivre l'un après
l'autre, & rendre compte des moyens par lesquels
on a tâché de satisfaire à
ce double objet.
Pour
peu qu'on ait réfléchi sur la liaison
que les découvertes ont entre elles, il
est facile de s'appercevoir que les Sciences &
les Arts se prêtent mutuellement des secours,
& qu'il y a par conséquent une chaîne
qui les unit. Mais s'il est souvent difficile
de réduire à un petit nombre de
regles ou de notions générales,
chaque Science ou chaque Art en particulier, il
ne l'est pas moins de renfermer en un système
qui soit un, les branches infiniment variées
de la science humaine.
Le
premier pas que nous ayons à faire dans
cette recherche, est d'examiner, qu'on nous permette
ce terme, la généalogie & la
filiation de nos connoissances, les causes qui
ont dû les faire naître, & les
caracteres qui les distinguent ; en un mot,
de remonter jusqu'à l'origine & à
la génération de nos idées.
Indépendamment des secours que nous tirerons
de cet examen, pour l'énumération
encyclopédique des Sciences & des Arts,
il ne sauroit être déplacé
à la tête d'un ouvrage tel que celui-ci.
On
peut diviser toutes nos connoissances en directes
& en réfléchies. Les directes
sont celles que nous recevons immédiatement
sans aucune opération de notre volonté,
qui trouvant ouvertes, si on peut parler ainsi,
toutes les portes de notre ame, y entrent sans
résistance & sans effort. Les connoissances
réfléchies sont celles que l'esprit
acquiert en opérant sur les directes, en
les unissant & en les combinant.
* Ce Prospectus a été publié
au mois de Novembre 1750.
Toutes
nos connoissances directes se réduisent
à celles que nous recevons par les sens ;
d'où il s'ensuit que c'est à nos
sensations que nous devons toutes nos idées.
Ce principe des premiers Philosophes a été
long-tems regardé comme un axiome par les
Scholastiques ; pour qu'ils lui fissent cet
honneur, il suffisoit qu'il fût ancien,
& ils auroient défendu avec la même
chaleur les formes substantielles ou les qualités
occultes. Aussi cette vérité fut-elle
traitée à la renaissance de la Philosophie,
comme les opinions absurdes dont on auroit dû
la distinguer ; on la proscrivit avec elles,
parce que rien n'est si dangereux pour le vrai,
& ne l'expose tant à être méconnu,
que l'alliage ou le voisinage de l'erreur. Le
système des idées innées,
séduisant à plusieurs égards,
& plus frappant peut-être parce qu'il
étoit moins connu, a succédé
à l'axiome des Scholastiques ; &
après avoir long-tems regné, il
conserve encore quelques partisans ; tant
la vérité a de peine à reprendre
sa place, quand les préjugés ou
le sophisme l'en ont chassée. Enfin depuis
assez peu de tems on convient presque généralement
que les Anciens avoient raison ; & ce
n'est pas la seule question sur laquelle nous
commençons à nous rapprocher d'eux.
Rien
n'est plus incontestable que l'existence de nos
sensations ; ainsi pour prouver qu'elles
sont le principe de toutes nos connoissances,
il suffit de démontrer qu'elles peuvent
l'être : car en bonne Philosophie,
toute déduction qui a pour base des faits
ou des vérités reconnues, est préférable
à ce qui n'est appuyé que sur des
hypothèses, même ingénieuses.
Pourquoi
supposer que nous ayons d'avance des notions purement
intellectuelles, si nous n'avons besoin pour les
former que de réfléchir sur nos
sensations ? Le détail où nous
allons entrer fera voir que ces notions n'ont
point en effet d'autre origine.
La
premiere chose que nos sensations nous apprennent,
& qui même n'en est pas distinguée,
c'est notre existence ; d'où il s'ensuit
que nos premieres idées réfléchies
doivent tomber sur nous, c'est-à-dire,
sur ce principe pensant qui constitue notre nature,
& qui n'est point différent de nous-mêmes.
La seconde connoissance que nous devons à
nos sensations, est l'existence des objets extérieurs,
parmi lesquels notre propre corps doit être
compris, puisqu'il nous est, pour ainsi dire,
extérieur, même avant que nous ayons
démêlé la nature du principe
qui pense en nous. Ces objets innombrables produisent
sur nous un effet si puissant, si continu, &
qui nous unit tellement à eux, qu'après
un premier instant où nos idées
réfléchies nous rappellent en nous-mêmes,
nous sommes forcés d'en sortir par les
sensations qui nous assiégent de toutes
parts, & qui nous arrachent à la solitude
où nous resterions sans elles. La multiplicité
de ces sensations, l'accord que nous remarquons
dans leur témoignage, les nuances que nous
y observons, les affections involontaires qu'elles
nous font éprouver, comparées avec
la détermination volontaire qui préside
à nos idées réfléchies,
& qui n'opere que sur nos sensations même ;
tout cela forme en nous un penchant insurmontable
à assûrer l'existence des objets
auxquels nous rapportons ces sensations, &
qui nous paroissent en être la cause ;
penchant que bien des Philosophes ont regardé
comme l'ouvrage d'un Etre supérieur, &
comme l'argument le plus convainquant de l'existence
de ces objets. En effet, n'y ayant aucun rapport
entre chaque sensation & l'objet qui l'occasionne,
ou du moins auquel nous la rapportons, il ne paroît
pas qu'on puisse trouver par le raisonnement de
passage possible de l'un à l'autre :
il n'y a qu'une espece d'instinct, plus sûr
que la raison même, qui puisse nous forcer
à franchir un si grand intervalle ;
& cet instinct est si vif en nous, que quand
on supposeroit pour un moment qu'il subsistât,
pendant que les objets extérieurs seroient
anéantis, ces mêmes objets reproduits
tout-à-coup ne pourroient augmenter sa
force. Jugeons donc sans balancer, que nos sensations
ont en effet hors de nous la cause que nous leur
supposons, puisque l'effet qui peut résulter
de l'existence réelle de cette cause ne
sauroit différer en aucune maniere de celui
que nous éprouvons ; & n'imitons
point ces Philosophes dont parle Montagne, qui
interrogés sur le principe des actions
humaines, cherchent encore s'il y a des hommes.
Loin de vouloir répandre des nuages sur
une vérité reconnue des Sceptiques
mêmes lorsqu'ils ne disputent pas, laissons
aux Métaphysiciens éclairés
le soin d'en développer le principe :
c'est à eux à déterminer,
s'il est possible, quelle gradation observe notre
ame dans ce premier pas qu'elle fait hors d'elle-même,
poussée, pour ainsi dire, & retenue
tout à la fois par une foule de perceptions,
qui d'un côté l'entraînent
vers les objets extérieurs, & qui de
l'autre n'appartenant proprement qu'à elle,
semblent lui circonscrire un espace étroit
dont elles ne lui permettent pas de sortir.
De
tous les objets qui nous affectent par leur présence,
notre propre corps est celui dont l'existence
nous frappe le plus, parce qu'elle nous appartient
plus intimement : mais à peine sentons-nous
l'existence de notre corps, que nous nous appercevons
de l'attention qu'il exige de nous pour écarter
les dangers qui l'environnent. Sujet à
mille besoins, & sensible au dernier point
à l'action des corps extérieurs,
il seroit bien-tôt détruit, si le
soin de sa conservation ne nous occupoit. Ce n'est
pas que tous les corps extérieurs nous
fassent éprouver des sensations désagréables ;
quelques-uns semblent nous dédommager par
le plaisir que leur action nous procure. Mais
tel est le malheur de la condition humaine, que
la douleur est en nous le sentiment le plus vif ;
le plaisir nous touche moins qu'elle, & ne
suffit presque jamais pour nous en consoler. En
vain quelques Philosophes soûtenoient, en
retenant leurs cris au milieu des souffrances,
que la douleur n'étoit point un mal :
en vain quelques autres plaçoient le bonheur
suprème dans la volupté, à
laquelle ils ne laissoient pas de se refuser par
la crainte de ses suites : tous auroient
mieux connu notre nature, s'ils s'étoient
contentés de borner à l'exemption
de la douleur le souverain bien de la vie présente,
& de convenir que sans pouvoir atteindre à
ce souverain bien, il nous étoit seulement
permis d'en approcher plus ou moins, à
proportion de nos soins & de notre vigilance.
Des réflexions si naturelles frapperont
infailliblement tout homme abandonné à
lui-même, & libre de préjugés,
soit d'éducation, soit d'étude :
elles seront la suite de la premiere impression
qu'il recevra des objets ; & l'on peut
les mettre au nombre de ces premiers mouvemens
de l'ame, précieux pour les vrais sages,
& dignes d'être observés par
eux, mais négligés ou rejettés
par la Philosophie ordinaire, dont ils démentent
presque toûjours les principes.
La
nécessité de garantir notre propre
corps de la douleur & de la destruction, nous
fait examiner parmi les objets extérieurs,
ceux qui peuvent nous être utiles ou nuisibles,
pour rechercher les uns & fuir les autres.
Mais à peine commençons-nous à
parcourir ces objets, que nous découvrons
parmi eux un grand nombre d'êtres qui nous
paroissent entierement semblables à nous,
c'est-à-dire, dont la forme est toute pareille
à la nôtre, & qui, autant que
nous en pouvons juger au premier coup d'oeil,
semblent avoir les mêmes perceptions que
nous : tout nous porte donc à penser
qu'ils ont aussi les mêmes besoins que nous
éprouvons, & par conséquent
le même intérêt de les satisfaire ;
d'où il résulte que nous devons
trouver beaucoup d'avantage à nous unir
avec eux pour démêler dans la nature
ce qui peut nous conserver ou nous nuire. La communication
des idées est le principe & le soûtien
de cette union, & demande nécessairement
l'invention des signes ; telle est l'origine
de la formation des sociétés avec
laquelle les langues ont dû naître.
Ce
commerce que tant de motifs puissans nous engagent
à former avec les autres hommes, augmente
bien-tôt l'étendue de nos idées,
& nous en fait naître de très-nouvelles
pour nous, & de très-éloignées,
selon toute apparence, de celles que nous aurions
eues par nous-mêmes sans un tel secours.
C'est aux Philosophes à juger si cette
communication réciproque, jointe à
la ressemblance que nous appercevons entre nos
sensations & celles de nos semblables, ne
contribue pas beaucoup à fortifier ce penchant
invincible que nous avons à supposer l'existence
de tous les objets qui nous frappent. Pour me
renfermer dans mon sujet, je remarquerai seulement
que l'agrément & l'avantage que nous
trouvons dans un pareil commerce, soit à
faire part de nos idées aux autres hommes,
soit à joindre les leurs aux nôtres,
doit nous porter à resserrer de plus en
plus les liens de la société commencée,
& à la rendre la plus utile pour nous
qu'il est possible. Mais chaque membre de la société
cherchant ainsi à augmenter pour lui-même
l'utilité qu'il en retire, & ayant
à combattre dans chacun des autres un empressement
égal au sien, tous ne peuvent avoir la
même part aux avantages, quoique tous y
ayent le même droit. Un droit si légitime
est donc bien-tôt enfreint par ce droit
barbare d'inégalité, appellé
loi du plus fort, dont l'usage semble nous confondre
avec les animaux, & dont il est pourtant si
difficile de ne pas abuser. Ainsi la force, donnée
par la nature à certains hommes, &
qu'ils ne devroient sans doute employer qu'au
soûtien & à la protection des
foibles, est au contraire l'origine de l'oppression
de ces derniers. Mais plus l'oppression est violente,
plus ils la souffrent impatiemment, parce qu'ils
sentent que rien de raisonnable n'a dû les
y assujettir. De-là la notion de l'injuste,
& par conséquent du bien & du mal
moral, dont tant de Philosophes ont cherché
le principe, & que le cri de la nature, qui
retentit dans tout homme, fait entendre chez les
Peuples même les plus sauvages. De-là
aussi cette loi naturelle que nous trouvons au-dedans
de nous, source des premieres lois que les hommes
ont dû former : sans le secours même
de ces lois elle est quelquefois assez forte,
sinon pour anéantir l'oppression, au moins
pour la contenir dans certaines bornes. C'est
ainsi que le mal que nous éprouvons par
les vices de nos semblables, produit en nous la
connoissance réfléchie des vertus
opposées à ces vices ; connoissance
précieuse, dont une union & une égalité
parfaites nous auroient peut-être privés.
Par
l'idée acquise du juste & de l'injuste,
& conséquemment de la nature morale
des actions, nous sommes naturellement amenés
à examiner quel est en nous le principe
qui agit, ou, ce qui est la même chose,
la substance qui veut & qui conçoit.
Il ne faut pas approfondir beaucoup la nature
de notre corps & l'idée que nous en
avons, pour reconnoître qu'il ne sauroit
être cette substance, puisque les propriétés
que nous observons dans la matiere, n'ont rien
de commun avec la faculté de vouloir &
de penser : d'où il résulte
que cet être appellé Nous est formé
de deux principes de différente nature,
tellement unis, qu'il regne entre les mouvemens
de l'un & les affections de l'autre, une correspondance
que nous ne saurions ni suspendre ni altérer,
& qui les tient dans un assujettissement réciproque.
Cet esclavage si indépendant de nous, joint
aux réflexions que nous sommes forcés
de faire sur la nature des deux principes &
sur leur imperfection, nous éleve à
la contemplation d'une Intelligence toute puissante
à qui nous devons ce que nous sommes, &
qui exige par conséquent notre culte :
son existence, pour être reconnue, n'auroit
besoin que de notre sentiment intérieur,
quand même le témoignage universel
des autres hommes, & celui de la Nature entiere,
ne s'y joindroient pas.
Il
est donc évident que les notions purement
intellectuelles du vice & de la vertu, le
principe & la nécessité des
lois, la spiritualité de l'ame, l'existence
de Dieu & nos devoirs envers lui, en un mot
les vérités dont nous avons le besoin
le plus prompt & le plus indispensable, sont
le fruit des premieres idées réfléchies
que nos sensations occasionnent.
Quelque
intéressantes que soient ces premieres
vérités pour la plus noble portion
de nous-mêmes, le corps auquel elle est
unie nous ramene bientôt à lui par
la nécessité de pourvoir à
des besoins qui se multiplient sans cesse. Sa
conservation doit avoir pour objet, ou de prévenir
les maux qui le menacent, ou de remédier
à ceux dont il est atteint. C'est à
quoi nous cherchons à satisfaire par deux
moyens ; savoir, par nos découvertes
particulieres, & par les recherches des autres
hommes ; recherches dont notre commerce avec
eux nous met à portée de profiter.
De-là ont dû naître d'abord
l'Agriculture, la Médecine, enfin tous
les Arts les plus absolument nécessaires.
Ils ont été en même tems &
nos connoissances primitives, & la source
de toutes les autres, même de celles qui
en paroissent très-éloignées
par leur nature : c'est ce qu'il faut développer
plus en détail.
Les
premiers hommes, en s'aidant mutuellement de leurs
lumieres, c'est-à-dire, de leurs efforts
séparés ou réunis, sont parvenus,
peut-être en assez peu de tems, à
découvrir une partie des usages auxquels
ils pouvoient employer les corps. Avides de connoissances
utiles, ils ont dû écarter d'abord
toute spéculation oisive, considérer
rapidement les uns après les autres les
différens êtres que la nature leur
présentoit, & les combiner, pour ainsi
dire, matériellement, par leurs propriétés
les plus frappantes & les plus palpables.
A cette premiere combinaison, il a dû en
succéder une autre plus recherchée,
mais toûjours relative à leurs besoins,
& qui a principalement consisté dans
une étude plus approfondie de quelques
propriétés moins sensibles, dans
l'altération & la décomposition
des corps, & dans l'usage qu'on en pouvoit
tirer.
Cependant,
quelque chemin que les hommes dont nous parlons,
& leurs successeurs, ayent été
capables de faire, excités par un objet
aussi intéressant que celui de leur propre
conservation ; l'expérience &
l'observation de ce vaste Univers leur ont fait
rencontrer bien-tôt des obstacles que leurs
plus grands efforts n'ont pû franchir. L'esprit,
accoûtumé à la méditation,
& avide d'en tirer quelque fruit, a dû
trouver alors une espece de ressource dans la
découverte des propriétés
des corps uniquement curieuses, découverte
qui ne connoît point de bornes. En effet,
si un grand nombre de connoissances agréables
suffisoit pour consoler de la privation d'une
vérité utile, on pourroit dire que
l'étude de la Nature, quand elle nous refuse
le nécessaire, fournit du moins avec profusion
à nos plaisirs : c'est une espece
de superflu qui supplée, quoique très-imparfaitement,
à ce qui nous manque. De plus, dans l'ordre
de nos besoins & des objets de nos passions,
le plaisir tient une des premieres places, &
la curiosité est un besoin pour qui sait
penser, sur-tout lorsque ce desir inquiet est
animé par une sorte de dépit de
ne pouvoir entierement se satisfaire. Nous devons
donc un grand nombre de connoissances simplement
agréables à l'impuissance malheureuse
où nous sommes d'acquérir celles
qui nous seroient d'une plus grande nécessité.
Un autre motif sert à nous soutenir dans
un pareil travail ; si l'utilité n'en
est pas l'objet, elle peut en être au moins
le prétexte. Il nous suffit d'avoir trouvé
quelquefois un avantage réel dans certaines
connoissances, où d'abord nous ne l'avions
pas soupçonné, pour nous autoriser
à regarder toutes les recherches de pure
curiosité, comme pouvant un jour nous être
utiles. Voilà l'origine & la cause
des progrès de cette vaste Science, appellée
en général Physique ou Etude de
la Nature, qui comprend tant de parties différentes :
l'Agriculture & la Médecine, qui l'ont
principalement fait naître, n'en sont plus
aujourd'hui que des branches. Aussi, quoique les
plus essentielles & les premieres de toutes,
elles ont été plus ou moins en honneur
à proportion qu'elles ont été
plus ou moins étouffées & obscurcies
par les autres.
Dans
cette étude que nous faisons de la nature,
en partie par nécessité, en partie
par amusement, nous remarquons que les corps ont
un grand nombre de propriétés, mais
tellement unies pour la plûpart dans un
même sujet, qu'afin de les étudier
chacune plus à fond, nous sommes obligés
de les considérer séparément.
Par cette opération de notre esprit, nous
découvrons bien-tôt des propriétés
qui paroissent appartenir à tous les corps,
comme la faculté de se mouvoir ou de rester
en repos, & celle de se communiquer du mouvement,
sources des principaux changemens, que nous observons
dans la Nature. L'examen de ces propriétés,
& sur-tout de la derniere, aidé par
nos propres sens, nous fait bien-tôt découvrir
une autre propriété dont elles dépendent ;
c'est l'impénétrabilité,
ou cette espece de force par laquelle chaque corps
en exclut tout autre du lieu qu'il occupe, de
maniere que deux corps rapprochés le plus
qu'il est possible, ne peuvent jamais occuper
un espace moindre que celui qu'ils remplissoient
étant désunis. L'impénétrabilité
est la propriété principale par
laquelle nous distinguons les corps des parties
de l'espace indéfini où nous imaginons
qu'ils sont placés ; du moins c'est
ainsi que nos sens nous font juger ; &
s'ils nous trompent sur ce point, c'est une erreur
si métaphysique, que notre existence &
notre conservation n'en ont rien à craindre,
& que nous y revenons continuellement comme
malgré nous par notre maniere ordinaire
de concevoir. Tout nous porte à regarder
l'espace comme le lieu des corps, sinon réel,
au moins supposé ; c'est en effet
par le secours des parties de cet espace considérées
comme pénétrables & immobiles,
que nous parvenons à nous former l'idée
la plus nette que nous puissions avoir du mouvement.
Nous sommes donc comme naturellement contraints
à distinguer, au moins par l'esprit, deux
sortes d'étendue, dont l'une est impénétrable,
& l'autre constitue le lieu des corps. Ainsi
quoique l'impénétrabilité
entre nécessairement dans l'idée
que nous nous formons des portions de la matiere,
cependant comme c'est une propriété
relative, c'est-à-dire, dont nous n'avons
l'idée qu'en examinant deux corps ensemble,
nous nous accoûtumons bientôt à
la regarder comme distinguée de l'étendue,
& à considérer celle-ci séparément
de l'autre.
Par
cette nouvelle considération nous ne voyons
plus les corps que comme des parties figurées
& étendues de l'espace ; point
de vûe le plus général &
le plus abstrait sous lequel nous puissions les
envisager. Car l'étendue où nous
ne distinguerions point de parties figurées,
ne seroit qu'un tableau lointain & obscur,
où tout nous échapperoit, parce
qu'il nous seroit impossible d'y rien discerner.
La couleur & la figure, propriétés
toûjours attachées aux corps, quoique
variables pour chacun d'eux, nous servent en quelque
sorte à les détacher du fond de
l'espace ; l'une de ces deux propriétés
est même suffisante à cet égard :
aussi pour considérer les corps sous la
forme la plus intellectuelle, nous préférons
la figure à la couleur, soit parce que
la figure nous est la plus familiere étant
à la fois connue par la vûe &
par le toucher, soit parce qu'il est plus facile
de considérer dans un corps la figure sans
la couleur, que la couleur sans la figure ;
soit enfin parce que la figure sert à fixer
plus aisément, & d'une maniere moins
vague, les parties de l'espace.
Nous
voilà donc conduits à déterminer
les propriétés de l'étendue
simplement en tant que figurée. C'est l'objet
de la Géométrie, qui pour y parvenir
plus facilement, considere d'abord l'étendue
limitée par une seule dimension, ensuite
par deux, & enfin sous les trois dimensions
qui constituent l'essence du corps intelligible,
c'est-à-dire, d'une portion de l'espace
terminée en tout sens par des bornes intellectuelles.
Ainsi,
par des opérations & des abstractions
successives de notre esprit, nous dépouillons
la matiere de presque toutes ses propriétés
sensibles, pour n'envisager en quelque maniere
que son phantôme ; & l'on doit
sentir d'abord que les découvertes auxquelles
cette recherche nous conduit, ne pourront manquer
d'être fort utiles toutes les fois qu'il
ne sera point nécessaire d'avoir égard
à l'impénétrabilité
des corps ; par exemple, lorsqu'il sera question
d'étudier leur mouvement, en les considérant
comme des parties de l'espace, figurées,
mobiles, & distantes les unes des autres.
L'examen
que nous faisons de l'étendue figurée
nous présentant un grand nombre de combinaisons
à faire, il est nécessaire d'inventer
quelque moyen qui nous rende ces combinaisons
plus faciles ; & comme elles consistent
principalement dans le calcul & le rapport
des différentes parties dont nous imaginons
que les corps géométriques sont
formés, cette recherche nous conduit bientôt
à l'Arithmétique ou Science des
nombres. Elle n'est autre chose que l'art de trouver
d'une maniere abrégée l'expression
d'un rapport unique qui résulte de la comparaison
de plusieurs autres. Les différentes manieres
de comparer ces rapports donnent les différentes
regles de l'Arithmétique.
De
plus, il est bien difficile qu'en réfléchissant
sur ces regles, nous n'appercevions certains principes
ou propriétés générales
des rapports, par le moyen desquelles nous pouvons,
en exprimant ces rapports d'une maniere universelle,
découvrir les différentes combinaisons
qu'on en peut faire. Les résultats de ces
combinaisons, réduits sous une forme générale,
ne seront en effet que des calculs arithmétiques
indiqués, & représentés
par l'expression la plus simple & la plus
courte que puisse souffrir leur état de
généralité. La science ou
l'art de désigner ainsi les rapports est
ce qu'on nomme Algebre. Ainsi quoiqu'il n'y ait
proprement de calcul possible que par les nombres,
ni de grandeur mesurable que l'étendue
(car sans l'espace nous ne pourrions mesurer exactement
le tems) nous parvenons, en généralisant
toûjours nos idées, à cette
partie principale des Mathématiques, &
de toutes les Sciences naturelles, qu'on appelle
Science des grandeurs en général ;
elle est le fondement de toutes les découvertes
qu'on peut faire sur la quantité, c'est-à-dire,
sur tout ce qui est susceptible d'augmentation
ou de diminution.
Cette
Science est le terme le plus éloigné
où la contemplation des propriétés
de la matiere puisse nous conduire, & nous
ne pourrions aller plus loin sans sortir tout-à-fait
de l'univers matériel. Mais telle est la
marche de l'esprit dans ses recherches, qu'après
avoir généralisé ses perceptions
jusqu'au point de ne pouvoir plus les décomposer
davantage, il revient ensuite sur ses pas, recompose
de nouveau ses perceptions mêmes, &
en forme peu à peu & par gradation,
les êtres réels qui sont l'objet
immédiat & direct de nos sensations.
Ces êtres immédiatement relatifs
à nos besoins, sont aussi ceux qu'il nous
importe le plus d'étudier ; les abstractions
mathématiques nous en facilitent la connoissance ;
mais elles ne sont utiles qu'autant qu'on ne s'y
borne pas.
C'est
pourquoi, ayant en quelque sorte épuisé
par les spéculations géométriques
les propriétés de l'étendue
figurée, nous commençons par lui
rendre l'impénétrabilité,
qui constitue le corps physique, & qui étoit
la derniere qualité sensible dont nous
l'avions dépouillée. Cette nouvelle
considération entraîne celle de l'action
des corps les uns sur les autres, car les corps
n'agissent qu'en tant qu'ils sont impénétrables ;
& c'est delà que se déduisent
les lois de l'équilibre & du mouvement,
objet de la Méchanique. Nous étendons
même nos recherches jusqu'au mouvement des
corps animés par des forces ou causes motrices
inconnues, pourvû que la loi suivant laquelle
ces causes agissent, soit connue ou supposée
l'être.
Rentrés
enfin tout-à-fait dans le monde corporel,
nous appercevons bien-tôt l'usage que nous
pouvons faire de la Géométrie &
de la Méchanique, pour acquérir
sur les propriétés des corps les
connoissances les plus variées & les
plus profondes. C'est à peu-près
de cette maniere que sont nées toutes les
Sciences appellées Physico-mathématiques.
On peut mettre à leur tête l'Astronomie,
dont l'étude, après celle de nous-mêmes,
est la plus digne de notre application par le
spectacle magnifique qu'elle nous présente.
Joignant l'observation au calcul, & les éclairant
l'une par l'autre, cette science détermine
avec une exactitude digne d'admiration les distances
& les mouvemens les plus compliqués
des corps célestes ; elle assigne
jusqu'aux forces mêmes par lesquelles ces
mouvemens sont produits ou altérés.
Aussi peut-on la regarder à juste titre
comme l'application la plus sublime & la plus
sûre de la Géométrie &
de la Méchanique réunies, &
ses progrès comme le monument le plus incontestable
du succès auxquels l'esprit humain peut
s'élever par ses efforts.
L'usage
des connoissances mathématiques n'est pas
moins grand dans l'examen des corps terrestres
qui nous environnent. Toutes les propriétés
que nous observons dans ces corps ont entr'elles
des rapports plus ou moins sensibles pour nous :
la connoissance ou la découverte de ces
rapports est presque toûjours le seul objet
auquel il nous soit permis d'atteindre, &
le seul par conséquent que nous devions
nous proposer. Ce n'est donc point par des hypothèses
vagues & arbitraires que nous pouvons espérer
de connoître la Nature ; c'est par
l'étude réfléchie des phénomènes,
par la comparaison que nous ferons des uns avec
les autres, par l'art de réduire, autant
qu'il sera possible, un grand nombre de phénomènes
à un seul qui puisse en être regardé
comme le principe. En effet, plus on diminue le
nombre des principes d'une science, plus on leur
donne d'étendue ; puisque l'objet
d'une science étant nécessairement
déterminé, les principes appliqués
à cet objet seront d'autant plus féconds
qu'ils seront en plus petit nombre. Cette réduction,
qui les rend d'ailleurs plus faciles à
saisir, constitue le véritable esprit systématique,
qu'il faut bien se garder de prendre pour l'esprit
de système, avec lequel il ne se rencontre
pas toûjours. Nous en parlerons plus au
long dans la suite.
Mais
à proportion que l'objet qu'on embrasse
est plus ou moins difficile & plus ou moins
vaste, la réduction dont nous parlons est
plus ou moins pénible : on est donc
aussi plus ou moins en droit de l'exiger de ceux
qui se livrent à l'étude de la Nature.
L'Aimant, par exemple, un des corps qui ont été
le plus étudiés, & sur lequel
on a fait des découvertes si surprenantes,
a la propriété d'attirer le fer,
celle de lui communiquer sa vertu, celle de se
tourner vers les poles du Monde, avec une variation
qui est elle-même sujette à des regles,
& qui n'est pas moins étonnante que
ne le seroit une direction plus exacte ;
enfin la propriété de s'incliner
en formant avec la ligne horisontale un angle
plus ou moins grand, selon le lieu de la terre
où il est placé. Toutes
ces propriétés singulieres, dépendantes
de la nature de l'Aimant, tiennent vraissemblablement
à quelque propriété générale,
qui en est l'origine, qui jusqu'ici nous est inconnue,
& peut-être le restera long-tems. Au
défaut d'une telle connoissance, &
des lumieres nécessaires sur la cause physique
des propriétés de l'Aimant, ce seroit
sans doute une recherche bien digne d'un Philosophe,
que de réduire, s'il étoit possible,
toutes ces propriétés à une
seule, en montrant la liaison qu'elles ont entre
elles. Mais plus une telle découverte seroit
utile aux progrès de la Physique, plus
nous avons lieu de craindre qu'elle ne soit refusée
à nos efforts. J'en dis autant d'un grand
nombre d'autres phénomènes dont
l'enchaînement tient peut-être au
système général du Monde.
La
seule ressource qui nous reste donc dans une recherche
si pénible, quoique si nécessaire,
& même si agréable, c'est d'amasser
le plus de faits qu'il nous est possible, de les
disposer dans l'ordre le plus naturel, de les
rappeller à un certain nombre de faits
principaux dont les autres ne soient que des conséquences.
Si nous osons quelquefois nous élever plus
haut, que ce soit avec cette sage circonspection
qui sied si bien à une vûe aussi
foible que la nôtre.
Tel
est le plan que nous devons suivre dans cette
vaste partie de la Physique, appellée Physique
générale & expérimentale.
Elle differe des Sciences Physico-Mathématiques,
en ce qu'elle n'est proprement qu'un recueil raisonné
d'expériences & d'observations ;
au lieu que celles-ci, par l'application des calculs
mathématiques à l'expérience,
déduisent quelquefois d'une seule &
unique observation un grand nombre de conséquences
qui tiennent de bien près par leur certitude
aux vérités géométriques.
Ainsi une seule expérience sur la réflexion
de la lumiere donne toute la Catoptrique, ou science
des propriétés des Miroirs ;
une seule sur la réfraction de la lumiere
produit l'explication mathématique de l'Arc-en-ciel,
la théorie des couleurs, & toute la
Dioptrique, ou Science des Verres concaves &
convexes ; d'une seule observation sur la
pression des fluides, on tire toutes les lois
de l'équilibre & du mouvement de ces
corps ; enfin une expérience unique
sur l'accélération des corps qui
tombent, fait découvrir les lois de leur
chûte sur des plans inclinés, &
celles du mouvement des pendules.
Il
faut avouer pourtant que les Géometres
abusent quelquefois de cette application de l'Algebre
à la Physique. Au défaut d'expériences
propres à servir de base à leur
calcul, ils se permettent des hypothèses
les plus commodes, à la vérité,
qu'il leur est possible, mais souvent très-éloignées
de ce qui est réellement dans la Nature.
On a voulu réduire en calcul jusqu'à
l'art de guérir ; & le corps humain,
cette machine si compliquée, a été
traité par nos Médecins algébristes
comme le seroit la machine la plus simple ou la
plus facile à décomposer. C'est
une chose singuliere de voir ces Auteurs résoudre
d'un trait de plume des problèmes d'Hydraulique
& de Statique capables d'arrêter toute
leur vie les plus grands Géometres. Pour
nous, plus sages ou plus timides, contentons-nous
d'envisager la plûpart de ces calculs &
de ces suppositions vagues comme des jeux d'esprit
auxquels la Nature n'est pas obligée de
se soûmettre ; & concluons que
la seule vraie maniere de philosopher en Physique,
consiste ou dans l'application de l'analyse mathématique
aux expériences, ou dans l'observation
seule, éclairée par l'esprit de
méthode, aidée quelquefois par des
conjectures lorsqu'elles peuvent fournir des vûes,
mais séverement dégagée de
toute hypothèse arbitraire.
Arrêtons-nous
un moment ici, & jettons les yeux sur l'espace
que nous venons de parcourir. Nous y remarquerons
deux limites où se trouvent, pour ainsi
dire, concentrées presque toutes les connoissances
certaines accordées à nos lumieres
naturelles. L'une de ces limites, celle d'où
nous sommes partis, est l'idée de nous-mêmes,
qui conduit à celle de l'Etre tout-puissant
& de nos principaux devoirs. L'autre est cette
partie des Mathématiques qui a pour objet
les propriétés générales
des corps, de l'étendue & de la grandeur.
Entre ces deux termes est un intervalle immense,
où l'Intelligence suprême semble
avoir voulu se jouer de la curiosité humaine,
tant par les nuages qu'elle y a répandus
sans nombre, que par quelques traits de lumiere
qui semblent s'échapper de distance en
distance pour nous attirer. On pourroit comparer
l'Univers à certains ouvrages d'une obscurité
sublime, dont les Auteurs en s'abaissant quelquefois
à la portée de celui qui les lit,
cherchent à lui persuader qu'il entend
tout à-peu-près.
Heureux
donc si nous nous engageons dans ce labyrinthe,
de ne point quitter la véritable route ;
autrement les éclairs destinés à
nous y conduire, ne serviroient souvent qu'à
nous en écarter davantage.
Il
s'en faut bien d'ailleurs que le petit nombre
de connoissances certaines sur lesquelles nous
pouvons compter, & qui sont, si on peut s'exprimer
de la sorte, reléguées aux deux
extrémités de l'espace dont nous
parlons, soit suffisant pour satisfaire à
tous nos besoins. La nature de l'homme, dont l'étude
est si nécessaire & si recommandée
par Socrate, est un mystere impénétrable
à l'homme même, quand il n'est éclairé
que par la raison seule ; & les plus
grands génies, à force de réflexions
sur une matiere si importante, ne parviennent
que trop souvent à en savoir un peu moins
que le reste des hommes. On peut en dire autant
de notre existence présente & future,
de l'essence de l'Etre auquel nous la devons,
& du genre de culte qu'il exige de nous.
Rien
ne nous est donc plus nécessaire qu'une
Religion révélée qui nous
instruise sur tant de divers objets. Destinée
à servir de supplément à
la connoissance naturelle, elle nous montre une
partie de ce qui nous étoit caché ;
mais elle se borne à ce qu'il nous est
absolument nécessaire de connoître ;
le reste est fermé pour nous, & apparemment
le sera toûjours. Quelques vérités
à croire, un petit nombre de préceptes
à pratiquer, voilà à quoi
la Religion révélée se réduit :
néanmoins, à la faveur des lumieres
qu'elle a communiquées au monde, le Peuple
même est plus ferme & plus décidé
sur un grand nombre de questions intéressantes,
que ne l'ont été les sectes des
Philosophes.
A
l'égard des Sciences mathématiques
qui constituent la seconde des limites dont nous
avons parlé, leur nature & leur nombre
ne doivent point nous en imposer. C'est à
la simplicité de leur objet qu'elles sont
principalement redevables de leur certitude. Il
faut même avouer que comme toutes les parties
des Mathématiques n'ont pas un objet également
simple, aussi la certitude proprement dite, celle
qui est fondée sur des principes nécessairement
vrais & évidens par eux-mêmes,
n'appartient ni également ni de la même
maniere à toutes ces parties. Plusieurs
d'entre elles, appuyées sur des principes
physiques, c'est-à-dire, sur des vérités
d'expérience ou sur de simples hypothèses,
n'ont, pour ainsi dire, qu'une certitude d'expérience
ou même de pure supposition. Il n'y a, pour
parler exactement, que celles qui traitent du
calcul des grandeurs & des propriétés
générales de l'étendue, c'est-à-dire,
l'Algebre, la Géometrie & la Méchanique,
qu'on puisse regarder comme marquées au
sceau de l'évidence. Encore y a-t-il dans
la lumiere que ces Sciences présentent
à notre esprit, une espece de gradation,
& pour ainsi dire de nuance à observer.
Plus l'objet qu'elles embrassent est étendu
& considéré d'une maniere générale
& abstraite, plus aussi leurs principes sont
exempts de nuages ; c'est par cette raison
que la Géometrie est plus simple que la
Méchanique, & l'une & l'autre moins
simples que l'Algebre. Ce paradoxe n'en sera point
un pour ceux qui ont étudié ces
Sciences en Philosophes ; les notions les
plus abstraites, celles que le commun des hommes
regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent
celles qui portent avec elles une plus grande
lumiere : l'obscurité s'empare de
nos idées à mesure que nous examinons
dans un objet plus de propriétés
sensibles.
L'impénétrabilité,
ajoûtée à l'idée de
l'étendue, semble ne nous offrir qu'un
mystere de plus, la nature du mouvement est une
énigme pour les Philosophes ; le principe
métaphysique des lois de la percussion
ne leur est pas moins caché ; en un
mot, plus ils approfondissent l'idée qu'ils
se forment de la matiere & des propriétés
qui la représentent, plus cette idée
s'obscurcit & paroît vouloir leur échapper.
On
ne peut donc s'empêcher de convenir que
l'esprit n'est pas satisfait au même degré
par toutes les connoissances mathématiques :
allons plus loin, & examinons sans prévention
à quoi ces connoissances se réduisent.
Envisagées d'un premier coup d'oeil, elles
sont sans doute en fort grand nombre, & même
en quelque sorte inépuisables : mais
lorsqu'après les avoir accumulées,
on en fait le dénombrement philosophique,
on s'apperçoit qu'on est en effet beaucoup
moins riche qu'on ne croyoit l'être. Je
ne parle point ici du peu d'application &
d'usage qu'on peut faire de plusieurs de ces vérités ;
ce seroit peut-être un argument assez foible
contre elles ; je parle de ces vérités
considérées en elles-mêmes.
Qu'est-ce que la plûpart de ces axiomes
dont la Géometrie est si orgueilleuse,
si ce n'est l'expression d'une même idée
simple par deux signes ou mots différens ?
Celui qui dit que deux & deux font quatre,
a-t-il une connoissance de plus que celui qui
se contenteroit de dire que deux & deux font
deux & deux ? Les idées de tout,
de partie, de plus grand & de plus petit,
ne sont-elles pas, à proprement parler,
la même idée simple & individuelle,
puisqu'on ne sauroit avoir l'une sans que les
autres se présentent toutes en même
tems ? Nous devons, comme l'ont observé
quelques Philosophes, bien des erreurs à
l'abus des mots ; c'est peut-être à
ce même abus que nous devons les axiomes.
Je ne prétends point cependant en condamner
absolument l'usage, je veux seulement faire observer
à quoi il se réduit ; c'est
à nous rendre les idées simples
plus familieres par l'habitude, & plus propres
aux différens usages auxquels nous pouvons
les appliquer. J'en
dis à-peu-près autant, quoiqu'avec
les restrictions convenables, des théorèmes
mathématiques. Considérés
sans préjugé, ils se réduisent
à un assez petit nombre de vérités
primitives. Qu'on examine une suite de propositions
de Géométrie déduites les
unes des autres, en sorte que deux propositions
voisines se touchent immédiatement &
sans aucun intervalle, on s'appercevra qu'elles
ne sont toutes que la premiere proposition qui
se défigure, pour ainsi dire, successivement
& peu à peu dans le passage d'une conséquence
à la suivante, mais qui pourtant n'a point
été réellement multipliée
par cet enchaînement, & n'a fait que
recevoir différentes formes. C'est à-peu-près
comme si on vouloit exprimer cette proposition
par le moyen d'une langue qui se seroit insensiblement
dénaturée, & qu'on l'exprimât
successivement de diverses manieres qui représentassent
les différens états par lesquels
la langue a passé.
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