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Chacun
de ces états se reconnoîtroit dans
celui qui en seroit immédiatement voisin ;
mais dans un état plus éloigné,
on ne le démêleroit plus, quoiqu'il
fût toûjours dépendant de ceux
qui l'auroient précédé, &
destiné à transmettre les mêmes
idées. On peut donc regarder l'enchaînement
de plusieurs vérités géométriques,
comme des traductions plus ou moins différentes
& plus ou moins compliquées de la même
proposition, & souvent de la même hypothèse.
Ces traductions sont au reste fort avantageuses
par les divers usages qu'elles nous mettent à
portée de faire du théorème
qu'elles expriment ; usages plus ou moins
estimables à proportion de leur importance
& de leur étendue. Mais en convenant
du mérite réel de la traduction
mathématique d'une proposition, il faut
reconnoître aussi que ce mérite réside
originairement dans la proposition même.
C'est ce qui nous doit faire sentir combien nous
sommes redevables aux génies inventeurs,
qui en découvrant quelqu'une de ces vérités
fondamentales, source &, pour ainsi dire,
original d'un grand nombre d'autres, ont réellement
enrichi la Géometrie, & étendu
son domaine.
Il
en est de même des vérités
physiques & des propriétés des
corps dont nous appercevons la liaison. Toutes
ces propriétés bien rapprochées
ne nous offrent, à proprement parler, qu'une
connoissance simple & unique. Si d'autres
en plus grand nombre sont détachées
pour nous, & forment des vérités
différentes, c'est à la foiblesse
de nos lumieres que nous devons ce triste avantage ;
& l'on peut dire que notre abondance à
cet égard est l'effet de notre indigence
même. Les corps électriques dans
lesquels on a découvert tant de propriétés
singulieres, mais qui ne paroissent pas tenir
l'une à l'autre, sont peut-être en
un sens les corps les moins connus, parce qu'ils
paroissent l'être davantage. Cette vertu
qu'ils acquierent étant frottés,
d'attirer de petits corpuscules, & celle de
produire dans les animaux une commotion violente,
sont deux choses pour nous ; c'en seroit
une seule si nous pouvions remonter à la
premiere cause. L'Univers, pour qui sauroit l'embrasser
d'un seul point de vûe, ne seroit, s'il
est permis de le dire, qu'un fait unique &
une grande vérité.
Les
différentes connoissances, tant utiles
qu'agréables, dont nous avons parlé
jusqu'ici, & dont nos besoins ont été
la premiere origine, ne sont pas les seules que
l'on ait dû cultiver : Il en est d'autres
qui leur sont relatives, & auxquelles par
cette raison les hommes se sont appliqués
dans le même tems qu'ils se livroient aux
premieres. Aussi nous aurions en même tems
parlé de toutes, si nous n'avions crû
plus à propos & plus conforme à
l'ordre philosophique de ce Discours, d'envisager
d'abord sans interruption l'étude générale
que les hommes ont faite des corps, parce que
cette étude est celle par laquelle ils
ont commencé, quoique d'autres s'y soient
bien-tôt jointes. Voici à-peu-près
dans quel ordre ces dernieres ont dû se
succéder.
L'avantage
que les hommes ont trouvé à étendre
la sphère de leurs idées, soit par
leurs propres efforts, soit par le secours de
leurs semblables, leur a fait penser qu'il seroit
utile de réduire en art la maniere même
d'acquérir des connoissances, & celle
de se communiquer réciproquement leurs
propres pensées ; cet Art a donc été
trouvé & nommé Logique. Il enseigne
à ranger les idées dans l'ordre
le plus naturel, à en former la chaîne
la plus immédiate, à décomposer
celles qui en renferment un trop grand nombre
de simples, à les envisager par toutes
leurs faces, enfin à les présenter
aux autres sous une forme qui les leur rende faciles
à saisir. C'est en cela que consiste cette
science du raisonnement qu'on regarde avec raison
comme la clé de toutes nos connoissances.
Cependant il ne faut pas croire qu'elle tienne
le premier rang dans l'ordre de l'invention. L'art
de raisonner est un présent que la Nature
fait d'elle-même aux bons esprits ;
& on peut dire que les livres qui en traitent
ne sont guere utiles qu'à celui qui peut
se passer d'eux. On a fait un grand nombre de
raisonnemens justes, long-tems avant que la Logique
réduite en principes apprît à
démêler les mauvais, ou même
à les pallier quelquefois par une forme
subtile & trompeuse.
Cet
art si précieux de mettre dans les idées
l'enchaînement convenable, & de faciliter
en conséquence le passage de l'une à
l'autre, fournit en quelque maniere le moyen de
rapprocher jusqu'à un certain point les
hommes qui paroissent différer le plus.
En effet, toutes nos connoissances se réduisent
primitivement à des sensations, qui sont
à-peu-près les mêmes dans
tous les hommes ; & l'art de combiner
& de rapprocher des idées directes,
n'ajoûte proprement à ces mêmes
idées qu'un arrangement plus ou moins exact,
& une énumération qui peut être
rendue plus ou moins sensible aux autres.
L'homme
qui combine aisément des idées ne
differe guere de celui qui les combine avec peine,
que comme celui qui juge tout d'un coup d'un tableau
en l'envisageant, differe de celui qui a besoin
pour l'apprécier qu'on lui en fasse observer
successivement toutes les parties : l'un
& l'autre en jettant un premier coup d'oeil,
ont eu les mêmes sensations, mais elles
n'ont fait, pour ainsi dire, que glisser sur le
second ; & il n'eût fallu que l'arrêter
& le fixer plus long-tems sur chacune, pour
l'amener au même point où l'autre
s'est trouvé tout d'un coup. Par ce moyen,
les idées réfléchies du premier
seroient devenues aussi à portée
du second, que les idées directes. Ainsi
il est peut-être vrai de dire qu'il n'y
a presque point de science ou d'art dont on ne
pût à la rigueur, & avec une
bonne Logique, instruire l'esprit le plus borné ;
parce qu'il y en a peu dont les propositions ou
les regles ne puissent être réduites
à des notions simples, & disposées
entre elles dans un ordre si immédiat que
la chaîne ne se trouve nulle part interrompue.
La lenteur plus ou moins grande des opérations
de l'esprit exige plus ou moins cette chaîne,
& l'avantage des plus grands génies
se réduit à en avoir moins besoin
que les autres, ou plûtôt à
la former rapidement & presque sans s'en appercevoir.
La
science de la communication des idées ne
se borne pas à mettre de l'ordre dans les
idées mêmes ; elle doit apprendre
encore à exprimer chaque idée de
la maniere la plus nette qu'il est possible, &
par conséquent à perfectionner les
signes qui sont destinés à la rendre :
c'est aussi ce que les hommes ont fait peu-à-peu.
Les langues, nées avec les sociétés,
n'ont sans doute été d'abord qu'une
collection assez bisarre de signes de toute espece,
& les corps naturels qui tombent sous nos
sens ont été en conséquence
les premiers objets que l'on ait désignés
par des noms. Mais autant qu'il est permis d'en
juger, les langues dans cette premiere origine,
destinées à l'usage le plus pressant,
ont dû être fort imparfaites, peu
abondantes, & assujetties à bien peu
de principes certains ; & les Arts ou
les Sciences absolument nécessaires pouvoient
avoir fait beaucoup de progrès, lorsque
les regles de la diction & du style étoient
encore à naître. La communication
des idées ne souffroit pourtant guere de
ce défaut de regles, & même de
la disette de mots ; ou plûtôt
elle n'en souffroit qu'autant qu'il étoit
nécessaire pour obliger chacun des hommes
à augmenter ses propres connoissances par
un travail opiniâtre, sans trop se reposer
sur les autres. Une communication trop facile
peut tenir quelquefois l'ame engourdie, &
nuire aux efforts dont elle seroit capable. Qu'on
jette les yeux sur les prodiges des aveugles nés,
& des sourds & muets de naissance ;
on verra ce que peuvent produire les ressorts
de l'esprit, pour peu qu'ils soient vifs &
mis en action par les difficultés à
vaincre.
Cependant
la facilité de rendre & de recevoir
des idées par un commerce mutuel, ayant
aussi de son côté des avantages incontestables,
il n'est pas surprenant que les hommes ayent cherché
de plus en plus à augmenter cette facilité.
Pour cela, ils ont commencé par réduire
les signes aux mots, parce qu'ils sont, pour ainsi
dire, les symboles que l'on a le plus aisément
sous la main. De plus, l'ordre de la génération
des mots a suivi l'ordre des opérations
de l'esprit : après les individus
on a nommé les qualités sensibles,
qui, sans exister par elles-mêmes, existent
dans ces individus, & sont communes à
plusieurs : peu-à-peu l'on est enfin
venu à ces termes abstraits, dont les uns
servent à lier ensemble les idées,
d'autres à désigner les propriétés
générales des corps, d'autres à
exprimer des notions purement spirituelles. Tous
ces termes que les enfans sont si long-tems à
apprendre, ont coûté sans doute encore
plus de tems à trouver. Enfin, réduisant
l'usage des mots en préceptes, on a formé
la Grammaire, que l'on peut regarder comme une
des branches de la Logique. Eclairée par
une Métaphysique fine & déliée,
elle démêle les nuances des idées,
apprend à distinguer ces nuances par des
signes différens, donne des regles pour
faire de ces signes l'usage le plus avantageux,
découvre souvent par cet esprit philosophique
qui remonte à la source de tout, les raisons
du choix bisarre en apparence, qui fait préférer
un signe à un autre, & ne laisse enfin
à ce caprice national qu'on appelle usage,
que ce qu'elle ne peut absolument lui ôter.
Les
hommes en se communiquant leurs idées,
cherchent aussi à se communiquer leurs
passions. C'est par l'éloquence qu'ils
y parviennent. Faite pour parler au sentiment,
comme la Logique & la Grammaire parlent à
l'esprit, elle impose silence à la raison
même ; & les prodiges qu'elle opere
souvent entre les mains d'un seul sur toute une
Nation, sont peut-être le témoignage
le plus éclatant de la supériorité
d'un homme sur un autre. Ce qu'il y a de singulier,
c'est qu'on ait crû suppléer par
des regles à un talent si rare. C'est à-peu-près
comme si on eût voulu réduire le
génie en préceptes. Celui qui a
prétendu le premier qu'on devoit les Orateurs
à l'art, ou n'étoit pas du nombre,
ou étoit bien ingrat envers la Nature.
Elle seule peut créer un homme éloquent ;
les hommes sont le premier livre qu'il doive étudier
pour réussir, les grands modeles sont le
second ; & tout ce que ces Ecrivains
illustres nous ont laissé de philosophique
& de réfléchi sur le talent
de l'Orateur, ne prouve que la difficulté
de leur ressembler. Trop éclairés
pour prétendre ouvrir la carriere, ils
ne vouloient sans doute qu'en marquer les écueils.
A l'égard de ces puérilités
pédantesques qu'on a honorées du
nom de Rhétorique, ou plûtôt
qui n'ont servi qu'à rendre ce nom ridicule,
& qui sont à l'art oratoire ce que
la Scholastique est à la vraie Philosophie,
elles ne sont propres qu'à donner de l'éloquence
l'idée la plus fausse & la plus barbare.
Cependant quoiqu'on commence assez universellement
à en reconnoître l'abus, la possession
où elles sont depuis long-tems de former
une branche distinguée de la connoissance
humaine, ne permet pas encore de les en bannir :
pour l'honneur de notre discernement, le tems
en viendra peut-être un jour.
Ce
n'est pas assez pour nous de vivre avec nos contemporains,
& de les dominer. Animés par la curiosité
& par l'amour-propre, & cherchant par
une avidité naturelle à embrasser
à la fois le passé, le présent
& l'avenir, nous desirons en même tems
de vivre avec ceux qui nous suivront, & d'avoir
vêcu avec ceux qui nous ont précédés.
De-là l'origine & l'étude de
l'Histoire, qui nous unissant aux siecles passés
par le spectacle de leurs vices & de leurs
vertus, de leurs connoissances & de leurs
erreurs, transmet les nôtres aux siecles
futurs. C'est là qu'on apprend à
n'estimer les hommes que par le bien qu'ils font,
& non par l'appareil imposant qui les entoure :
les Souverains, ces hommes assez malheureux pour
que tout conspire à leur cacher la vérité,
peuvent eux-mêmes se juger d'avance à
ce tribunal integre & terrible ; le témoignage
que rend l'Histoire à ceux de leurs prédécesseurs
qui leur ressemblent, est l'image de ce que la
postérité dira d'eux.
La
Chronologie & la Géographie sont les
deux rejettons & les deux soûtiens de
la science dont nous parlons : l'une, pour
ainsi dire, place les hommes dans le tems ;
l'autre les distribue sur notre globe. Toutes
deux tirent un grand secours de l'histoire de
la Terre & de celle des Cieux, c'est-à-dire
des faits historiques & des observations célestes ;
& s'il étoit permis d'emprunter ici
le langage des Poëtes, on pourroit dire que
la science des tems & celle des lieux sont
filles de l'Astronomie & de l'Histoire.
Un
des principaux fruits de l'étude des Empires
& de leurs révolutions, est d'examiner
comment les hommes, séparés pour
ainsi dire en plusieurs grandes familles, ont
formé diverses sociétés ;
comment ces différentes sociétés
ont donné naissance aux différentes
especes de gouvernemens ; comment elles ont
cherché à se distinguer les unes
des autres, tant par les lois qu'elles se sont
données, que par les signes particuliers
que chacune a imaginés pour que ces membres
communiquassent plus facilement entr'eux. Telle
est la source de cette diversité de langues
& de lois, qui est devenue pour notre malheur
un objet considérable d'étude. Telle
est encore l'origine de la Politique, espece de
morale d'un genre particulier & supérieur,
à laquelle les principes de la morale ordinaire
ne peuvent quelquefois s'accommoder qu'avec beaucoup
de finesse, & qui pénétrant
dans les ressorts principaux du gouvernement des
Etats, démêle ce qui peut les conserver,
les affoiblir ou les détruire. Etude peut-être
la plus difficile de toutes, par les connoissances
profondes des peuples & des hommes qu'elle
exige, & par l'étendue & la variété
des talens qu'elle suppose ; sur-tout quand
le Politique ne veut point oublier que la loi
naturelle, antérieure à toutes les
conventions particulieres, est aussi la premiere
loi des Peuples, & que pour être homme
d'Etat on ne doit point cesser d'être homme.
Voilà
les branches principales de cette partie de la
connoissance humaine, qui consiste ou dans les
idées directes que nous avons reçûes
par les sens, ou dans la combinaison & la
comparaison de ces idées ; combinaison
qu'en général on appelle Philosophie.
Ces branches se subdivisent en une infinité
d'autres dont l'énumération seroit
immense, & appartient plus à cet Ouvrage
même qu'à sa Préface.
La
premiere opération de la réflexion
consistant à rapprocher & à
unir les notions directes, nous avons dû
commencer dans ce Discours par envisager la réflexion
de ce côté-là, & parcourir
les différentes sciences qui en résultent.
Mais les notions formées par la combinaison
des idées primitives, ne sont pas les seules
dont notre esprit soit capable. Il est une autre
espece de connoissances réfléchies,
dont nous devons maintenant parler. Elles consistent
dans les idées que nous nous formons à
nous-mêmes en imaginant & en composant
des êtres semblables à ceux qui sont
l'objet de nos idées directes. C'est ce
qu'on appelle l'imitation de la Nature, si connue
& si recommandée par les Anciens. Comme
les idées directes qui nous frappent le
plus vivement, sont celles dont nous conservons
le plus aisément le souvenir, ce sont aussi
celles que nous cherchons le plus à réveiller
en nous par l'imitation de leurs objets. Si les
objets agréables nous frappent plus étant
réels que simplement représentés,
ce déchet d'agrément est en quelque
maniere compensé par celui qui résulte
du plaisir de l'imitation. A l'égard des
objets qui n'exciteroient étant réels
que des sentimens tristes ou tumultueux, leur
imitation est plus agréable que les objets
mêmes, parce qu'elle nous place à
cette juste distance, où nous éprouvons
le plaisir de l'émotion sans en ressentir
le désordre. C'est dans cette imitation
des objets capables d'exciter en nous des sentimens
vifs ou agréables, de quelque nature qu'ils
soient, que consiste en général
l'imitation de la belle Nature, sur laquelle tant
d'Auteurs ont écrit sans en donner d'idée
nette ; soit parce que la belle Nature ne
se démêle que par un sentiment exquis,
soit aussi parce que dans cette matiere les limites
qui distinguent l'arbitraire du vrai ne sont pas
encore bien fixées, & laissent quelque
espace libre à l'opinion.
A
la tête des connoissances qui consistent
dans l'imitation, doivent être placées
la Peinture & la Sculpture, parce que ce sont
celles de toutes où l'imitation approche
le plus des objets qu'elle représente,
& parle le plus directement aux sens. On peut
y joindre cet art, né de la nécessité
& perfectionné par le luxe, l'Architecture,
qui s'étant élevée par degrés
des chaumieres au palais, n'est aux yeux du Philosophe,
si on peut parler ainsi, que le masque embelli
d'un de nos plus grands besoins. L'imitation de
la belle Nature y est moins frappante & plus
resserrée que dans les deux autres Arts
dont nous venons de parler : ceux-ci expriment
indifféremment & sans restriction toutes
les parties de la belle Nature, & la représente
telle qu'elle est, uniforme ou variée ;
l'Architecture au contraire se borne à
imiter par l'assemblage & l'union des différens
corps qu'elle employe, l'arrangement symmétrique
que la nature observe plus ou moins sensiblement
dans chaque individu, & qui contraste si bien
avec la belle variété du tout ensemble.
La Poësie qui vient après la Peinture
& la Sculpture, & qui n'employe pour l'imitation
que les mots disposés suivant une harmonie
agréable à l'oreille, parle plûtôt
à l'imagination qu'aux sens ; elle
lui représente d'une maniere vive &
touchante les objets qui composent cet Univers,
& semble plûtôt les créer
que les peindre, par la chaleur, le mouvement,
& la vie qu'elle sait leur donner. Enfin la
Musique, qui parle à la fois à l'imagination
& aux sens, tient le dernier rang dans l'ordre
de l'imitation ; non que son imitation soit
moins parfaite dans les objets qu'elle se propose
de représenter, mais parce qu'elle semble
bornée jusqu'ici à un plus petit
nombre d'images ; ce qu'on doit moins attribuer
à sa nature, qu'à trop peu d'invention
& de ressource dans la plûpart de ceux
qui la cultivent : il ne sera pas inutile
de faire sur cela quelques réflexions.
La
Musique, qui dans son origine n'étoit peut-être
destinée à représenter que
du bruit, est devenue peu-à-peu une espece
de discours ou même de langue, par laquelle
on exprime les différens sentimens de l'ame,
ou plûtôt ses différentes passions :
mais pourquoi réduire cette expression
aux passions seules, & ne pas l'étendre,
autant qu'il est possible, jusqu'aux sensations
même ? Quoique les perceptions que
nous recevons par divers organes different entr'elles
autant que leurs objets, on peut néanmoins
les comparer sous un autre point de vûe
qui leur est commun, c'est-à-dire par la
situation de plaisir ou de trouble où elles
mettent notre ame. Un objet effrayant, un bruit
terrible, produisent chacun en nous une émotion
par laquelle nous pouvons jusqu'à un certain
point les rapprocher, & que nous désignons
souvent dans l'un & l'autre cas, ou par le
même nom, ou par des noms synonymes. Je
ne vois donc point pourquoi un Musicien qui auroit
à peindre un objet effrayant, ne pourroit
pas y réussir en cherchant dans la Nature
l'espece de bruit qui peut produire en nous l'émotion
la plus semblable à celle que cet objet
y excite. J'en dis autant des sensations agréables.
Penser autrement, ce seroit vouloir resserrer
les bornes de l'art & de nos plaisirs. J'avoue
que la peinture dont il s'agit, exige une étude
fine & approfondie des nuances qui distinguent
nos sensations, mais aussi ne faut-il pas espérer
que ces nuances soient démêlées
par un talent ordinaire. Saisies par l'homme de
génie, senties par l'homme de goût,
apperçûes par l'homme d'esprit, elles
sont perdues pour la multitude. Toute Musique
qui ne peint rien n'est que du bruit ; &
sans l'habitude qui dénature tout, elle
ne feroit guere plus de plaisir qu'une suite de
mots harmonieux & sonores dénués
d'ordre & de liaison. Il est vrai qu'un Musicien
attentif à tout peindre, nous présenteroit
dans plusieurs circonstances des tableaux d'harmonie
qui ne seroient point faits pour des sens vulgaires :
mais tout ce qu'on en doit conclurre, c'est qu'après
avoir fait un art d'apprendre la Musique, on devroit
bien en faire un de l'écouter.
Nous
terminerons ici l'énumération de
nos principales connoissances. Si on les envisage
maintenant toutes ensemble, & qu'on cherche
les points de vûe généraux
qui peuvent servir à les discerner, on
trouve que les unes purement pratiques ont pour
but l'exécution de quelque chose ;
que d'autres simplement spéculatives se
bornent à l'examen de leur objet, &
à la contemplation de ses propriétés :
qu'enfin d'autres tirent de l'étude spéculative
de leur objet l'usage qu'on en peut faire dans
la pratique. La spéculation & la pratique
constituent la principale différence qui
distingue les Sciences d'avec les Arts, &
c'est à-peu-près en suivant cette
notion, qu'on a donné l'un ou l'autre nom
à chacune de nos connoissances. Il faut
cependant avoüer que nos idées ne
sont pas encore bien fixées sur ce sujet.
On ne sait souvent quel nom donner à la
plûpart des connoissances où la spéculation
se réunit à la pratique ; &
l'on dispute, par exemple, tous les jours dans
les écoles, si la Logique est un art ou
une science : le problème seroit bien-tôt
résolu, en répondant qu'elle est
à la fois l'une & l'autre. Qu'on s'épargneroit
de questions & de peines, si on déterminoit
enfin la signification des mots d'une maniere
nette & précise !
On
peut en général donner le nom d'Art
à tout système de connoissances
qu'il est possible de réduire à
des regles positives, invariables & indépendantes
du caprice ou de l'opinion ; & il seroit
permis de dire en ce sens, que plusieurs de nos
sciences sont des arts, étant envisagées
par leur côté pratique. Mais comme
il y a des regles pour les opérations de
l'esprit ou de l'ame, il y en a aussi pour celles
du corps ; c'est-à-dire pour celles
qui bornées aux corps extérieurs,
n'ont besoin que de la main seule pour être
exécutées. De-là la distinction
des Arts en libéraux & en méchaniques,
& la supériorité qu'on accorde
aux premiers sur les seconds. Cette supériorité
est sans doute injuste à plusieurs égards.
Néanmoins parmi les préjugés,
tout ridicules qu'ils peuvent être, il n'en
est point qui n'ait sa raison, ou, pour parler
plus exactement, son origine ; & la Philosophie
souvent impuissante pour corriger les abus, peut
au moins en démêler la source. La
force du corps ayant été le premier
principe qui a rendu inutile le droit que tous
les hommes avoient d'être égaux,
les plus foibles, dont le nombre est toûjours
le plus grand, se sont joints ensemble pour la
réprimer. Ils ont donc établi par
le secours des lois & des différentes
sortes de gouvernemens, une inégalité
de convention dont la force a cessé d'être
le principe. Cette derniere inégalité
étant bien affermie, les hommes, en se
réunissant avec raison pour la conserver,
n'ont pas laissé de réclamer secretement
contre elle par ce desir de supériorité
que rien n'a pû détruire en eux.
Ils
ont donc cherché une sorte de dédommagement
dans une inégalité moins arbitraire ;
& la force corporelle, enchaînée
par les lois, ne pouvant plus offrir aucun moyen
de supériorité, ils ont été
réduits à chercher dans la différence
des esprits un principe d'inégalité
aussi naturel, plus paisible, & plus utile
à la société. Ainsi la partie
la plus noble de notre être s'est en quelque
maniere vengée des premiers avantages que
la partie la plus vile avoit usurpés ;
& les talens de l'esprit ont été
généralement reconnus pour supérieurs
à ceux du corps. Les Arts méchaniques
dépendans d'une opération manuelle,
& asservis, qu'on me permette ce terme, à
une espece de routine, ont été abandonnés
à ceux d'entre les hommes que les préjugés
ont placés dans la classe la plus inférieure.
L'indigence qui a forcé ces hommes à
s'appliquer à un pareil travail, plus souvent
que le goût & le génie ne les
y ont entraînés, est devenue ensuite
une raison pour les mépriser, tant elle
nuit à tout ce qui l'accompagne. A l'égard
des opérations libres de l'esprit, elles
ont été le partage de ceux qui se
sont crus sur ce point les plus favorisés
de la Nature. Cependant l'avantage que les Arts
libéraux ont sur les Arts méchaniques,
par le travail que les premiers exigent de l'esprit,
& par la difficulté d'y exceller, est
suffisamment compensé par l'utilité
bien supérieure que les derniers nous procurent
pour la plûpart. C'est cette utilité
même qui a forcé de les réduire
à des opérations purement machinales,
pour en faciliter la pratique à un plus
grand nombre d'hommes. Mais la société,
en respectant avec justice les grands génies
qui l'éclairent, ne doit point avilir les
mains qui la servent. La découverte de
la Boussole n'est pas moins avantageuse au genre
humain, que ne le seroit à la Physique
l'explication des propriétés de
cette aiguille. Enfin, à considérer
en lui-même le principe de la distinction
dont nous parlons, combien de Savans prétendus
dont la science n'est proprement qu'un art méchanique ?
& quelle différence réelle y
a-t-il entre une tête remplie de faits sans
ordre, sans usage, sans liaison, & l'instinct
d'un Artisan réduit à l'exécution
machinale ?
Le
mépris qu'on a pour les Arts méchaniques
semble avoir influé jusqu'à un certain
point sur les inventeurs mêmes. Les noms
de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque
tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs,
c'est-à-dire des conquérans, n'est
ignorée de personne. Cependant c'est peut-être
chez les Artisans qu'il faut aller chercher les
preuves les plus admirables de la sagacité
de l'esprit, de sa patience & de ses ressources.
J'avoue que la plûpart des Arts n'ont été
inventés que peu-à-peu, & qu'il
a fallu une assez longue suite de siecles pour
porter les montres, par exemple, au point de perfection
où nous les voyons. Mais n'en est-il pas
de même des Sciences ? Combien de découvertes
qui ont immortalisé les auteurs, avoient
été préparées par
les travaux des siecles précédens,
souvent même amenées à leur
maturité, au point de ne demander plus
qu'un pas à faire ? Et pour ne point
sortir de l'Horlogerie, pourquoi ceux à
qui nous devons la fusée des montres, l'échappement
& la répétition, ne sont-ils
pas aussi estimés que ceux qui ont travaillé
successivement à perfectionner l'Algebre ?
D'ailleurs,
si j'en crois quelques Philosophes que le mépris
qu'on a pour les Arts n'a point empêché
de les étudier, il est certaines machines
si compliquées, & dont toutes les parties
dépendent tellement l'une de l'autre, qu'il
est difficile que l'invention en soit dûe
à plus d'un seul homme. Ce génie
rare dont le nom est enseveli dans l'oubli, n'eut-il
pas été bien digne d'être
placé à côté du petit
nombre d'esprits créateurs, qui nous ont
ouvert dans les Sciences des routes nouvelles ?
Parmi
les Arts libéraux qu'on a réduits
à des principes, ceux qui se proposent
l'imitation de la Nature, ont été
appellés beaux Arts, parce qu'ils ont principalement
l'agrément pour objet. Mais ce n'est pas
la seule chose qui les distingue des Arts libéraux
plus nécessaires ou plus utiles, comme
la Grammaire, la Logique & la Morale. Ces
derniers ont des regles fixes & arrêtées,
que tout homme peut transmettre à un autre :
au lieu que la pratique des beaux Arts consiste
principalement dans une invention qui ne prend
guere ses lois que du génie : les
regles qu'on a écrites sur ces Arts n'en
sont proprement que la partie méchanique ;
elles produisent à-peu-près l'effet
du Telescope, elles n'aident que ceux qui voyent.
Il
résulte de tout ce que nous avons dit jusqu'ici,
que les différentes manieres dont notre
esprit opere sur les objets, & les différens
usages qu'il tire de ces objets même, sont
le premier moyen qui se présente à
nous pour discerner en général nos
connoissances les unes des autres. Tout s'y rapporte
à nos besoins, soit de nécessité
absolue, soit de convenance & d'agrément,
soit même d'usage & de caprice. Plus
les besoins sont éloignés ou difficiles
à satisfaire, plus les connoissances destinées
à cette fin sont lentes à paroître.
Quels progrès la Medecine n'auroit-elle
pas fait aux dépens des Sciences de pure
spéculation, si elle étoit aussi
certaine que la Géométrie ?
Mais il est encore d'autres caracteres très-marqués
dans la maniere dont nos connoissances nous affectent,
& dans les différens jugemens que notre
ame porte de ses idées. Ces jugemens sont
désignés par les mots d'évidence,
de certitude, de probabilité, de sentiment
& de goût.
L'évidence
appartient proprement aux idées dont l'esprit
apperçoit la liaison tout-d'un-coup ;
la certitude à celles dont la liaison ne
peut être connue que par le secours d'un
certain nombre d'idées intermédiaires,
ou, ce qui est la même chose, aux propositions
dont l'identité avec un principe évident
par lui-même, ne peut être découverte
que par un circuit plus ou moins long ; d'où
il s'ensuivroit que selon la nature des esprits,
ce qui est évident pour l'un ne seroit
quelquefois que certain pour un autre. On pourroit
encore dire, en prenant les mots d'évidence
& de certitude dans un autre sens, que la
premiere est le résultat des opérations
seules de l'esprit, & se rapporte aux spéculations
métaphysiques & mathématiques ;
& que la seconde est plus propre aux objets
physiques, dont la connoissance est le fruit du
rapport constant & invariable de nos sens.
La probabilité a principalement lieu pour
les faits historiques, & en général
pour tous les évenemens passés,
présens & à venir, que nous
attribuons à une sorte de hasard, parce
que nous n'en démêlons pas les causes.
La partie de cette connoissance qui a pour objet
le présent & le passé, quoiqu'elle
ne soit fondée que sur le simple témoignage,
produit souvent en nous une persuasion aussi forte
que celle qui naît des axiomes. Le sentiment
est de deux sortes. L'un destiné aux vérités
de morale, s'appelle conscience ; c'est une
suite de la loi naturelle & de l'idée
que nous avons du bien & du mal ; &
on pourroit le nommer évidence du coeur,
parce que, tout différent qu'il est de
l'évidence de l'esprit attachée
aux vérités spéculatives,
il nous subjugue avec le même empire. L'autre
espece de sentiment est particulierement affecté
à l'imitation de la belle Nature, &
à ce qu'on appelle beautés d'expression.
Il saisit avec transport les beautés sublimes
& frappantes, démêle avec finesse
les beautés cachées, & proscrit
ce qui n'en a que l'apparence. Souvent même
il prononce des arrêts séveres sans
se donner la peine d'en détailler les motifs,
parce que ces motifs dépendent d'une foule
d'idées difficiles à développer
sur le champ, & plus encore à transmettre
aux autres. C'est à cette espece de sentiment
que nous devons le goût & le génie,
distingués l'un de l'autre en ce que le
génie est le sentiment qui crée,
& le goût, le sentiment qui juge.
Après
le détail où nous sommes entrés
sur les différentes parties de nos connoissances,
& sur les caracteres qui les distinguent,
il ne nous reste plus qu'à former un Arbre
généalogique ou encyclopédique
qui les rassemble sous un même point de
vûe, & qui serve à marquer leur
origine & les liaisons qu'elles ont entr'elles.
Nous expliquerons dans un moment l'usage que nous
prétendons faire de cet Arbre. Mais l'exécution
n'en est pas sans difficulté. Quoique l'histoire
philosophique que nous venons de donner de l'origine
de nos idées, soit fort utile pour faciliter
un pareil travail, il ne faut pas croire que l'Arbre
encyclopédique doive ni puisse même
être servilement assujetti à cette
histoire. Le système général
des Sciences & des Arts est une espece de
labyrinthe, de chemin tortueux, où l'esprit
s'engage sans trop connoître la route qu'il
doit tenir. Pressé par ses besoins, &
par ceux du corps auquel il est uni, il étudie
d'abord les premiers objets qui se présentent
à lui ; penetre le plus avant qu'il
peut dans la connoissance de ces objets ;
rencontre bientôt des difficultés
qui l'arrêtent ; & soit par l'espérance
ou même par le desespoir de les vaincre,
se jette dans une nouvelle route ; revient
ensuite sur ses pas, franchit quelquefois les
premieres barrieres pour en rencontrer de nouvelles ;
& passant rapidement d'un objet à un
autre, fait sur chacun de ces objets à
différens intervalles & comme par secousses,
une suite d'opérations dont la génération
même de ses idées rend la discontinuité
nécessaire. Mais ce désordre tout
philosophique qu'il est de la part de l'ame, défigureroit,
ou plûtôt anéantiroit entierement
un Arbre encyclopédique dans lequel on
voudroit le représenter.
D'ailleurs,
comme nous l'avons déja fait sentir au
sujet de la Logique, la plûpart des Sciences
qu'on regarde comme renfermant les principes de
toutes les autres, & qui doivent par cette
raison occuper les premieres places dans l'ordre
encyclopédique, n'observent pas le même
rang dans l'ordre généalogique des
idées, parce qu'elles n'ont pas été
inventées les premieres. En effet, notre
étude primitive a dû être celle
des individus ; ce n'est qu'après
avoir considéré leurs propriétés
particulieres & palpables, que nous avons
par abstraction de notre esprit, envisagé
leurs propriétés générales
& communes, & formé la Métaphysique
& la Géometrie ; ce n'est qu'après
un long usage des premiers signes, que nous avons
perfectionné l'art de ces signes au point
d'en faire une Science ; ce n'est enfin qu'après
une longue suite d'opérations sur les objets
de nos idées, que nous avons par la réflexion
donné des regles à ces opérations
même.
Enfin
le système de nos connoissances est composé
de différentes branches, dont plusieurs
ont un même point de réunion ;
& comme en partant de ce point il n'est pas
possible de s'engager à la fois dans toutes
les routes, c'est la nature des différens
esprits qui détermine le choix. Aussi est-il
assez rare qu'un même esprit en parcourre
à la fois un grand nombre. Dans l'étude
de la Nature, les hommes se sont d'abord appliqués
tous, comme de concert, à satisfaire les
besoins les plus pressans ; mais quand ils
en sont venus aux connoissances moins absolument
nécessaires, ils ont dû se les partager,
& y avancer chacun de son côté
à-peu-près d'un pas égal.
Ainsi plusieurs Sciences ont été,
pour ainsi dire, contemporaines ; mais dans
l'ordre historique des progrès de l'esprit,
on ne peut les embrasser que successivement.
Il
n'en est pas de même de l'ordre encyclopédique
de nos connoissances. Ce dernier consiste à
les rassembler dans le plus petit espace possible,
& à placer, pour ainsi dire, le Philosophe
au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point
de vûe fort élevé d'où
il puisse appercevoir à la fois les Sciences
& les Arts principaux ; voir d'un coup
d'oeil les objets de ses spéculations,
& les opérations qu'il peut faire sur
ces objets ; distinguer les branches générales
des connoissances humaines, les points qui les
séparent ou qui les unissent ; &
entrevoir même quelquefois les routes secretes
qui les rapprochent. C'est une espece de Mappemonde
qui doit montrer les principaux pays, leur position
& leur dépendance mutuelle, le chemin
en ligne droite qu'il y a de l'un à l'autre ;
chemin souvent coupé par mille obstacles,
qui ne peuvent être connus dans chaque pays
que des habitans ou des voyageurs, & qui ne
sauroient être montrés que dans des
cartes particulieres fort détaillées.
Ces cartes particulieres seront les différens
articles de l'Encyclopédie, & l'arbre
ou système figuré en sera la Mappemonde.
Mais
comme dans les cartes générales
du globe que nous habitons, les objets sont plus
ou moins rapprochés, & présentent
un coup d'oeil différent selon le point
de vûe où l'oeil est placé
par le Géographe qui construit la carte,
de même la forme de l'arbre encyclopédique
dépendra du point de vûe où
l'on se mettra pour envisager l'univers littéraire.
On peut donc imaginer autant de systèmes
différens de la connoissance humaine, que
de Mappemondes de différentes projections ;
& chacun de ces systèmes pourra même
avoir, à l'exclusion des autres, quelque
avantage particulier. Il n'est guere de Savans
qui ne placent volontiers au centre de toutes
les Sciences celle dont ils s'occupent, à-peu-près
comme les premiers hommes se plaçoient
au centre du monde, persuadés que l'Univers
étoit fait pour eux. La prétention
de plusieurs de ces Savans envisagée d'un
oeil philosophique, trouveroit peut-être,
même hors de l'amour propre, d'assez bonnes
raisons pour se justifier.
Quoi
qu'il en soit, celui de tous les arbres encyclopédiques
qui offriroit le plus grand nombre de liaisons
& de rapports entre les Sciences, mériteroit
sans doute d'être préféré.
Mais peut-on se flater de le saisir ? La
Nature, nous ne saurions trop le répéter,
n'est composée que d'individus qui sont
l'objet primitif de nos sensations & de nos
perceptions directes. Nous remarquons à
la vérité dans ces individus, des
propriétés communes par lesquelles
nous les comparons, & des propriétés
dissemblables par lesquelles nous les discernons ;
& ces propriétés désignées
par des noms abstraits, nous ont conduit à
former différentes classes où ces
objets ont été placés. Mais
souvent tel objet qui par une ou plusieurs de
ses propriétés a été
placé dans une classe, tient à une
autre classe par d'autres propriétés,
& auroit pû tout aussi bien y avoir
sa place. Il reste donc nécessairement
de l'arbitraire dans la division générale.
L'arrangement le plus naturel seroit celui où
les objets se succéderoient par les nuances
insensibles qui servent tout-à-la-fois
à les séparer & à les
unir. Mais le petit nombre d'êtres qui nous
sont connus ne nous permet pas de marquer ces
nuances. L'Univers n'est qu'un vaste Océan,
sur la surface duquel nous appercevons quelques
îles plus ou moins grandes, dont la liaison
avec le continent nous est cachée.
On
pourroit former l'arbre de nos connoissances en
les divisant soit en naturelles & en révélées,
soit en utiles & agréables, soit en
spéculatives & pratiques, soit en évidentes,
certaines, probables & sensibles, soit en
connoissance des choses & connoissance des
signes, & ainsi à l'infini. Nous avons
choisi une division qui nous a paru satisfaire
tout à la fois le plus qu'il est possible
à l'ordre encyclopédique de nos
connoissances & à leur ordre généalogique.
Nous devons cette division à un Auteur
célebre dont nous parlerons dans la suite
de cette Préface : nous avons pourtant
cru y devoir faire quelques changemens, dont nous
rendrons compte ; mais nous sommes trop convaincus
de l'arbitraire qui regnera toûjours dans
une pareille division, pour croire que notre système
soit l'unique ou le meilleur ; il nous suffira
que notre travail ne soit pas entierement desapprouvé
par les bons esprits. Nous ne voulons point ressembler
à cette foule de Naturalistes qu'un Philosophe
moderne a eu tant de raison de censurer ;
& qui occupés sans cesse à diviser
les productions de la Nature en genre & en
especes, ont consumé dans ce travail un
tems qu'ils auroient beaucoup mieux employé
à l'étude de ces productions même.
Que diroit-on d'un Architecte qui ayant à
élever un édifice immense, passeroit
toute sa vie à en tracer le plan ;
ou d'un Curieux qui se proposant de parcourir
un vaste palais, employeroit tout son tems à
en observer l'entrée ?
Les
objets dont notre ame s'occupe, sont ou spirituels
ou matériels, & notre ame s'occupe
de ces objets ou par des idées directes
ou par des idées réfléchies.
Le système des connoissances directes ne
peut consister que dans la collection purement
passive & comme machinale de ces mêmes
connoissances ; c'est ce qu'on appelle mémoire.
La réflexion est de deux sortes, nous l'avons
déjà observé ; ou elle
raisonne sur les objets des idées directes,
ou elle les imite. Ainsi la mémoire, la
raison proprement dite, & l'imagination, sont
les trois manieres différentes dont notre
ame opere sur les objets de ses pensées.
Nous ne prenons point ici l'imagination pour la
faculté qu'on a de se représenter
les objets ; parce que cette faculté
n'est autre chose que la mémoire même
des objets sensibles, mémoire qui seroit
dans un continuel exercice, si elle n'étoit
soulagée par l'invention des signes. Nous
prenons l'imagination dans un sens plus noble
& plus précis, pour le talent de créer
en imitant.
Ces
trois facultés forment d'abord les trois
divisions générales de notre système,
& les trois objets généraux
des connoissances humaines ; l'Histoire qui
se rapporte à la mémoire ;
la Philosophie, qui est le fruit de la raison ;
& les Beaux-arts, que l'imagination fait naître.
Si nous plaçons la raison avant l'imagination,
cet ordre nous paroît bien fondé,
& conforme au progrès naturel des opérations
de l'esprit : l'imagination est une faculté
créatrice ; & l'esprit, avant
de songer à créer, commence par
raisonner sur ce qu'il voit & ce qu'il connoît.
Un autre motif qui doit déterminer à
placer la raison avant l'imagination, c'est que
dans cette derniere faculté de l'ame, les
deux autres se trouvent réunies jusqu'à
un certain point, & que la raison s'y joint
à la mémoire. L'esprit ne crée
& n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont
semblables à ceux qu'il a connus par des
idées directes & par des sensations ;
plus il s'éloigne de ces objets, plus les
êtres qu'il forme sont bisarres & peu
agréables. Ainsi dans l'imitation de la
Nature, l'invention même est assujettie
à certaines regles ; & ce sont
ces regles qui forment principalement la partie
philosophique des Beaux-arts, jusqu'à présent
assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être
l'ouvrage que du génie, & que le génie
aime mieux créer que discuter.
Enfin,
si on examine les progrès de la raison
dans ses opérations successives, on se
convaincra encore qu'elle doit précéder
l'imagination dans l'ordre de nos facultés,
puisque la raison, par les dernieres opérations
qu'elle fait sur les objets, conduit en quelque
sorte à l'imagination ; car ses opérations
ne consistent qu'à créer, pour ainsi
dire, des êtres généraux,
qui séparés de leur sujet par abstraction,
ne sont plus du ressort immédiat de nos
sens. Aussi la Métaphysique & la Géometrie
sont de toutes les Sciences qui appartiennent
à la raison, celles où l'imagination
a le plus de part. J'en demande pardon à
nos beaux esprits détracteurs de la Géometrie ;
ils ne se croyent pas sans doute si près
d'elle, & il n'y a peut-être que la
Métaphysique qui les en sépare.
L'imagination dans un Géometre qui crée,
n'agit pas moins que dans un Poëte qui invente.
Il est vrai qu'ils operent différemment
sur leur objet ; le premier le dépouille
& l'analyse, le second le compose & l'embellit.
Il est encore vrai que cette maniere différente
d'opérer n'appartient qu'à différentes
sortes d'esprits ; & c'est pour cela
que les talens du grand Géometre &
du grand Poëte ne se trouveront peut-être
jamais ensemble. Mais soit qu'ils s'excluent ou
ne s'excluent pas l'un de l'autre, ils ne sont
nullement en droit de se mépriser réciproquement.
De tous les grands hommes de l'antiquité,
Archimede est peut-être celui qui mérite
le plus d'être placé à côté
d'Homere. J'espere qu'on pardonnera cette digression
à un Géometre qui aime son art,
mais qu'on n'accusera point d'en être admirateur
outré ; & je reviens à
mon sujet.
La
distribution générale des êtres
en spirituels & en matériels fournit
la sous-division des trois branches générales.
L'Histoire & la Philosophie s'occupent également
de ces deux especes d'êtres, & l'imagination
ne travaille que d'après les êtres
purement matériels ; nouvelle raison
pour placer la derniere dans l'ordre de nos facultés.
A la tête des êtres spirituels est
Dieu, qui doit tenir le premier rang par sa nature,
& par le besoin que nous avons de le connoître.
Au-dessous de cet Etre suprême sont les
esprits créés, dont la révélation
nous apprend l'existence. Ensuite vient l'homme,
qui composé de deux principes, tient par
son ame aux esprits, & par son corps au monde
matériel ; & enfin ce vaste Univers
que nous appellons le Monde corporel ou la Nature.
Nous ignorons pourquoi l'Auteur célebre
qui nous sert de guide dans cette distribution,
a placé la nature avant l'homme dans son
système ; il semble au contraire que
tout engage à placer l'homme sur le passage
qui sépare Dieu & les esprits d'avec
les corps.
L'Histoire
entant qu'elle se rapporte à Dieu, renferme
ou la révélation ou la tradition,
& se divise sous ces deux points de vûe
en histoire sacrée & en histoire ecclésiastique.
L'histoire de l'homme a pour objet, ou ses actions
ou ses connoissances ; & elle est par
conséquent civile ou littéraire,
c'est-à-dire, se partage entre les grandes
nations & les grands génies, entre
les Rois & les Gens de Lettres, entre les
Conquérans & les Philosophes. Enfin
l'histoire de la Nature est celle des productions
innombrables qu'on y observe, & forme une
quantité de branches presque égale
au nombre de ces diverses productions. Parmi ces
différentes branches, doit être placée
avec distinction l'histoire des Arts, qui n'est
autre chose que l'histoire des usages que les
hommes ont faits des productions de la nature,
pour satisfaire à leurs besoins ou à
leur curiosité.
Tels
sont les objets principaux de la mémoire.
Venons présentement à la faculté
qui refléchit & qui raisonne. Les êtres
tant spirituels que matériels sur lesquels
elle s'exerce, ayant quelques propriétés
générales, comme l'existence, la
possibilité, la durée ; l'examen
de ces propriétés forme d'abord
cette branche de la Philosophie, dont tous les
autres empruntent en partie leurs principes :
on la nomme l'Ontologie ou Science de l'Etre,
ou Métaphysique générale.
Nous descendons de-là aux différens
êtres particuliers ; & les divisions
que fournit la Science de ces différens
êtres, sont formées sur le même
plan que celles de l'Histoire.
La
Science de Dieu appellée Théologie
a deux branches ; la Théologie naturelle
n'a de connoissance de Dieu que celle que produit
la raison seule ; connoissance qui n'est
pas d'une fort grande étendue : la
Théologie révélée
tire de l'histoire sacrée une connoissance
beaucoup plus parfaite de cet être. De cette
même Théologie révélée,
résulte la Science des esprits créés.
Nous avons crû encore ici devoir nous écarter
de notre Auteur. Il nous semble que la Science,
considérée comme appartenant à
la raison, ne doit point être divisée
comme elle l'a été par lui en Théologie
& en Philosophie ; car la Théologie
révélée n'est autre chose
que la raison appliquée aux faits révélés :
on peut dire qu'elle tient à l'Histoire
par les dogmes qu'elle enseigne, & à
la Philosophie, par les conséquences qu'elle
tire de ces dogmes. Ainsi séparer la Théologie
de la Philosophie, ce seroit arracher du tronc
un rejetton qui de lui-même y est uni. Il
semble aussi que la Science des esprits appartient
bien plus intimement à la Théologie
révélée, qu'à la Théologie
naturelle.
La
premiere partie de la Science de l'homme est celle
de l'ame ; & cette Science a pour but,
ou la connoissance spéculative de l'ame
humaine, ou celle de ses opérations. La
connoissance spéculative de l'ame dérive
en partie de la Théologie naturelle, &
en partie de la Théologie révélée,
& s'appelle Pneumatologie ou Métaphysique
particuliere. La connoissance de ses opérations
se subdivise en deux branches, ces opérations
pouvant avoir pour objet, ou la découverte
de la vérité, ou la pratique de
la vertu. La découverte de la vérité,
qui est le but de la Logique, produit l'art de
la transmettre aux autres ; ainsi l'usage
que nous faisons de la Logique est en partie pour
notre propre avantage, en partie pour celui des
êtres semblables à nous ; les
regles de la morale se rapportent moins à
l'homme isolé, & le supposent nécessairement
en société avec les autres hommes.
La
Science de la nature n'est autre que celle des
corps : mais les corps ayant des propriétés
générales qui leur sont communes,
telles que l'impénétrabilité,
la mobilité, & l'étendue, c'est
encore par l'étude de ces propriétés
que la Science de la nature doit commencer :
elles ont, pour ainsi dire, un côté
purement intellectuel, par lequel elles ouvrent
un champ immense aux spéculations de l'esprit,
& un côté matériel &
sensible par lequel on peut les mesurer. La spéculation
intellectuelle appartient à la Physique
générale, qui n'est proprement que
la Métaphysique des corps ; &
la mesure est l'objet des Mathématiques,
dont les divisions s'étendent presque à
l'infini.
Ces
deux Sciences conduisent à la Physique
particuliere, qui étudie les corps en eux-mêmes,
& qui n'a que les individus pour objet. Parmi
les corps dont il nous importe de connoître
les propriétés, le nôtre doit
tenir le premier rang, & il est immédiatement
suivi de ceux dont la connoissance est le plus
nécessaire à notre conservation ;
d'où résultent l'Anatomie, l'Agriculture,
la Médecine, & leurs différentes
branches. Enfin tous les corps naturels soumis
à notre examen produisent les autres parties
innombrables de la Physique raisonnée.
La
Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Poësie,
la Musique, & leurs différentes divisions,
composent la troisieme distribution générale
qui naît de l'imagination, & dont les
parties sont comprises sous le nom de Beaux-Arts.
On pourroit aussi les renfermer sous le titre
général de Peinture, puisque tous
les Beaux-Arts se réduisent à peindre,
& ne different que par les moyens qu'ils employent ;
enfin on pourroit les rapporter tous à
la Poësie, en prenant ce mot dans sa signification
naturelle, qui n'est autre chose qu'invention
on création.
Telles
sont les principales parties de notre Arbre encyclopédique ;
on les trouvera plus en détail à
la fin de ce Discours Préliminaire. Nous
en avons formé une espece de Carte à
laquelle nous avons joint une explication beaucoup
plus étendue que celle qui vient d'être
donnée. Cette Carte & cette explication
ont été déjà publiées
dans le Prospectus, comme pour pressentir le goût
du Public ; nous y avons fait quelques changemens
dont il sera facile de s'appercevoir, & qui
sont le fruit ou de nos réflexions ou des
conseils de quelques Philosophes assez bons citoyens
pour prendre intérêt à notre
Ouvrage. Si le Public éclairé donne
son approbation à ces changemens, elle
sera la récompense de notre docilité ;
& s'il ne les approuve pas, nous n'en serons
que plus convaincus de l'impossibilité
de former un Arbre encyclopédique qui soit
au gré de tout le monde.
La
division générale de nos connoissances,
suivant nos trois facultés, a cet avantage,
qu'elle pourroit fournir aussi les trois divisions
du monde littéraire, en Erudits, Philosophes,
& Beaux-Esprits ; ensorte qu'après
avoir formé l'Arbre des Sciences, on pourroit
former sur le même plan celui des Gens de
Lettres. La mémoire est le talent des premiers,
la sagacité appartient aux seconds, &
les derniers ont l'agrément en partage.
Ainsi, en regardant la mémoire comme un
commencement de réflexion, & en y joignant
la réflexion qui combine, & celle qui
imite, on pourroit dire en général
que le nombre plus ou moins grand d'idées
réfléchies, & la nature de ces
idées, constituent la différence
plus ou moins grande qu'il y a entre les hommes ;
que la réflexion, prise dans le sens le
plus étendu qu'on puisse lui donner, forme
le caractere de l'esprit, & qu'elle en distingue
les différens genres. Du reste les trois
especes de républiques dans lesquelles
nous venons de distribuer les Gens de Lettres,
n'ont pour l'ordinaire rien de commun, que de
faire assez peu de cas les uns des autres. Le
Poëte & le Philosophe se traitent mutuellement
d'insensés, qui se repaissent de chimeres :
l'un & l'autre regardent l'Erudit comme une
espece d'avare, qui ne pense qu'à amasser
sans jouir, & qui entasse sans choix les métaux
les plus vils avec les plus précieux ;
& l'Erudit, qui ne voit que des mots par-tout
où il ne lit point des faits, méprise
le Poëte & le Philosophe, comme des gens
qui se croyent riches, parce que leur dépense
excede leurs fonds.
C'est
ainsi qu'on se venge des avantages qu'on n'a pas.
Les Gens de Lettres entendroient mieux leurs intérêts,
si au lieu de chercher à s'isoler, ils
reconnoissoient le besoin réciproque qu'ils
ont de leurs travaux, & les secours qu'ils
en tirent. La société doit sans
doute aux Beaux-Esprits ses principaux agrémens,
& ses lumieres aux Philosophes : mais
ni les uns ni les autres ne sentent combien ils
sont redevables à la mémoire ;
elle renferme la matiere premiere de toutes nos
connoissances ; & les travaux de l'Erudit
ont souvent fourni au Philosophe & au Poëte
les sujets sur lesquels ils s'exercent. Lorsque
les Anciens ont appellé les Muses Filles
de la Mémoire, a dit un Auteur moderne,
ils sentoient peut-être combien cette faculté
de notre ame est nécessaire à toutes
les autres ; & les Romains lui élevoient
des temples, comme à la Fortune.
Il
nous reste à montrer comment nous avons
tâché de concilier dans ce Dictionnaire
l'ordre encyclopédique avec l'ordre alphabétique.
Nous avons employé pour cela trois moyens,
le Système figuré qui est à
la tête de l'Ouvrage, la Science à
laquelle chaque article se rapporte, & la
maniere dont l'article est traité. On a
placé pour l'ordinaire après le
mot qui fait le sujet de l'article, le nom de
la Science dont cet article fait partie ;
il ne faut plus que voir dans le Système
figuré quel rang cette Science y occupe,
pour connoître la place que l'article doit
avoir dans l'Encyclopédie. S'il arrive
que le nom de la Science soit omis dans l'article,
la lecture suffira pour connoître à
quelle Science il se rapporte ; & quand
nous aurions, par exemple, oublié d'avertir
que le mot Bombe appartient à l'art militaire,
& le nom d'une ville ou d'un pays à
la Géographie, nous comptons assez sur
l'intelligence de nos lecteurs, pour espérer
qu'ils ne seroient pas choqués d'une pareille
omission. D'ailleurs par la disposition des matieres
dans chaque article, sur-tout lorsqu'il est un
peu étendu, on ne pourra manquer de voir
que cet article tient à un autre qui dépend
d'une Science différente, celui-là
à un troisieme, & ainsi de suite. On
a tâché que l'exactitude & la
fréquence des renvois ne laissât
là-dessus rien à desirer ;
car les renvois dans ce Dictionnaire ont cela
de particulier, qu'ils servent principalement
à indiquer la liaison des matieres ;
au lieu que dans les autres ouvrages de cette
espece, ils ne sont destinés qu'à
expliquer un article par un autre. Souvent même
nous avons omis le renvoi, parce que les termes
d'Art ou de Science sur lesquels il auroit pû
tomber, se trouvent expliqués à
leur article, que le lecteur ira chercher de lui-même.
C'est sur-tout dans les articles généraux
des Sciences, qu'on a tâché d'expliquer
les secours mutuels qu'elles se prêtent.
Ainsi trois choses forment l'ordre encyclopédique ;
le nom de la Science à laquelle l'article
appartient ; le rang de cette Science dans
l'Arbre ; la liaison de l'article avec d'autres
dans la même Science ou dans une Science
différente ; liaison indiquée
par les renvois, ou facile à sentir au
moyen des termes techniques expliqués suivant
leur ordre alphabétique. Il ne s'agit point
ici des raisons qui nous ont fait préférer
dans cet Ouvrage l'ordre alphabétique à
tout autre ; nous les exposerons plus bas,
lorsque nous envisagerons cette collection comme
Dictionnaire des Sciences & des Arts.
Au
reste, sur la partie de notre travail, qui consiste
dans l'ordre encyclopédique, & qui
est plus destinée aux gens éclairés
qu'à la multitude, nous observerons deux
choses : la premiere, c'est qu'il seroit
souvent absurde de vouloir trouver une liaison
immédiate entre un article de ce Dictionnaire
& un autre article pris à volonté ;
c'est ainsi qu'on chercheroit en vain par quels
liens secrets Section conique peut être
rapprochée d'Accusatif. L'ordre encyclopédique
ne suppose point que toutes les Sciences tiennent
directement les unes aux autres. Ce sont des branches
qui partent d'un même tronc, sçavoir
de l'entendement humain. Ces branches n'ont souvent
entr'elles aucune liaison immédiate, &
plusieurs ne sont réunies que par le tronc
même. Ainsi Section conique appartient à
la Géométrie, la Géométrie
conduit à la Physique particuliere, celle-ci
à la Physique générale, la
Physique générale à la Métaphysique ;
& la Métaphysique est bien près
de la Grammaire à laquelle le mot Accusatif
appartient. Mais quand on est arrivé à
ce dernier terme par la route que nous venons
d'indiquer, on se trouve si loin de celui d'où
l'on est parti, qu'on l'a tout-à-fait perdu
de vûe.
La
seconde remarque que nous avons à faire,
c'est qu'il ne faut pas attribuer à notre
Arbre encyclopédique plus d'avantage que
nous ne prétendons lui en donner. L'usage
des divisions générales est de rassembler
un fort grand nombre d'objets : mais il ne
faut pas croire qu'il puisse suppléer à
l'étude de ces objets mêmes. C'est
une espece de dénombrement des connoissances
qu'on peut acquérir ; dénombrement
frivole pour qui voudroit s'en contenter, utile
pour qui desire d'aller plus loin. Un seul article
raisonné sur un objet particulier de Science
ou d'Art, renferme plus de substance que toutes
les divisions & subdivisions qu'on peut faire
des termes généraux ; &
pour ne point sortir de la comparaison que nous
avons tirée plus haut des Cartes géographiques,
celui qui s'en tiendroit à l'Arbre encyclopédique
pour toute connoissance, n'en sauroit guere plus
que celui qui pour avoir acquis par les Mappemondes
une idée générale du globe
& de ses parties principales, se flatteroit
de connoître les différens Peuples
qui l'habitent, & les Etats particuliers qui
le composent. Ce qu'il ne faut point oublier sur-tout,
en considérant notre Système figuré,
c'est que l'ordre encyclopédique qu'il
présente est très-différent
de l'ordre généalogique des opérations
de l'esprit ; que les Sciences qui s'occupent
des êtres généraux, ne sont
utiles qu'autant qu'elles menent à celles
dont les êtres particuliers sont l'objet ;
qu'il n'y a véritablement que ces êtres
particuliers qui existent ; & que si
notre esprit a créé des êtres
généraux, ç'a été
pour pouvoir étudier plus facilement l'une
après l'autre les propriétés
qui par leur nature existent à la fois
dans une même substance, & qui ne peuvent
physiquement être séparées.
Ces réflexions doivent être le fruit
& le résultat de tout ce que nous avons
dit jusqu'ici ; & c'est aussi par elles
que nous terminerons la premiere Partie de ce
Discours.
Nous
allons présentement considérer cet
Ouvrage comme Dictionnaire raisonné des
Sciences & des Arts. L'objet est d'autant
plus important, que c'est sans doute celui qui
peut intéresser davantage la plus grande
partie de nos lecteurs, & qui pour être
rempli, a demandé le plus de soins &
de travail. Mais avant que d'entrer sur ce sujet
dans tout le détail qu'on est en droit
d'exiger de nous, il ne sera pas inutile d'examiner
avec quelque étendue l'état présent
des Sciences & des Arts, & de montrer
par quelle gradation l'on y est arrivé.
L'exposition métaphysique de l'origine
& de la liaison des Sciences nous a été
d'une grande utilité pour en former l'Arbre
encyclopédique ; l'exposition historique
de l'ordre dans lequel nos connoissances se sont
succédées, ne sera pas moins avantageuse
pour nous éclairer nous-mêmes sur
la maniere dont nous devons transmettre ces connoissances
à nos lecteurs. D'ailleurs l'histoire des
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