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Chacun
de ces états se reconnoîtroit dans
celui qui en seroit immédiatement voisin ;
mais dans un état plus éloigné,
on ne le démêleroit plus, quoiqu'il
fût toûjours dépendant de ceux
qui l'auroient précédé, &
destiné à transmettre les mêmes
idées. On peut donc regarder l'enchaînement
de plusieurs vérités géométriques,
comme des traductions plus ou moins différentes
& plus ou moins compliquées de la même
proposition, & souvent de la même hypothèse.
Ces traductions sont au reste fort avantageuses
par les divers usages qu'elles nous mettent à
portée de faire du théorème
qu'elles expriment ; usages plus ou moins
estimables à proportion de leur importance
& de leur étendue. Mais en convenant
du mérite réel de la traduction
mathématique d'une proposition, il faut
reconnoître aussi que ce mérite réside
originairement dans la proposition même.
C'est ce qui nous doit faire sentir combien nous
sommes redevables aux génies inventeurs,
qui en découvrant quelqu'une de ces vérités
fondamentales, source &, pour ainsi dire,
original d'un grand nombre d'autres, ont réellement
enrichi la Géometrie, & étendu
son domaine.
Il
en est de même des vérités
physiques & des propriétés des
corps dont nous appercevons la liaison. Toutes
ces propriétés bien rapprochées
ne nous offrent, à proprement parler, qu'une
connoissance simple & unique. Si d'autres
en plus grand nombre sont détachées
pour nous, & forment des vérités
différentes, c'est à la foiblesse
de nos lumieres que nous devons ce triste avantage ;
& l'on peut dire que notre abondance à
cet égard est l'effet de notre indigence
même. Les corps électriques dans
lesquels on a découvert tant de propriétés
singulieres, mais qui ne paroissent pas tenir
l'une à l'autre, sont peut-être en
un sens les corps les moins connus, parce qu'ils
paroissent l'être davantage. Cette vertu
qu'ils acquierent étant frottés,
d'attirer de petits corpuscules, & celle de
produire dans les animaux une commotion violente,
sont deux choses pour nous ; c'en seroit
une seule si nous pouvions remonter à la
premiere cause. L'Univers, pour qui sauroit l'embrasser
d'un seul point de vûe, ne seroit, s'il
est permis de le dire, qu'un fait unique &
une grande vérité.
Les
différentes connoissances, tant utiles
qu'agréables, dont nous avons parlé
jusqu'ici, & dont nos besoins ont été
la premiere origine, ne sont pas les seules que
l'on ait dû cultiver : Il en est d'autres
qui leur sont relatives, & auxquelles par
cette raison les hommes se sont appliqués
dans le même tems qu'ils se livroient aux
premieres. Aussi nous aurions en même tems
parlé de toutes, si nous n'avions crû
plus à propos & plus conforme à
l'ordre philosophique de ce Discours, d'envisager
d'abord sans interruption l'étude générale
que les hommes ont faite des corps, parce que
cette étude est celle par laquelle ils
ont commencé, quoique d'autres s'y soient
bien-tôt jointes. Voici à-peu-près
dans quel ordre ces dernieres ont dû se
succéder.
L'avantage
que les hommes ont trouvé à étendre
la sphère de leurs idées, soit par
leurs propres efforts, soit par le secours de
leurs semblables, leur a fait penser qu'il seroit
utile de réduire en art la maniere même
d'acquérir des connoissances, & celle
de se communiquer réciproquement leurs
propres pensées ; cet Art a donc été
trouvé & nommé Logique. Il enseigne
à ranger les idées dans l'ordre
le plus naturel, à en former la chaîne
la plus immédiate, à décomposer
celles qui en renferment un trop grand nombre
de simples, à les envisager par toutes
leurs faces, enfin à les présenter
aux autres sous une forme qui les leur rende faciles
à saisir. C'est en cela que consiste cette
science du raisonnement qu'on regarde avec raison
comme la clé de toutes nos connoissances.
Cependant il ne faut pas croire qu'elle tienne
le premier rang dans l'ordre de l'invention. L'art
de raisonner est un présent que la Nature
fait d'elle-même aux bons esprits ;
& on peut dire que les livres qui en traitent
ne sont guere utiles qu'à celui qui peut
se passer d'eux. On a fait un grand nombre de
raisonnemens justes, long-tems avant que la Logique
réduite en principes apprît à
démêler les mauvais, ou même
à les pallier quelquefois par une forme
subtile & trompeuse.
Cet
art si précieux de mettre dans les idées
l'enchaînement convenable, & de faciliter
en conséquence le passage de l'une à
l'autre, fournit en quelque maniere le moyen de
rapprocher jusqu'à un certain point les
hommes qui paroissent différer le plus.
En effet, toutes nos connoissances se réduisent
primitivement à des sensations, qui sont
à-peu-près les mêmes dans
tous les hommes ; & l'art de combiner
& de rapprocher des idées directes,
n'ajoûte proprement à ces mêmes
idées qu'un arrangement plus ou moins exact,
& une énumération qui peut être
rendue plus ou moins sensible aux autres.
L'homme
qui combine aisément des idées ne
differe guere de celui qui les combine avec peine,
que comme celui qui juge tout d'un coup d'un tableau
en l'envisageant, differe de celui qui a besoin
pour l'apprécier qu'on lui en fasse observer
successivement toutes les parties : l'un
& l'autre en jettant un premier coup d'oeil,
ont eu les mêmes sensations, mais elles
n'ont fait, pour ainsi dire, que glisser sur le
second ; & il n'eût fallu que l'arrêter
& le fixer plus long-tems sur chacune, pour
l'amener au même point où l'autre
s'est trouvé tout d'un coup. Par ce moyen,
les idées réfléchies du premier
seroient devenues aussi à portée
du second, que les idées directes. Ainsi
il est peut-être vrai de dire qu'il n'y
a presque point de science ou d'art dont on ne
pût à la rigueur, & avec une
bonne Logique, instruire l'esprit le plus borné ;
parce qu'il y en a peu dont les propositions ou
les regles ne puissent être réduites
à des notions simples, & disposées
entre elles dans un ordre si immédiat que
la chaîne ne se trouve nulle part interrompue.
La lenteur plus ou moins grande des opérations
de l'esprit exige plus ou moins cette chaîne,
& l'avantage des plus grands génies
se réduit à en avoir moins besoin
que les autres, ou plûtôt à
la former rapidement & presque sans s'en appercevoir.
La
science de la communication des idées ne
se borne pas à mettre de l'ordre dans les
idées mêmes ; elle doit apprendre
encore à exprimer chaque idée de
la maniere la plus nette qu'il est possible, &
par conséquent à perfectionner les
signes qui sont destinés à la rendre :
c'est aussi ce que les hommes ont fait peu-à-peu.
Les langues, nées avec les sociétés,
n'ont sans doute été d'abord qu'une
collection assez bisarre de signes de toute espece,
& les corps naturels qui tombent sous nos
sens ont été en conséquence
les premiers objets que l'on ait désignés
par des noms. Mais autant qu'il est permis d'en
juger, les langues dans cette premiere origine,
destinées à l'usage le plus pressant,
ont dû être fort imparfaites, peu
abondantes, & assujetties à bien peu
de principes certains ; & les Arts ou
les Sciences absolument nécessaires pouvoient
avoir fait beaucoup de progrès, lorsque
les regles de la diction & du style étoient
encore à naître. La communication
des idées ne souffroit pourtant guere de
ce défaut de regles, & même de
la disette de mots ; ou plûtôt
elle n'en souffroit qu'autant qu'il étoit
nécessaire pour obliger chacun des hommes
à augmenter ses propres connoissances par
un travail opiniâtre, sans trop se reposer
sur les autres. Une communication trop facile
peut tenir quelquefois l'ame engourdie, &
nuire aux efforts dont elle seroit capable. Qu'on
jette les yeux sur les prodiges des aveugles nés,
& des sourds & muets de naissance ;
on verra ce que peuvent produire les ressorts
de l'esprit, pour peu qu'ils soient vifs &
mis en action par les difficultés à
vaincre.
Cependant
la facilité de rendre & de recevoir
des idées par un commerce mutuel, ayant
aussi de son côté des avantages incontestables,
il n'est pas surprenant que les hommes ayent cherché
de plus en plus à augmenter cette facilité.
Pour cela, ils ont commencé par réduire
les signes aux mots, parce qu'ils sont, pour ainsi
dire, les symboles que l'on a le plus aisément
sous la main. De plus, l'ordre de la génération
des mots a suivi l'ordre des opérations
de l'esprit : après les individus
on a nommé les qualités sensibles,
qui, sans exister par elles-mêmes, existent
dans ces individus, & sont communes à
plusieurs : peu-à-peu l'on est enfin
venu à ces termes abstraits, dont les uns
servent à lier ensemble les idées,
d'autres à désigner les propriétés
générales des corps, d'autres à
exprimer des notions purement spirituelles. Tous
ces termes que les enfans sont si long-tems à
apprendre, ont coûté sans doute encore
plus de tems à trouver. Enfin, réduisant
l'usage des mots en préceptes, on a formé
la Grammaire, que l'on peut regarder comme une
des branches de la Logique. Eclairée par
une Métaphysique fine & déliée,
elle démêle les nuances des idées,
apprend à distinguer ces nuances par des
signes différens, donne des regles pour
faire de ces signes l'usage le plus avantageux,
découvre souvent par cet esprit philosophique
qui remonte à la source de tout, les raisons
du choix bisarre en apparence, qui fait préférer
un signe à un autre, & ne laisse enfin
à ce caprice national qu'on appelle usage,
que ce qu'elle ne peut absolument lui ôter.
Les
hommes en se communiquant leurs idées,
cherchent aussi à se communiquer leurs
passions. C'est par l'éloquence qu'ils
y parviennent. Faite pour parler au sentiment,
comme la Logique & la Grammaire parlent à
l'esprit, elle impose silence à la raison
même ; & les prodiges qu'elle opere
souvent entre les mains d'un seul sur toute une
Nation, sont peut-être le témoignage
le plus éclatant de la supériorité
d'un homme sur un autre. Ce qu'il y a de singulier,
c'est qu'on ait crû suppléer par
des regles à un talent si rare. C'est à-peu-près
comme si on eût voulu réduire le
génie en préceptes. Celui qui a
prétendu le premier qu'on devoit les Orateurs
à l'art, ou n'étoit pas du nombre,
ou étoit bien ingrat envers la Nature.
Elle seule peut créer un homme éloquent ;
les hommes sont le premier livre qu'il doive étudier
pour réussir, les grands modeles sont le
second ; & tout ce que ces Ecrivains
illustres nous ont laissé de philosophique
& de réfléchi sur le talent
de l'Orateur, ne prouve que la difficulté
de leur ressembler. Trop éclairés
pour prétendre ouvrir la carriere, ils
ne vouloient sans doute qu'en marquer les écueils.
A l'égard de ces puérilités
pédantesques qu'on a honorées du
nom de Rhétorique, ou plûtôt
qui n'ont servi qu'à rendre ce nom ridicule,
& qui sont à l'art oratoire ce que
la Scholastique est à la vraie Philosophie,
elles ne sont propres qu'à donner de l'éloquence
l'idée la plus fausse & la plus barbare.
Cependant quoiqu'on commence assez universellement
à en reconnoître l'abus, la possession
où elles sont depuis long-tems de former
une branche distinguée de la connoissance
humaine, ne permet pas encore de les en bannir :
pour l'honneur de notre discernement, le tems
en viendra peut-être un jour.
Ce
n'est pas assez pour nous de vivre avec nos contemporains,
& de les dominer. Animés par la curiosité
& par l'amour-propre, & cherchant par
une avidité naturelle à embrasser
à la fois le passé, le présent
& l'avenir, nous desirons en même tems
de vivre avec ceux qui nous suivront, & d'avoir
vêcu avec ceux qui nous ont précédés.
De-là l'origine & l'étude de
l'Histoire, qui nous unissant aux siecles passés
par le spectacle de leurs vices & de leurs
vertus, de leurs connoissances & de leurs
erreurs, transmet les nôtres aux siecles
futurs. C'est là qu'on apprend à
n'estimer les hommes que par le bien qu'ils font,
& non par l'appareil imposant qui les entoure :
les Souverains, ces hommes assez malheureux pour
que tout conspire à leur cacher la vérité,
peuvent eux-mêmes se juger d'avance à
ce tribunal integre & terrible ; le témoignage
que rend l'Histoire à ceux de leurs prédécesseurs
qui leur ressemblent, est l'image de ce que la
postérité dira d'eux.
La
Chronologie & la Géographie sont les
deux rejettons & les deux soûtiens de
la science dont nous parlons : l'une, pour
ainsi dire, place les hommes dans le tems ;
l'autre les distribue sur notre globe. Toutes
deux tirent un grand secours de l'histoire de
la Terre & de celle des Cieux, c'est-à-dire
des faits historiques & des observations célestes ;
& s'il étoit permis d'emprunter ici
le langage des Poëtes, on pourroit dire que
la science des tems & celle des lieux sont
filles de l'Astronomie & de l'Histoire.
Un
des principaux fruits de l'étude des Empires
& de leurs révolutions, est d'examiner
comment les hommes, séparés pour
ainsi dire en plusieurs grandes familles, ont
formé diverses sociétés ;
comment ces différentes sociétés
ont donné naissance aux différentes
especes de gouvernemens ; comment elles ont
cherché à se distinguer les unes
des autres, tant par les lois qu'elles se sont
données, que par les signes particuliers
que chacune a imaginés pour que ces membres
communiquassent plus facilement entr'eux. Telle
est la source de cette diversité de langues
& de lois, qui est devenue pour notre malheur
un objet considérable d'étude. Telle
est encore l'origine de la Politique, espece de
morale d'un genre particulier & supérieur,
à laquelle les principes de la morale ordinaire
ne peuvent quelquefois s'accommoder qu'avec beaucoup
de finesse, & qui pénétrant
dans les ressorts principaux du gouvernement des
Etats, démêle ce qui peut les conserver,
les affoiblir ou les détruire. Etude peut-être
la plus difficile de toutes, par les connoissances
profondes des peuples & des hommes qu'elle
exige, & par l'étendue & la variété
des talens qu'elle suppose ; sur-tout quand
le Politique ne veut point oublier que la loi
naturelle, antérieure à toutes les
conventions particulieres, est aussi la premiere
loi des Peuples, & que pour être homme
d'Etat on ne doit point cesser d'être homme.
Voilà
les branches principales de cette partie de la
connoissance humaine, qui consiste ou dans les
idées directes que nous avons reçûes
par les sens, ou dans la combinaison & la
comparaison de ces idées ; combinaison
qu'en général on appelle Philosophie.
Ces branches se subdivisent en une infinité
d'autres dont l'énumération seroit
immense, & appartient plus à cet Ouvrage
même qu'à sa Préface.
La
premiere opération de la réflexion
consistant à rapprocher & à
unir les notions directes, nous avons dû
commencer dans ce Discours par envisager la réflexion
de ce côté-là, & parcourir
les différentes sciences qui en résultent.
Mais les notions formées par la combinaison
des idées primitives, ne sont pas les seules
dont notre esprit soit capable. Il est une autre
espece de connoissances réfléchies,
dont nous devons maintenant parler. Elles consistent
dans les idées que nous nous formons à
nous-mêmes en imaginant & en composant
des êtres semblables à ceux qui sont
l'objet de nos idées directes. C'est ce
qu'on appelle l'imitation de la Nature, si connue
& si recommandée par les Anciens. Comme
les idées directes qui nous frappent le
plus vivement, sont celles dont nous conservons
le plus aisément le souvenir, ce sont aussi
celles que nous cherchons le plus à réveiller
en nous par l'imitation de leurs objets. Si les
objets agréables nous frappent plus étant
réels que simplement représentés,
ce déchet d'agrément est en quelque
maniere compensé par celui qui résulte
du plaisir de l'imitation. A l'égard des
objets qui n'exciteroient étant réels
que des sentimens tristes ou tumultueux, leur
imitation est plus agréable que les objets
mêmes, parce qu'elle nous place à
cette juste distance, où nous éprouvons
le plaisir de l'émotion sans en ressentir
le désordre. C'est dans cette imitation
des objets capables d'exciter en nous des sentimens
vifs ou agréables, de quelque nature qu'ils
soient, que consiste en général
l'imitation de la belle Nature, sur laquelle tant
d'Auteurs ont écrit sans en donner d'idée
nette ; soit parce que la belle Nature ne
se démêle que par un sentiment exquis,
soit aussi parce que dans cette matiere les limites
qui distinguent l'arbitraire du vrai ne sont pas
encore bien fixées, & laissent quelque
espace libre à l'opinion.
A
la tête des connoissances qui consistent
dans l'imitation, doivent être placées
la Peinture & la Sculpture, parce que ce sont
celles de toutes où l'imitation approche
le plus des objets qu'elle représente,
& parle le plus directement aux sens. On peut
y joindre cet art, né de la nécessité
& perfectionné par le luxe, l'Architecture,
qui s'étant élevée par degrés
des chaumieres au palais, n'est aux yeux du Philosophe,
si on peut parler ainsi, que le masque embelli
d'un de nos plus grands besoins. L'imitation de
la belle Nature y est moins frappante & plus
resserrée que dans les deux autres Arts
dont nous venons de parler : ceux-ci expriment
indifféremment & sans restriction toutes
les parties de la belle Nature, & la représente
telle qu'elle est, uniforme ou variée ;
l'Architecture au contraire se borne à
imiter par l'assemblage & l'union des différens
corps qu'elle employe, l'arrangement symmétrique
que la nature observe plus ou moins sensiblement
dans chaque individu, & qui contraste si bien
avec la belle variété du tout ensemble.
La Poësie qui vient après la Peinture
& la Sculpture, & qui n'employe pour l'imitation
que les mots disposés suivant une harmonie
agréable à l'oreille, parle plûtôt
à l'imagination qu'aux sens ; elle
lui représente d'une maniere vive &
touchante les objets qui composent cet Univers,
& semble plûtôt les créer
que les peindre, par la chaleur, le mouvement,
& la vie qu'elle sait leur donner. Enfin la
Musique, qui parle à la fois à l'imagination
& aux sens, tient le dernier rang dans l'ordre
de l'imitation ; non que son imitation soit
moins parfaite dans les objets qu'elle se propose
de représenter, mais parce qu'elle semble
bornée jusqu'ici à un plus petit
nombre d'images ; ce qu'on doit moins attribuer
à sa nature, qu'à trop peu d'invention
& de ressource dans la plûpart de ceux
qui la cultivent : il ne sera pas inutile
de faire sur cela quelques réflexions.
La
Musique, qui dans son origine n'étoit peut-être
destinée à représenter que
du bruit, est devenue peu-à-peu une espece
de discours ou même de langue, par laquelle
on exprime les différens sentimens de l'ame,
ou plûtôt ses différentes passions :
mais pourquoi réduire cette expression
aux passions seules, & ne pas l'étendre,
autant qu'il est possible, jusqu'aux sensations
même ? Quoique les perceptions que
nous recevons par divers organes different entr'elles
autant que leurs objets, on peut néanmoins
les comparer sous un autre point de vûe
qui leur est commun, c'est-à-dire par la
situation de plaisir ou de trouble où elles
mettent notre ame. Un objet effrayant, un bruit
terrible, produisent chacun en nous une émotion
par laquelle nous pouvons jusqu'à un certain
point les rapprocher, & que nous désignons
souvent dans l'un & l'autre cas, ou par le
même nom, ou par des noms synonymes. Je
ne vois donc point pourquoi un Musicien qui auroit
à peindre un objet effrayant, ne pourroit
pas y réussir en cherchant dans la Nature
l'espece de bruit qui peut produire en nous l'émotion
la plus semblable à celle que cet objet
y excite. J'en dis autant des sensations agréables.
Penser autrement, ce seroit vouloir resserrer
les bornes de l'art & de nos plaisirs. J'avoue
que la peinture dont il s'agit, exige une étude
fine & approfondie des nuances qui distinguent
nos sensations, mais aussi ne faut-il pas espérer
que ces nuances soient démêlées
par un talent ordinaire. Saisies par l'homme de
génie, senties par l'homme de goût,
apperçûes par l'homme d'esprit, elles
sont perdues pour la multitude. Toute Musique
qui ne peint rien n'est que du bruit ; &
sans l'habitude qui dénature tout, elle
ne feroit guere plus de plaisir qu'une suite de
mots harmonieux & sonores dénués
d'ordre & de liaison. Il est vrai qu'un Musicien
attentif à tout peindre, nous présenteroit
dans plusieurs circonstances des tableaux d'harmonie
qui ne seroient point faits pour des sens vulgaires :
mais tout ce qu'on en doit conclurre, c'est qu'après
avoir fait un art d'apprendre la Musique, on devroit
bien en faire un de l'écouter.
Nous
terminerons ici l'énumération de
nos principales connoissances. Si on les envisage
maintenant toutes ensemble, & qu'on cherche
les points de vûe généraux
qui peuvent servir à les discerner, on
trouve que les unes purement pratiques ont pour
but l'exécution de quelque chose ;
que d'autres simplement spéculatives se
bornent à l'examen de leur objet, &
à la contemplation de ses propriétés :
qu'enfin d'autres tirent de l'étude spéculative
de leur objet l'usage qu'on en peut faire dans
la pratique. La spéculation & la pratique
constituent la principale différence qui
distingue les Sciences d'avec les Arts, &
c'est à-peu-près en suivant cette
notion, qu'on a donné l'un ou l'autre nom
à chacune de nos connoissances. Il faut
cependant avoüer que nos idées ne
sont pas encore bien fixées sur ce sujet.
On ne sait souvent quel nom donner à la
plûpart des connoissances où la spéculation
se réunit à la pratique ; &
l'on dispute, par exemple, tous les jours dans
les écoles, si la Logique est un art ou
une science : le problème seroit bien-tôt
résolu, en répondant qu'elle est
à la fois l'une & l'autre. Qu'on s'épargneroit
de questions & de peines, si on déterminoit
enfin la signification des mots d'une maniere
nette & précise !
On
peut en général donner le nom d'Art
à tout système de connoissances
qu'il est possible de réduire à
des regles positives, invariables & indépendantes
du caprice ou de l'opinion ; & il seroit
permis de dire en ce sens, que plusieurs de nos
sciences sont des arts, étant envisagées
par leur côté pratique. Mais comme
il y a des regles pour les opérations de
l'esprit ou de l'ame, il y en a aussi pour celles
du corps ; c'est-à-dire pour celles
qui bornées aux corps extérieurs,
n'ont besoin que de la main seule pour être
exécutées. De-là la distinction
des Arts en libéraux & en méchaniques,
& la supériorité qu'on accorde
aux premiers sur les seconds. Cette supériorité
est sans doute injuste à plusieurs égards.
Néanmoins parmi les préjugés,
tout ridicules qu'ils peuvent être, il n'en
est point qui n'ait sa raison, ou, pour parler
plus exactement, son origine ; & la Philosophie
souvent impuissante pour corriger les abus, peut
au moins en démêler la source. La
force du corps ayant été le premier
principe qui a rendu inutile le droit que tous
les hommes avoient d'être égaux,
les plus foibles, dont le nombre est toûjours
le plus grand, se sont joints ensemble pour la
réprimer. Ils ont donc établi par
le secours des lois & des différentes
sortes de gouvernemens, une inégalité
de convention dont la force a cessé d'être
le principe. Cette derniere inégalité
étant bien affermie, les hommes, en se
réunissant avec raison pour la conserver,
n'ont pas laissé de réclamer secretement
contre elle par ce desir de supériorité
que rien n'a pû détruire en eux.
Ils
ont donc cherché une sorte de dédommagement
dans une inégalité moins arbitraire ;
& la force corporelle, enchaînée
par les lois, ne pouvant plus offrir aucun moyen
de supériorité, ils ont été
réduits à chercher dans la différence
des esprits un principe d'inégalité
aussi naturel, plus paisible, & plus utile
à la société. Ainsi la partie
la plus noble de notre être s'est en quelque
maniere vengée des premiers avantages que
la partie la plus vile avoit usurpés ;
& les talens de l'esprit ont été
généralement reconnus pour supérieurs
à ceux du corps. Les Arts méchaniques
dépendans d'une opération manuelle,
& asservis, qu'on me permette ce terme, à
une espece de routine, ont été abandonnés
à ceux d'entre les hommes que les préjugés
ont placés dans la classe la plus inférieure.
L'indigence qui a forcé ces hommes à
s'appliquer à un pareil travail, plus souvent
que le goût & le génie ne les
y ont entraînés, est devenue ensuite
une raison pour les mépriser, tant elle
nuit à tout ce qui l'accompagne. A l'égard
des opérations libres de l'esprit, elles
ont été le partage de ceux qui se
sont crus sur ce point les plus favorisés
de la Nature. Cependant l'avantage que les Arts
libéraux ont sur les Arts méchaniques,
par le travail que les premiers exigent de l'esprit,
& par la difficulté d'y exceller, est
suffisamment compensé par l'utilité
bien supérieure que les derniers nous procurent
pour la plûpart. C'est cette utilité
même qui a forcé de les réduire
à des opérations purement machinales,
pour en faciliter la pratique à un plus
grand nombre d'hommes. Mais la société,
en respectant avec justice les grands génies
qui l'éclairent, ne doit point avilir les
mains qui la servent. La découverte de
la Boussole n'est pas moins avantageuse au genre
humain, que ne le seroit à la Physique
l'explication des propriétés de
cette aiguille. Enfin, à considérer
en lui-même le principe de la distinction
dont nous parlons, combien de Savans prétendus
dont la science n'est proprement qu'un art méchanique ?
& quelle différence réelle y
a-t-il entre une tête remplie de faits sans
ordre, sans usage, sans liaison, & l'instinct
d'un Artisan réduit à l'exécution
machinale ?
Le
mépris qu'on a pour les Arts méchaniques
semble avoir influé jusqu'à un certain
point sur les inventeurs mêmes. Les noms
de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque
tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs,
c'est-à-dire des conquérans, n'est
ignorée de personne. Cependant c'est peut-être
chez les Artisans qu'il faut aller chercher les
preuves les plus admirables de la sagacité
de l'esprit, de sa patience & de ses ressources.
J'avoue que la plûpart des Arts n'ont été
inventés que peu-à-peu, & qu'il
a fallu une assez longue suite de siecles pour
porter les montres, par exemple, au point de perfection
où nous les voyons. Mais n'en est-il pas
de même des Sciences ? Combien de découvertes
qui ont immortalisé les auteurs, avoient
été préparées par
les travaux des siecles précédens,
souvent même amenées à leur
maturité, au point de ne demander plus
qu'un pas à faire ? Et pour ne point
sortir de l'Horlogerie, pourquoi ceux à
qui nous devons la fusée des montres, l'échappement
& la répétition, ne sont-ils
pas aussi estimés que ceux qui ont travaillé
successivement à perfectionner l'Algebre ?
D'ailleurs,
si j'en crois quelques Philosophes que le mépris
qu'on a pour les Arts n'a point empêché
de les étudier, il est certaines machines
si compliquées, & dont toutes les parties
dépendent tellement l'une de l'autre, qu'il
est difficile que l'invention en soit dûe
à plus d'un seul homme. Ce génie
rare dont le nom est enseveli dans l'oubli, n'eut-il
pas été bien digne d'être
placé à côté du petit
nombre d'esprits créateurs, qui nous ont
ouvert dans les Sciences des routes nouvelles ?
Parmi
les Arts libéraux qu'on a réduits
à des principes, ceux qui se proposent
l'imitation de la Nature, ont été
appellés beaux Arts, parce qu'ils ont principalement
l'agrément pour objet. Mais ce n'est pas
la seule chose qui les distingue des Arts libéraux
plus nécessaires ou plus utiles, comme
la Grammaire, la Logique & la Morale. Ces
derniers ont des regles fixes & arrêtées,
que tout homme peut transmettre à un autre :
au lieu que la pratique des beaux Arts consiste
principalement dans une invention qui ne prend
guere ses lois que du génie : les
regles qu'on a écrites sur ces Arts n'en
sont proprement que la partie méchanique ;
elles produisent à-peu-près l'effet
du Telescope, elles n'aident que ceux qui voyent.
Il
résulte de tout ce que nous avons dit jusqu'ici,
que les différentes manieres dont notre
esprit opere sur les objets, & les différens
usages qu'il tire de ces objets même, sont
le premier moyen qui se présente à
nous pour discerner en général nos
connoissances les unes des autres. Tout s'y rapporte
à nos besoins, soit de nécessité
absolue, soit de convenance & d'agrément,
soit même d'usage & de caprice. Plus
les besoins sont éloignés ou difficiles
à satisfaire, plus les connoissances destinées
à cette fin sont lentes à paroître.
Quels progrès la Medecine n'auroit-elle
pas fait aux dépens des Sciences de pure
spéculation, si elle étoit aussi
certaine que la Géométrie ?
Mais il est encore d'autres caracteres très-marqués
dans la maniere dont nos connoissances nous affectent,
& dans les différens jugemens que notre
ame porte de ses idées. Ces jugemens sont
désignés par les mots d'évidence,
de certitude, de probabilité, de sentiment
& de goût.
L'évidence
appartient proprement aux idées dont l'esprit
apperçoit la liaison tout-d'un-coup ;
la certitude à celles dont la liaison ne
peut être connue que par le secours d'un
certain nombre d'idées intermédiaires,
ou, ce qui est la même chose, aux propositions
dont l'identité avec un principe évident
par lui-même, ne peut être découverte
que par un circuit plus ou moins long ; d'où
il s'ensuivroit que selon la nature des esprits,
ce qui est évident pour l'un ne seroit
quelquefois que certain pour un autre. On pourroit
encore dire, en prenant les mots d'évidence
& de certitude dans un autre sens, que la
premiere est le résultat des opérations
seules de l'esprit, & se rapporte aux spéculations
métaphysiques & mathématiques ;
& que la seconde est plus propre aux objets
physiques, dont la connoissance est le fruit du
rapport constant & invariable de nos sens.
La probabilité a principalement lieu pour
les faits historiques, & en général
pour tous les évenemens passés,
présens & à venir, que nous
attribuons à une sorte de hasard, parce
que nous n'en démêlons pas les causes.
La partie de cette connoissance qui a pour objet
le présent & le passé, quoiqu'elle
ne soit fondée que sur le simple témoignage,
produit souvent en nous une persuasion aussi forte
que celle qui naît des axiomes. Le sentiment
est de deux sortes. L'un destiné aux vérités
de morale, s'appelle conscience ; c'est une
suite de la loi naturelle & de l'idée
que nous avons du bien & du mal ; &
on pourroit le nommer évidence du coeur,
parce que, tout différent qu'il est de
l'évidence de l'esprit attachée
aux vérités spéculatives,
il nous subjugue avec le même empire. L'autre
espece de sentiment est particulierement affecté
à l'imitation de la belle Nature, &
à ce qu'on appelle beautés d'expression.
Il saisit avec transport les beautés sublimes
& frappantes, démêle avec finesse
les beautés cachées, & proscrit
ce qui n'en a que l'apparence. Souvent même
il prononce des arrêts séveres sans
se donner la peine d'en détailler les motifs,
parce que ces motifs dépendent d'une foule
d'idées difficiles à développer
sur le champ, & plus encore à transmettre
aux autres. C'est à cette espece de sentiment
que nous devons le goût & le génie,
distingués l'un de l'autre en ce que le
génie est le sentiment qui crée,
& le goût, le sentiment qui juge.
Après
le détail où nous sommes entrés
sur les différentes parties de nos connoissances,
& sur les caracteres qui les distinguent,
il ne nous reste plus qu'à former un Arbre
généalogique ou encyclopédique
qui les rassemble sous un même point de
vûe, & qui serve à marquer leur
origine & les liaisons qu'elles ont entr'elles.
Nous expliquerons dans un moment l'usage que nous
prétendons faire de cet Arbre. Mais l'exécution
n'en est pas sans difficulté. Quoique l'histoire
philosophique que nous venons de donner de l'origine
de nos idées, soit fort utile pour faciliter
un pareil travail, il ne faut pas croire que l'Arbre
encyclopédique doive ni puisse même
être servilement assujetti à cette
histoire. Le système général
des Sciences & des Arts est une espece de
labyrinthe, de chemin tortueux, où l'esprit
s'engage sans trop connoître la route qu'il
doit tenir. Pressé par ses besoins, &
par ceux du corps auquel il est uni, il étudie
d'abord les premiers objets qui se présentent
à lui ; penetre le plus avant qu'il
peut dans la connoissance de ces objets ;
rencontre bientôt des difficultés
qui l'arrêtent ; & soit par l'espérance
ou même par le desespoir de les vaincre,
se jette dans une nouvelle route ; revient
ensuite sur ses pas, franchit quelquefois les
premieres barrieres pour en rencontrer de nouvelles ;
& passant rapidement d'un objet à un
autre, fait sur chacun de ces objets à
différens intervalles & comme par secousses,
une suite d'opérations dont la génération
même de ses idées rend la discontinuité
nécessaire. Mais ce désordre tout
philosophique qu'il est de la part de l'ame, défigureroit,
ou plûtôt anéantiroit entierement
un Arbre encyclopédique dans lequel on
voudroit le représenter.
D'ailleurs,
comme nous l'avons déja fait sentir au
sujet de la Logique, la plûpart des Sciences
qu'on regarde comme renfermant les principes de
toutes les autres, & qui doivent par cette
raison occuper les premieres places dans l'ordre
encyclopédique, n'observent pas le même
rang dans l'ordre généalogique des
idées, parce qu'elles n'ont pas été
inventées les premieres. En effet, notre
étude primitive a dû être celle
des individus ; ce n'est qu'après
avoir considéré leurs propriétés
particulieres & palpables, que nous avons
par abstraction de notre esprit, envisagé
leurs propriétés générales
& communes, & formé la Métaphysique
& la Géometrie ; ce n'est qu'après
un long usage des premiers signes, que nous avons
perfectionné l'art de ces signes au point
d'en faire une Science ; ce n'est enfin qu'après
une longue suite d'opérations sur les objets
de nos idées, que nous avons par la réflexion
donné des regles à ces opérations
même.
Enfin
le système de nos connoissances est composé
de différentes branches, dont plusieurs
ont un même point de réunion ;
& comme en partant de ce point il n'est pas
possible de s'engager à la fois dans toutes
les routes, c'est la nature des différens
esprits qui détermine le choix. Aussi est-il
assez rare qu'un même esprit en parcourre
à la fois un grand nombre. Dans l'étude
de la Nature, les hommes se sont d'abord appliqués
tous, comme de concert, à satisfaire les
besoins les plus pressans ; mais quand ils
en sont venus aux connoissances moins absolument
nécessaires, ils ont dû se les partager,
& y avancer chacun de son côté
à-peu-près d'un pas égal.
Ainsi plusieurs Sciences ont été,
pour ainsi dire, contemporaines ; mais dans
l'ordre historique des progrès de l'esprit,
on ne peut les embrasser que successivement.
Il
n'en est pas de même de l'ordre encyclopédique
de nos connoissances. Ce dernier consiste à
les rassembler dans le plus petit espace possible,
& à placer, pour ainsi dire, le Philosophe
au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point
de vûe fort élevé d'où
il puisse appercevoir à la fois les Sciences
& les Arts principaux ; voir d'un coup
d'oeil les objets de ses spéculations,
& les opérations qu'il peut faire sur
ces objets ; distinguer les branches générales
des connoissances humaines, les points qui les
séparent ou qui les unissent ; &
entrevoir même quelquefois les routes secretes
qui les rapprochent. C'est une espece de Mappemonde
qui doit montrer les principaux pays, leur position
& leur dépendance mutuelle, le chemin
en ligne droite qu'il y a de l'un à l'autre ;
chemin souvent coupé par mille obstacles,
qui ne peuvent être connus dans chaque pays
que des habitans ou des voyageurs, & qui ne
sauroient être montrés que dans des
cartes particulieres fort détaillées.
Ces cartes particulieres seront les différens
articles de l'Encyclopédie, & l'arbre
ou système figuré en sera la Mappemonde.
Mais
comme dans les cartes générales
du globe que nous habitons, les objets sont plus
ou moins rapprochés, & présentent
un coup d'oeil différent selon le point
de vûe où l'oeil est placé
par le Géographe qui construit la carte,
de même la forme de l'arbre encyclopédique
dépendra du point de vûe où
l'on se mettra pour envisager l'univers littéraire.
On peut donc imaginer autant de systèmes
différens de la connoissance humaine, que
de Mappemondes de différentes projections ;
& chacun de ces systèmes pourra même
avoir, à l'exclusion des autres, quelque
avantage particulier. Il n'est guere de Savans
qui ne placent volontiers au centre de toutes
les Sciences celle dont ils s'occupent, à-peu-près
comme les premiers hommes se plaçoient
au centre du monde, persuadés que l'Univers
étoit fait pour eux. La prétention
de plusieurs de ces Savans envisagée d'un
oeil philosophique, trouveroit peut-être,
même hors de l'amour propre, d'assez bonnes
raisons pour se justifier.
Quoi
qu'il en soit, celui de tous les arbres encyclopédiques
qui offriroit le plus grand nombre de liaisons
& de rapports entre les Sciences, mériteroit
sans doute d'être préféré.
Mais peut-on se flater de le saisir ? La
Nature, nous ne saurions trop le répéter,
n'est composée que d'individus qui sont
l'objet primitif de nos sensations & de nos
perceptions directes. Nous remarquons à
la vérité dans ces individus, des
propriétés communes par lesquelles
nous les comparons, & des propriétés
dissemblables par lesquelles nous les discernons ;
& ces propriétés désignées
par des noms abstraits, nous ont conduit à
former différentes classes où ces
objets ont été placés. Mais
souvent tel objet qui par une ou plusieurs de
ses propriétés a été
placé dans une classe, tient à une
autre classe par d'autres propriétés,
& auroit pû tout aussi bien y avoir
sa place. Il reste donc nécessairement
de l'arbitraire dans la division générale.
L'arrangement le plus naturel seroit celui où
les objets se succéderoient par les nuances
insensibles qui servent tout-à-la-fois
à les séparer & à les
unir. Mais le petit nombre d'êtres qui nous
sont connus ne nous permet pas de marquer ces
nuances. L'Univers n'est qu'un vaste Océan,
sur la surface duquel nous appercevons quelques
îles plus ou moins grandes, dont la liaison
avec le continent nous est cachée.
On
pourroit former l'arbre de nos connoissances en
les divisant soit en naturelles & en révélées,
soit en utiles & agréables, soit en
spéculatives & pratiques, soit en évidentes,
certaines, probables & sensibles, soit en
connoissance des choses & connoissance des
signes, & ainsi à l'infini. Nous avons
choisi une division qui nous a paru satisfaire
tout à la fois le plus qu'il est possible
à l'ordre encyclopédique de nos
connoissances & à leur ordre généalogique.
Nous devons cette division à un Auteur
célebre dont nous parlerons dans la suite
de cette Préface : nous avons pourtant
cru y devoir faire quelques changemens, dont nous
rendrons compte ; mais nous sommes trop convaincus
de l'arbitraire qui regnera toûjours dans
une pareille division, pour croire que notre système
soit l'unique ou le meilleur ; il nous suffira
que notre travail ne soit pas entierement desapprouvé
par les bons esprits. Nous ne voulons point ressembler
à cette foule de Naturalistes qu'un Philosophe
moderne a eu tant de raison de censurer ;
& qui occupés sans cesse à diviser
les productions de la Nature en genre & en
especes, ont consumé dans ce travail un
tems qu'ils auroient beaucoup mieux employé
à l'étude de ces productions même.
Que diroit-on d'un Architecte qui ayant à
élever un édifice immense, passeroit
toute sa vie à en tracer le plan ;
ou d'un Curieux qui se proposant de parcourir
un vaste palais, employeroit tout son tems à
en observer l'entrée ?
Les
objets dont notre ame s'occupe, sont ou spirituels
ou matériels, & notre ame s'occupe
de ces objets ou par des idées directes
ou par des idées réfléchies.
Le système des connoissances directes ne
peut consister que dans la collection purement
passive & comme machinale de ces mêmes
connoissances ; c'est ce qu'on appelle mémoire.
La réflexion est de deux sortes, nous l'avons
déjà observé ; ou elle
raisonne sur les objets des idées directes,
ou elle les imite. Ainsi la mémoire, la
raison proprement dite, & l'imagination, sont
les trois manieres différentes dont notre
ame opere sur les objets de ses pensées.
Nous ne prenons point ici l'imagination pour la
faculté qu'on a de se représenter
les objets ; parce que cette faculté
n'est autre chose que la mémoire même
des objets sensibles, mémoire qui seroit
dans un continuel exercice, si elle n'étoit
soulagée par l'invention des signes. Nous
prenons l'imagination dans un sens plus noble
& plus précis, pour le talent de créer
en imitant.
Ces
trois facultés forment d'abord les trois
divisions générales de notre système,
& les trois objets généraux
des connoissances humaines ; l'Histoire qui
se rapporte à la mémoire ;
la Philosophie, qui est le fruit de la raison ;
& les Beaux-arts, que l'imagination fait naître.
Si nous plaçons la raison avant l'imagination,
cet ordre nous paroît bien fondé,
& conforme au progrès naturel des opérations
de l'esprit : l'imagination est une faculté
créatrice ; & l'esprit, avant
de songer à créer, commence par
raisonner sur ce qu'il voit & ce qu'il connoît.
Un autre motif qui doit déterminer à
placer la raison avant l'imagination, c'est que
dans cette derniere faculté de l'ame, les
deux autres se trouvent réunies jusqu'à
un certain point, & que la raison s'y joint
à la mémoire. L'esprit ne crée
& n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont
semblables à ceux qu'il a connus par des
idées directes & par des sensations ;
plus il s'éloigne de ces objets, plus les
êtres qu'il forme sont bisarres & peu
agréables. Ainsi dans l'imitation de la
Nature, l'invention même est assujettie
à certaines regles ; & ce sont
ces regles qui forment principalement la partie
philosophique des Beaux-arts, jusqu'à présent
assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être
l'ouvrage que du génie, & que le génie
aime mieux créer que discuter.
Enfin,
si on examine les progrès de la raison
dans ses opérations successives, on se
convaincra encore qu'elle doit précéder
l'imagination dans l'ordre de nos facultés,
puisque la raison, par les dernieres opérations
qu'elle fait sur les objets, conduit en quelque
sorte à l'imagination ; car ses opérations
ne consistent qu'à créer, pour ainsi
dire, des êtres généraux,
qui séparés de leur sujet par abstraction,
ne sont plus du ressort immédiat de nos
sens. Aussi la Métaphysique & la Géometrie
sont de toutes les Sciences qui appartiennent
à la raison, celles où l'imagination
a le plus de part. J'en demande pardon à
nos beaux esprits détracteurs de la Géometrie ;
ils ne se croyent pas sans doute si près
d'elle, & il n'y a peut-être que la
Métaphysique qui les en sépare.
L'imagination dans un Géometre qui crée,
n'agit pas moins que dans un Poëte qui invente.
Il est vrai qu'ils operent différemment
sur leur objet ; le premier le dépouille
& l'analyse, le second le compose & l'embellit.
Il est encore vrai que cette maniere différente
d'opérer n'appartient qu'à différentes
sortes d'esprits ; & c'est pour cela
que les talens du grand Géometre &
du grand Poëte ne se trouveront peut-être
jamais ensemble. Mais soit qu'ils s'excluent ou
ne s'excluent pas l'un de l'autre, ils ne sont
nullement en droit de se mépriser réciproquement.
De tous les grands hommes de l'antiquité,
Archimede est peut-être celui qui mérite
le plus d'être placé à côté
d'Homere. J'espere qu'on pardonnera cette digression
à un Géometre qui aime son art,
mais qu'on n'accusera point d'en être admirateur
outré ; & je reviens à
mon sujet.
La
distribution générale des êtres
en spirituels & en matériels fournit
la sous-division des trois branches générales.
L'Histoire & la Philosophie s'occupent également
de ces deux especes d'êtres, & l'imagination
ne travaille que d'après les êtres
purement matériels ; nouvelle raison
pour placer la derniere dans l'ordre de nos facultés.
A la tête des êtres spirituels est
Dieu, qui doit tenir le premier rang par sa nature,
& par le besoin que nous avons de le connoître.
Au-dessous de cet Etre suprême sont les
esprits créés, dont la révélation
nous apprend l'existence. Ensuite vient l'homme,
qui composé de deux principes, tient par
son ame aux esprits, & par son corps au monde
matériel ; & enfin ce vaste Univers
que nous appellons le Monde corporel ou la Nature.
Nous ignorons pourquoi l'Auteur célebre
qui nous sert de guide dans cette distribution,
a placé la nature avant l'homme dans son
système ; il semble au contraire que
tout engage à placer l'homme sur le passage
qui sépare Dieu & les esprits d'avec
les corps.
L'Histoire
entant qu'elle se rapporte à Dieu, renferme
ou la révélation ou la tradition,
& se divise sous ces deux points de vûe
en histoire sacrée & en histoire ecclésiastique.
L'histoire de l'homme a pour objet, ou ses actions
ou ses connoissances ; & elle est par
conséquent civile ou littéraire,
c'est-à-dire, se partage entre les grandes
nations & les grands génies, entre
les Rois & les Gens de Lettres, entre les
Conquérans & les Philosophes. Enfin
l'histoire de la Nature est celle des productions
innombrables qu'on y observe, & forme une
quantité de branches presque égale
au nombre de ces diverses productions. Parmi ces
différentes branches, doit être placée
avec distinction l'histoire des Arts, qui n'est
autre chose que l'histoire des usages que les
hommes ont faits des productions de la nature,
pour satisfaire à leurs besoins ou à
leur curiosité.
Tels
sont les objets principaux de la mémoire.
Venons présentement à la faculté
qui refléchit & qui raisonne. Les êtres
tant spirituels que matériels sur lesquels
elle s'exerce, ayant quelques propriétés
générales, comme l'existence, la
possibilité, la durée ; l'examen
de ces propriétés forme d'abord
cette branche de la Philosophie, dont tous les
autres empruntent en partie leurs principes :
on la nomme l'Ontologie ou Science de l'Etre,
ou Métaphysique générale.
Nous descendons de-là aux différens
êtres particuliers ; & les divisions
que fournit la Science de ces différens
êtres, sont formées sur le même
plan que celles de l'Histoire.
La
Science de Dieu appellée Théologie
a deux branches ; la Théologie naturelle
n'a de connoissance de Dieu que celle que produit
la raison seule ; connoissance qui n'est
pas d'une fort grande étendue : la
Théologie révélée
tire de l'histoire sacrée une connoissance
beaucoup plus parfaite de cet être. De cette
même Théologie révélée,
résulte la Science des esprits créés.
Nous avons crû encore ici devoir nous écarter
de notre Auteur. Il nous semble que la Science,
considérée comme appartenant à
la raison, ne doit point être divisée
comme elle l'a été par lui en Théologie
& en Philosophie ; car la Théologie
révélée n'est autre chose
que la raison appliquée aux faits révélés :
on peut dire qu'elle tient à l'Histoire
par les dogmes qu'elle enseigne, & à
la Philosophie, par les conséquences qu'elle
tire de ces dogmes. Ainsi séparer la Théologie
de la Philosophie, ce seroit arracher du tronc
un rejetton qui de lui-même y est uni. Il
semble aussi que la Science des esprits appartient
bien plus intimement à la Théologie
révélée, qu'à la Théologie
naturelle.
La
premiere partie de la Science de l'homme est celle
de l'ame ; & cette Science a pour but,
ou la connoissance spéculative de l'ame
humaine, ou celle de ses opérations. La
connoissance spéculative de l'ame dérive
en partie de la Théologie naturelle, &
en partie de la Théologie révélée,
& s'appelle Pneumatologie ou Métaphysique
particuliere. La connoissance de ses opérations
se subdivise en deux branches, ces opérations
pouvant avoir pour objet, ou la découverte
de la vérité, ou la pratique de
la vertu. La découverte de la vérité,
qui est le but de la Logique, produit l'art de
la transmettre aux autres ; ainsi l'usage
que nous faisons de la Logique est en partie pour
notre propre avantage, en partie pour celui des
êtres semblables à nous ; les
regles de la morale se rapportent moins à
l'homme isolé, & le supposent nécessairement
en société avec les autres hommes.
La
Science de la nature n'est autre que celle des
corps : mais les corps ayant des propriétés
générales qui leur sont communes,
telles que l'impénétrabilité,
la mobilité, & l'étendue, c'est
encore par l'étude de ces propriétés
que la Science de la nature doit commencer :
elles ont, pour ainsi dire, un côté
purement intellectuel, par lequel elles ouvrent
un champ immense aux spéculations de l'esprit,
& un côté matériel &
sensible par lequel on peut les mesurer. La spéculation
intellectuelle appartient à la Physique
générale, qui n'est proprement que
la Métaphysique des corps ; &
la mesure est l'objet des Mathématiques,
dont les divisions s'étendent presque à
l'infini.
Ces
deux Sciences conduisent à la Physique
particuliere, qui étudie les corps en eux-mêmes,
& qui n'a que les individus pour objet. Parmi
les corps dont il nous importe de connoître
les propriétés, le nôtre doit
tenir le premier rang, & il est immédiatement
suivi de ceux dont la connoissance est le plus
nécessaire à notre conservation ;
d'où résultent l'Anatomie, l'Agriculture,
la Médecine, & leurs différentes
branches. Enfin tous les corps naturels soumis
à notre examen produisent les autres parties
innombrables de la Physique raisonnée.
La
Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Poësie,
la Musique, & leurs différentes divisions,
composent la troisieme distribution générale
qui naît de l'imagination, & dont les
parties sont comprises sous le nom de Beaux-Arts.
On pourroit aussi les renfermer sous le titre
général de Peinture, puisque tous
les Beaux-Arts se réduisent à peindre,
& ne different que par les moyens qu'ils employent ;
enfin on pourroit les rapporter tous à
la Poësie, en prenant ce mot dans sa signification
naturelle, qui n'est autre chose qu'invention
on création.
Telles
sont les principales parties de notre Arbre encyclopédique ;
on les trouvera plus en détail à
la fin de ce Discours Préliminaire. Nous
en avons formé une espece de Carte à
laquelle nous avons joint une explication beaucoup
plus étendue que celle qui vient d'être
donnée. Cette Carte & cette explication
ont été déjà publiées
dans le Prospectus, comme pour pressentir le goût
du Public ; nous y avons fait quelques changemens
dont il sera facile de s'appercevoir, & qui
sont le fruit ou de nos réflexions ou des
conseils de quelques Philosophes assez bons citoyens
pour prendre intérêt à notre
Ouvrage. Si le Public éclairé donne
son approbation à ces changemens, elle
sera la récompense de notre docilité ;
& s'il ne les approuve pas, nous n'en serons
que plus convaincus de l'impossibilité
de former un Arbre encyclopédique qui soit
au gré de tout le monde.
La
division générale de nos connoissances,
suivant nos trois facultés, a cet avantage,
qu'elle pourroit fournir aussi les trois divisions
du monde littéraire, en Erudits, Philosophes,
& Beaux-Esprits ; ensorte qu'après
avoir formé l'Arbre des Sciences, on pourroit
former sur le même plan celui des Gens de
Lettres. La mémoire est le talent des premiers,
la sagacité appartient aux seconds, &
les derniers ont l'agrément en partage.
Ainsi, en regardant la mémoire comme un
commencement de réflexion, & en y joignant
la réflexion qui combine, & celle qui
imite, on pourroit dire en général
que le nombre plus ou moins grand d'idées
réfléchies, & la nature de ces
idées, constituent la différence
plus ou moins grande qu'il y a entre les hommes ;
que la réflexion, prise dans le sens le
plus étendu qu'on puisse lui donner, forme
le caractere de l'esprit, & qu'elle en distingue
les différens genres. Du reste les trois
especes de républiques dans lesquelles
nous venons de distribuer les Gens de Lettres,
n'ont pour l'ordinaire rien de commun, que de
faire assez peu de cas les uns des autres. Le
Poëte & le Philosophe se traitent mutuellement
d'insensés, qui se repaissent de chimeres :
l'un & l'autre regardent l'Erudit comme une
espece d'avare, qui ne pense qu'à amasser
sans jouir, & qui entasse sans choix les métaux
les plus vils avec les plus précieux ;
& l'Erudit, qui ne voit que des mots par-tout
où il ne lit point des faits, méprise
le Poëte & le Philosophe, comme des gens
qui se croyent riches, parce que leur dépense
excede leurs fonds.
C'est
ainsi qu'on se venge des avantages qu'on n'a pas.
Les Gens de Lettres entendroient mieux leurs intérêts,
si au lieu de chercher à s'isoler, ils
reconnoissoient le besoin réciproque qu'ils
ont de leurs travaux, & les secours qu'ils
en tirent. La société doit sans
doute aux Beaux-Esprits ses principaux agrémens,
& ses lumieres aux Philosophes : mais
ni les uns ni les autres ne sentent combien ils
sont redevables à la mémoire ;
elle renferme la matiere premiere de toutes nos
connoissances ; & les travaux de l'Erudit
ont souvent fourni au Philosophe & au Poëte
les sujets sur lesquels ils s'exercent. Lorsque
les Anciens ont appellé les Muses Filles
de la Mémoire, a dit un Auteur moderne,
ils sentoient peut-être combien cette faculté
de notre ame est nécessaire à toutes
les autres ; & les Romains lui élevoient
des temples, comme à la Fortune.
Il
nous reste à montrer comment nous avons
tâché de concilier dans ce Dictionnaire
l'ordre encyclopédique avec l'ordre alphabétique.
Nous avons employé pour cela trois moyens,
le Système figuré qui est à
la tête de l'Ouvrage, la Science à
laquelle chaque article se rapporte, & la
maniere dont l'article est traité. On a
placé pour l'ordinaire après le
mot qui fait le sujet de l'article, le nom de
la Science dont cet article fait partie ;
il ne faut plus que voir dans le Système
figuré quel rang cette Science y occupe,
pour connoître la place que l'article doit
avoir dans l'Encyclopédie. S'il arrive
que le nom de la Science soit omis dans l'article,
la lecture suffira pour connoître à
quelle Science il se rapporte ; & quand
nous aurions, par exemple, oublié d'avertir
que le mot Bombe appartient à l'art militaire,
& le nom d'une ville ou d'un pays à
la Géographie, nous comptons assez sur
l'intelligence de nos lecteurs, pour espérer
qu'ils ne seroient pas choqués d'une pareille
omission. D'ailleurs par la disposition des matieres
dans chaque article, sur-tout lorsqu'il est un
peu étendu, on ne pourra manquer de voir
que cet article tient à un autre qui dépend
d'une Science différente, celui-là
à un troisieme, & ainsi de suite. On
a tâché que l'exactitude & la
fréquence des renvois ne laissât
là-dessus rien à desirer ;
car les renvois dans ce Dictionnaire ont cela
de particulier, qu'ils servent principalement
à indiquer la liaison des matieres ;
au lieu que dans les autres ouvrages de cette
espece, ils ne sont destinés qu'à
expliquer un article par un autre. Souvent même
nous avons omis le renvoi, parce que les termes
d'Art ou de Science sur lesquels il auroit pû
tomber, se trouvent expliqués à
leur article, que le lecteur ira chercher de lui-même.
C'est sur-tout dans les articles généraux
des Sciences, qu'on a tâché d'expliquer
les secours mutuels qu'elles se prêtent.
Ainsi trois choses forment l'ordre encyclopédique ;
le nom de la Science à laquelle l'article
appartient ; le rang de cette Science dans
l'Arbre ; la liaison de l'article avec d'autres
dans la même Science ou dans une Science
différente ; liaison indiquée
par les renvois, ou facile à sentir au
moyen des termes techniques expliqués suivant
leur ordre alphabétique. Il ne s'agit point
ici des raisons qui nous ont fait préférer
dans cet Ouvrage l'ordre alphabétique à
tout autre ; nous les exposerons plus bas,
lorsque nous envisagerons cette collection comme
Dictionnaire des Sciences & des Arts.
Au
reste, sur la partie de notre travail, qui consiste
dans l'ordre encyclopédique, & qui
est plus destinée aux gens éclairés
qu'à la multitude, nous observerons deux
choses : la premiere, c'est qu'il seroit
souvent absurde de vouloir trouver une liaison
immédiate entre un article de ce Dictionnaire
& un autre article pris à volonté ;
c'est ainsi qu'on chercheroit en vain par quels
liens secrets Section conique peut être
rapprochée d'Accusatif. L'ordre encyclopédique
ne suppose point que toutes les Sciences tiennent
directement les unes aux autres. Ce sont des branches
qui partent d'un même tronc, sçavoir
de l'entendement humain. Ces branches n'ont souvent
entr'elles aucune liaison immédiate, &
plusieurs ne sont réunies que par le tronc
même. Ainsi Section conique appartient à
la Géométrie, la Géométrie
conduit à la Physique particuliere, celle-ci
à la Physique générale, la
Physique générale à la Métaphysique ;
& la Métaphysique est bien près
de la Grammaire à laquelle le mot Accusatif
appartient. Mais quand on est arrivé à
ce dernier terme par la route que nous venons
d'indiquer, on se trouve si loin de celui d'où
l'on est parti, qu'on l'a tout-à-fait perdu
de vûe.
La
seconde remarque que nous avons à faire,
c'est qu'il ne faut pas attribuer à notre
Arbre encyclopédique plus d'avantage que
nous ne prétendons lui en donner. L'usage
des divisions générales est de rassembler
un fort grand nombre d'objets : mais il ne
faut pas croire qu'il puisse suppléer à
l'étude de ces objets mêmes. C'est
une espece de dénombrement des connoissances
qu'on peut acquérir ; dénombrement
frivole pour qui voudroit s'en contenter, utile
pour qui desire d'aller plus loin. Un seul article
raisonné sur un objet particulier de Science
ou d'Art, renferme plus de substance que toutes
les divisions & subdivisions qu'on peut faire
des termes généraux ; &
pour ne point sortir de la comparaison que nous
avons tirée plus haut des Cartes géographiques,
celui qui s'en tiendroit à l'Arbre encyclopédique
pour toute connoissance, n'en sauroit guere plus
que celui qui pour avoir acquis par les Mappemondes
une idée générale du globe
& de ses parties principales, se flatteroit
de connoître les différens Peuples
qui l'habitent, & les Etats particuliers qui
le composent. Ce qu'il ne faut point oublier sur-tout,
en considérant notre Système figuré,
c'est que l'ordre encyclopédique qu'il
présente est très-différent
de l'ordre généalogique des opérations
de l'esprit ; que les Sciences qui s'occupent
des êtres généraux, ne sont
utiles qu'autant qu'elles menent à celles
dont les êtres particuliers sont l'objet ;
qu'il n'y a véritablement que ces êtres
particuliers qui existent ; & que si
notre esprit a créé des êtres
généraux, ç'a été
pour pouvoir étudier plus facilement l'une
après l'autre les propriétés
qui par leur nature existent à la fois
dans une même substance, & qui ne peuvent
physiquement être séparées.
Ces réflexions doivent être le fruit
& le résultat de tout ce que nous avons
dit jusqu'ici ; & c'est aussi par elles
que nous terminerons la premiere Partie de ce
Discours.
Nous
allons présentement considérer cet
Ouvrage comme Dictionnaire raisonné des
Sciences & des Arts. L'objet est d'autant
plus important, que c'est sans doute celui qui
peut intéresser davantage la plus grande
partie de nos lecteurs, & qui pour être
rempli, a demandé le plus de soins &
de travail. Mais avant que d'entrer sur ce sujet
dans tout le détail qu'on est en droit
d'exiger de nous, il ne sera pas inutile d'examiner
avec quelque étendue l'état présent
des Sciences & des Arts, & de montrer
par quelle gradation l'on y est arrivé.
L'exposition métaphysique de l'origine
& de la liaison des Sciences nous a été
d'une grande utilité pour en former l'Arbre
encyclopédique ; l'exposition historique
de l'ordre dans lequel nos connoissances se sont
succédées, ne sera pas moins avantageuse
pour nous éclairer nous-mêmes sur
la maniere dont nous devons transmettre ces connoissances
à nos lecteurs. D'ailleurs l'histoire des
Sciences est naturellement liée à
celle du petit nombre de grands génies,
dont les Ouvrages ont contribué à
répandre la lumiere parmi les hommes ;
& ces Ouvrages ayant fourni pour le nôtre
les secours généraux, nous devons
commencer à en parler avant de rendre compte
des secours particuliers que nous avons obtenus.
Pour ne point remonter trop haut, fixons-nous
à la renaissance des Lettres.
Quand
on considere les progrès de l'esprit depuis
cette époque mémorable, on trouve
que ces progrès se sont faits dans l'ordre
qu'ils devoient naturellement suivre. On a commencé
par l'Erudition, continué par les Belles-Lettres,
& fini par la Philosophie. Cet Ordre differe
à la vérité de celui que
doit observer l'homme abandonné à
ses propres lumieres, ou borné au commerce
de ses contemporains, tel que nous l'avons principalement
considéré dans la premiere Partie
de ce Discours : en effet, nous avons fait
voir que l'esprit isolé doit rencontrer
dans sa route la Philosophie avant les Belles-Lettres.
Mais en sortant d'un long intervalle d'ignorance
que des siecles de lumiere avoient précédé,
la régénération des idées,
si on peut parler ainsi, a dû nécessairement
être différente de leur génération
primitive. Nous allons tâcher de le faire
sentir.
Les
chefs-d'oeuvre que les Anciens nous avoient laissés
dans presque tous les genres, avoient été
oubliés pendant douze siecles. Les principes
des Sciences & des Arts étoient perdus,
parce que le beau & le vrai qui semblent se
montrer de toutes parts aux hommes, ne les frappent
guere à moins qu'ils n'en soient avertis.
Ce n'est pas que ces tems malheureux ayent été
plus stériles que d'autres en génies
rares ; la nature est toûjours la même :
mais que pouvoient faire ces grands hommes, semés
de loin à loin comme ils le sont toûjours,
occupés d'objets différens, &
abandonnés sans culture à leurs
seules lumieres ? Les idées qu'on
acquiert par la lecture & la société,
sont le germe de presque toutes les découvertes.
C'est un air que l'on respire sans y penser, &
auquel on doit la vie ; & les hommes
dont nous parlons étoient privés
d'un tel secours. Ils ressembloient aux premiers
créateurs des Sciences & des Arts,
que leurs illustres successeurs ont fait oublier,
& qui précédés par ceux-ci
les auroient fait oublier de même. Celui
qui trouva le premier les roues & les pignons,
eût inventé les montres dans un autre
siecle ; & Gerbert placé au tems
d'Archimede l'auroit peut-être égalé.
Cependant
la plûpart des beaux Esprits de ces tems
ténébreux se faisoient appeller
Poëtes ou Philosophes. Que leur en coûtoit-il
en effet pour usurper deux titres dont on se pare
à si peu de frais, & qu'on se flate
toûjours de ne guere devoir à des
lumieres empruntées ? Ils croyoient
qu'il étoit inutile de chercher des modeles
de la Poësie dans les Ouvrages des Grecs
& des Romains dont la Langue ne se parloit
plus ; & ils prenoient pour la véritable
Philosophie des Anciens une tradition barbare
qui la défiguroit. La Poësie se réduisoit
pour eux à un méchanisme puéril :
l'examen approfondi de la nature, & la grande
étude de l'homme, étoient remplacés
par mille questions frivoles sur des êtres
abstraits & métaphysiques ; questions
dont la solution, bonne ou mauvaise, demandoit
souvent beaucoup de subtilité, & par
conséquent un grand abus de l'esprit. Qu'on
joigne à ce désordre l'état
d'esclavage où presque toute l'Europe étoit
plongée, les ravages de la superstition
qui naît de l'ignorance, & qui la reproduit
à son tour : & l'on verra que
rien ne manquoit aux obstacles qui éloignoient
le retour de la raison & du goût, car
il n'y a que la liberté d'agir & de
penser qui soit capable de produire de grandes
choses, & elle n'a besoin que de lumieres
pour se préserver des excès.
Aussi
fallut-il au genre humain, pour sortir de la barbarie,
une de ces révolutions qui font prendre
à la terre une face nouvelle : l'Empire
Grec est détruit, sa ruine fait refluer
en Europe le peu de connoissances qui restoient
encore au monde : l'invention de l'Imprimerie,
la protection des Medicis & de François
I. raniment les esprits ; & la lumiere
renaît de toutes parts.
L'étude
des Langues & de l'Histoire abandonnée
par nécessité durant les siecles
d'ignorance, fut la premiere à laquelle
on se livra. L'esprit humain se trouvoit, au sortir
de la barbarie, dans une espece d'enfance, avide
d'accumuler des idées, & incapable
pourtant d'en acquérir d'abord un certain
ordre par l'espece d'engourdissement où
les facultés de l'ame avoient été
si long-tems. De toutes ces facultés, la
mémoire fut celle que l'on cultiva d'abord,
parce qu'elle est la plus facile à satisfaire,
& que les connoissances qu'on obtient par
son secours, sont celles qui peuvent le plus aisément
être entassées. On ne commença
donc point par étudier la Nature, ainsi
que les premiers hommes avoient dû faire ;
on joüissoit d'un secours dont ils étoient
dépourvûs, celui des Ouvrages des
Anciens, que la générosité
des Grands & l'Impression commençoient
à rendre communs : on croyoit n'avoir
qu'à lire pour devenir savant ; &
il est bien plus aisé de lire que de voir.
Ainsi, on dévora sans distinction tout
ce que les Anciens nous avoient laissé
dans chaque genre : on les traduisit, on
les commenta ; & par une espece de reconnoissance
on se mit à les adorer sans connoître
à beaucoup près ce qu'ils valoient.
De-là
cette foule d'Erudits, profonds dans les Langues
savantes jusqu'à dédaigner la leur,
qui, comme l'a dit un Auteur célebre, connoissoient
tout dans les Anciens, hors la grace & la
finesse, & qu'un vain étalage d'érudition
rendoit si orgueilleux, parce que les avantages
qui coûtent le moins sont assez souvent
ceux dont on aime le plus à se parer. C'étoit
une espece de grands Seigneurs, qui sans ressembler
par le mérite réel à ceux
dont ils tenoient la vie, tiroient beaucoup de
vanité de croire leur appartenir. D'ailleurs
cette vanité n'étoit point sans
quelque espece de prétexte. Le pays de
l'érudition & des faits est inépuisable ;
on croit, pour ainsi dire, voir tous les jours
augmenter sa substance par les acquisitions que
l'on y fait sans peine. Au contraire le pays de
la raison & des découvertes est d'une
assez petite étendue ; & souvent
au lieu d'y apprendre ce que l'on ignoroit, on
ne parvient à force d'étude qu'à
desapprendre ce qu'on croyoit savoir. C'est pourquoi,
à mérite fort inégal, un
Erudit doit être beaucoup plus vain qu'un
Philosophe, & peut-être qu'un Poëte :
car l'esprit qui invente est toûjours mécontent
de ses progrès, parce qu'il voit au-delà ;
& les plus grands génies trouvent souvent
dans leur amour propre même un juge secret,
mais sévere, que l'approbation des autres
fait taire pour quelques instans, mais qu'elle
ne parvient jamais à corrompre. On ne doit
donc pas s'étonner que les Savans dont
nous parlons missent tant de gloire à joüir
d'une Science hérissée, souvent
ridicule, & quelquefois barbare.
Il
est vrai que notre siecle qui se croit destiné
à changer les lois en tout genre, &
à faire justice, ne pense pas fort avantageusement
de ces hommes autrefois si célebres. C'est
une espece de mérite aujourd'hui que d'en
faire peu de cas ; & c'est même
un mérite que bien des gens se contentent
d'avoir. Il semble que par le mépris que
l'on a pour ces Savans, on cherche à les
punir de l'estime outrée qu'ils faisoient
d'eux-mêmes, ou du suffrage peu éclairé
de leurs contemporains ; & qu'en foulant
aux piés ces idoles, on veuille en faire
oublier jusqu'aux noms. Mais tout excès
est injuste. Joüissons plûtôt
avec reconnoissance du travail de ces hommes laborieux.
Pour nous mettre à portée d'extraire
des Ouvrages des Anciens tout ce qui pouvoit nous
être utile, il a fallu qu'ils en tirassent
aussi ce qui ne l'étoit pas : on ne
sauroit tirer l'or d'une mine sans en faire sortir
en même tems beaucoup de matieres viles
ou moins précieuses ; ils auroient
fait comme nous la séparation, s'ils étoient
venus plus tard. L'Erudition étoit donc
nécessaire pour nous conduire aux Belles-Lettres.
En
effet, il ne fallut pas se livrer long-tems à
la lecture des Anciens, pour se convaincre que
dans ces Ouvrages même où l'on ne
cherchoit que des faits & des mots, il y avoit
mieux à apprendre. On apperçut bientôt
les beautés que leurs Auteurs y avoient
répandues ; car si les hommes, comme
nous l'avons dit plus haut, ont besoin d'être
avertis du vrai, en récompense ils n'ont
besoin que de l'être. L'admiration qu'on
avoit eu jusqu'alors pour les Anciens ne pouvoit
être plus vive : mais elle commença
à devenir plus juste. Cependant elle étoit
encore bien loin d'être raisonnable. On
crut qu'on ne pouvoit les imiter qu'en les copiant
servilement, & qu'il n'étoit possible
de bien dire que dans leur Langue. On ne pensoit
pas que l'étude des mots est une espece
d'inconvénient passager, nécessaire
pour faciliter l'étude des choses, mais
qu'elle devient un mal réel, quand elle
la retarde ; qu'ainsi on auroit dû
se borner à se rendre familiers les Auteurs
Grecs & Romains, pour profiter de ce qu'ils
avoient pensé de meilleur ; &
que le travail auquel il falloit se livrer pour
écrire dans leur Langue, étoit autant
de perdu pour l'avancement de la raison. On ne
voyoit pas d'ailleurs, que s'il y a dans les Anciens
un grand nombre de beautés de style perdues
pour nous, il doit y avoir aussi par la même
raison bien des défauts qui échappent,
& que l'on court risque de copier comme des
beautés ; qu'enfin tout ce qu'on pourroit
espérer par l'usage servile de la Langue
des Anciens, ce seroit de se faire un style bisarrement
assorti d'une infinité de styles différens,
très-correct & admirable même
pour nos Modernes, mais que Cicéron ou
Virgile auroient trouvé ridicule. C'est
ainsi que nous ririons d'un Ouvrage écrit
en notre Langue, & dans lequel l'Auteur auroit
rassemblé des phrases de Bossuet, de la
Fontaine, de la Bruyere, & de Racine, persuadé
avec raison que chacun de ces Ecrivains en particulier
est un excellent modele.
Ce
préjugé des premiers Savans a produit
dans le seizieme siecle une foule de Poëtes,
d'Orateurs, & d'Historiens latins, dont les
Ouvrages, il faut l'avoüer, tirent trop souvent
leur principal mérite d'une latinité
dont nous ne pouvons guere juger. On peut en comparer
quelques-uns aux harangues de la plûpart
de nos Rhéteurs, qui vuides de choses,
& semblables à des corps sans substances,
n'auroient besoin que d'être mises en François
pour n'être lûes de personne.
Les
Gens de Lettres sont enfin revenus peu-à-peu
de cette espece de manie. Il y a apparence qu'on
doit leur changement, du moins en partie, à
la protection des Grands, qui sont bien-aises
d'être savans, à condition de le
devenir sans peine, & qui veulent pouvoir
juger sans étude d'un Ouvrage d'esprit,
pour prix des bienfaits qu'ils promettent à
l'Auteur, ou de l'amitié dont ils croyent
l'honorer. On commença à sentir
que le beau, pour être en Langue vulgaire,
ne perdoit rien de ses avantages ; qu'il
acquéroit même celui d'être
plus facilement saisi du commun des hommes, &
qu'il n'y avoit aucun mérite à dire
des choses communes ou ridicules dans quelque
Langue que ce fût, & à plus forte
raison dans celles qu'on devoit parler le plus
mal. Les Gens de Lettres penserent donc à
perfectionner les Langues vulgaires ; ils
chercherent d'abord à dire dans ces Langues
ce que les Anciens avoient dit dans les leurs.
Cependant par une suite du préjugé
dont on avoit eu tant de peine à se défaire,
au lieu d'enrichir la Langue Françoise,
on commença par la défigurer. Ronsard
en fit un jargon barbare, hérissé
de Grec & de Latin : mais heureusement
il la rendit assez méconnoissable, pour
qu'elle en devînt ridicule. Bientôt
l'on sentit qu'il falloit transporter dans notre
Langue les beautés & non les mots des
Langues anciennes. Réglée &
perfectionnée par le goût, elle acquit
assez promptement une infinité de tours
& d'expressions heureuses. Enfin on ne se
borna plus à copier les Romains & les
Grecs, ou même à les imiter ;
on tâcha de les surpasser, s'il étoit
possible, & de penser d'après soi.
Ainsi l'imagination des Modernes renaquit peu-à-peu
de celle des Anciens ; & l'on vit éclorre
presqu'en même tems tous les chefs-d'oeuvre
du dernier siecle, en Eloquence, en Histoire,
en Poësie, & dans les différens
genres de littérature.
Malherbe,
nourri de la lecture des excellens Poëtes
de l'antiquité, & prenant comme eux
la Nature pour modele, répandit le premier
dans notre Poësie une harmonie & des
beautés auparavant inconnues. Balzac, aujourd'hui
trop méprisé, donna à notre
Prose de la noblesse & du nombre. Les Ecrivains
de Port-royal continuerent ce que Balzac avoit
commencé ; ils y ajoûterent
cette précision, cet heureux choix des
termes, & cette pureté qui ont conservé
jusqu'à présent à la plûpart
de leurs Ouvrages un air moderne & qui les
distinguent d'un grand nombre de livres surannés,
écrits dans le même tems. Corneille,
après avoir sacrifié pendant quelques
années au mauvais goût dans la carriere
dramatique, s'en affranchit enfin ; découvrit
par la force de son génie, bien plus que
par la lecture, les lois du Théatre, &
les exposa dans ses Discours admirables sur la
Tragédie, dans ses réflexions sur
chacune de ses pieces, mais principalement dans
ses pieces mêmes. Racine s'ouvrant une autre
route, fit paroître sur le Théatre
une passion que les Anciens n'y avoient guerre
connue ; & développant les ressorts
du coeur humain, joignit à une élégance
& une vérité continues quelques
traits de sublime. Despréaux dans son art
poëtique se rendit l'égal d'Horace
en l'imitant. Moliere par la peinture fine des
ridicules & des moeurs de son tems, laissa
bien loin derriere lui la Comédie ancienne.
La Fontaine fit presque oublier Esope & Phedre ;
& Bossuet alla se placer à côté
de Démosthene.
Les
Beaux-Arts sont tellement unis avec les Belles-Lettres,
que le même goût qui cultive les unes,
porte aussi à perfectionner les autres.
Dans le même tems que notre littérature
s'enrichissoit par tant de beaux Ouvrages, Poussin
faisoit ses tableaux, & Puget ses statues ;
Le Sueur peignoit le cloître des Chartreux,
& Le Brun les batailles d'Alexandre ;
enfin Lulli, créateur d'un chant propre
à notre Langue, rendoit par sa Musique
aux poëmes de Quinault l'immortalité
qu'elle en recevoit.
Il
faut pourtant avoüer que la renaissance de
la Peinture & de la Sculpture avoit été
beaucoup plus rapide que celle de la Poësie
& de la Musique ; & la raison n'en
est pas difficile à appercevoir. Dès
qu'on commença à étudier
les Ouvrages des Anciens en tout genre, les chefs-d'oeuvre
antiques qui avoient échappé en
assez grand nombre à la superstition &
à la barbarie, frapperent bientôt
les yeux des Artistes éclairés ;
on ne pouvoit imiter les Praxiteles & les
Phidias, qu'en faisant exactement comme eux ;
& le talent n'avoit besoin que de bien voir :
aussi Raphael & Michel-Ange ne furent pas
long-tems sans porter leur art à un point
de perfection, qu'on n'a point encore passé
depuis. En général, l'objet de la
Peinture & de la Sculpture étant plus
du ressort des sens, ces Arts ne pouvoient manquer
de précéder la Poësie, parce
que les sens ont dû être plus promptement
affectés des beautés sensibles &
palpables des statues anciennes, que l'imagination
n'a dû appercevoir les beautés intellectuelles
& fugitives des anciens Ecrivains. D'ailleurs,
quand elle a commencé à les découvrir,
l'imitation de ces mêmes beautés,
imparfaite par sa servitude & par la Langue
étrangere dont elle se servoit, n'a pû
manquer de nuire aux progrès de l'imagination
même. Qu'on suppose pour un moment nos Peintres
& nos Sculpteurs privés de l'avantage
qu'ils avoient de mettre en oeuvre la même
matiere que les Anciens : s'ils eussent,
comme nos Littérateurs, perdu beaucoup
de tems à rechercher & à imiter
mal cette matiere, au lieu de songer à
en employer une autre, pour imiter les ouvrages
même qui faisoient l'objet de leur admiration,
ils auroient fait sans doute un chemin beaucoup
moins rapide, & en seroient encore à
trouver le marbre.
A
l'égard de la Musique, elle a dû
arriver beaucoup plus tard à un certain
degré de perfection, parce que c'est un
art que les Modernes ont été obligés
de créer. Le tems a détruit tous
les modeles que les Anciens avoient pû nous
laisser en ce genre ; & leurs Ecrivains,
du moins ceux qui nous restent, ne nous ont transmis
sur ce sujet que des connoissances très-obscures,
ou des histoires plus propres à nous étonner
qu'à nous instruire. Aussi plusieurs de
nos Savans, poussés peut-être par
une espece d'amour de propriété,
ont prétendu que nous avons porté
cet art beaucoup plus loin que les Grecs ;
prétention que le défaut de monumens
rend aussi difficile à appuyer qu'à
détruire, & qui ne peut être
qu'assez foiblement combattue par les prodiges
vrais ou supposés de la Musique ancienne.
Peut-être seroit-il permis de conjecturer,
avec quelque vraissemblance, que cette Musique
étoit tout-à-fait différente
de la nôtre, & que si l'ancienne étoit
supérieure par la mélodie, l'harmonie
donne à la moderne des avantages.
Nous
serions injustes, si à l'occasion du détail
où nous venons d'entrer, nous ne reconnoissions
point ce que nous devons à l'Italie ;
c'est d'elle que nous avons reçû
les Sciences, qui depuis ont fructifié
si abondamment dans toute l'Europe ; c'est
à elle sur-tout que nous devons les Beaux-Arts
& le bon goût, dont elle nous a fourni
un grand nombre de modeles inimitables.
Pendant
que les Arts & les Belles-Lettres étoient
en honneur, il s'en falloit beaucoup que la Philosophie
fît le même progrès, du moins
dans chaque nation prise en corps ; elle
n'a reparu que beaucoup plus tard. Ce n'est pas
qu'au fond il soit plus aisé d'exceller
dans les Belles-Lettres que dans la Philosophie ;
la supériorité en tout genre est
également difficile à atteindre.
Mais la lecture des Anciens devoit contribuer
plus promptement à l'avancement des Belles-Lettres
& du bon goût, qu'à celui des
Sciences naturelles. Les beautés littéraires
n'ont pas besoin d'être vûes long-tems
pour être senties ; & comme les
hommes sentent avant que de penser, ils doivent
par la même raison juger ce qu'ils sentent
avant de juger ce qu'ils pensent. D'ailleurs,
les Anciens n'étoient pas à beaucoup
près si parfaits comme Philosophes que
comme Ecrivains. En effet, quoique dans l'ordre
de nos idées les premieres opérations
de la raison précedent les premiers efforts
de l'imagination, celle-ci, quand elle a fait
les premiers pas, va beaucoup plus vîte
que l'autre : elle a l'avantage de travailler
sur des objets qu'elle enfante ; au lieu
que la raison forcée de se borner à
ceux qu'elle a devant elle, & de s'arrêter
à chaque instant, ne s'épuise que
trop souvent en recherches infructueuses. L'univers
& les réflexions sont le premier livre
des vrais Philosophes, & les Anciens l'avoient
sans doute étudié : il étoit
donc nécessaire de faire comme eux ;
on ne pouvoit suppléer à cette étude
par celle de leurs ouvrages, dont la plûpart
avoient été détruits, &
dont un petit nombre mutilé par le tems
ne pouvoit nous donner sur une matiere aussi vaste
que des notions fort incertaines & fort altérées.
La
Scholastique, qui composoit toute la Science prétendue
des siecles d'ignorance, nuisoit encore aux progrès
de la vraie Philosophie dans ce premier siecle
de lumiere. On étoit persuadé depuis
un tems, pour ainsi dire, immémorial, qu'on
possédoit dans toute sa pureté la
doctrine d'Aristote, commentée par les
Arabes, & altérée par mille
additions absurdes ou puériles ; &
on ne pensoit pas même à s'assûrer
si cette Philosophie barbare étoit réellement
celle de ce grand homme, tant on avoit conçû
de respect pour les Anciens. C'est ainsi qu'une
foule de peuples nés & affermis dans
leurs erreurs par l'éducation, se croyent
d'autant plus sincerement dans le chemin de la
vérité, qu'il ne leur est même
jamais venu en pensée de former sur cela
le moindre doute. Aussi, dans le tems que plusieurs
Ecrivains, rivaux des Orateurs & des Poëtes
Grecs, marchoient à côté de
leurs modeles, ou peut-être même les
surpassoient, la Philosophie Grecque, quoique
fort imparfaite, n'étoit pas même
bien connue.
Tant
de préjugés qu'une admiration aveugle
pour l'antiquité contribuoit à entretenir,
sembloient se fortifier encore par l'abus qu'osoient
faire de la soûmission des peuples quelques
Théologiens peu nombreux mais puissans :
je dis peu nombreux, car je suis bien éloigné
d'étendre à un Corps respectable
& très-éclairé une accusation
qui se borne à quelques-uns de ses membres.
On avoit permis aux Poëtes de chanter dans
leurs Ouvrages les divinités du Paganisme,
parce qu'on étoit persuadé avec
raison que les noms de ces divinités ne
pouvoient plus être qu'un jeu dont on n'avoit
rien à craindre. Si d'un côté,
la religion des Anciens, qui animoit tout, ouvroit
un vaste champ à l'imagination des beaux
Esprits ; de l'autre, les principes en étoient
trop absurdes, pour qu'on appréhendât
de voir ressusciter Jupiter & Pluton par quelque
secte de Novateurs. Mais l'on craignoit, ou l'on
paroissoit craindre, les coups qu'une raison aveugle
pouvoit porter au Christianisme : comment
ne voyoit-on pas qu'il n'avoit point à
redouter une attaque aussi foible ? Envoyé
du ciel aux hommes, la vénération
si juste & si ancienne que les peuples lui
témoignoient, avoit été garantie
pour toûjours par les promesses de Dieu
même. D'ailleurs, quelque absurde qu'une
religion puisse être (reproche que l'impiété
seule peut faire à la nôtre), ce
ne sont jamais les Philosophes qui la détruisent :
lors même qu'ils enseignent la vérité,
ils se contentent de la montrer, sans forcer personne
à la reconnoître ; un tel pouvoir
n'appartient qu'à l'Etre tout-puissant :
ce sont les hommes inspirés qui éclairent
le peuple, & les enthousiastes qui l'égarent.
Le frein qu'on est obligé de mettre à
la licence de ces dernieres ne doit point nuire
à cette liberté si nécessaire
à la vraie Philosophie, & dont la religion
peut tirer les plus grands avantages. Si le Christianisme
ajoûte à la Philosophie les lumieres
qui lui manquent, s'il n'appartient qu'à
la Grace de soûmettre les incrédules,
c'est à la Philosophie qu'il est réservé
de les réduire au silence ; &
pour assûrer le triomphe de la Foi, les
Théologiens dont nous parlons n'avoient
qu'à faire usage des armes qu'on auroit
voulu employer contre elle.
Mais
parmi ces mêmes hommes, quelques-uns avoient
un intérêt beaucoup plus réel
de s'opposer à l'avancement de la Philosophie.
Faussement persuadés que la croyance des
peuples est d'autant plus ferme, qu'on l'exerce
sur plus d'objets différens, ils ne se
contentoient pas d'exiger pour nos Mysteres la
soûmission qu'ils méritent, ils cherchoient
à ériger en dogmes leurs opinions
particulieres ; & c'étoit ces
opinions mêmes, bien plus que les dogmes,
qu'ils vouloient mettre en sûreté.
Par-là ils auroient porté à
la religion le coup le plus terrible, si elle
eût été l'ouvrage des hommes ;
car il étoit à craindre que leurs
opinions étant une fois reconnues pour
fausses, le peuple qui ne discerne rien, ne traitât
de la même maniere les vérités
avec lesquelles on avoit voulu les confondre.
D'autres
Théologiens de meilleure foi, mais aussi
dangereux, se joignoient à ces premiers
par d'autres motifs. Quoique la religion soit
uniquement destinée à regler nos
moeurs & notre foi, ils la croyoient faite
pour nous éclairer aussi sur le système
du monde, c'est-à-dire, sur ces matieres
que le Tout-puissant a expressément abandonnées
à nos disputes. Ils ne faisoient pas réflexion
que les livres sacrés & les Ouvrages
des Peres, faits pour montrer au peuple comme
aux Philosophes ce qu'il faut pratiquer &
croire, ne devoient point sur les questions indifférentes
parler un autre langage que le peuple. Cependant
le despotisme théologique ou le préjugé
l'emporta. Un tribunal devenu puissant dans le
Midi de l'Europe, dans les Indes, dans le nouveau
Monde, mais que la Foi n'ordonne point de croire,
ni la charité d'approuver, & dont la
France n'a pû s'accoûtumer encore
à prononcer le nom sans effroi, condamna
un célebre Astronome, pour avoir soûtenu
le mouvement de la Terre, & le déclara
hérétique, à-peu près
comme le pape Zacharie avoit condamné quelques
siecles auparavant un Evêque, pour n'avoir
pas pensé comme S. Augustin sur les Antipodes,
& pour avoir deviné leur existence
six cens ans avant que Christophe Colomb les découvrît.
C'est ainsi que l'abus de l'autorité spirituelle
réunie à la temporelle forçoit
la raison au silence ; & peu s'en fallut
qu'on ne défendît au genre humain
de penser.
Pendant
que des adversaires peu instruits ou mal intentionnés
faisoient ouvertement la guerre à la Philosophie,
elle se réfugioit, pour ainsi dire, dans
les Ouvrages de quelques grands hommes, qui, sans
avoir l'ambition dangereuse d'arracher le bandeau
des yeux de leurs contemporains, préparoient
de loin dans l'ombre & le silence la lumiere
dont le monde devoit être éclairé
peu-à-peu & par degrés insensibles.
A
la tête de ces illustres personnages, doit
être placé l'immortel Chancelier
d'Angleterre, François Bacon, dont les
Ouvrages si justement estimés, & plus
estimés pourtant qu'ils ne sont connus,
méritent encore plus notre lecture que
nos éloges. A considerer les vûes
saines & étendues de ce grand homme,
la multitude d'objets sur lesquels son esprit
s'est porté, la hardiesse de son style
qui réunit par-tout les plus sublimes images
avec la précision la plus rigoureuse, on
seroit tenté de le regarder comme le plus
grand, le plus universel, & le plus éloquent
des Philosophes. Bacon né dans le sein
de la nuit la plus profonde, sentit que la Philosophie
n'étoit pas encore, quoique bien des gens
sans doute se flatassent d'y exceller ; car
plus un siecle est grossier, plus il se croit
instruit de tout ce qu'il peut savoir. Il commença
donc par envisager d'une vûe générale
les divers objets de toutes les Sciences naturelles ;
il partagea ces Sciences en différentes
branches, dont il fit l'énumération
la plus exacte qu'il lui fût possible :
il examina ce que l'on savoit déja sur
chacun de ces objets, & fit le catalogue immense
de ce qui restoit à découvrir :
c'est le but de son admirable Ouvrage de la dignité
& de l'accroissement des connoissances humaines.
Dans son nouvel organe des Sciences, il perfectionne
les vûes qu'il avoit données dans
le premier Ouvrage ; il les porte plus loin,
& fait connoître la nécessité
de la Physique expérimentale, à
laquelle on ne pensoit point encore. Ennemi des
systèmes, il n'envisage la Philosophie
que comme cette partie de nos connoissances, qui
doit contribuer à nous rendre meilleurs
ou plus heureux : il semble la borner à
la Science des choses utiles, & recommande
par-tout l'étude de la Nature. Ses autres
écrits sont formés sur le même
plan ; tout, jusqu'à leurs titres,
y annonce l'homme de génie, l'esprit qui
voit en grand. Il y recueille des faits, il y
compare des expériences, il en indique
un grand nombre à faire ; il invite
les Savans à étudier & à
perfectionner les Arts, qu'il regarde comme la
partie la plus relevée & la plus essentielle
de la Science humaine : il expose avec une
simplicité noble ses conjectures &
ses pensées sur les différens objets
dignes d'intéresser les hommes ; &
il eût pû dire, comme ce vieillard
de Térence, que rien de ce qui touche l'humanité
ne lui étoit étranger. Science de
la Nature, Morale, Politique, Oeconomique, tout
semble avoir été du ressort de cet
esprit lumineux & profond ; & l'on
ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou des
richesses qu'il répand sur tous les sujets
qu'il traite, ou de la dignité avec laquelle
il en parle. Ses écrits ne peuvent être
mieux comparés qu'à ceux d'Hippocrate
sur la Medecine ; & ils ne seroient ni
moins admirés ni moins lûs, si la
culture de l'esprit étoit aussi chere au
genre humain que la conservation de la santé.
Mais il n'y a que les Chefs de secte en tout genre
dont les Ouvrages puissent avoir un certain éclat ;
Bacon n'a pas été du nombre, &
la forme de sa Philosophie s'y opposoit. Elle
étoit trop sage pour étonner personne ;
la Scholastique qui dominoit de son tems, ne pouvoit
être renversée que par des opinions
hardies & nouvelles ; & il n'y a
pas d'apparence qu'un Philosophe, qui se contente
de dire aux hommes, voilà le peu que vous
avez appris, voici ce qui vous reste à
chercher, soit destiné à faire beaucoup
de bruit parmi ses contemporains.
Nous
oserions même faire quelque reproche au
Chancelier Bacon d'avoir été peut-être
trop timide, si nous ne savions avec quelle retenue,
& pour ainsi dire, avec quelle superstition,
on doit juger un génie si sublime. Quoiqu'il
avoue que les Scholastiques ont énervé
les Sciences par leurs questions minutieuses,
& que l'esprit doit sacrifier l'étude
des êtres généraux à
celle des objets particuliers, il semble pourtant
par l'emploi fréquent qu'il fait des termes
de l'Ecole, quelquefois même par celui des
principes scholastiques, & par des divisions
& subdivisions dont l'usage étoit alors
fort à la mode, avoir marqué un
peu trop de ménagement ou de déférence
pour le goût dominant de son siecle. Ce
grand homme, après avoir brisé tant
de fers, étoit encore retenu par quelques
chaînes qu'il ne pouvoit ou n'osoit rompre.
Nous
déclarons ici que nous devons principalement
au Chancelier Bacon l'Arbre encyclopédique
dont nous avons déjà parlé
fort au long, & que l'on trouvera à
la fin de ce Discours. Nous en avions fait l'aveu
en plusieurs endroits du Prospectus ; nous y revenons
encore, & nous ne manquerons aucune occasion
de le répéter. Cependant nous n'avons
pas crû devoir suivre de point en point
le grand homme que nous reconnoissons ici pour
notre maître. Si nous n'avons pas placé,
comme lui, la raison après l'imagination,
c'est que nous avons suivi dans le Système
encyclopédique l'ordre métaphysique
des opérations de l'Esprit, plûtôt
que l'ordre historique de ses progrès depuis
la renaissance des Lettres ; ordre que l'illustre
Chancelier d'Angleterre avoit peut-être
en vûe jusqu'à un certain point,
lorsqu'il faisoit, comme il le dit, le cens &
le dénombrement des connoissances humaines.
D'ailleurs, le plan de Bacon étant différent
du nôtre, & les Sciences ayant fait
depuis de grands progrès, on ne doit pas
être surpris que nous ayons pris quelquefois
une route différente.
Ainsi,
outre les changemens que nous avons faits dans
l'ordre de la distribution générale,
& dont nous avons déjà exposé
les raisons, nous avons à certains égards
poussé les divisions plus loin, sur-tout
dans la partie de Mathématique & de
Physique particuliere ; d'un autre côté,
nous nous sommes abstenus d'étendre au
même point que lui, la division de certaines
Sciences dont il suit jusqu'aux derniers rameaux.
Ces rameaux qui doivent proprement entrer dans
le corps de notre Encyclopédie, n'auroient
fait, à ce que nous croyons, que charger
assez inutilement le Système général.
On trouvera immédiatement après
notre Arbre encyclopédique celui du Philosophe
Anglois ; c'est le moyen le plus court &
le plus facile de faire distinguer ce qui nous
appartient d'avec ce que nous avons emprunté
de lui.
Au
Chancelier Bacon succéda l'illustre Descartes.
Cet homme rare dont la fortune a tant varié
en moins d'un siecle, avoit tout ce qu'il falloit
pour changer la face de la Philosophie ;
une imagination forte, un esprit très-conséquent,
des connoissances puisées dans lui-même
plus que dans les Livres, beaucoup de courage
pour combattre les préjugés les
plus généralement reçus,
& aucune espece de dépendance qui le
forçât à les ménager.
Aussi éprouva-t-il de son vivant même
ce qui arrive pour l'ordinaire à tout homme
qui prend un ascendant trop marqué sur
les autres. Il fit quelques enthousiastes, &
eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il connût
sa nation ou qu'il s'en défiât seulement,
il s'étoit refugié dans un pays
entierement libre pour y méditer plus à
son aise. Quoiqu'il pensât beaucoup moins
à faire des disciples qu'à les mériter,
la persécution alla le chercher dans sa
retraite ; & la vie cachée qu'il
menoit ne put l'y soustraire. Malgré toute
la sagacité qu'il avoit employée
pour prouver l'existence de Dieu, il fut accusé
de la nier par des Ministres qui peut-être
ne la croyoient pas. Tourmenté & calomnié
par des étrangers, & assez mal accueilli
de ses compatriotes, il alla mourir en Suede,
bien éloigné sans doute de s'attendre
au succès brillant que ses opinions auroient
un jour.
On
peut considérer Descartes comme Géometre
ou comme Philosophe. Les Mathématiques,
dont il semble avoir fait assez peu de cas, font
néanmoins aujourd'hui la partie la plus
solide & la moins contestée de sa gloire.
L'Algebre créée en quelque maniere
par les Italiens, & prodigieusement augmentée
par notre illustre Viete, a reçû
entre les mains de Descartes de nouveaux accroissemens.
Un des plus considérables est sa méthode
des Indéterminées, artifice très-ingénieux
& très-subtil, qu'on a sû appliquer
depuis à un grand nombre de recherches.
Mais ce qui a sur-tout immortalisé le nom
de ce grand homme, c'est l'application qu'il a
sû faire de l'Algebre à la Géometrie ;
idée des plus vastes & des plus heureuses
que l'esprit humain ait jamais eues, & qui
sera toûjours la clé des plus profondes
recherches, non-seulement dans la Géometrie
sublime, mais dans toutes les Sciences physico-mathématiques.
Comme
Philosophe, il a peut-être été
aussi grand, mais il n'a pas été
si heureux. La Géométrie qui par
la nature de son objet doit toûjours gagner
sans perdre, ne pouvoit manquer, étant
maniée par un aussi grand génie,
de faire des progrès très-sensibles
& apparens pour tout le monde. La Philosophie
se trouvoit dans un état bien différent ;
tout y étoit à commencer :
& que ne coûtent point les premiers
pas en tout genre ? Le mérite de les
faire dispense de celui d'en faire de grands.
Si Descartes qui nous a ouvert la route, n'y a
pas été aussi loin que ses Sectateurs
le croyent, il s'en faut beaucoup que les Sciences
lui doivent aussi peu que le prétendent
ses adversaires. Sa Méthode seule auroit
suffi pour le rendre immortel ; sa Dioptrique
est la plus grande & la plus belle application
qu'on eût faite encore de la Géométrie
à la Physique ; on voit enfin dans
ses ouvrages, même les moins lûs maintenant,
briller par tout le génie inventeur. Si
on juge sans partialité ces tourbillons
devenus aujourd'hui presque ridicules, on conviendra,
j'ose le dire, qu'on ne pouvoit alors imaginer
mieux : les observations astronomiques qui
ont servi à les détruire étoient
encore imparfaites, ou peu constatées ;
rien n'étoit plus naturel que de supposer
un fluide qui transportât les planetes ;
il n'y avoit qu'une longue suite de phénomènes,
de raisonnemens & de calculs, & par conséquent
une longue suite d'années, qui pût
faire renoncer à une théorie si
séduisante. Elle avoit d'ailleurs l'avantage
singulier de rendre raison de la gravitation des
corps par la force centrifuge du Tourbillon même :
& je ne crains point d'avancer que cette explication
de la pesanteur est une des plus belles &
des plus ingénieuses hypotheses que la
Philosophie ait jamais imaginées. Aussi
a-t-il fallu pour l'abandonner, que les Physiciens
ayent été entraînés
comme malgré eux par la Théorie
des forces centrales, & par des expériences
faites long-tems après. Reconnoissons donc
que Descartes, forcé de créer une
Physique toute nouvelle, n'a pû la créer
meilleure ; qu'il a fallu, pour ainsi dire,
passer par les tourbillons pour arriver au vrai
système du monde ; & que s'il
s'est trompé sur les lois du mouvement,
il a du moins deviné le premier qu'il devoit
y en avoir.
Sa
Méthaphysique, aussi ingénieuse
& aussi nouvelle que sa Physique, a eu le
même sort à peu-près ;
& c'est aussi à peu-près par
les mêmes raisons qu'on peut la justifier ;
car telle est aujourd'hui la fortune de ce grand
homme, qu'après avoir eu des sectateurs
sans nombre, il est presque réduit à
des apologistes. Il se trompa sans doute en admettant
les idées innées : mais s'il
eût retenu de la secte Péripatéticienne
la seule vérité qu'elle enseignoit
sur l'origine des idées par les sens, peut-être
les erreurs qui deshonoroient cette vérité
par leur alliage, auroient été plus
difficiles à déraciner.
Descartes
a osé du moins montrer aux bons esprits
à secoüer le joug de la scholastique,
de l'opinion, de l'autorité, en un mot
des préjugés & de la barbarie ;
& par cette révolte dont nous recueillons
aujourd'hui les fruits, la Philosophie a reçu
de lui un service, plus difficile peut-être
à rendre que tous ceux qu'elle doit à
ses illustres successeurs. On peut le regarder
comme un chef de conjurés, qui a eu le
courage de s'élever le premier contre une
puissance despotique & arbitraire, & qui
en préparant une révolution éclatante,
a jetté les fondemens d'un gouvernement
plus juste & plus heureux qu'il n'a pû
voir établi. S'il a fini par croire tout
expliquer, il a du moins commencé par douter
de tout ; & les armes dont nous nous
servons pour le combattre ne lui en appartiennent
pas moins, parce que nous les tournons contre
lui. D'ailleurs, quand les opinions absurdes sont
invétérées, on est quelquefois
forcé, pour desabuser le genre humain,
de les remplacer par d'autres erreurs, lorsqu'on
ne peut mieux faire. L'incertitude & la vanité
de l'esprit sont telles, qu'il a toûjours
besoin d'une opinion à laquelle il se fixe :
c'est un enfant à qui il faut présenter
un joüet pour lui enlever une arme dangereuse ;
il quittera de lui-même ce joüet quand
le tems de la raison sera venu. En donnant ainsi
le change aux Philosophes ou à ceux qui
croyent l'être, on leur apprend du moins
à se défier de leurs lumieres, &
cette disposition est le premier pas vers la vérité.
Aussi Descartes a-t-il été persécuté
de son vivant, comme s'il fût venu l'apporter
aux hommes.
Newton,
à qui la route avoit été
préparée par Huyghens, parut enfin,
& donna à la Philosophie une forme
qu'elle semble devoir conserver. Ce grand génie
vit qu'il étoit tems de bannir de la Physique
les conjectures & les hypothèses vagues,
ou du moins de ne les donner que pour ce qu'elles
valoient, & que cette Science devoit être
uniquement soûmise aux expériences
& à la Géométrie. C'est
peut-être dans cette vûe qu'il commença
par inventer le calcul de l'Infini & la méthode
des Suites, dont les usages si étendus
dans la Géométrie même, le
sont encore davantage pour déterminer les
effets compliqués que l'on observe dans
la Nature, où tout semble s'exécuter
par des especes de progressions infinies. Les
expériences de la pesanteur, & les
observations de Képler, firent découvrir
au Philosophe Anglois la force qui retient les
planetes dans leurs orbites. Il enseigna tout
ensemble & à distinguer les causes
de leurs mouvemens, & et à les calculer
avec une exactitude qu'on n'auroit pû exiger
que du travail de plusieurs siecles.
Créateur
d'une Optique toute nouvelle, il fit connoître
la lumiere aux hommes en la décomposant.
Ce que nous pourrions ajoûter à l'éloge
de ce grand Philosophe, seroit fort au-dessous
du témoignage universel qu'on rend aujourd'hui
à ses découvertes presque innombrables,
& à son génie tout à
la fois étendu, juste & profond. En
enrichissant la Philosophie par une grande quantité
de biens réels, il a mérité
sans doute toute sa reconnoissance ; mais
il a peut-être plus fait pour elle en lui
apprenant à être sage, & à
contenir dans de justes bornes cette espece d'audace
que les circonstances avoient forcé Descartes
à lui donner. Sa Théorie du monde
(car je ne veux pas dire son Systême) est
aujourd'hui si généralement reçue,
qu'on commence à disputer à l'auteur
l'honneur de l'invention, parce qu'on accuse d'abord
les grands hommes de se tromper, & qu'on finit
par les traiter de plagiaires. Je laisse à
ceux qui trouvent tout dans les ouvrages des anciens,
le plaisir de découvrir dans ces ouvrages
la gravitation des planetes, quand elle n'y seroit
pas ; mais en supposant même que les
Grecs en ayent eu l'idée, ce qui n'étoit
chez eux qu'un systême hasardé &
romanesque, est devenu une démonstration
dans les mains de Newton : cette démonstration
qui n'appartient qu'à lui fait le mérite
réel de sa découverte ; &
l'attraction sans un tel appui seroit une hypothèse
comme tant d'autres. Si quelqu'Ecrivain célebre
s'avisoit de prédire aujourd'hui sans aucune
preuve qu'on parviendra un jour à faire
de l'or, nos descendans auroient-ils droit sous
ce prétexte de vouloir ôter la gloire
du grand oeuvre à un Chimiste qui en viendroit
à bout ? Et l'invention des lunettes
en appartiendroit-elle moins à ses auteurs,
quand même quelques anciens n'auroient pas
cru impossible que nous étendissions un
jour la sphere de notre vûe ?
D'autres
Savans croyent faire à Newton un reproche
beaucoup plus fondé, en l'accusant d'avoir
ramené dans la Physique les qualités
occultes des Scholastiques & des anciens Philosophes.
Mais les Savans dont nous parlons sont-ils bien
sûrs que ces deux mots, vuides de sens chez
les Scholastiques, & destinés à
marquer un Etre dont ils croyoient avoir l'idée,
fussent autre chose chez les anciens Philosophes
que l'expression modeste de leur ignorance ?
Newton qui avoit étudié la Nature,
ne se flattoit pas d'en sçavoir plus qu'eux
sur la cause premiere qui produit les phénomènes ;
mais il n'employa pas le même langage, pour
ne pas révolter des contemporains qui n'auroient
pas manqué d'y attacher une autre idée
que lui. Il se contenta de prouver que les tourbillons
de Descartes ne pouvoient rendre raison du mouvement
des planetes ; que les phénomènes
& les lois de la Mechanique s'unissoient pour
les renverser ; qu'il y a une force par laquelle
les planetes tendent les unes vers les autres,
& dont le principe nous est entierement inconnu.
Il ne rejetta point l'impulsion ; il se borna
à demander qu'on s'en servît plus
heureusement qu'on n'avoit fait jusqu'alors pour
expliquer les mouvemens des planetes : ses
desirs n'ont point encore été remplis,
& ne le seront peut-être de long-tems.
Après tout, quel mal auroit-il fait à
la Philosophie, en nous donnant lieu de penser
que la matiere peut avoir des propriétés
que nous ne lui soupçonnions pas, &
en nous desabusant de la confiance ridicule où
nous sommes de les connoître toutes ?
A
l'égard de la Métaphysique, il paroît
que Newton ne l'avoit pas entierement négligée.
Il étoit trop grand Philosophe pour ne
pas sentir qu'elle est la base de nos connoissances,
& qu'il faut chercher dans elle seule des
notions nettes & exactes de tout : il
paroît même par les ouvrages de ce
profond Géometre, qu'il étoit parvenu
à se faire de telles notions sur les principaux
objets qui l'avoient occupé. Cependant,
soit qu'il fût peu content lui-même
des progrès qu'il avoit faits à
d'autres égards dans la Métaphysique,
soit qu'il crût difficile de donner au genre
humain des lumieres bien satisfaisantes ou bien
étendues sur une science trop souvent incertaine
et contentieuse, soit enfin qu'il craignît
qu'à l'ombre de son autorité on
n'abusat de sa Métaphysique comme on avoit
abusé de celle de Descartes pour soutenir
des opinions dangereuses ou erronées, il
s'abstint presque absolument d'en parler dans
ceux de ses écrits qui sont le plus connus ;
& on ne peut guere apprendre ce qu'il pensoit
sur les différens objets de cette science,
que dans les ouvrages de ses disciples. Ainsi
comme il n'a causé sur ce point aucune
révolution, nous nous abstiendrons de le
considérer de ce côté-là.
Ce
que Newton n'avoit osé, ou n'auroit peut-être
pû faire, Locke l'entreprit & l'exécuta
avec succès. On peut dire qu'il créa
la Métaphysique à peu-près
comme Newton avoit créé la Physique.
Il conçut que les abstractions & les
questions ridicules qu'on avoit jusqu'alors agitées,
& qui avoient fait comme la substance de la
Philosophie, étoient la partie qu'il falloit
sur-tout proscrire. Il chercha dans ces abstractions
& dans l'abus des signes les causes principales
de nos erreurs, & les y trouva. Pour connoitre
notre ame, ses idées & ses affections,
il n'étudia point les livres, parce qu'ils
l'auroient mal instruit ; il se contenta
de descendre profondement en lui-même ;
& après s'être, pour ainsi dire,
contemplé long-tems, il ne fit dans son
Traité de l'entendement humain que présenter
aux hommes le miroir dans lequel il s'étoit
vû. En un mot il réduisit la Métaphysique
à ce qu'elle doit être en effet,
la Physique expérimentale de l'ame ;
espece de Physique très-différente
de celle des corps non-seulement par son objet,
mais par la maniere de l'envisager. Dans celle-ci
on peut découvrir, & on découvre
souvent des phénomènes inconnus ;
dans l'autre les faits aussi anciens que le monde
existent également dans tous les hommes :
tant pis pour qui croit en voir de nouveaux. La
Métaphysique raisonnable ne peut consister,
comme la Physique expérimentale, qu'à
rassembler avec soin tous ces faits, à
les réduire en un corps, à expliquer
les uns par les autres, en distinguant ceux qui
doivent tenir le premier rang & servir comme
de base. En un mot les principes de la Métaphysique,
aussi simples que les axiomes, sont les mêmes
pour les Philosophes & pour le Peuple. Mais
le peu de progrès que cette Science a fait
depuis si long-tems, montre combien il est rare
d'appliquer heureusement ces principes, soit par
la difficulté que renferme un pareil travail,
soit peut-être aussi par l'impatience naturelle
qui empêche de s'y borner. Cependant le
titre de Métaphysicien, & même
de grand Métaphysicien, est encore assez
commun dans notre siecle ; car nous aimons
à tout prodiguer : mais qu'il y a
peu de personnes véritablement dignes de
ce nom ! Combien y en a-t-il qui ne le méritent
que par le malheureux talent d'obscurcir avec
beaucoup de subtilité des idées
claires, & de préférer dans
les notions qu'ils se forment l'extraordinaire
au vrai, qui est toujours simple ? Il ne
faut pas s'étonner après cela si
la plûpart de ceux qu'on appelle Métaphysiciens
font si peu de cas les uns des autres. Je ne doute
point que ce titre ne soit bientôt une injure
pour nos bons esprits, comme le nom de Sophiste,
qui pourtant signifie Sage, avili en Grece par
ceux qui le portoient, fut rejetté par
les vrais Philosophes.
Concluons
de toute cette histoire, que l'Angleterre nous
doit la naissance de cette Philosophie que nous
avons reçûe d'elle. Il y a peut-être
plus loin des formes substantielles aux tourbillons,
que des tourbillons à la gravitation universelle,
comme il y a peut-être un plus grand intervalle
entre l'Algebre pure & l'idée de l'appliquer
à la Géométrie, qu'entre
le petit triangle de Barrow & le calcul différentiel.
Tels
sont les principaux génies que l'esprit
humain doit regarder comme ses maîtres,
& à qui la Grece eût élevé
des statues, quand même elle eût été
obligée, pour leur faire place, d'abattre
celles de quelques Conquérans.
Les
bornes de ce Discours Préliminaire nous
empêchent de parler de plusieurs Philosophes
illustres, qui sans se proposer des vûes
aussi grandes que ceux dont nous venons de faire
mention, n'ont pas laissé par leurs travaux
de contribuer beaucoup à l'avancement des
Sciences, & ont pour ainsi dire levé
un coin du voile qui nous cachoit la vérité.
De ce nombre sont ; Galilée, à
qui la Géographie doit tant pour ses découvertes
Astronomiques, & la Méchanique pour
sa Théorie de l'accélération ;
Harvey, que la découverte de la circulation
du sang rendra immortel ; Huyghens, que nous
avons déjà nommé, & qui
par des ouvrages pleins de force & de génie
a si bien mérité de la Géométrie
& de la Physique ; Pascal, auteur d'un
traité sur la Cycloïde, qu'on doit
regarder comme un prodige de sagacité &
de pénétration, & d'un traité
de l'équilibre des liqueurs & de la
pesanteur de l'air, qui nous a ouvert une science
nouvelle : génie universel & sublime,
dont les talens ne pourroient être trop
regrettés par la Philosophie, si la Religion
n'en avoit pas profité ; Malebranche,
qui a si bien démêlé les erreurs
des sens, & qui a connu celles de l'imagination
comme s'il n'avoit pas été souvent
trompé par la sienne ; Boyle, le pere
de la Physique expérimentale ; plusieurs
autres enfin, parmi lesquels doivent être
comptés avec distinction les Vesale, les
Sydenham, les Boerhaave, & une infinité
d'Anatomistes & de Physiciens célebres.
Entre
ces grands hommes il en est un, dont la Philosophie
aujourd'hui fort accueillie & fort combattue
dans le Nord de l'Europe, nous oblige à
ne le point passer sous silence ; c'est l'illustre
Leibnitz. Quand il n'auroit pour lui que la gloire,
ou même que le soupçon d'avoir partagé
avec Newton l'invention du calcul différentiel,
il mériteroit à ce titre une mention
honorable. Mais c'est principalement par sa Métaphysique
que nous voulons l'envisager. Comme Descartes,
il semble avoir reconnu l'insuffisance de toutes
les solutions qui avoient été données
jusqu'à lui des questions les plus élevées,
sur l'union du corps & de l'ame, sur la providence,
sur la nature de la matiere ; il paroît
même avoir eu l'avantage d'exposer avec
plus de force que personne les difficultés
qu'on peut proposer sur ces questions ; mais
moins sage que Locke & Newton, il ne s'est
pas contenté de former des doutes, il a
cherché à les dissiper, & de
ce côté-là il n'a peut-être
pas été plus heureux que Descartes.
Son principe de la raison suffisante, très-beau
& très-vrai en lui-même, ne paroît
pas devoir être fort utile à des
êtres aussi peu éclairés que
nous le sommes sur les raisons premieres de toutes
choses ; ses Monades prouvent tout au plus
qu'il a vû mieux que personne qu'on ne peut
se former une idée nette de la matiere,
mais elles ne paroissent pas faites pour la donner ;
son Harmonie préétablie semble n'ajoûter
qu'une difficulté de plus à l'opinion
de Descartes sur l'union du corps & de l'ame ;
enfin son système de l'Optimisme est peut-être
dangereux par le prétendu avantage qu'il
a d'expliquer tout.
Nous
finirons par une observation qui ne paroîtra
pas surprenante à des Philosophes. Ce n'est
guere de leur vivant que les grands hommes dont
nous venons de parler ont changé la face
des Sciences. Nous avons déjà vû
pourquoi Bacon n'a point été chef
de secte ; deux raisons se joignent à
celle que nous en avons apportée. Ce grand
Philosophe a écrit plusieurs de ses Ouvrages
dans une retraite à laquelle ses ennemis
l'avoient forcé, & le mal qu'ils avoient
fait à l'homme d'Etat n'a pû manquer
de nuire à l'Auteur. D'ailleurs, uniquement
occupé d'être utile, il a peut-être
embrassé trop de matieres, pour que ses
contemporains dussent se laisser éclairer
à la fois sur un si grand nombre d'objets.
On ne permet guere aux grands génies d'en
savoir tant ; on veut bien apprendre quelque
chose d'eux sur un sujet borné : mais
on ne veut pas être obligé à
réformer toutes ses idées sur les
leurs. C'est en partie pour cette raison que les
Ouvrages de Descartes ont essuyé en France
après sa mort plus de persécution
que leur Auteur n'en avoit souffert en Hollande
pendant sa vie ; ce n'a été
qu'avec beaucoup de peine que les écoles
ont enfin osé admettre une Physique qu'elles
s'imaginoient être contraire à celle
de Moïse. Newton, il est vrai, a trouvé
dans ses contemporains moins de contradiction ;
soit que les découvertes géométriques
par lesquelles il s'annonça, & dont
on ne pouvoit lui disputer ni la propriété,
ni la réalité, eussent accoûtumé
à l'admiration pour lui, & à
lui rendre des hommages qui n'étoient ni
trop subits, ni trop forcés ; soit
que par sa supériorité il imposât
silence à l'envie ; soit enfin, ce
qui paroît plus difficile à croire,
qu'il eût affaire à une nation moins
injuste que les autres. Il a eu l'avantage singulier
de voir sa Philosophie généralement
reçûe en Angleterre de son vivant,
& d'avoir tous ses compatriotes pour partisans
& pour admirateurs. Cependant il s'en falloit
bien que le reste de l'Europe fît alors
le même accueil à ses Ouvrages. Non-seulement
ils étoient inconnus en France, mais la
Philosophie scholastique y dominoit encore, lorsque
Newton avoit déjà renversé
la Physique Cartésienne, & les tourbillons
étoient détruits avant que nous
songeassions à les adopter. Nous avons
été aussi long-tems à les
soûtenir qu'à les recevoir. Il ne
faut qu'ouvrir nos Livres, pour voir avec surprise
qu'il n'y a pas encore vingt ans qu'on a commencé
en France à renoncer au Cartésianisme.
Le premier qui ait osé parmi nous se déclarer
ouvertement Newtonien, est l'auteur du Discours
sur la figure des Astres, qui joint à des
connoissances géométriques très-étendues,
cet esprit philosophique avec lequel elles ne
se trouvent pas toûjours, & ce talent
d'écrire auquel on ne croira plus qu'elles
nuisent, quand on aura lû ses Ouvrages.
M. de Maupertuis a crû qu'on pouvoit être
bon citoyen, sans adopter aveuglément la
Physique de son pays ; & pour attaquer
cette Physique, il a eu besoin d'un courage dont
on doit lui savoir gré. En effet notre
nation, singulierement avide de nouveautés
dans les matieres de goût, est au contraire
en matiere de Science très-attachée
aux opinions anciennes. Deux dispositions si contraires
en apparence ont leur principe dans plusieurs
causes, & sur-tout dans cette ardeur de joüir
qui semble constituer notre caractere. Tout ce
qui est du ressort du sentiment n'est pas fait
pour être long-tems cherché, &
cesse d'être agréable, dès
qu'il ne se présente pas tout d'un coup :
mais aussi l'ardeur avec laquelle nous nous y
livrons s'épuise bientôt ; &
l'ame dégoûtée aussi-tôt
que remplie, vole vers un nouvel objet qu'elle
abandonnera de même. Au contraire, ce n'est
qu'à force de méditation que l'esprit
parvient à ce qu'il cherche : mais
par cette raison il veut joüir aussi long-tems
qu'il a cherché, sur-tout lorsqu'il ne
s'agit que d'une Philosophie hypothétique
& conjecturable, beaucoup moins pénible
que des calculs & des combinaisons exactes.
Les Physiciens attachés à leurs
théories, avec le même zele &
par les mêmes motifs que les artisans à
leurs pratiques, ont sur ce point beaucoup plus
de ressemblance avec le peuple qu'ils ne s'imaginent.
Respectons toûjours Descartes ; mais
abandonnons sans peine des opinions qu'il eût
combattues lui-même un siecle plus tard.
Sur-tout ne confondons point sa cause avec celle
de ses sectateurs. Le génie qu'il a montré
en cherchant dans la nuit la plus sombre une route
nouvelle quoique trompeuse, n'étoit qu'à
lui : ceux qui l'ont osé suivre les
premiers dans les ténebres, ont au moins
marqué du courage ; mais il n'y a
plus de gloire à s'égarer sur ces
traces depuis que la lumiere est venue. Parmi
le peu de Savans qui défendent encore sa
doctrine, il eût desavoüé lui-même
ceux qui n'y tiennent que par un attachement servile
à ce qu'ils ont appris dans leur enfance,
ou par je ne sais quel préjugé national,
la honte de la Philosophie. Avec de tels motifs
on peut être le dernier de ses partisans ;
mais on n'auroit pas eu le mérite d'être
son premier disciple, ou plûtôt on
eût été son adversaire, lorsqu'il
n'y avoit que de l'injustice à l'être.
Pour avoir le droit d'admirer les erreurs d'un
grand homme, il faut savoir les reconnoître,
quand le tems les a mises au grand jour. Aussi
les jeunes gens qu'on regarde d'ordinaire comme
d'assez mauvais juges, sont peut-être les
meilleurs dans les matieres philosophiques &
dans beaucoup d'autres, lorsqu'ils ne sont pas
dépourvûs de lumiere ; parce
que tout leur étant également nouveau,
ils n'ont d'autre intérêt que celui
de bien choisir.
Ce
sont en effet les jeunes Géometres, tant
en France que des pays étrangers, qui ont
réglé le sort des deux Philosophies.
L'ancienne est tellement proscrite, que ses plus
zélés partisans n'osent plus même
nommer ces tourbillons dont ils remplissoient
autrefois leurs Ouvrages. Si le Newtonianisme
venoit à être détruit de nos
jours par quelque cause que ce pût être,
injuste ou légitime, les sectateurs nombreux
qu'il a maintenant joueroient sans doute alors
le même rôle qu'ils ont fait joüer
à d'autres. Telle est la nature des esprits :
telles sont les suites de l'amour-propre qui gouverne
les Philosophes du moins autant que les autres
hommes, & de la contradiction que doivent
éprouver toutes les découvertes,
ou même ce qui en a l'apparence.
Il
en a été de Locke à peu-près
comme de Bacon, de Descartes, & de Newton.
Oublié long-tems pour Rohaut & pour
Regis, & encore assez peu connu de la multitude,
il commence enfin à avoir parmi nous des
lecteurs & quelques partisans. C'est ainsi
que les personnages illustres, souvent trop au-dessus
de leur siecle, travaillent presque toûjours
en pure perte pour leur siecle même ;
c'est aux âges suivans qu'il est réservé
de recueillir le fruit de leurs lumieres. Aussi
les restaurateurs des Sciences ne joüissent-ils
presque jamais de toute la gloire qu'ils méritent ;
des hommes fort inférieurs la leur arrachent,
parce que les grands hommes se livrent à
leur génie, & les gens médiocres
à celui de leur nation. Il est vrai que
le témoignage que la supériorité
ne peut s'empêcher de se rendre à
elle-même, suffit pour la dédommager
des suffrages vulgaires : elle se nourrit
de sa propre substance ; & cette réputation
dont on est si avide, ne sert souvent qu'à
consoler la médiocrité des avantages
que le talent a sur elle. On peut dire en effet
que la Renommée qui publie tout, raconte
plus souvent ce qu'elle entend que ce qu'elle
voit, & que les Poëtes qui lui ont donné
cent bouches, devoient bien aussi lui donner un
bandeau.
La
Philosophie, qui forme le goût dominant
de notre siecle, semble par les progrès
qu'elle fait parmi nous, vouloir réparer
le tems qu'elle a perdu, & se venger de l'espece
de mépris que lui avoient marqué
nos peres. Ce mépris est aujourd'hui retombé
sur l'Erudition, & n'en est pas plus juste
pour avoir changé d'objet. On s'imagine
que nous avons tiré des Ouvrages des Anciens
tout ce qu'il nous importoit de savoir ;
& sur ce fondement on dispenseroit volontiers
de leur peine ceux qui vont encore les consulter.
Il semble qu'on regarde l'antiquité comme
un oracle qui a tout dit, & qu'il est inutile
d'interroger ; & l'on ne fait guere plus
de cas aujourd'hui de la restitution d'un passage,
que de la découverte d'un petit rameau
de veine dans le corps humain. Mais comme il seroit
ridicule de croire qu'il n'y a plus rien à
découvrir dans l'Anatomie, parce que les
Anatomistes se livrent quelquefois à des
recherches, inutiles en apparence, & souvent
utiles par leurs suites ; il ne seroit pas
moins absurde de vouloir interdire l'Erudition,
sous prétexte des recherches peu importantes
auxquelles nos Savans peuvent s'abandonner. C'est
être ignorant ou présomptueux de
croire que tout soit vû dans quelque matiere
que ce puisse être, & que nous n'ayons
plus aucun avantage à tirer de l'étude
& de la lecture des Anciens.
L'usage
de tout écrire aujourdhui en Langue vulgaire,
a contribué sans doute à fortifier
ce préjugé, & est peut-être
plus pernicieux que le préjugé même.
Notre Langue étant répandue par
toute l'Europe, nous avons crû qu'il étoit
tems de la substituer à la Langue latine,
qui depuis la renaissance des Lettres étoit
celle de nos Savans. J'avoüe qu'un Philosophe
est beaucoup plus excusable d'écrire en
François, qu'un François de faire
des vers Latins ; je veux bien même
convenir que cet usage a contribué à
rendre la lumiere plus générale,
si néanmoins c'est étendre réellement
l'esprit d'un Peuple, que d'en étendre
la superficie. Cependant il résulte de-là
un inconvénient que nous aurions bien dû
prévoir. Les Savans des autres nations
à qui nous avons donné l'exemple,
ont crû avec raison qu'ils écriroient
encore mieux dans leur Langue que dans la nôtre.
L'Angleterre nous a donc imité ; l'Allemagne,
où le Latin sembloit s'être refugié,
commence insensiblement à en perdre l'usage :
je ne doute pas qu'elle ne soit bien-tôt
suivie par les Suédois, les Danois, &
les Russiens. Ainsi, avant la fin du dix-huitieme
siecle, un Philosophe qui voudra s'instruire à
fond des découvertes de ses prédécesseurs,
sera contraint de charger sa mémoire de
sept à huit Langues différentes ;
& après avoir consumé à
les apprendre le tems le plus précieux
de sa vie, il mourra avant de commencer à
s'instruire. L'usage de la Langue Latine, dont
nous avons fait voir le ridicule dans les matieres
de goût, ne pourroit être que très-utile
dans les Ouvrages de Philosophie, dont la clarté
& la précision doivent faire tout le
mérite, & qui n'ont besoin que d'une
Langue universelle & de convention. Il seroit
donc à souhaiter qu'on rétablît
cet usage : mais il n'y a pas lieu de l'espérer.
L'abus dont nous osons nous plaindre est trop
favorable à la vanité & à
la paresse, pour qu'on se flate de le déraciner.
Les Philosophes, comme les autres Ecrivains, veulent
être lûs, & sur-tout de leur nation.
S'ils se servoient d'une Langue moins familiere,
ils auroient moins de bouches pour les célébrer,
& on ne pourroit pas se vanter de les entendre.
Il est vrai qu'avec moins d'admirateurs, ils auroient
de meilleurs juges : mais c'est un avantage
qui les touche peu, parce que la réputation
tient plus au nombre qu'au mérite de ceux
qui la distribuent.
En
récompense, car il ne faut rien outrer,
nos Livres de Sciences semblent avoir acquis jusqu'à
l'espece d'avantage qu'il sembloit devoir être
particulier aux Ouvrages de Belles-Lettres. Un
Ecrivain respectable que notre siecle a encore
le bonheur de posséder, & dont je loüerois
ici les différentes productions, si je
ne me bornois pas à l'envisager comme Philosophe,
a appris aux Savans à secoüer le joug
du pédantisme. Supérieur dans l'art
de mettre en leur jour les idées les plus
abstraites, il a sû par beaucoup de méthode,
de précision, & de clarté, les
abaisser à la portée des esprits
qu'on auroit crû le moins faits pour les
saisir. Il a même osé prêter
à la Philosophie les ornemens qui sembloient
lui être les plus étrangers, &
qu'elle paroissoit devoir s'interdire le plus
séverement ; & cette hardiesse
a été justifiée par le succès
le plus général & le plus flateur.
Mais semblable à tous les Ecrivains originaux,
il a laissé bien loin derriere lui ceux
qui ont crû pouvoir l'imiter.
L'Auteur
de l'Histoire Naturelle a suivi une route différente.
Rival de Platon & de Lucrece, il a répandu
dans son Ouvrage, dont la réputation croît
de jour en jour, cette noblesse & cette élévation
de style, qui sont si propres aux matieres philosophiques,
& qui dans les écrits du Sage doivent
être la peinture de son ame.
Cependant
la Philosophie, en songeant à plaire, paroît
n'avoir pas oublié qu'elle est principalement
faite pour instruire ; c'est par cette raison
que le goût des systèmes, plus propre
à flater l'imagination qu'à éclairer
la raison, est aujourd'hui presqu'absolument banni
des bons Ouvrages. Un de nos meilleurs Philosophes
semble lui avoir porté les derniers coups
*. L'esprit d'hypothèse & de conjecture
pouvoit être autrefois fort utile, &
avoit même été nécessaire
pour la renaissance de la Philosophie ; parce
qu'alors il s'agissoit encore moins de bien penser,
que d'apprendre à penser par soi-même.
Mais les tems sont changés, & un Ecrivain
qui feroit parmi nous l'éloge des Systèmes
viendroit trop tard. Les avantages que cet esprit
peut procurer maintenant sont en trop petit nombre
pour balancer les inconvéniens qui en résultent ;
& si on prétend prouver l'utilité
des Systèmes par un très-petit nombre
de découvertes qu'ils ont occasionnées
autrefois, on pourroit de même conseiller
à nos Géometres de s'appliquer à
la quadrature du cercle, parce que les efforts
de plusieurs Mathématiciens pour la trouver,
nous ont produit quelques théorèmes.
L'esprit des Systèmes est dans la Physique
ce que la Métaphysique est dans la Géometrie.
S'il est quelquefois nécessaire pour nous
mettre dans le chemin de la vérité,
il est presque toûjours incapable de nous
y conduire par lui-même. Eclairé
par l'observation de la Nature, il peut entrevoir
les causes des phénomenes : mais c'est
au calcul à assûrer pour ainsi dire
l'existence de ces causes, en déterminant
exactement les effets qu'elles peuvent produire,
& en comparant ces effets avec ceux que l'expérience
nous découvre. Toute hypothèse dénuée
d'un tel secours acquiert rarement ce degré
de certitude, qu'on doit toûjours chercher
dans les Sciences naturelles, & qui néanmoins
se trouve si peu dans ces conjectures frivoles
qu'on honore du nom de Systèmes. S'il ne
pouvoit y en avoir que de cette espece, le principal
mérite du Physicien seroit, à proprement
parler, d'avoir l'esprit de Système, &
de n'en faire jamais. A l'égard de l'usage
des Systèmes dans les autres Sciences,
mille expériences prouvent combien il est
dangereux.
La
Physique est donc uniquement bornée aux
observations & aux calculs ; la Médecine
à l'histoire du corps humain, de ses maladies,
& de leurs remedes ; l'Histoire Naturelle
à la description détaillée
des végétaux, des animaux, &
des minéraux ; la Chimie à
la composition & à la décomposition
expérimentale des corps ; en un mot
toutes les Sciences, renfermées dans les
faits autant qu'il leur est possible, & dans
les conséquences qu'on en peut déduire,
n'accordent rien à l'opinion, que quand
elles y sont forcées. Je ne parle point
de la Géométrie, de l'Astronomie,
& de la Méchanique, destinées
par leur nature à aller toûjours
en se perfectionnant de plus en plus.
On
abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique,
si à la mode aujourd'hui, qui veut tout
voir & ne rien supposer, s'est répandu
jusque dans les Belles-Lettres ; on prétend
même qu'il est nuisible à leur progrès,
& il est difficile de se le dissimuler. Notre
siecle porté à la combinaison &
à l'analyse, semble vouloir introduire
les discussions froides & didactiques dans
les choses de sentiment. Ce n'est pas que les
passions & le goût n'ayent une Logique
qui leur appartient : mais cette Logique
a des principes tout différens de ceux
de la Logique ordinaire : ce sont ces principes
qu'il faut démêler en nous, &
c'est, il faut l'avoüer, dequoi une Philosophie
commune est peu capable. Livrée tout entiere
à l'examen des perceptions tranquilles
de l'ame, il lui est bien plus facile d'en démêler
les nuances que celles de nos passions, ou en
général des sentimens vifs qui nous
affectent ; & comment cette espece de
sentimens ne seroit-elle pas difficile à
analyser avec justesse ? Si d'un côté
il faut se livrer à eux pour les connoître,
de l'autre, le tems où l'ame en est affectée,
est celui où elle peut les étudier
le moins. Il faut pourtant convenir que cet esprit
de discussion a contribué à affranchir
notre littérature de l'admiration aveugle
des Anciens ; il nous a appris à n'estimer
en eux que les beautés que nous serions
contraints d'admirer dans les Modernes. Mais c'est
peut-être aussi à la même source
que nous devons je ne sais quelle Métaphysique
du coeur, qui s'est emparée de nos théatres ;
s'il ne falloit pas l'en bannir entierement, encore
moins falloit-il l'y laisser regner. Cette anatomie
de l'ame s'est glissée jusque dans nos
conversations ; on y disserte, on n'y parle
plus ; & nos sociétés ont
perdu leurs principaux agrémens, la chaleur
& la gaieté.
* M. l'Abbé de Condillac, de l'Académie
royale des Sciences de Prusse, dans son Traité
des Systèmes.
Ne soyons donc pas étonnés que nos
Ouvrages d'esprit soient en général
inférieurs à ceux du siecle précédent.
On peut même en trouver la raison dans les
efforts que nous faisons pour surpasser nos prédécesseurs.
Le goût & l'art d'écrire font
en peu de tems des progrès rapides, dès
qu'une fois la véritable route est ouverte :
à peine un grand génie a-t-il entrevû
le beau, qu'il l'apperçoit dans toute son
étendue ; & l'imitation de la
belle Nature semble bornée à de
certaines limites qu'une génération,
ou deux tout au plus, ont bien-tôt atteintes :
il ne reste à la génération
suivante que d'imiter : mais elle ne se contente
pas de ce partage ; les richesses qu'elle
a acquises autorisent le desir de les accroître ;
elle veut ajoûter à ce qu'elle a
reçû, & manque le but en cherchant
à le passer. On a donc tout à la
fois plus de principes pour bien juger, un plus
grand fond de lumieres, plus de bons juges, &
moins de bons Ouvrages ; on ne dit point
d'un Livre qu'il est bon, mais que c'est le Livre
d'un homme d'esprit. C'est ainsi que le siecle
de Démétrius de Phalere a succédé
immédiatement à celui de Démosthene,
le siecle de Lucain & de Séneque à
celui de Cicéron & de Virgile, &
le nôtre à celui de Louis XIV.
Je ne parle ici que du siecle en général :
car je suis bien éloigné de faire
la satyre de quelques hommes d'un mérite
rare avec qui nous vivons. La constitution physique
du monde litteraire entraîne, comme celle
du monde matériel, des révolutions
forcées, dont il seroit aussi injuste de
se plaindre que du changement des saisons. D'ailleurs
comme nous devons au siecle de Pline les ouvrages
admirables de Quintilien & de Tacite, que
la génération précédente
n'auroit peut-être pas été
en état de produire, le nôtre laissera
à la postérité des monumens
dont il a bien droit de se glorifier. Un Poëte
célebre par ses talens & par ses malheurs
a effacé Malherbe dans ses Odes, &
Marot dans ses Epigrammes & dans ses Epîtres.
Nous avons vu naître le seul Poëme
épique que la France puisse opposer à
ceux des Grecs, des Romains, des Italiens, des
Anglois & des Espagnols. Deux hommes illustres,
entre lesquels notre nation semble partagée,
& que la postérité saura mettre
chacun à sa place, se disputent la gloire
du cothurne, & l'on voit encore avec un extrème
plaisir leurs Tragédies après celles
de Corneille & de Racine. L'un de ces deux
hommes, le même à qui nous devons
la Henriade, sûr d'obtenir parmi le très-petit
nombre de grands Poëtes une place distinguée
& qui n'est qu'à lui, possede en même
tems au plus haut dégré un talent
que n'a eu presque aucun Poëte même
dans un degré médiocre, celui d'écrire
en prose. Personne n'a mieux connu l'art si rare
de rendre sans effort chaque idée par le
terme qui lui est propre, d'embellir tout sans
se méprendre sur le coloris propre à
chaque chose ; enfin, ce qui caractérise
plus qu'on ne pense les grands Ecrivains, de n'être
jamais ni au-dessus, ni au-dessous de son sujet.
Son essai sur le siecle de Louis XIV. est un morceau
d'autant plus précieux que l'Auteur n'avoit
en ce genre aucun modele ni parmi les Anciens,
ni parmi nous. Son histoire de Charles XII. par
la rapidité & la noblesse du style
est digne du Héros qu'il avoit à
peindre ; ses pieces fugitives supérieures
à toutes celles que nous estimons le plus,
suffiroient par leur nombre & par leur mérite
pour immortaliser plusieurs Ecrivains.
Que
ne puis-je en parcourant ici ses nombreux &
admirables Ouvrages, payer à ce génie
rare le tribut d'éloges qu'il mérite,
qu'il a reçu tant de fois de ses compatriotes,
des étrangers, & de ses ennemis, &
auquel la postérité mettra le comble
quand il ne pourra plus en joüir !
Ce
ne sont pas là nos seules richesses. Un
Ecrivain judicieux, aussi bon citoyen que grand
Philosophe, nous a donné sur les principes
des Lois un ouvrage décrié par quelques
François, & estimé de toute
l'Europe. D'excellens auteurs ont écrit
l'histoire ; des esprits justes & éclairés
l'ont approfondie : la Comédie a acquis
un nouveau genre, qu'on auroit tort de rejetter,
puisqu'il en résulte un plaisir de plus,
& qui n'a pas été aussi inconnu
des anciens qu'on voudroit nous le persuader ;
enfin nous avons plusieurs Romans qui nous empêchent
de regretter ceux du dernier siecle.
Les
beaux Arts ne sont pas moins en honneur dans notre
nation. Si j'en crois les Amateurs éclairés,
notre école de Peinture est la premiere
de l'Europe, & plusieurs ouvrages de nos Sculpteurs
n'auroient pas été désavoués
par les Anciens. La Musique est peut-être
de tous ces Arts celui qui a fait depuis quinze
ans le plus de progrès parmi nous. Graces
aux travaux d'un génie mâle, hardi
& fécond, les Etrangers qui ne pouvoient
souffrir nos symphonies, commencent à les
goûter, & les François paroissent
enfin persuadés que Lulli avoit laissé
dans ce genre beaucoup à faire. M. Rameau,
en poussant la pratique de son Art à un
si haut degré de perfection, est devenu
tout ensemble le modele & l'objet de la jalousie
d'un grand nombre d'Artistes, qui le décrient
en s'efforçant de l'imiter. Mais ce qui
le distingue plus particulierement, c'est d'avoir
refléchi avec beaucoup de succès
sur sa théorie de ce même Art ;
d'avoir sû trouver dans la Basse fondamentale
le principe de l'harmonie & de la mélodie ;
d'avoir réduit par ce moyen à des
lois plus certaines & plus simples, une science
livrée avant lui à des regles arbitraires
ou dictées par une expérience aveugle.
Je saisis avec empressement l'occasion de célébrer
cet Artiste philosophe, dans un discours destiné
principalement à l'éloge des grands
hommes. Son mérite, dont il a forcé
notre siecle à convenir, ne sera bien connu
que quand le tems aura fait taire l'envie ;
& son nom, cher à la partie de notre
nation la plus éclairée, ne peut
blesser ici personne. Mais dût-il déplaire
à quelques prétendus Mécenes,
un Philosophe seroit bien à plaindre, si
même en matiere de sciences & de goût,
il ne se permettoit pas de dire la vérité.
Voilà
les biens que nous possédons. Quelle idée
ne se formera-t-on pas de nos trésors littéraires,
si l'on joint aux Ouvrages de tant de grands hommes
les travaux de toutes les Compagnies savantes,
destinées à maintenir le goût
des Sciences & des Lettres, & à
qui nous devons tant d'excellens livres ! De pareilles
Sociétés ne peuvent manquer de produire
dans un Etat de grands avantages, pourvû
qu'en les multipliant à l'excès,
on n'en facilite point l'entrée à
un trop grand nombre de gens médiocres ;
qu'on en bannisse toute inégalité
propre à éloigner ou à rebuter
des hommes faits pour éclairer les autres ;
qu'on n'y connoisse d'autre supériorité
que celle du génie ; que la considération
y soit le prix du travail ; enfin que les
récompenses y viennent chercher les talens,
& ne leur soient point enlevées par
l'intrigue. Car il ne faut pas s'y tromper :
on nuit plus au progrès de l'esprit en
plaçant mal les récompenses qu'en
les supprimant. Avouons même à l'honneur
des Lettres, que les Savans n'ont pas toujours
besoin d'être récompensés
pour se multiplier. Témoin l'Angleterre,
à qui les Sciences doivent tant, sans que
le Gouvernement fasse rien pour elles. Il est
vrai que la Nation les considere, qu'elle les
respecte même ; & cette espece
de récompense, supérieure à
toutes les autres, est sans doute le moyen le
plus sûr de faire fleurir les Sciences &
les Arts ; parce que c'est le Gouvernement
qui donne les places, & le Public qui distribue
l'estime. L'amour des Lettres, qui est un mérite
chez nos voisins, n'est encore à la vérité
qu'une mode parmi nous, & ne sera peut-être
jamais autre chose ; mais quelque dangereuse
que soit cette mode, qui pour un Mécene
éclairé produit cent amateurs ignorans
& orgueilleux, peut-être lui sommes-nous
redevables de n'être pas encore tombés
dans la barbarie où une foule de circonstances
tendent à nous précipiter.
On
peut regarder comme une des principales, cet amour
du faux bel esprit ; qui protege l'ignorance,
qui s'en fait honneur, & qui la répandra
universellement tôt ou tard. Elle sera le
fruit & le terme du mauvais goût ;
j'ajoûte qu'elle en sera le remede. Car
tout a des révolutions réglées,
& l'obscurité se terminera par un nouveau
siecle de lumiere. Nous serons plus frappés
du grand jour après avoir été
quelque tems dans les ténebres. Elles seront
comme une espece d'anarchie très-funeste
par elle-même, mais quelquefois utile par
ses suites. Gardons-nous pourtant de souhaiter
une révolution si redoutable ; la
barbarie dure des siecles, il semble que ce soit
notre élément ; la raison &
le bon goût ne font que passer.
Ce
seroit peut-être ici le lieu de repousser
les traits qu'un Ecrivain éloquent &
philosophe * a lancés depuis peu contre
les Sciences & les Arts, en les accusant de
corrompre les moeurs. Il nous siéroit mal
d'être de son sentiment à la tête
d'un Ouvrage tel que celui-ci ; & l'homme
de mérite dont nous parlons semble avoir
donné son suffrage à notre travail
par le zele & le succès avec lequel
il y a concouru. Nous ne lui reprocherons point
d'avoir confondu la culture de l'esprit avec l'abus
qu'on en peut faire ; il nous répondroit
sans doute que cet abus en est inséparable :
mais nous le prierons d'examiner si la plûpart
des maux qu'il attribue aux Sciences & aux
Arts ne sont point dûs à des causes
toutes différentes, dont l'énumération
seroit aussi longue que délicate. Les Lettres
contribuent certainement à rendre la société
plus aimable ; il seroit difficile de prouver
que les hommes en sont meilleurs, & la vertu
plus commune : mais c'est un privilege qu'on
peut disputer à la Morale même. Et
pour dire encore plus, faudra-t-il proscrire des
lois, parce que leur nom sert d'abri à
quelques crimes dont les auteurs seroient punis
dans une république de Sauvages ?
Enfin quand nous ferions ici, au désavantage
des connoissances humaines, un aveu dont nous
sommes bien éloignés, nous le sommes
encore plus de croire qu'on gagnât à
les détruire : les vices nous resteroient,
& nous aurions l'ignorance de plus.
Finissons
cette Histoire des Sciences, en remarquant que
les différentes formes de gouvernement
qui influent tant sur les esprits & sur la
culture des Lettres, déterminent aussi
les especes de connoissances qui doivent principalement
y fleurir, & dont chacune a son mérite
particulier. Il doit y avoir en général
dans une République plus d'Orateurs, d'Historiens,
& de Philosophes ; & dans une Monarchie,
plus de Poëtes, de Théologiens, &
de Géometres. Cette regle n'est pourtant
pas si absolue, qu'elle ne puisse être altérée
& modifiée par une infinité
de causes.
Après
les réflexions & les vûes générales
que nous avons crû devoir placer à
la tête de cette Encyclopédie, il
est tems enfin d'instruire plus particulierement
le public sur l'Ouvrage que nous lui présentons.
Le Prospectus qui a déjà été
publié dans cette vûe, & dont
M. Diderot mon collegue est l'auteur, ayant été
reçu de toute l'Europe avec les plus grands
éloges, je vais en son nom le remettre
ici de nouveau sous les yeux du Public, avec les
changemens & les additions qui nous ont paru
convenables à l'un & à l'autre.
On
ne peut disconvenir que depuis le renouvellement
des Lettres parmi nous, on ne doive en partie
aux Dictionnaires les lumieres générales
qui se sont répandues dans la société,
& ce germe de Science qui dispose insensiblement
les esprits à des connoissances plus profondes.
L'utilité sensible de ces sortes d'ouvrages
les a rendus si communs, que nous sommes plûtôt
aujourd'hui dans le cas de les justifier que d'en
faire l'éloge. On prétend qu'en
multipliant les secours & la facilité
de s'instruire, ils contribueront à éteindre
le goût du travail & de l'étude.
Pour nous, nous croyons être bien fondés
à soûtenir que c'est à la
manie du bel esprit & à l'abus de la
Philosophie, plûtôt qu'à la
multitude des Dictionnaires, qu'il faut attribuer
notre paresse & la décadence du bon
goût. Ces sortes de collections peuvent
tout au plus servir à donner quelques lumieres
à ceux qui sans ce secours n'auroient pas
eu le courage de s'en procurer : mais elles
ne tiendront jamais lieu de Livres à ceux
qui chercheront à s'instruire ; les
Dictionnaires par leur forme même ne sont
propres qu'à être consultés,
& se refusent à toute lecture suivie.
Quand nous apprendrons qu'un homme de Lettres,
desirant d'étudier l'Histoire à
fond, aura choisi pour cet objet le Dictionnaire
de Moreri, nous conviendrons du reproche que l'on
veut nous faire. Nous aurions peut-être
plus de raison d'attribuer l'abus prétendu
dont on se plaint, à la multiplication
des méthodes, des élémens,
des abregés, & des bibliotheques, si
nous n'étions persuadés qu'on ne
sauroit trop faciliter les moyens de s'instruire.
On abrégeroit encore davantage ces moyens,
en réduisant à quelques volumes
tout ce que les hommes ont découvert jusqu'à
nos jours dans les Sciences & dans les Arts.
Ce projet, en y comprenant même les faits
historiques réellement utiles, ne seroit
peut-être pas impossible dans l'exécution ;
il seroit du moins à souhaiter qu'on le
tentât, nous ne prétendons aujourd'hui
que l'ébaucher ; & il nous débarrasseroit
enfin de tant de Livres, dont les Auteurs n'ont
fait que se copier les uns les autres. Ce qui
doit nous rassûrer contre la satyre des
Dictionnaires, c'est qu'on pourroit faire le même
reproche, sur un fondement aussi peu solide, aux
Journalistes les plus estimables. Leur but n'est-il
pas essentiellement d'exposer en racourci ce que
notre siecle ajoûte de lumieres à
celles des siecles précédens ;
d'apprendre à se passer des originaux,
& d'arracher par conséquent ces épines
que nos adversaires voudroient qu'on laissât ?
Combien de lectures inutiles dont nous nous serions
dispensés par de bons extraits !
Nous
avons donc crû qu'il importoit d'avoir un
Dictionnaire qu'on pût consulter sur toutes
les matieres des Arts & des Sciences, &
qui servît autant à guider ceux qui
se sentent le courage de travailler à l'instruction
des autres, qu'à éclairer ceux qui
ne s'instruisent que pour eux-mêmes.
Jusqu'ici
personne n'avoit conçû un Ouvrage
aussi grand, ou du moins personne ne l'avoit exécuté.
Leibnitz, de tous les Savans le plus capable d'en
sentir les difficultés, desiroit qu'on
les surmontât. Cependant on avoit des Encyclopédies ;
& Leibnitz ne l'ignoroit pas, lorsqu'il en
demandoit une.
La
plûpart de ces Ouvrages parurent avant le
siecle dernier, & ne furent pas tout-à-fait
méprisés. On trouva que s'ils n'annonçoient
pas beaucoup de génie, ils marquoient au
moins du travail & des connoissances. Mais
que seroit-ce pour nous que ces Encyclopédies ?
Quel progrès n'a-t-on pas fait depuis dans
les Sciences & dans les Arts ? Combien
de vérités découvertes aujourd'hui,
qu'on n'entrevoyoit pas alors ? La vraie
Philosophie étoit au berceau ; la
Géométrie de l'infini n'étoit
pas encore ; la Physique expérimentale
se montroit à peine ; il n'y avoit
point de Dialectique ; les lois de la saine
critique étoient entierement ignorées.
Les Auteurs célebres en tout genre dont
nous avons parlé dans ce Discours, &
leurs illustres disciples, ou n'existoient pas,
ou n'avoient pas écrit. L'esprit de recherche
& d'émulation n'animoit pas les Savans ;
un autre esprit, moins fécond peut-être,
mais plus rare, celui de justesse & de méthode,
ne s'étoit point soûmis les différentes
parties de la Littérature ; &
les Académies, dont les travaux ont porté
si loin les Sciences & les Arts, n'étoient
pas instituées.
Si
les découvertes des grands hommes &
des compagnies savantes dont nous venons de parler,
offrirent dans la suite de puissans secours pour
former un Dictionnaire encyclopédique,
il faut avoüer aussi que l'augmentation prodigieuse
des matieres rendit, à d'autres égards,
un tel Ouvrage beaucoup plus difficile. Mais ce
n'est point à nous à juger si les
successeurs des premiers Encyclopédistes
ont été hardis ou présomptueux ;
& nous les laisserions tous joüir de
leur réputation, sans en excepter Ephraïm
Chambers le plus connu d'entre eux, si nous n'avions
des raisons particulieres de peser le mérite
de celui-ci.
L'Encyclopédie
de Chambers dont on a publié à Londres
un si grand nombre d'éditions rapides ;
cette Encyclopédie qu'on vient de traduire
tout récemment en Italien, & qui de
notre aveu mérite en Angleterre & chez
l'étranger les honneurs qu'on lui rend,
n'eût peut-être jamais été
faite, si avant qu'elle parût en Anglois,
nous n'avions eu dans notre Langue des Ouvrages
où Chambers a puisé sans mesure
& sans choix la plus grande partie des choses
dont il a composé son Dictionnaire. Qu'en
auroient donc pensé nos François
sur une traduction pure & simple ? Il
eût excité l'indignation des Savans
& le cri du Public, à qui on n'eût
présenté sous un titre fastueux
& nouveau, que des richesses qu'il possédoit
depuis longtems.
Nous
ne refusons point à cet Auteur la justice
qui lui est dûe. Il a bien senti le mérite
de l'ordre encyclopédique, ou de la chaîne
par laquelle on peut descendre sans interruption
des premiers principes d'une Science ou d'un Art
jusqu'à ses conséquences les plus
éloignées, & remonter de ses
conséquences les plus éloignées
jusqu'à ses premiers principes ; passer
imperceptiblement de cette Science ou de cet Art
à un autre, & s'il est permis de s'exprimer
ainsi, faire sans s'égarer le tour du monde
littéraire. Nous convenons avec lui que
le plan & le dessein de son Dictionnaire sont
excellens, & que si l'exécution en
étoit portée à un certain
degré de perfection, il contribueroit plus
lui seul aux progrès de la vraie Science,
que la moitié des Livres connus. Mais,
malgré toutes les obligations que nous
avons à cet Auteur, & l'utilité
considérable que nous avons retirée
de son travail, nous n'avons pû nous empêcher
de voir qu'il restoit beaucoup à y ajoûter.
En effet, conçoit-on que tout ce qui concerne
les Sciences & les Arts puisse être
renfermé en deux volumes in-folio ? La
nomenclature d'une matiere aussi étendue
en fourniroit un elle seule, si elle étoit
complette. Combien donc ne doit-il pas y avoir
dans son Ouvrage d'articles omis ou tronqués ?
Ce
ne sont point ici des conjectures. La traduction
entiere du Chambers nous a passé sous les
yeux, & nous avons trouvé une multitude
prodigieuse de choses à desirer dans les
Sciences ; dans les Arts libéraux,
un mot où il falloit des pages ; &
tout à suppléer dans les Arts méchaniques.
Chambers a lû des Livres, mais il n'a guere
vû d'artistes ; cependant il y a beaucoup
de choses qu'on n'apprend que dans les atteliers.
D'ailleurs il n'en est pas ici des omissions comme
dans un autre Ouvrage. Un article omis dans un
Dictionnaire commun le rend seulement imparfait.
Dans une Encyclopédie, il rompt l'enchaînement,
& nuit à la forme & au fond ;
& il a fallu tout l'art d'Ephraïm Chambers
pour pallier ce défaut.
Mais,
sans nous étendre davantage sur l'Encyclopédie
Angloise, nous annonçons que l'Ouvrage
de Chambers n'est point la base unique sur laquelle
nous avons élevé ; que l'on
a refait un grand nombre de ses articles ;
que l'on n'a employé presque aucun des
autres sans addition, correction, ou retranchement,
& qu'il rentre simplement dans la classe des
Auteurs que nous avons particulierement consultés.
Les éloges qui furent donnés il
y a six ans au simple projet de la Traduction
de l'Encyclopédie Angloise, auroient été
pour nous un motif suffisant d'avoir recours à
cette Encyclopédie, autant que le bien
de notre Ouvrage n'en souffriroit pas.
La
Partie mathématique est celle qui nous
a paru mériter le plus d'être conservée :
mais on jugera par les changemens considérables
qui y ont été faits, du besoin que
cette Partie & les autres avoient d'une exacte
révision.
Le
premier objet sur lequel nous nous sommes écartés
de l'Auteur Anglois, c'est l'Arbre généalogique
qu'il a dressé des Sciences & des Arts,
& auquel nous avons crû devoir en substituer
un autre. Cette partie de notre travail a été
suffisamment développée plus haut.
Elle présente à nos lecteurs le
canevas d'un Ouvrage qui ne se peut exécuter
qu'en plusieurs Volumes in-folio, & qui doit
contenir un jour toutes les connoissances des
hommes.
A
l'aspect d'une matiere aussi étendue, il
n'est personne qui ne fasse avec nous la réflexion
suivante. L'expérience journaliere n'apprend
que trop combien il est difficile à un
Auteur de traiter profondément de la Science
ou de l'Art dont il a fait toute sa vie une étude
particuliere. Quel homme peut donc être
assez hardi & assez borné pour entreprendre
de traiter seul de toutes les Sciences & de
tous les Arts ?
Nous
avons inféré de-là que pour
soûtenir un poids aussi grand que celui
que nous avions à porter, il étoit
nécessaire de le partager ; &
sur le champ nous avons jetté les yeux
sur un nombre suffisant de Savans & d'Artistes ;
d'Artistes habiles & connus par leurs talens ;
de Savans exercés dans les genres particuliers
qu'on avoit à confier à leur travail.
Nous avons distribué à chacun la
partie qui lui convenoit ; quelques-uns même
étoient en possession de la leur, avant
que nous nous chargeassions de cet Ouvrage. Le
Public verra bientôt leurs noms, & nous
ne craignons point qu'il nous les reproche. Ainsi,
chacun n'ayant été occupé
que de ce qu'il entendoit, a été
en état de juger sainement de ce qu'en
ont écrit les Anciens & les Modernes,
& d'ajoûter aux secours qu'il en a tirés,
des connoissances puisées dans son propre
fonds. Personne ne s'est avancé sur le
terrein d'autrui, & ne s'est mêlé
de ce qu'il n'a peut-être jamais appris ;
& nous avons eu plus de méthode, de
certitude, d'étendue, & de détails
qu'il ne peut y en avoir dans la plûpart
des Lexicographes. Il est vrai que ce plan a réduit
le mérite d'Editeur à peu de chose ;
mais il a beaucoup ajoûté à
la perfection de l'Ouvrage ; & nous penserons
toûjours nous être acquis assez de
gloire, si le Public est satisfait. En un mot,
chacun de nos Collegues a fait un Dictionnaire
de la Partie dont il s'est chargé, &
nous avons réuni tous ces Dictionnaires
ensemble.
Nous
croyons avoir eu de bonnes raisons pour suivre
dans cet Ouvrage l'ordre alphabétique.
Il nous a paru plus commode & plus facile
pour nos lecteurs, qui desirant de s'instruire
sur la signification d'un mot, le trouveront plus
aisément dans un Dictionnaire alphabétique
que dans tout autre. Si nous eussions traité
toutes les Sciences séparément,
en faisant de chacune un Dictionnaire particulier,
non seulement le prétendu desordre de la
succession alphabétique auroit eu lieu
dans ce nouvel arrangement, mais une telle méthode
auroit été sujette à des
inconvéniens considérables par le
grand nombre de mots communs à différentes
Sciences, & qu'il auroit fallu répéter
plusieurs fois ou placer au hasard. D'un autre
côté, si nous eussions traité
de chaque Science séparément &
dans un discours suivi, conforme à l'ordre
des idées, & non à celui des
mots, la forme de cet Ouvrage eût été
encore moins commode pour le plus grand nombre
de nos lecteurs qui n'y auroient rien trouvé
qu'avec peine ; l'ordre encyclopédique
des Sciences & des Arts y eût peu gagné,
& l'ordre encyclopédique des mots,
ou plûtôt des objets par lesquels
les Sciences se communiquent & se touchent,
y auroit infiniment perdu. Au contraire, rien
de plus facile dans le plan que nous avons suivi
que de satisfaire à l'un & à
l'autre : c'est ce que nous avons détaillé
ci-dessus. D'ailleurs, s'il eût été
question de faire de chaque Science & de chaque
Art un traité particulier dans la forme
ordinaire, & de réunir seulement ces
différens traités sous le titre
d'Encyclopédie, il eût été
bien plus difficile de rassembler pour cet Ouvrage
un si grand nombre de personnes, & la plûpart
de nos Collegues auroient sans doute mieux aimé
donner séparément leur Ouvrage,
que de le voir confondu avec un grand nombre d'autres.
De plus, en suivant ce dernier plan, nous eussions
été forcés de renoncer presque
entierement à l'usage que nous voulions
faire de l'Encyclopédie Angloise, entraînés
tant par la réputation de cet Ouvrage,
que par l'ancien Prospectus, approuvé du
Public, & auquel nous desirions de nous conformer.
La Traduction entiere de cette Encyclopédie
nous a été remise entre les mains
par les Libraires qui avoient entrepris de la
publier ; nous l'avons distribuée
à nos Collegues, qui ont mieux aimé
se charger de la revoir, de la corriger, de l'augmenter,
que de s'engager sans avoir, pour ainsi dire,
aucuns matériaux préparatoires.
Il est vrai qu'une grande partie de ces matériaux
leur a été inutile, mais du moins
elle a servi à leur faire entreprendre
plus volontiers le travail qu'on espéroit
d'eux ; travail auquel plusieurs se seroient
peut-être refusé, s'ils avoient prévû
ce qu'il devoit leur coûter de soins. D'un
autre côté, quelques-uns de ces Savans,
en possession de leur Partie long-tems avant que
nous fussions Editeurs, l'avoient déjà
fort avancée en suivant l'ancien projet
de l'ordre alphabétique ; il nous
eût par conséquent été
impossible de changer ce projet, quand même
nous aurions été moins disposés
à l'approuver. Nous savions enfin, ou du
moins nous avions lieu de croire qu'on n'avoit
fait à l'Auteur Anglois, notre modele,
aucunes difficultés sur l'ordre alphabétique
auquel il s'étoit assujetti. Tout se réunissoit
donc pour nous obliger de rendre cet Ouvrage conforme
à un plan que nous aurions suivi par choix,
si nous en eussions été les maîtres.
La
seule opération dans notre travail qui
suppose quelque intelligence, consiste à
remplir les vuides qui séparent deux Sciences
ou deux Arts, & à renouer la chaîne
dans les occasions où nos Collegues se
sont reposés les uns sur les autres de
certains articles, qui paroissant appartenir également
à plusieurs d'entre eux, n'ont été
faits par aucun. Mais afin que la personne chargée
d'une Partie ne soit point comptable des fautes
qui pourroient se glisser dans des morceaux surajoûtés,
nous aurons l'attention de distinguer ces morceaux
par une étoile. Nous tiendrons exactement
la parole que nous avons donnée ;
le travail d'autrui sera sacré pour nous,
& nous ne manquerons pas de consulter l'Auteur,
s'il arrive dans le cours de l'Edition que son
ouvrage nous paroisse demander quelque changement
considérable.
Les
différentes mains que nous avons employées
ont apposé à chaque article comme
le sceau de leur style particulier, ainsi que
celui du style propre à la matiere &
à l'objet d'une Partie. Un procédé
de Chimie ne sera point du même ton que
la description des bains & des théatres
anciens ; ni la manoeuvre d'un Serrurier
exposée comme les recherches d'un Théologien
sur un point de dogme ou de discipline. Chaque
chose a son coloris, & ce seroit confondre
les genres que de les réduire à
une certaine uniformité. La pureté
du style, la clarté, & la précision,
sont les seules qualités qui puissent être
communes à tous les articles, & nous
espérons qu'on les y remarquera. S'en permettre
davantage, ce seroit s'exposer à la monotonie
& au dégoût qui sont presque
inséparables des Ouvrages étendus,
& que l'extrême variété
des matieres doit écarter de celui-ci.
Nous
en avons dit assez pour instruire le Public de
la nature d'une entreprise à laquelle il
a paru s'intéresser ; des avantages
généraux qui en résulteront
si elle est bien exécutée ;
du bon ou du mauvais succès de ceux qui
l'ont tentée avant nous ; de l'étendue
de son objet ; de l'ordre auquel nous nous
sommes assujettis ; de la distribution qu'on
a faite de chaque Partie, & de nos fonctions
d'Editeurs. Nous allons maintenant passer aux
principaux détails de l'exécution.
Toute
la matiere de l'Encyclopédie peut se réduire
à trois chefs, les Sciences, les Arts libéraux,
& les Arts méchaniques. Nous commencerons
par ce qui concerne les Sciences & les Arts
libéraux, & nous finirons par les Arts
méchaniques.
On
a beaucoup écrit sur les Sciences. Les
traités sur les Arts libéraux se
sont multipliés sans nombre ; la république
des Lettres en est inondée. Mais combien
peu donnent les vrais principes ? combien
d'autres les noyent dans une affluence de paroles,
ou les perdent dans des ténebres affectées ?
Combien dont l'autorité en impose, &
chez qui une erreur placée à côté
d'une vérité, ou décrédite
celle-ci, ou s'accrédite elle-même
à la faveur de ce voisinage ? On eût
mieux fait sans doute d'écrire moins &
d'écrire mieux.
Entre
tous les Ecrivains, on a donné la préférence
à ceux qui sont généralement
reconnus pour les meilleurs. C'est de-là
que les principes ont été tirés.
A leur exposition claire & précise,
on a joint des exemples ou des autorités
constamment reçûes. La coûtume
vulgaire est de renvoyer aux sources, ou de citer
d'une maniere vague, souvent infidelle, &
presque toûjours confuse ; ensorte
que dans les différentes Parties dont un
article est composé, on ne sait exactement
quel Auteur on doit consulter sur tel ou tel point,
ou s'il faut les consulter tous, ce qui rend la
vérification longue & pénible.
On s'est attaché, autant qu'il a été
possible, à éviter cet inconvénient,
en citant dans le corps même des articles
les Auteurs sur le témoignage desquels
on s'est appuyé ; rapportant leur
propre texte quand il est nécessaire ;
comparant par-tout les opinions ; balançant
les raisons ; proposant des moyens de douter
ou de sortir de doute ; décidant même
quelquefois ; détruisant autant qu'il
est en nous les erreurs & les préjugés ;
& tâchant sur-tout de ne les pas multiplier,
& de ne les point perpétuer, en protégeant
sans examen des sentimens rejettés, ou
en proscrivant sans raison des opinions reçûes.
Nous n'avons pas craint de nous étendre
quand l'intérêt de la vérité
& l'importance de la matiere le demandoient,
sacrifiant l'agrément toutes les fois qu'il
n'a pû s'accorder avec l'instruction.
Nous
ferons ici sur les définitions une remarque
importante. Nous nous sommes conformés
dans les articles généraux des Sciences
à l'usage constamment reçû
dans les Dictionnaires & dans les autres Ouvrages,
qui veut qu'on commence en traitant d'une Science,
par en donner la définition. Nous l'avons
donnée aussi, la plus simple même
& la plus courte qu'il nous a été
possible. Mais il ne faut pas croire que la définition
d'une Science, sur-tout d'une Science abstraite,
en puisse donner l'idée à ceux qui
n'y sont pas du moins initiés. En effet,
qu'est-ce qu'une Science, sinon un système
de regles ou de faits relatifs à un certain
objet ; & comment peut-on donner l'idée
de ce système à quelqu'un qui seroit
absolument ignorant de ce que le système
renferme ? Quand on dit de l'Arithmétique,
que c'est la Science des propriétés
des nombres, la fait-on mieux connoître
à celui qui ne la sait pas, qu'on ne feroit
connoître la pierre philosophale, en disant
que c'est le secret de faire de l'or ? La
définition d'une Science ne consiste proprement
que dans l'exposition détaillée
des choses dont cette Science s'occupe, comme
la définition d'un corps est la description
détaillée de ce corps même ;
& il nous semble d'après ce principe,
que ce qu'on appelle définition de chaque
Science seroit mieux placé à la
fin qu'au commencement du livre qui en traite :
ce seroit alors le résultat extrèmement
réduit de toutes les notions qu'on auroit
acquises. D'ailleurs, que contiennent ces définitions
pour la plûpart, sinon des expressions vagues
& abstraites, dont la notion est souvent plus
difficile à fixer que celles de la Science
même ? Tels sont les mots, science,
nombre, & propriété, dans la
définition déjà citée
de l'Arithmétique. Les termes généraux
sans doute sont nécessaires, & nous
avons vû dans ce Discours quelle en est
l'utilité ; mais on pourroit les définir
un abus forcé des signes, & la plûpart
des définitions, un abus tantôt volontaire,
tantôt forcé des termes généraux.
Au reste, nous le répétons, nous
nous sommes conformés sur ce point à
l'usage, parce que ce n'est pas à nous
à le changer, & que la forme même
de ce Dictionnaire nous en empêchoit. Mais
en ménageant les préjugés,
nous n'avons point dû appréhender
d'exposer ici des idées que nous croyons
saines. Continuons à rendre compte de notre
Ouvrage.
L'empire
des Sciences & des Arts est un monde éloigné
du vulgaire, où l'on fait tous les jours
des découvertes, mais dont on a bien des
relations fabuleuses. Il étoit important
d'assûrer les vraies, de prévenir
sur les fausses, de fixer des points d'où
l'on partît, & de faciliter ainsi la
recherche de ce qui reste à trouver. On
ne cite des faits, on ne compare des expériences,
on n'imagine des méthodes, que pour exciter
le génie à s'ouvrir des routes ignorées,
& à s'avancer à des découvertes
nouvelles, en regardant comme le premier pas celui
où les grands hommes ont terminé
leur course. C'est aussi le but que nous nous
sommes proposé, en alliant aux principes
des Sciences & des Arts libéraux l'histoire
de leur origine & de leurs progrès
successifs ; & si nous l'avons atteint,
de bons esprits ne s'occuperont plus à
chercher ce qu'on savoit avant eux. Il sera facile
dans les productions à venir sur les Sciences
& sur les Arts libéraux de démêler
ce que les inventeurs ont tiré de leurs
fonds d'avec ce qu'ils ont emprunté de
leurs prédécesseurs : on appréciera
les travaux ; & ces hommes avides de
réputation & dépourvûs
de génie, qui publient hardiment de vieux
systèmes comme des idées nouvelles,
seront bientôt démasqués.
Mais, pour parvenir à ces avantages, il
a fallu donner à chaque matiere une étendue
convenable, insister sur l'essentiel, négliger
les minuties, & éviter un défaut
assez commun, celui de s'appesantir sur ce qui
ne demande qu'un mot, de prouver ce qu'on ne conteste
point, & de commenter ce qui est clair. Nous
n'avons ni épargné ni prodigué
les éclaircissemens. On jugera qu'ils étoient
nécessaires par-tout où nous en
avons mis, & qu'ils auroient été
superflus où l'on n'en trouvera pas. Nous
nous sommes encore bien gardés d'accumuler
les preuves où nous avons crû qu'un
seul raisonnement solide suffisoit, ne les multipliant
que dans les occasions où leur force dépendoit
de leur nombre & de leur concert.
Les
articles qui concernent les élémens
des Sciences ont été travaillés
avec tout le soin possible ; ils sont en
effet la base & le fondement des autres. C'est
par cette raison que les élémens
d'une Science ne peuvent être bien faits
que par ceux qui ont été fort loin
au-delà ; car ils renferment le système
des principes généraux qui s'étendent
aux différentes parties de la Science ;
& pour connoître la maniere la plus
favorable de présenter ces principes, il
faut en avoir fait une application très-étendue
& très-variée.
Ce
sont-là toutes les précautions que
nous avions à prendre. Voilà les
richesses sur lesquelles nous pouvions compter ;
mais il nous en est survenu d'autres que notre
entreprise doit, pour ainsi dire, à sa
bonne fortune. Ce sont des manuscrits qui nous
ont été communiqués par des
Amateurs, ou fournis par des Savans, entre lesquels
nous nommerons ici M. Formey, Secrétaire
perpétuel de l'Académie royale des
Sciences & des Belles-Lettres de Prusse. Cet
illustre Académicien avoit médité
un Dictionnaire tel à-peu-près que
le nôtre ; & il nous a généreusement
sacrifié la partie considérable
qu'il en avoit exécutée, & dont
nous ne manquerons pas de lui faire honneur. Ce
sont encore des recherches, des observations,
que chaque Artiste ou Savant chargé d'une
partie de notre Dictionnaire, renfermoit dans
son cabinet, & qu'il a bien voulu publier
par cette voie. De ce nombre seront presque tous
les articles de Grammaire générale
& particuliere. Nous croyons pouvoir assûrer
qu'aucun Ouvrage connu ne sera ni aussi riche
ni aussi instructif que le nôtre sur les
regles & les usages de la Langue Françoise,
& même sur la nature, l'origine, &
le philosophique des Langues en général.
Nous ferons donc part au Public, tant sur les
Sciences que sur les Arts libéraux, de
plusieurs fonds littéraires dont il n'auroit
peut-être jamais eu connoissance.
Mais
ce qui ne contribuera guere moins à la
perfection de ces deux branches importantes, ce
sont les secours obligeans que nous avons reçûs
de tous côtés, protection de la part
des Grands, accueil & communication de la
part de plusieurs Savans ; bibliotheques
publiques, cabinets particuliers, recueils, portefeuilles,
&c. tout nous a été ouvert,
& par ceux qui cultivent les Lettres &
par ceux qui les aiment. Un peu d'adresse &
beaucoup de dépense, ont procuré
ce qu'on n'a pû obtenir de la pure bienveillance ;
& les recompenses ont presque toûjours
calmé, ou les inquiétudes réelles,
ou les allarmes simulées de ceux que nous
avions à consulter.
Nous
sommes principalement sensibles aux obligations
que nous avons à M. l'abbé Sallier,
Garde de la Bibliotheque du Roi : il nous
a permis, avec cette politesse qui lui est naturelle,
& qu'animoit encore le plaisir de favoriser
une grande entreprise, de choisir dans le riche
fonds dont il est dépositaire, tout ce
qui pouvoit répandre de la lumiere ou des
agrémens sur notre Encyclopédie.
On justifie, nous pourrions même dire qu'on
honore le choix du Prince, quand on sait se prêter
ainsi à ses vûes. Les Sciences &
les Beaux-Arts ne peuvent donc trop concourir
à illustrer par leurs productions le regne
d'un Souverain qui les favorise. Pour nous, spectateurs
de leurs progrès & leurs historiens,
nous nous occuperons seulement à les transmettre
à la postérité. Qu'elle dise
à l'ouverture de notre Dictionnaire, tel
étoit alors l'état des Sciences
& des Beaux-Arts. Qu'elle ajoûte ses
découvertes à celles que nous aurons
enregistrées, & que l'histoire de l'esprit
humain & de ses productions aille d'âge
en âge jusqu'aux siecles les plus reculés.
Que l'Encyclopédie devienne un sanctuaire
où les connoissances des hommes soient
à l'abri des tems & des révolutions.
Ne serons-nous pas trop flatés d'en avoir
posé les fondemens ? Quel avantage
n'auroit-ce pas été pour nos peres
& pour nous, si les travaux des Peuples anciens,
des Egyptiens, des Chaldéens, des Grecs,
des Romains, &c. avoient été
transmis dans un ouvrage encyclopédique,
qui eût exposé en même tems
les vrais principes de leurs Langues ? Faisons
donc pour les siecles à venir ce que nous
regrettons que les siecles passés n'ayent
pas fait pour le nôtre. Nous osons dire
que si les Anciens eussent exécuté
une Encyclopédie, comme ils ont exécuté
tant de grandes choses, & que ce manuscrit
se fût échappé seul de la
fameuse bibliotheque d'Alexandrie, il eût
été capable de nous consoler de
la perte des autres.
Voilà
ce que nous avions à exposer au Public
sur les Sciences & les Beaux-Arts. La partie
des Arts méchaniques ne demandoit ni moins
de détails ni moins de soins. Jamais peut-être
il ne s'est trouvé tant de difficultés
rassemblées, & si peu de secours dans
les Livres pour les vaincre. On a trop écrit
sur les Sciences : on n'a pas assez bien
écrit sur la plûpart des Arts libéraux ;
on n'a presque rien écrit sur les Arts
méchaniques ; car qu'est-ce que le
peu qu'on en rencontre dans les Auteurs, en comparaison
de l'étendue & de la fécondité
du sujet ? Entre ceux qui en ont traité,
l'un n'étoit pas assez instruit de ce qu'il
avoit à dire, & a moins rempli son
sujet que montré la nécessité
d'un meilleur ouvrage. Un autre n'a qu'effleuré
la matiere, en la traitant plûtôt
en Grammairien & en homme de Lettres, qu'en
Artiste. Un troisieme est à la vérité
plus riche & plus ouvrier : mais il est
en même tems si court, que les opérations
des Artistes & la description de leurs machines,
cette matiere cable de fournir seule des Ouvrages
considérables, n'occupe que la très-petite
partie du sien. Chambers n'a presque rien ajoûté
à ce qu'il a traduit de nos Auteurs. Tout
nous déterminoit donc à recourir
aux ouvriers.
On
s'est adressé aux plus habiles de Paris
& du Royaume ; on s'est donné
la peine d'aller dans leurs atteliers, de les
interroger, d'écrire sous leur dictée,
de développer leurs pensées, d'en
tirer les termes propres à leurs professions,
d'en dresser des tables, & de les définir,
de converser avec ceux de qui on avoit obtenu
des mémoires, & (précaution
presque indispensable) de rectifier dans de longs
& fréquens entretiens avec les uns,
ce que d'autres avoient imparfaitement, obscurément,
& quelquefois infidellement expliqué.
Il est des Artistes qui sont en même tems
gens de Lettres, & nous en pourrions citer
ici : mais le nombre en seroit fort petit.
La plûpart de ceux qui exercent les Arts
méchaniques, ne les ont embrassés
que par nécessité, & n'operent
que par instinct. A peine entre mille en trouve-t-on
une douzaine en état de s'exprimer avec
quelque clarté sur les instrumens qu'ils
employent & sur les ouvrages qu'ils fabriquent.
Nous avons vû des ouvriers qui travaillent
depuis quarante années, sans rien connoître
à leurs machines. Il a fallu exercer avec
eux la fonction dont se glorifioit Socrate, la
fonction pénible & délicate
de faire accoucher les esprits ; obstetrix
animorum.
Mais
il est des métiers si singuliers &
des manoeuvres si déliées, qu'à
moins de travailler soi-même, de mouvoir
une machine de ses propres mains, & de voir
l'ouvrage se former sous ses propres yeux, il
est difficile d'en parler avec précision.
Il a donc fallu plusieurs fois se procurer les
machines, les construire, mettre la main à
l'oeuvre ; se rendre, pour ainsi dire, apprentif,
& faire soi-même de mauvais ouvrages,
pour apprendre aux autres comment on en fait de
bons.
C'est
ainsi que nous nous sommes convaincus de l'ignorance
dans laquelle on est sur la plûpart des
objets de la vie, & de la difficulté
de sortir de cette ignorance. C'est ainsi que
nous nous sommes mis en état de démontrer
que l'homme de Lettres qui sait le plus sa Langue,
ne connoît pas la vingtieme partie des mots ;
que quoique chaque Art ait la sienne, cette langue
est encore bien imparfaite ; que c'est par
l'extrème habitude de converser les uns
avec les autres, que les ouvriers s'entendent,
& beaucoup plus par le retour des conjonctures
que par l'usage des termes. Dans un attelier c'est
le moment qui parle, & non l'artiste.
Voici
la méthode qu'on a suivie pour chaque Art.
On a traité, 1°. de la matiere, des
lieux où elle se trouve, de la maniere
dont on la prépare, de ses bonnes &
mauvaises qualités, de ses différentes
especes, des opérations par lesquelles
on la fait passer, soit avant que de l'employer,
soit en la mettant en oeuvre.
2°.
Des principaux ouvrages qu'on en fait, & de
la maniere de les faire.
3°. On a donné le nom, la description,
& la figure des outils & des machines,
par pieces détachées & par pieces
assemblées ; la coupe des moules &
d'autres instrumens, dont il est à propos
de connoître l'intérieur, leurs profils,
&c.
4°. On a expliqué & représenté
la main d'oeuvre & les principales opérations
dans une ou plusieurs planches, où l'on
voit tantôt les mains seules de l'Artiste,
tantôt l'Artiste entier en action, &
travaillant à l'ouvrage le plus important
de son art.
5°. On a recueilli & défini le
plus exactement qu'il a été possible
les termes propres de l'Art.
Mais
le peu d'habitude qu'on a & d'écrire
& de lire des écrits sur les Arts,
rend les choses difficiles à expliquer
d'une maniere intelligible. De-là naît
le besoin de figures. On pourroit démontrer
par mille exemples, qu'un Dictionnaire pur &
simple de définitions, quelque bien qu'il
soit fait, ne peut se passer de figures, sans
tomber dans des descriptions obscures ou vagues ;
combien donc à plus forte raison ce secours
ne nous étoit-il pas nécessaire ?
Un coup d'oeil sur l'objet ou sur sa représentation
en dit plus qu'une page de discours.
On
a envoyé des Dessinateurs dans les atteliers.
On a pris l'esquisse des machines & des outils.
On n'a rien omis de ce qui pouvoit les montrer
distinctement aux yeux. Dans le cas où
une machine mérite des détails par
l'importance de son usage & par la multitude
de ses parties, on a passé du simple au
composé. On a commencé par assembler
dans une premiere figure autant d'élémens
qu'on en pouvoit appercevoir sans confusion. Dans
une seconde figure, on voit les mêmes élémens
avec quelques autres. C'est ainsi qu'on a formé
successivement la machine la plus compliquée,
sans aucun embarras ni pour l'esprit ni pour les
yeux. Il faut quelquefois remonter de la connoissance
de l'ouvrage à celle de la machine, &
d'autres fois descendre de la connoissance de
la machine à celle de l'ouvrage. On trouvera
à l'article Art quelques réflexions
sur les avantages de ces méthodes, &
sur les occasions où il est à propos
de préférer l'une à l'autre.
Il
y a des notions qui sont communes à presque
tous les hommes, & qu'ils ont dans l'esprit
avec plus de clarté qu'elles n'en peuvent
recevoir du discours. Il y a aussi des objets
si familiers qu'il seroit ridicule d'en faire
des figures. Les Arts en offrent d'autres si composés,
qu'on les représenteroit inutilement. Dans
les deux premiers cas, nous avons supposé
que le lecteur n'étoit pas entierement
dénué de bon sens & d'expérience ;
& dans le dernier, nous renvoyons à
l'objet même. Il est en tout un juste milieu,
& nous avons tâché de ne le point
manquer ici. Un seul Art dont on voudroit tout
représenter & tout dire, fourniroit
des volumes de discours & de planches. On
ne finiroit jamais si l'on se proposoit de rendre
en figures tous les états par lesquels
passe un morceau de fer, avant que d'être
transformé en aiguille. Que le discours
suive le procédé de l'artiste dans
le dernier détail, à la bonne heure.
Quant aux figures, nous les avons restraintes
aux mouvemens importans de l'ouvrier & aux
seuls momens de l'opération, qu'il est
très-facile de peindre & très-difficile
d'expliquer. Nous nous en sommes tenus aux circonstances
essentielles, à celles dont la représentation,
quand elle est bien faite, entraîne nécessairement
la connoissance de celles qu'on ne voit pas. Nous
n'avons pas voulu ressembler à un homme
qui feroit planter des guides à chaque
pas dans une route, de crainte que les voyageurs
ne s'en écartassent. Il suffit qu'il y
en ait par-tout où ils seroient exposés
à s'égarer.
Au
reste, c'est la main-d'oeuvre qui fait l'artiste,
& ce n'est point dans les livres qu'on peut
apprendre à manoeuvrer. L'artiste rencontrera
seulement dans notre Ouvrage des vûes qu'il
n'eût peut-être jamais eues, &
des observations qu'il n'eût faites qu'après
plusieurs années de travail. Nous offrirons
au lecteur studieux ce qu'il eût appris
d'un artiste en le voyant opérer, pour
satisfaire sa curiosité ; & à
l'artiste, ce qu'il seroit à souhaiter
qu'il apprît du Philosophe pour s'avancer
à la perfection.
Nous
avons distribué dans les Sciences &
dans les Arts libéraux les figures &
les planches, selon le même esprit &
la même oeconomie que dans les Arts méchaniques ;
cependant nous n'avons pû réduire
le nombre des unes & des autres à moins
de six cens. Les deux volumes qu'elles formeront
ne seront pas la partie la moins intéressante
de l'Ouvrage, par l'attention que nous aurons
de placer au verso d'une planche l'explication
de celle qui sera vis-à-vis, avec des renvois
aux endroits du Dictionnaire auxquels chaque figure
sera relative. Un lecteur ouvre un volume de planches,
il apperçoit une machine qui pique sa curiosité :
c'est, si l'on veut, un moulin à poudre,
à papier, à soie, à sucre,
&c. il lira vis-à-vis, figure 50. 51.
ou 60. &c. moulin à poudre, moulin
à sucre, moulin à papier, moulin
à soie, &c. il trouvera ensuite une
explication succincte de ces machines avec les
renvois aux articles Poudre, Papier, Sucre, Soie,
&c.
La
Gravure répondra à la perfection
des desseins, & nous espérons que les
planches de notre Encyclopédie surpasseront
autant en beauté celles du Dictionnaire
Anglois, qu'elles les surpassent en nombre. Chambers
a trente planches ; l'ancien projet en promettoit
cent vingt, & nous en donnerons six cens au
moins. Il n'est pas étonnant que la carriere
se soit étendue sous nos pas ; elle
est immense, & nous ne nous flatons pas de
l'avoir parcourue.
Malgré
les secours & les travaux dont nous venons
de rendre compte, nous déclarons sans peine,
au nom de nos collegues & au nôtre,
qu'on nous trouvera toûjours disposés
à convenir de notre insuffisance, &
à profiter des lumieres qui nous seront
communiquées. Nous les recevrons avec reconnoissance,
& nous nous y conformerons avec docilité,
tant nous sommes persuadés que la perfection
derniere d'une Encyclopédie est l'ouvrage
des siecles. Il a fallu des siecles pour commencer ;
il en faudra pour finir : mais nous serons
satisfaits d'avoir contribué à jetter
les fondemens d'un Ouvrage utile.
Nous aurons toûjours la satisfaction intérieure
de n'avoir rien épargné pour réussir :
une des preuves que nous en apporterons, c'est
qu'il y a des parties dans les Sciences &
dans les Arts qu'on a refaites jusqu'à
trois fois. Nous ne pouvons nous dispenser de
dire à l'honneur des Libraires associés,
qu'ils n'ont jamais refusé de se préter
à ce qui pouvoit contribuer à les
perfectionner toutes. Il faut espérer que
le concours d'un aussi grand nombre de circonstances,
telles que les lumieres de ceux qui ont travaillé
à l'Ouvrage, les secours des personnes
qui s'y sont intéressées, &
l'émulation des Editeurs & des Libraires,
produira quelque bon effet.
De
tout ce qui précede, il s'ensuit que dans
l'Ouvrage que nous annonçons, on a traité
des Sciences & des Arts, de maniere qu'on
n'en suppose aucune connoissance préliminaire ;
qu'on y expose ce qui importe de savoir sur chaque
matiere ; que les articles s'expliquent les
uns par les autres, & que par conséquent
la difficulté de la nomenclature n'embarrasse
nulle part. D'où nous inférerons
que cet Ouvrage pourra, du moins un jour, tenir
lieu de bibliotheque dans tous les genres à
un homme du monde ; & dans tous les genres,
excepté le sien, à un Savant de
profession ; qu'il développera les
vrais principes des choses ; qu'il en marquera
les rapports ; qu'il contribuera à
la certitude & aux progrès des connoissances
humaines ; & qu'en multipliant le nombre
des vrais Savans, des Artistes distingués,
& des Amateurs éclairés, il
répandra dans la société
de nouveaux avantages.
Il
ne nous reste plus qu'à nommer les Savans
à qui le Public doit cet Ouvrage autant
qu'à nous. Nous suivrons autant qu'il est
possible, en les nommant, l'ordre encyclopédique
des matieres dont ils se sont chargés.
Nous avons pris ce parti, pour qu'il ne paroisse
point que nous cherchions à assigner entr'eux
aucune distinction de rang & de mérite.
Les articles de chacun seront désignés
dans le corps de l'Ouvrage par des lettres particulieres,
dont on trouvera la liste immédiatement
après ce Discours.
Nous
devons l'Histoire Naturelle à M. Daubenton,
Docteur en Medecine, de l'Académie Royale
des Sciences, Garde & Démonstrateur
du Cabinet d'Histoire naturelle, recueil immense,
rassemblé avec beaucoup d'intelligence
& de soin, & qui dans des mains aussi
habiles ne peut manquer d'être porté
au plus haut degré de perfection. M. Daubenton
est le digne collegue de M. de Buffon dans le
grand Ouvrage sur l'Histoire Naturelle, dont les
trois premiers volumes déjà publiés,
ont eu successivement trois éditions rapides,
& dont le Public attend la suite avec impatience.
On a donné dans le Mercure de Mars 1751
l'article Abeille, que M. Daubenton a fait pour
l'Encyclopédie ; & le succès
général de cet article nous a engagé
à insérer dans le second volume
du Mercure de Juin 1751 l'article Agate. On a
vû par ce dernier, que M. Daubenton sait
enrichir l'Encyclopédie par des remarques
& des nouvelles vûes & importantes
sur la partie dont il s'est chargé, comme
on a vû dans l'article Abeille la précision
& la netteté avec lesquelles il sait
présenter ce qui est connu.
La
Théologie est de M. l'Abbé Mallet,
Docteur en Théologie de la Faculté
de Paris, de la Maison & Société
de Navarre, & Professeur royal en Théologie
à Paris. Son savoir & son mérite
seul, sans aucune sollicitation de sa part, l'on
fait nommer à la chaire qu'il occupe, ce
qui n'est pas un petit éloge dans le siecle
où nous vivons. M. l'Abbé Mallet
est aussi l'Auteur de tous les articles d'Histoire
ancienne & moderne ; matiere dans laquelle
il est très-versé, comme on le verra
bien-tôt par l'Ouvrage important & curieux
qu'il prépare en ce genre. Au reste, on
observera que les articles d'Histoire de notre
Encyclopédie ne s'étendent pas aux
noms de Rois, de Savans, & de Peuples, qui
sont l'objet particulier du Dictionnaire de Moreri,
& qui auroient presque doublé le nôtre.
Enfin, nous devons encore à M. l'Abbé
Mallet tous les articles qui concernent la Poësie,
l'Eloquence, & en général la
Littérature. Il a déjà publié
en ce genre deux Ouvrages utiles & remplis
de réflexions judicieuses. L'un est son
Essai sur l'étude des Belles-Lettres, &
l'autre ses Principes pour la lecture des Poëtes.
On voit par le détail où nous venons
d'entrer, combien M. l'Abbé Mallet, par
la variété de ses connoissances
& de ses talens, a été utile
à ce grand Ouvrage, & combien l'Encyclopédie
lui a d'obligation. Elle ne pouvoit lui en trop
avoir.
La
Grammaire est de M. du Marsais, qu'il suffit de
nommer.
La
Métaphysique, la Logique, & la Morale,
de M. l'Abbé Yvon, Métaphysicien
profond, & ce qui est encore plus rare, d'une
extrème clarté. On peut en juger
par les articles qui sont de lui dans ce premier
volume, entr'autres par l'article Agir auquel
nous renvoyons, non par préférence ;
mais parce qu'étant court, il peut faire
juger en un moment combien la Philosophie de M.
l'Abbé Yvon est saine, & sa Métaphysique
nette & précise. M. l'Abbé Pestré,
digne par son savoir & par son mérite
de seconder M. l'Abbé Yvon, l'a aidé
dans plusieurs articles de Morale. Nous saisissons
cette occasion d'avertir que M. l'Abbé
Yvon prépare conjointement avec M. l'Abbé
de Prades, un Ouvrage sur la Religion, d'autant
plus intéressant, qu'il sera fait par deux
hommes d'esprit & par deux Philosophes.
La
Jurisprudence est de M. Toussaint, Avocat en Parlement,
& membre de l'Académie royale des Sciences
& des Belles-Lettres de Prusse ; titre
qu'il doit à l'étendue de ses connoissances,
& à son talent pour écrire,
qui lui ont fait un nom dans la Littérature.
Le
Blason est de M. Eidous, ci-devant Ingénieur
des Armées de Sa Majesté Catholique,
& à qui la république des Lettres
est redevable de la traduction de plusieurs bons
Ouvrages de différens genres.
L'Arithmétique
& la Géométrie élémentaire
ont été revûes par M. l'Abbé
de la Chapelle, Censeur royal & membre de
la Société royale de Londres. Ses
Institutions de Géométrie, &
son Traité des Sections coniques, ont justifié
par leur succès l'approbation que l'Académie
des Sciences a donnée à ces deux
Ouvrages.
Les
articles de Fortification, de Tactique, &
en général d'Art militaire, sont
de M. Le Blond, Professeur de Mathématiques
des Pages de la grande Ecurie du Roi, très-connu
du Public par plusieurs Ouvrages justement estimés,
entr'autres par ses Elémens de Fortification
réimprimés plusieurs fois ;
par son Essai sur la Castramétation ; par
ses Elémens de la Guerre des Siéges,
& par son Arithmétique & Géométrie
de l'Officier, que l'Académie des Sciences
a approuvée avec éloge.
La
Coupe des Pierres est de M. Goussier, très-versé
& très-intelligent dans toutes les
parties des Mathématiques & de la Physique ;
& à qui cet Ouvrage a beaucoup d'autres
obligations, comme on le verra plus bas.
Le
Jardinage & l'Hydraulique sont de M. d'Argenville,
Conseiller du Roi en ses Conseils, Maître
ordinaire en sa Chambre des Comptes de Paris,
des Sociétés royales des Sciences
de Londres & de Montpellier, & de l'Académie
des Arcades de Rome. Il est Auteur d'un Ouvrage
intitulé, Théorie & Pratique
du Jardinage, avec un Traité d'Hydraulique,
dont quatre éditions faites à Paris,
& deux traductions, l'une en Anglois, l'autre
en Allemand, prouvent le mérite & l'utilité
reconnue. Comme cet Ouvrage ne regarde que les
jardins de propreté, & que l'Auteur
n'y a considéré l'Hydraulique que
par rapport aux jardins, il a généralisé
ces deux matieres dans l'Encyclopédie,
en parlant de tous les jardins fruitiers, potagers,
légumiers ; on y trouvera encore une
nouvelle méthode de tailler les arbres,
& de nouvelles figures de son invention. Il
a aussi étendu la partie de l'Hydraulique,
en parlant des plus belles machines de l'Europe
pour élever les eaux, ainsi que des écluses,
& autres bâtimens que l'on construit
dans l'eau. M. d'Argenville est encore avantageusement
connu du Public par plusieurs Ouvrages dans différens
genres, entr'autres par son Histoire Naturelle
éclaircie dans deux de ses principales
parties, la Lithologie & la Conchyliologie.
Le succès de la premiere partie de cette
Histoire a engagé l'Auteur à donner
dans peu la seconde, qui traitera des minéraux.
La
Marine est de M. Bellin, Censeur royal & Ingénieur
ordinaire de la Marine ; aux travaux duquel
sont dûes plusieurs Cartes que les Savans
& les Navigateurs ont reçûes
avec empressement. On verra par nos Planches de
Marine, que cette partie lui est bien connue.
L'Horlogerie
& la description des instrumens astronomiques
sont de M. J. B. le Roy, qui est l'un des fils
du célebre M. Julien le Roy, & qui
joint aux instructions qu'il a reçûes
en ce genre d'un pere si estimé dans toute
l'Europe, beaucoup de connoissances des Mathématiques
& de la Physique, & un esprit cultivé
par l'étude des Belles-Lettres.
L'Anatomie
& la Physiologie sont de M. Tarin, Docteur
en Medecine, dont les Ouvrages sur cette matiere
sont connus & approuvés des Savans.
La
Medecine, la Matiere médicale, & la
Pharmacie, de M. de Vandenesse, Docteur Régent
de la Faculté de Medecine de Paris, très-versé
dans la théorie & la pratique de son
art.
La
Chirurgie de M. Louis, Chirurgien gradué,
Démonstrateur royal au Collége de
Saint Côme, & Conseiller Commissaire
pour les extraits de l'Académie royale
de Chirurgie. M. Louis déjà très-estimé,
quoique fort jeune, par les plus habiles de ses
confreres, avoit été chargé
de la partie chirurgicale de ce Dictionnaire par
le choix de M. de la Peyronie, à qui la
Chirurgie doit tant, & qui a bien mérité
d'elle & de l'Encyclopédie, en procurant
M. Louis à l'une & à l'autre.
La
Chimie est de M. Malouin, Docteur Régent
de la Faculté de Medecine de Paris, Censeur
royal, & membre de l'Académie royale
des Sciences ; Auteur d'un Traité
de Chimie dont il y a eu deux éditions,
& d'une Chimie medicinale que les François
& les étrangers ont fort goûtée.
La
Peinture, la Sculpture, la Gravûre, sont
de M. Landois, qui joint beaucoup d'esprit &
de talent pour écrire à la connoissance
de ces beaux Arts.
L'Architecture
de M. Blondel, Architecte célebre, non
seulement par plusieurs Ouvrages qu'il a fait
exécuter à Paris, & par d'autres
dont il a donné les desseins, & qui
ont été exécutés chez
différens Souverains, mais encore par son
Traité de la Décoration des Edifices,
dont il a gravé lui-même les Planches
qui sont très-estimées. On lui doit
aussi la derniere édition de Daviler, &
trois volumes de l'Architecture Françoise
en six cens Planches : ces trois volumes
seront suivis de cinq autres. L'amour du bien
public & le desir de contribuer à l'accroissement
des Arts en France, lui a fait établir
en 1744 une école d'Architecture, qui est
devenue en peu de tems très-fréquentée.
M. Blondel, outre l'Architecture qu'il y enseigne
à ses éleves, fait professer dans
cette école par des hommes habiles les
parties des Mathématiques, de la Fortification,
de la Perspective, de la Coupe des Pierres, de
la Peinture, de la Sculpture, &c. relatives
à l'art de bâtir. On ne pouvoit donc,
à toutes sortes d'égards, faire
un meilleur choix pour l'Encyclopédie.
M.
Rousseau de Genêve, dont nous avons déjà
parlé, & qui possede en Philosophe
& en homme d'esprit la théorie &
la pratique de la Musique, nous a donné
les articles qui concernent cette Science. Il
a publié il y a quelques années
un Ouvrage intitulé, Dissertation sur la
Musique moderne. On y trouve une nouvelle maniere
de noter la Musique, à laquelle il n'a
peut-être manqué pour être
reçûe, que de n'avoir point trouvé
de prévention pour une plus ancienne.
Outre
les Savans que nous venons de nommer, il en est
d'autres qui nous ont fourni pour l'Encyclopédie
des articles entiers & très-importans,
dont nous ne manquerons pas de leur faire honneur.
M.
Le Monnier des Académies royales des Sciences
de Paris & de Berlin, & de la Société
royale de Londres, & Medecin ordinaire de
S. M. à Saint-Germain-en-Laye, nous a donné
les articles qui concernent l'Aimant & l'Electricité,
deux matieres importantes qu'il a étudiées
avec beaucoup de succès, & sur lesquelles
il a donné d'excellens mémoires
à l'Académie des Sciences dont il
est membre. Nous avons averti dans ce volume,
que les articles Aimant & Aiguille aimantée
sont entierement de lui, & nous ferons de
même pour ceux qui lui appartiendront dans
les autres volumes.
M.
de Cahusac de l'Académie des Belles-Lettres
de Montauban, Auteur de Zeneïde que le Public
revoit & applaudit si souvent sur la scene
Françoise, des Fêtes de l'Amour &
de l'Hymen, & de plusieurs autres Ouvrages
qui ont eu beaucoup de succès sur le Théatre
lyrique, nous a donné les articles Ballet,
Danse, Opéra, Décoration, &
plusieurs autres moins considérables qui
se rapportent à ces quatre principaux ;
nous aurons soin d'avertir chacun de ceux que
nous lui devons. On trouvera dans le second volume
l'article Ballet, qu'il a rempli de recherches
curieuses & d'observations importantes ;
nous espérons qu'on verra dans tous l'étude
approfondie & raisonnée qu'il a faite
du Théatre lyrique.
J'ai
fait ou revû tous les articles de Mathématique
& de Physique, qui ne dépendent point
des parties dont il a été parlé
ci-dessus ; j'ai aussi suppléé
quelques articles, mais en très-petit nombre,
dans les autres parties. Je me suis attaché
dans les articles de Mathématique transcendante,
à donner l'esprit général
des méthodes, à indiquer les meilleurs
Ouvrages où l'on peut trouver sur chaque
objet les détails les plus importans, &
qui n'étoient point de nature à
entrer dans cette Encyclopédie ; à
éclaircir ce qui m'a paru n'avoir pas été
éclairci suffisamment, ou ne l'avoir point
été du tout ; enfin à
donner, autant qu'il m'a été possible,
dans chaque matiere, des principes métaphysiques
exacts, c'est-à-dire, simples. On peut
en voir un essai dans ce volume aux articles Action,
Application, Arithmétique universelle,
&c.
Mais
ce travail, tout considérable qu'il est,
l'est beaucoup moins que celui de M. Diderot mon
collegue. Il est auteur de la partie de cette
Encyclopédie la plus étendue, la
plus importante, la plus desirée du Public,
& j'ose le dire, la plus difficile à
remplir ; c'est la description des Arts.
M. Diderot l'a faite sur des mémoires qui
lui ont été fournis par des ouvriers
ou par des amateurs, dont on lira bien-tôt
les noms, ou sur les connoissances qu'il a été
puiser lui-même chez les ouvriers, ou enfin
sur des métiers qu'ils s'est donné
la peine de voir, & dont quelquefois il a
fait construire des modeles pour les étudier
plus à son aise. A ce détail qui
est immense, & dont il s'est acquitté
avec beaucoup de soin, il en a joint un autre
qui ne l'est pas moins, en suppléant dans
les différentes parties de l'Encyclopédie
un nombre prodigieux d'articles qui manquoient.
Il s'est livré à ce travail avec
un desintéressement qui honore les Lettres,
& avec un zele digne de la reconnoissance
de tous ceux qui les aiment ou qui les cultivent,
& en particulier des personnes qui ont concouru
au travail de l'Encyclopédie. On verra
par ce volume combien le nombre d'articles que
lui doit cet Ouvrage est considérable.
Parmi ces articles, il y en a de très-étendus,
comme Acier, Aiguille, Ardoise, Anatomie, Animal,
Agriculture, &c. Le grand succès de
l'article Art qu'il a publié séparément
il y a quelques mois, l'a encouragé à
donner aux autres tous ses soins ; &
je crois pouvoir assûrer qu'ils sont dignes
d'être comparés à celui-là,
quoique dans des genres différens. Il est
inutile de répondre ici à la critique
injuste de quelques gens du monde, qui peu accoûtumés
sans doute à tout ce qui demande la plus
légere attention, ont trouvé cet
article Art trop raisonné & trop métaphysique,
comme s'il étoit possible que cela fût
autrement. Tout article qui a pour objet un terme
abstrait & général, ne peut
être bien traité sans remonter à
des principes philosophiques, toûjours un
peu difficiles pour ceux qui ne sont pas dans
l'usage de réfléchir. Au reste,
nous devons avoüer ici que nous avons vû
avec plaisir un très-grand nombre de gens
du monde entendre parfaitement cet article. A
l'égard de ceux qui l'ont critiqué,
nous souhaitons que sur les articles qui auront
un objet semblable, ils ayent le même reproche
à nous faire.
Plusieurs
autres personnes, sans nous avoir fourni des articles
entiers, ont procuré à l'Encyclopédie
des secours importans. Nous avons déjà
parlé dans le Prospectus & dans ce
Discours de M. l'Abbé Sallier & de
M. Formey.
M.
le Comte d'Herouville de Claye, Lieutenant Général
des Armées du Roi, & Inspecteur Général
d'Infanterie, que ses connoissances profondes
dans l'Art militaire n'empêchent point de
cultiver les Lettres & les Sciences avec succès,
a communiqué des mémoires très-curieux
sur la Minéralogie, dont il a fait exécuter
en relief plusieurs travaux, comme le cuivre,
l'alun, le vitriol, la couperose, &c. en quatorze
usines. On lui doit aussi des mémoires
sur le Colzat, la Garence, &c.
M.
Falconet, Medecin Consultant du Roi, & membre
de l'Académie royale des Belles-Lettres,
possesseur d'une Bibliotheque aussi nombreuse
& aussi étendue que ses connoissances,
mais dont il fait un usage encore plus estimable,
celui d'obliger les Savans en la leur communiquant
sans reserve, nous a donné à cet
égard tous les secours que nous pouvions
souhaiter. Cet homme de Lettres citoyen, qui joint
à l'érudition la plus variée
les qualités d'homme d'esprit & de
philosophe, a bien voulu aussi jetter les yeux
sur quelques-uns de nos articles, & nous donner
des conseils & des éclaircissemens
utiles.
M.
Dupin, Fermier Général, connu par
son amour pour les Lettres & pour le bien
public, a procuré sur les Salines tous
les éclaircissemens nécessaires.
M.
Morand, qui fait tant d'honneur à la Chirurgie
de Paris, & aux différentes Académies
dont il est membre, a communiqué quelques
observations importantes ; on en trouvera
dans ce volume à l'article Artériotomie.
MM.
de Prades & Yvon, dont nous avons déjà
parlé avec l'éloge qu'ils méritent,
ont fourni plusieurs mémoires relatifs
à l'Histoire de la Philosophie & quelques-uns
sur la Religion. M. l'Abbé Pestré
nous a aussi donné quelques mémoires
sur la Philosophie, que nous aurons soin de désigner
dans les volumes suivans.
M.
Deslandes, ci-devant Commissaire de la Marine,
a fourni sur cette matiere des remarques importantes
dont on a fait usage. La réputation qu'il
s'est acquise par ses différens Ouvrages,
doit faire rechercher tout ce qui vient de lui.
M.
Le Romain, Ingénieur en chef de l'Isle
de la Grenade, a donné toutes les lumieres
nécessaires sur les Sucres, & sur plusieurs
autres machines qu'il a eu occasion de voir &
d'examiner dans ses voyages en Philosophe &
en Observateur attentif.
M.
Venel, très-versé dans la Physique
& dans la Chimie, sur laquelle il a présenté
à l'Académie des Sciences d'excellens
mémoires, a fourni des éclaircissemens
utiles & importans sur la Minéralogie.
M.
Goussier, déjà nommé au sujet
de la Coupe des pierres, & qui joint la pratique
du Dessein à beaucoup de connoissances
de la Méchanique, a donné à
M. Diderot la figure de plusieurs Instrumens &
leur explication. Mais il s'est particulierement
occupé des figures de l'Encyclopédie
qu'il a toutes revûes & presque toutes
dessinées ; de la Lutherie en général,
& de la facture de l'Orgue, machine immense
qu'il a détaillée sur les mémoires
de M. Thomas, son associé dans ce travail.
M.
Rogeau, habile Professeur de Mathématiques,
a fourni des matériaux sur le Monnoyage,
& plusieurs figures qu'il a dessinées
lui-même, ou auxquelles il a veillé.
On
juge bien que sur ce qui concerne l'Imprimerie
& la Librairie, les Libraires associés
nous ont donné par eux-mêmes tous
les secours qu'il nous étoit possible de
desirer.
M. Prevost, Inspecteur des Verreries, a donné
des lumieres sur cet Art important.
La
Brasserie a été faite sur un mémoire
de M. Longchamp, qu'une fortune considérable
& beaucoup d'aptitude pour les Lettres n'ont
point détaché de l'état de
ses peres.
M.
Buisson, Fabriquant de Lyon, & ci-devant Inspecteur
de Manufactures, a donné des mémoires
sur la Teinture, sur la Draperie, sur la Fabrication
des étoffes riches, sur le travail de la
Soie, son tirage, moulinage, ovalage, &c.
& des observations sur les Arts relatifs aux
précédens, comme ceux de dorer les
lingots, de battre l'or & l'argent, de les
tirer, de les filer, &c.
M.
La Bassée a fourni les articles de Passementerie,
dont le détail n'est bien connu que de
ceux qui s'en sont particulierement occupés.
M.
Douet s'est prêté à tout ce
qui pouvoit instruire sur l'Art du Gazier, qu'il
exerce.
M.
Barrat, ouvrier excellent dans son genre, a monté
& démonté plusieurs fois en
présence de M. Diderot le métier
à bas, machine admirable.
M.
Pichard, Marchand Fabriquant Bonnetier, a donné
des lumieres sur la Bonneterie.
MM.
Bonnet & Laurent, ouvriers en Soie, ont monté
& fait travailler sous les yeux de M. Diderot,
un métier à velours, &c. &
un autre en étoffe brochée :
on en verra le détail à l'article
Velours.
M.
Papillon, célebre Graveur en bois, a fourni
un mémoire sur l'histoire & la pratique
de son Art.
M.
Fournier, très-habile Fondeur de caracteres
d'Imprimerie, en a fait autant pour la Fonderie
des caracteres.
M.
Favre a donné des mémoires sur la
Serrurerie, Taillanderie, Fonte des canons, &c.
dont il est bien instruit.
M.
Mallet, Potier d'étain à Melun,
n'a rien laissé à desirer sur la
connoissance de son Art.
M.
Hill, Anglois de nation, a communiqué une
Verrerie Angloise exécutée en relief,
& tous ses instrumens avec les explications
nécessaires.
MM.
de Puisieux, Charpentier, Mabile, & de Vienne,
ont aidé M. Diderot dans la description
de plusieurs Arts. M. Eidous a fait en entier
les articles de Maréchallerie & de
Manége, & M. Arnauld de Senlis, ceux
qui concernent la Pêche & la Chasse.
Enfin
un grand nombre d'autres personnes bien intentionnées
ont instruit M. Diderot sur la fabrication des
Ardoises, les Forges, la Fonderie, Refendrie,
Trifilerie, &c. La plûpart de ces personnes
étant absentes, on n'a pû disposer
de leur nom sans leur consentement ; on les
nommera, pour peu qu'elles le desirent. Il en
est de même de plusieurs autres dont les
noms ont échappé. A l'égard
de celles dont les secours n'ont été
d'aucun usage, on se croit dispensé de
les nommer.
Nous
publions ce premier volume dans le tems précis
pour lequel nous l'avions promis. Le second volume
est déjà sous presse ; nous
espérons que le Public n'attendra point
les autres, ni les volumes des Figures ;
notre exactitude à lui tenir parole ne
dépendra que de notre vie, de notre santé,
& de notre repos. Nous avertissons aussi,
au nom des Libraires associés, qu'en cas
d'une seconde édition, les additions &
corrections seront données dans un volume
séparé à ceux qui auront
acheté la premiere. Les personnes qui nous
fourniront quelques secours pour la suite de cet
Ouvrage, seront nommées à la tête
de chaque volume.
Voila
ce que nous avions à dire sur cette collection
immense. Elle se présente avec tout ce
qui peut intéresser pour elle ; l'impatience
que l'on a témoignée de la voir
paroître ; les obstacles qui en ont
retardé la publication ; les circonstances
qui nous ont forcés à nous en charger ;
le zele avec lequel nous nous sommes livrés
à ce travail, comme s'il eût été
de notre choix ; les éloges que les
bons citoyens ont donnés à l'entreprise ;
les secours innombrables & de toute espece
que nous avons reçûs ; la protection
du Gouvernement ; des ennemis tant foibles
que puissans, qui ont cherché, quoique
en vain, à étouffer l'ouvrage avant
sa naissance ; enfin des Auteurs sans cabale
& sans intrigue, qui n'attendent d'autre récompense
de leurs soins & de leurs efforts, que la
satisfaction d'avoir bien mérité
de leur patrie. Nous ne chercherons point à
comparer ce Dictionnaire aux autres ; nous
reconnoissons avec plaisir qu'ils nous ont tous
été utiles, & notre travail
ne consiste point à décrier celui
de personne. C'est au Public qui lit à
nous juger : nous croyons devoir le distinguer
de celui qui parle.
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