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DISCOURS
SUR LES ETYMOLOGIES FRANÇOISES,
POUR
SERVIR DE PREFACE
AUX
ORIGINES De Monsieur Ménage.
Plan
général de ce discours.
SI
la mort n'eust point sitost envié Monsieur
Ménage à l'Empire des Lettres, &
qu'elle luy eust au moins accordé les six
mois de vie, qu'il destinoit à mettre dans
son jour tout le merite des Etymologies : Nous
aurions sur cette matiere une ample Préface
de sa façon, digne de la capacité
de l'Auteur & de la bonte de l'Ouvrage. Estant
aussi plein de son sujet qu'il paroissoit l'estre
; ce n'est ni deviner ni exaggerer, que de dire
qu'il en eust beaucoup mieux parlé qu'un
autre. L'on ne peut mesme gueres douter qu'il
ne se fust fait un vray plaisir de nous communiquer,
ce qu'il sçavoit de plus curieux &
de plus rare en faveur d'une Science, qui avoit
fait sa premiere & sa derniere passion, qui
luy estoit devenuë propre en quelque maniere,
& dont il possedoit toute l'étenduë,
comme il en avoit épuise la profondeur.
Je
n'ay point assez de présomption, ny assez
peu de lumiere, pour me croire propre à
remplacer la perte qu'ont fait en cela les belles
Lettres. Aussi n'est-ce point de quoy je me flatte
en prenant icy la parole, au nom & à
la place d'un si celebre Ecrivain. Tout ce que
je pretens, est de satisfaire aux inclinations
de cét Illustre Defunt, qui peu de temps
avant sa mort témoigna souhaiter, que quelqu'un
de ses amis luy rendît ce dernier office
d'amitié. Comme les volontez des mourants,
si nous en croyons les maximes du Droit, ont quelque
chose de sacré, qu'on ne doit regarder
qu'avec respect ; il m'a esté difficile
de luy refuser un devoir, dont chacun se défendoit,
& se mettoit peu en peine ou en estat de s'acquiter.
Car
du reste, quoique Monsieur Menage de son autorité,
& sans mon aveu, m'ait mis au nombre des Etymologistes,
ce n'estoit apparemment que pour faire nombre,
& pour ne se trouver pas le seul partisan
d'une Science presque abandonnée parmi
nous. Du moins je ne me sens pour ces sortes de
connoissances, ni la vaste capacité qu'il
s'y étoit acquise par un travail infatigable,
ni moins encore un certain attrait, qui luy estoit
particulier, & qui souvent tient lieu de genie.
L'Inclination
naturelle que tout homme raisonnable peut avoir
pour la Science des langues ; ne s'étend
point à mon égard jusqu'aux Etymologies
: & bien loin de les aimer, comme on aime
ses amis, avec tous leurs défauts : lors
mesme que par leur justesse & leur vray-semblance,
elles se trouvent à l'épreuve de
la critique, je les aime sans passion, & les
estime sans entestement. Que si cette disposition
d'esprit m'empesche ou me dispense de leur donner
des loüanges outrées, telles que les
voudroient les Maistres de l'Art, j'espere au
moins qu'elle m'attirera une entiere croyance
pour le peu de chose que j'en diray, & que
si les Etymologistes ne sont pas peut-estre si
contens de ma reserve, les Critiques le seront
de ma bonne foy, & mon témoignage ne
leur sera pas suspect.
Distribution
de ce discours.
Aprés
un aveu aussi sincere que celuy-cy, l'on me permettra
bien de dire quelque chose à l'avantage
des Etymologies, & surtout de celles de Monsieur
Ménage : Car sans flatter les personnes
interessées à sa memoire, il me
semble que si un Ouvrage se rend recommandable
à la posterité, ou par la qualité
du dessein, ou par le succés de l'execution,
ou par le merite de l'Auteur ; rien ne manque
à celuy-cy, & qu'il est presque parfait
en son genre : ces trois avantages se trouvant
assez heureusement réünis dans les
Origines de la langue Françoise, dont Monsieur
Ménage a bien voulu faire ce nouveau present
au public.
Je
sçay bien qu'il pourra se trouver des Sçavans,
qui faisant consister leur principale gloire,
à censurer tout & n'approuver rien
; ne seront pas peut-estre là-dessus de
mon avis : que les uns se déclareront contre
le dessein, les autres contre l'execution, &
quelques-uns contre l'Auteur mesme. Pour toute
Apologie, je leur oppose trois propositions, qui
renferment à peu prés, ce qui se
peut dire sur ce sujet.
La premiere, ce n'est point un dessein frivole,
& qui ne méne à rien, que de
travailler sur les Etymologies ; & il y a
du moins autant de danger à mépriser
trop cette sorte d'érudition, qu'à
la trop estimer.
La
seconde, l'execution n'en est pas impossible ;
& quand on a tous les secours necessaires,
& qu'on se fonde sur des principes seurs,
l'on y peut réüssir d'une maniere
solide, & qui ait un air de Science reguliere.
La
troisiéme, quelque décriez que puissent
estre la plûpart des Auteurs de Livres d'Etymologies,
le vray merite n'est point incompatible avec la
qualité d'Etymologiste ; & le nom de
Monsieur Ménage suffit pour nous prévenir
en faveur d'un Art, qu'il a poussé plus
loin que personne, & dont il est comme le
restaurateur.
Si
aprés cela les Sçavans qui d'ordinaire
n'estiment que ce qu'ils sçavent, s'opiniastrent
encore à traitter les Etymologies de curiosité
vaine, d'amusement épineux, & de marque
d'esprit né pour la bagatelle ; on leur
permettra de blasphemer ce qu'ils ignorent, pourveu
qu'ils nous permettent de penser qu'ils en parlent
sans connoissance de cause.
Premiere Partie
Avantage des Etymologies
Lorsque
les demy-Sçavans se montrent si ennemis
de cette espece de Science, je ne sçay
s'ils ont fait trop reflexion, qu'il estoit impossible
d'en user de la sorte, sans s'attirer en mesme
temps sur les bras toutes les Nations, tous les
Siecles, & toutes les Sciences, qui presque
de concert ont pris parti pour les Etymologies.
En effet, il n'y a point de Nation un peu fameuse,
qui n'ait crû trouver sa gloire & son
avantage à débroüiller l'origine
de sa langue. Si l'on prétend que c'est
une curiosité pure qui flatte la vanité
des peuples, je soûtiens qu'elle est aussi
ancienne que le monde, & du goust de tous
les Siecles, qui en ont eu pour les Lettres. J'ajoûte
mesme qu'il est difficile qu'elle n'ait quelque
chose de solide, puisque toutes les Sciences les
plus sérieuses n'ont pas pû se dispenser
de la cultiver.
I.Reconnus
de toutes les Nations.
J'avance
donc d'abord que la pratique & l'éxemple
des Nations les plus celebres, justifie pleinement
la Science des Etymologies : puisque ce seroit
s'opposer à la raison, que de rejetter
l'autorité de tous les peuples, dont le
suffrage ne peut estre suspect, quand il est general,
estant alors fondé sur un certain bon sens
que la Nature inspire également à
tous les hommes. Or de quelque costé du
monde que l'on jette les yeux, on ne trouvera
pas de Nation ou polie ou sçavante, qui
pour peu qu'elle ait esté jalouse de sa
gloire, n'en ait fait consister une partie à
rechercher soigneusement la premiere origine de
sa langue, & qui par-là n'ait prétendu
en tirer quelque avantage au-dessus des autres
peuples ses ennemis ou ses voisins. Car soit que
toutes les Nations se fassent honneur de l'antiquité
de leur origine, & qu'il n'y ait pas de meilleurs
titres pour l'établir, que l'antiquité
mesme de la langue qui leur est naturelle ; soit
qu'elles se piquent d'aimer la verité,
& qu'elles esperent la rencontrer dans l'Etymologie
; qui renferme dans sa nature aussi bien que dans
son nom, la raison veritable des Notions &
des Idées attachées à chaque
terme & à chaque expression : soit
que la varieté des mots, qui ont l'air
étranger, conserve les vestiges des revolutions
de chaque Estat, & de ses communications avec
les peuples voisins : soit enfin que quelque autre
raison secrette & inconnuë fasse aimer
cette science ; on peut dire qu'il n'y a pas de
passion si universelle ni si commune à
tous les climats, que l'inclination pour les Etymologies
: & l'on auroit autant de peine à la
déraciner du coeur des hommes, que celles
qu'ils ont d'estre éclairez sur leur propre
Genealogie.
Des
Espagnols.
Pour en estre convaincus plus en détail,
nous n'avons qu'à examiner là-dessus
la conduite des Espagnols, nos voifins & nos
concurrens. Cette Nation autrefois si belliqueuse,
qui s'entendoit alors mieux que Nation du monde
en raffinement de gloire, qui n'avoit que de grandes
vûës dans les choses mesmes les plus
minces, qui ne pensoit pas à moins qu'à
la Monarchie universelle ; ne crut pas indigne
de sa grandeur, qu'on travaillast chez elle à
remonter jusqu'à la source de la langue
Castillane. Le Docteur Bernard Aldrete, Chanoine
de Cordouë se chargea de ce soin, & dés
le commencement du siecle, il fit imprimer à
Rome un ouvrage Espagnol, intitulé del
crigen y principio de la lengua Castellana ò
Romance ; qu'il dedia au Roy Catholique don Philippe
troisiéme. Dans cét Ouvrage remply
d'érudition & de recherches curieuses,
il démesle savamment tous les divers meslanges
de la langue Espagnolle ; il fait voir ce qui
luy est venu des irruptions des Arabes & des
Mores, qui ont gouverné l'Espagne depuis
le septiéme siecle, & qui n'en sont
pas encore bien chassez aprés tant de guerres
& de bannissemens. Il tâche de découvrir
ce qu'elle a receu des Grecs, soit par le Canal
des Sciences & de la Religion, dont les termes
sont en partie tirez de cette langue ; soit par
les colonies des Rhodiens fondateurs de Roses,
par celles des Zacynthiens qui bastirent Sagonte,
des Elysiens ou des peuples de l'Elide qui peuplerent
les champs Elysées, & des Tartessiens
descendans de Tarsis qui habiterent la coste de
Tartesse. Il n'oublie pas mesme ce qui s'y trouve
de reste de la langue Phenicienne, & de la
Punique ou de la Carthaginoise, que l'on parloit
anciennement à Carthagene, & dans les
autres endroits d'Espagne, dependants alors de
la domination de Carthage. Il s'attache sur tout
à expliquer ce que les Visigoths de Leon
& de Castille, les Cattes & les Alains
de Catalogne, les Sueves de Galice, & les
Vandales d'Andalousie y ont contribué de
leur part ; sans parler des Gaulois & des
anciens Celtes, qui avoient commandé bien
auparavant dans les Espagnes, & avoient laissé
leur nom aux Celtiques, aux Celtiberiens, &
aux peuples de la Galice. Il découvre enfin
ce que la Castille doit à l'ancienne Rome,
& ce que Rome doit à la Castille, dont
la langue ressemble si fort à la Romaine,
qu'on peut composer selon luy des Poësies
entieres, qui soient en mesme temps, & Castillanes
& Latines.
L'ouvrage
d'Aldrete fut si bien receu de toute l'Espagne,
que Covarruvias parent du fameux Jurisconsulte,
entreprit aussi-tost de travailler sur le mesme
sujet, & peu de temps aprés mit au
jour son Tresor de la langue Castillane, où
il execute en détail & en Grammairien,
ce qu'Aldrete n'avoit traitté qu'en general
& en Historien.
Des
Portugais.
Aprés les Espagnols il est comme
naturel de faire suivre les Portugais, qui en
fait de passion outrée pour la gloire,
l'emportent autant sur les Espagnols que ceux-cy
sur les François. Quoy qu'ils affectent
en tout le contrepied des Espagnols, ils ne voulurent
pas moins faire qu'eux en cette occasion ; l'honneur
de leur Nation, la jalousie ou l'émulation
secrette, leur fit oublier leur antipathie naturelle,
& Nuòes Delião fit paroistre
à Lisbone les Origines de la langue Portugaise,
en mesme temps qu'Aldrete faisoit imprimer à
Rome celles de la Castillane. Si le Castillan
affecte plus d'esprit, & étalle son
érudition avec plus de pompe, le Portugais
de son costé va plus droit à son
but, & prouve ce qu'il avance d'une maniere
plus précise & moins embarrassée.
Lorsque
deux Nations aussi opposées que celles-cy,
concourent dans un mesme sentiment, on peut presque
croire que c'est l'instinct de la nature, qui
les force à s'accorder malgré elles
: du moins leur jugement ne doit point estre suspect,
s'il est favorable à la France ; &
elle peut former un dessein sans qu'on la soupçonne
de legereté, aprés que l'Espagne
& le Portugal luy en ont donné l'exemple.
Des Grenadins.
Avant
les uns & les autres, les Grenadins avoient
fait paroistre un Dictionaire Arabe, en caracteres
Espagnols ; & cet Ouvrage fut aussi utile
à éclaircir l'origine d'une partie
de la langue Castillane, qu'à la réduction
des Mores de Grenade, sous les auspices du celebre
Cardinal Ximenés ; dont un Evesque Illustre
vient de nous donner la Vie, écrite d'une
maniere si noble & si chrétienne, qu'on
ne sçait presque lequel admirer le plus,
de l'Historien, ou du Heros.
Des
Basques.
Les Basques qui prétendent, & peut-estre
avec raison, que leur langue est la plus ancienne
d'Espagne, n'ont eu garde de manquer à
se déclarer hautement, dans une occasion
de cette nature. Outre les Historiens de toute
la Nation Espagnole, qui de concert leur accordent
cet avantage, ils ont eu des Auteurs particuliers,
qui ont tasché de le prouver d'une maniere
presque convainquante. Le Jurisconsulte Emanuel
Poça s'acquit par là beaucoup de
réputation dés la fin de l'autre
siecle, & quoy que le détail de ses
preuves ne soit pas toûjours bien juste,
on ne peut pas neanmoins douter en le lisant,
que la langue qui se parle à Pampelune
& dans tout le Royaume de Navarre, aussi bien
que dans les deux Biscayes, ne soit en effet la
premiere source de la langue Espagnole : ce Royaume
& ses dépendances ayant conservé
avec soin tous les vestiges de l'ancien Langage,
comme il a empesché de perir ce qu'il y
a de plus pur & de plus net, en fait de Noblesse
Espagnole. Le Sçavant Ohenart dans sa Notice
des deux Gascognes a tres-bien suppléé,
ce qui manquoit aux preuves de Poza, & aux
conjectures des Historiens, Mariana, Moralez &
Garibai. Enfin le P. Moret Jesuite, dans son Histoire
de Navarre qui vient de paroistre au jour a tellement
épuisé la matiere, qu'il est également
impossible ou d'y rien ajouster ou de douter de
ce qu'il avance.
Des
Italiens.
Mais l'Italie se déclare encore plus que
l'Espagne en faveur des Etymologies : & quoy
que ses Auteurs n'y ayent pas trop bien réüssi,
leur témoignage n'en est pas moins recevable.
Le vray Pere de la langue Italienne, le Poëte
Dante a fort bien démeslé ce que
l'Italie avoit emprunté des François,
& sur tout des Trouvéres Provençaux,
qui suivirent la Cour de Nos Roys de Sicile &
de Naples : tout jaloux que sont & les Italiens
& les Poëtes, il reconnoist de bonne
foy, que cette Cour Françoise porta avec
elle la politesse, & le bel esprit en Italie.
Outre ce Poëte qui n'a traitté les
Etymologies de sa langue, qu'à mesure qu'il
en a eu besoin, pour l'Histoire du bel esprit,
Monosini en a fait un Traitté exprés,
où faute de sçavoir, le Lombard,
le Grec & le Sarasin, qui ont dominé
chacun de son costé en Italie, il avance
des choses si peu vray-semblables, qu'il donna
une belle occasion à Monsieur Menage, de
faire paroistre son érudition, & de
se montrer digne du choix de l'Academie de la
Crusca, qui se pique plus qu'aucune autre Academie,
de se connoistre en merite Academique.
Les
Origines Italiennes de nostre Auteur, ne manquerent
pas de donner de la jalousie aux Italiens; ils
trouverent mauvais qu'un Etranger leur fist des
Leçons sur leur propre Langue, & Ferrari
imprima un autre Ouvrage sur le mesme sujet ;
mais s'il luy déroba son Titre, il ne luy
enleva pas la gloire que son ouvrage luy avoit
justement acquise.
Des
François mesmes.
On me dira sans doute, que les gens de delà
les Alpes ou les Pyrenées, ne sont pas
de trop bons modelles pour la France ; aussi éloignée
de suivre leur exemple que d'en recevoir la Loy.
Je n'ay garde de croire & encore moins de
dire que les Etrangers puissent rien apprendre
aux François : il vaudroit presque autant
s'imaginer que les Anciens soient en tout les
maistres des modernes. Mais aprés tout
il me semble que sans sortir de France nous pouvons
aisément trouver parmi nous de quoy justifier
l'étude des Etymologies. Car enfin quelque
bizarre que ce dessein paroisse aux critiques
chagrins, Monsieur Ménage n'est ni le premier
ni le dernier qui y ait travaillé dans
le Royaume ; comme il en a suivi d'autres qui
depuis long-temps luy avoient marqué la
route, il en a veû d'autres aussi qui depuis
la moitié de ce Siecle ont fait gloire
de marcher sur ses pas, & de franchir hardiment
un gué qu'il leur avoit sondé luy-mesme,
pour rasseurer leur vaine timidité.
Avant
luy nous possedions déja les Origines Françoises
de Budée, de Baïf, & de cét
Imprimeur habile Henry Estienne, aussi fameux
par ses propres ouvrages que par ceux des autres.
Nous avions celles de l'Ambassadeur Nicod, de
l'Abbé Perion, de Sylvius, de Picard &
de Tripault, qui par la passion ou l'entestement
qu'ils avoient pour le Grec prétendoient
y réduire tout. L'on avoit leû avec
moins de plaisir que de surprise, celles de Guischard,
qui sachant l'Hebreu à fond, crût
faire honneur aux François, en faisant
remonter leur Langue jusqu'à sa premiere
source. Et enfin du temps de la Ligue, l'on avoit
applaudi au President Faulchet sur son recueïl
de l'origine de la Langue & Poësie Françoise,
ryme & Romans, où l'on voit les monumens
du vieux langage, dans l'extrait des ouvrages
de 127. Poëtes, qui tous avoient écrit
avant la fin du 13e siecle.
Comme
cette Science, estoit morte avec tous ces Sçavans
; Monsieur Ménage la fit revivre. Dés
qu'on vit paroistre son ouvrage sous les auspices
du sçavant M. du Puy, qui avoit encore
plus de goust que de capacité, l'ardeur
se réveilla pour les Etymologies : bien
des gens y travaillerent chacun à leur
maniere, & dans des veuës un peu differentes.
Messieurs
de Port-Royal s'en servirent pour faciliter la
memoire aux jeunes enfans du Party ; & à
leur Jardin de Racines Grecques, ils ajoûterent
une liste assez nombreuse des mots François
qui paroissent avoir quelque rapport au Grec,
soit par voye d'Etymologie, soit par simple allusion.
C'est ce qui donna occasion au Pere Labbe Jesuite,
qui ne s'accordoit pas en tout avec ces Messieurs,
de donner au Public l'extrait d'un Dictionnaire
Etymologique de toute la Langue Françoise,
qu'il avoit eu le courage de sacrifier autant
par amitié pour M. Ménage, que par
déférence pour M. du Puy. Il y ajoûta
un ancien Glossaire de nos mots Gaulois, qui peut
estre de quelque secours pour éclaircir
l'origine de nostre Langue ; & à la
queuë de tout l'ouvrage il découvre
la veritable source d'une infinité de mots,
dont un Grammairien moderne & peu habile avoit
produit de fausses Généalogies dans
un Livre intitulé les principes de la Langue
Françoise. Peu de temps aprés l'on
vit paroistre en basse Normandie l'origine des
expressions proverbiales, dont le langage du peuple,
& de la conversation est tout rempli : cela
dispensa M. Ménage d'achever ce qu'il avoit
déja mis en état sur le mesme sujet
; & il apprit par sa propre expérience,
à ne communiquer pas aisément ses
desseins à personne, sur tout à
de certains Sçavants dont la jalousie va
jusqu'à la bagatelle.Avertissement de la
premiere edition.
Ce
n'est pas là l'unique peine dont on ait
bien voulu soulager M. Ménage : dans la
Préface de sa premiere édition,
il avoit dessein de traitter amplement des Langues
en general & de la Françoise en particulier
; mais le discours qu'il en avoit n'estant pas
encore en l'estat où il souhaittoit le
faire paroistre, il en differa l'impression, dans
le dessein de le placer audevant des origines
de nos façons de parler proverbiales, qu'il
esperoit donner au Public peu de temps aprés.
Le Médecin Borel le prévint, &
dans le Livre qu'il intitula, Tresor de recherches
& antiquitez Gauloises & Françoises,
il y ajousta une Préface aussi ample que
superficielle, où il traitte du progrés
& du changement des Langues, particulierement
de la Françoise. Il éclaircit en
mesme-temps beaucoup d'origines, & quantité
de mots de la Langue qu'il nomme thyoise ou theutbfranque,
dont l'usage avoit duré pendant les deux
premieres Races de nos Rois.
M.
de Caseneuve en usa tout autrement. Quoy qu'il
eust travaillé plusieurs années
sur les origines de la Langue, & qu'il l'eust
fait avec autant de capacité & de penetration
que nous en admirons dans tous ses autres ouvrages,
cét habile Jurisconsulte se fit honneur
d'abandonner le champ-de-bataille à M.
Ménage, & un pur excés de civilité
luy fit tomber la plume des mains. Comme il mourut
quelques années aprés, ses heritiers
conserverent avec soin le précieux monument
de la science & de l'honnesteté, d'un
savant, honneste homme, & au-dessus des foiblesses
de la jalousie.
M.
Foucault qui a sceû joindre un goust exquis
pour les lettres, à un genie rare pour
les affaires ; pendant le cours de son Intendance
de Languedoc, eût soin de le retirer de
leurs mains, & c'est à son amour pour
les sciences, & à sa génerosité
que nous devons aujourd'huy le présent
que l'on fait au Public de ce manuscrit curieux.
Comme
Messieurs Borel & de Caseneuve savoient parfaitement
l'un & l'autre le langage de leur Province,
& que le Languedochien nous a conservé
les racines aussi-bien que la vraye signification
d'une infinité de mots, dont nous ne cherchions
l'origine qu'en tastonnant : ces deux ouvrages
sont d'un secours incroyable pour d'ébrouïller
l'histoire des changemens de la Langue Françoise
: & nous avons obligation à un Academicien
fort habile, qui savoit autre chose que le François,
d'avoir bien voulu ramasser tout ce qui s'en trouve
dans le Goudouli. Car ce recueïl ne sert
pas seulement à entendre les ouvrages ingenieux
de ce fameux Toulousain que la nature avoit fait
Poëte en dépit de l'Art ; mais aussi
pour éclaircir une infinité de choses,
dont on ne peut rendre de raison dans nostre Langue,
qu'en ayant recours au Languedochien.
Des
Romains.
On croira peut-estre que ces trois seurs n'ayant
presque rien d'original, elles n'ont travaillé
sur les Etymologies, que pour d'écouvrir
leur, origine illustre, & faire voir qu'il
est souvent plus noble de reconnoistre une souche
glorieuse, que de se trouver à la teste
de la race ; la dépendance en cette occasion
n'ayant rien de bas ny de méprisable. Mais
les trois Langues savantes, qui passent parmi
les critiques pour originales, n'ont pas laissé
que de faire des tentatives pour remonter plus
haut.
Dans
le temps mesme que les Romains faisoient la loy
à l'univers ; Varron composa ses livres
de l'origine de la Langue Latine ; & ce fut
autant par-là, que par ses recherches profondes
sur l'histoire, qu'il merita d'estre qualifié
le plus savant des Romains, par l'Orateur son
contemporain, qui ne prodiguoit gueres les loûanges
que pour luy-mesme. Tout ambitieux que fut Cesar
il marcha sur les pas de Varron : car les principes
d'analogie que ce Monarque tascha d'établir,
sont en quelque façon du ressort de l'étymologie.
L'Archevesque
de Seville Isidore, y travailla six siecles aprés,
y ajoûtant tout ce que le Christianisme
avoit changé à la Langue de Rome
la payenne. Et dans le dernier siecle Jules Scaliger
en composa quatre-vingts livres, que les curieux
n'ont pas tant regretté pour la réputation
de l'Auteur, que par l'envie de voir de leurs
propres yeux jusqu'où peut s'égarer
l'esprit humain, quand il n'a pas d'autre guide
dans les sciences que la présomption. Enfin
l'Allemand Vosse, dont les Hollandois se parent,
& se font honneur, a fini ses jours en achevant
son Dictionnaire Etymologique, où il a
un peu mieux réüssi pour le détail,
que dans ses principes, qui sont pitoyables de
la maniere dont il les expose, ou qu'il les prouve.
Des
Grecs.
Quoy que la Langue Grecque, soit plus ancienne
& ait l'air plus original, que la Romaine,
qui faisoit gloire d'en descendre en beaucoup
de choses ; cela n'a pas empesché les curieux
de chercher encore son origine. Le grand &
le petit Etymologique en font foy, aussi-bien
que de la vanité grecque, qui vouloit trouver
chez elle-mesme de quoy rendre raison de tous
ses termes. Si les Grecs avoient autant lû
Platon, qu'ils le loüoient sans le lire,
ils y auroient pû voir que ce Philosophe,
en tout de bonne foy, avoûë qu'il faut
avoir recours aux Langues étrangeres, ou
barbares, pour découvrir la principale
source, où les Grecs ont puisé leur
Langue.
Sur
cette idée du Philosophe divin, l'Allemand
Martine, fit d'abord son Cadmus le Phenicien,
& il montra en détail ce que la venuë
de ce Heros à Thebes y avoit causé
de changement dans le langage aussi-bien que dans
les moeurs & le gouvernement. Un Auteur Anglois
a poussé la chose plus loin, & dans
un petit ouvrage intitulé Delphi Phaenicissantes,
il fait voir que l'Oracle de Delphes le plus ancien
& le plus fameux de la Grece, parloit Phenicien
: un autre ensuite a découvert, tout ce
qu'Homere & Hesiode devoient à Moyse,
non pas tant pour les mots, que pour les expressions
& les idées.
Enfin
Alstede, dans son Encyclopedie, a fait remonter
la Langue Grecque jusqu'à l'Hebraïque,
qu'il regarde, avec la Syriaque & la Chaldaïque,
comme les trois sources de cette belle Langue,
& de tous ses differens Idiomes.
Des
Hebreux.
Pour ce qui est de la Langue Hebraïque mesme,
il est vray que les Hebreux la supposant la premiere
Langue du monde, ils n'ont pû en chercher
l'origine que dans son propre fonds. Ils se sont
contentez de la réduire à ses premieres
racines, formées par la combinaison de
deux ou trois consones, & par-là d'expliquer
toute la chaisne des dérivez & des
composez. Ils ont mesme par ce moyen developpé
tres-ingenieusement, ce que signifioient tous
les noms propres, des anciens peuples, des personnes
illustres, & des fausses divinitez ; aussi-bien
que tous les differens noms du vray Dieu, &
ceux des Intelligences qui gouvernent le monde
sous ses ordres.
C'est
sur ce modelle, que l'on a rangé ensuite
toutes les autres Langues, dans un ordre si conforme
à la nature, lequel a paru abreger extrémement
une étude, qui d'elle-mesme est infinie.
Le Dictionnaire Grec des Estiennes, dont celuy
de Scapula n'est que l'abregé fut composé
dans cette methode ; que le P. Labbe & Messieurs
de Port-royal mesme, aprés beaucoup d'autres,
réduisirent encore davantage. Ce qu'on
avoit fait pour la Grecque avec tant de succés
& de profit, l'on ne jugea pas inutile de
l'entreprendre pour la Langue Latine, & M.
l'Abbé d'Anet se crut propre à achever
ce qu'Alstede n'avoit fait qu'ébaucher
dans sa Philologie.
Des
Arabes.
Les Arabes, les Persans, & les Turcs, dont
les Langues n'en font presque plus qu'une, ont
suivy la mesme route chacun dans celle qui leur
est propre. Les Dictionaires manuscrits de ces
deux dernieres Nations en font foy, & le Dictionaire
Arabe du Hollandois Golius, ne permet pas d'en
douter. Mais je ne puis assez m'étonner
du dessein de Mr Meninski, qui dans son Dictionaire
Oriental renversant cét ordre fondé
sur la nature, pour y substituër l'ordre
alphabetique, n'a pas préveû qu'il
luy faudroit un seul volume pour les seuls participes
Arabes, qui commancent par un m ; ce qui fait
un effet ridicule, que devoit prévoir un
homme à qui la seule connoissance des Langues
a donné un poste honorable dans le Conseil
de guerre de l'Empereur.
Il
eust esté bien plus sage & plus naturel
de suivre dans les Langues orientales, un ordre,
que tout l'Orient n'a point inventé ou
pratiqué sans raison. Aussi l'Academie
Françoise a-t-elle bien voulu s'y assujetir
dans la nostre, pour rendre ses décisions
plus regulieres & plus sensibles. Et mesme
cét ordre paroît si juste aux Peuples
du Levant, que les Arabes en disputent l'invention
aux Hebreux, qui le leur ont derobé à
ce qu'ils disent, aussi-bien que leur systême
de Grammaire.
Leur
dispute n'en demeure pas-là : non-seulement
ils pretendent que leur qualité d'Ismaëlites
leur donne le droit d'aisnesse sur les enfans
d'Israël, qui n'ont formé un Etat
que plusieurs siécles aprés les-Princes
Ismaëlites : mais ils ajoûtent, qu'ayant
vécu dans les deserts, separez du reste
des hommes, ils ont beaucoup mieux, & plus
aisément conservé la Langue du Patriarche
Abraham, dont ils font gloire d'estre les enfans
aisnez en plus d'une maniere. Outre que leur Langue
a deux fois plus d'étenduë que l'Hebraïque,
occupant encore aujourd'huy plus de trois mille
lieuës de Pays, d'Occident en Orient ; elle
a presque retenu toutes les combinaisons de la
premiere Langue : du moins a-t-elle plus de six
mille racines toutes differentes ; au lieu que
l'Hebraïque en compte à peine deux
mille. Ainsi selon eux, c'est un dessein chimerique
de pretendre reduire toutes les Langues à
celle de Moyse & des Prophetes, puisqu'elle
ne comprend pas mesme le tiers des mots essentiels
que la Langue Arabe a conservé depuis plus
de quatre mille ans qu'on la parle.
Des
Allemands.
Mais ce ne sont pas les seules Langues, ou polies
ou sçavantes, qui se sont appliquées
à rechercher leur origine ; les Langues
Barbares du Nort d'Europe, ont eu ce mesme goust.
La Langue Teutone qui estoit dans sa splendeur
du temps de nos anciens Celtes, & de nos premiers
François, s'est fait un plaisir de cette
étude. Pour se consoler de la Barbarie
où elle se trouve aujourd'huy réduite,
elle a tâché de montrer que tout
ce qu'il y avoit presque au monde de plus illustre
avoit rapport à elle. Martin Luther au
milieu des soins attachez à la qualité
de chef de parti, n'a pas laissé que de
composer un Traité de l'origine des noms
propres Allemands : il seroit à souhaiter
qu'il eût travaillé sur toute la
Langue, comme il la sçavoit aussi bien
qu'un Heresiarque puisse sçavoir sa Langue
naturelle, quand il la croit necessaire à
insinuer ses dogmes ; il nous eust developé
cette matiere avec la mesme netteté d'esprit,
qui fait le caractere de tous ses Ouvrages, &
qui brille jusques dans ses erreurs.
Le
Geographe Cluvier a marché sur ses pas,
& il a sçavament executé pour
les noms des Peuples & des Villes, ce que
le faux Docteur n'avoit qu'effleuré, pour
les noms propres des personnes illustres &
fameuses dans l'Histoire. C'est parlà qu'il
a démontré d'une maniere invincible
la vaste étenduë de la Langue Celtique,
dont il découvre des vestiges dans les
Espagnes, dans les Gaules, dans l'Illyrie &
dans la Thrace ; sans oublier la Germanie, la
Sarmatie, & les Isles Britanniques ; non plus
que la Galatie, ou la Gallogrece, qui du temps
de saint Jerôme parloit encore la mesme
Langue, dont on usoit à Treves, alors la
plus celebre Ville de toutes les Gaules.
Des
Flamands.
Si Gorope Bekan eust suivi une methode semblable
; le Public ne se fust pas si fort réjoüy
aux dépens de cet Auteur Flamand, l'homme
du monde le plus ingenieux pour l'erreur, &
qui abuse de tout son esprit, & de sa politesse,
pour donner quelque couleur à ses visions
; & montrer que le Flamand d'Anvers fut la
langue du Paradis Terrestre, & que toutes
les Nations du monde les plus anciennes, sans
en excepter aucune, parlerent Bas-Teuton, ou un
langage fort approchant.
Des
Danois.
On peut trouver un peu plus de raison aux pretentions
de l'Auteur Danois, qui ne nous est connû,
que par le titre bizarre de son Livre Magog Aramaeus.
Il n'a pas trop mal expliqué les rapports
de l'ancien Danois qu'il fait descendre de Magog
l'un des fils de Japhet, avec la langue d'Aram
fils de Sem & pere de Gether ; dont il fait
venir les Getes & les Gots, qui selon l'Historien
Grec Procope ne faisoient qu'une Nation. Et d'ailleurs
comme il suppose que la Langue de cet Aram, est
la mesme que l'Araméenne ou la Syriaque,
dont parle l'Ecriture ; & qu'ainsi elle n'est
pas fort éloignée de l'Hebraïque
; il croit par ces deux démarches avoir
fait remonter le Danois jusqu'à sa premiere
origine.
Wolffgang Laze ne va pas si loin que l'Auteur
Danois ; mais dans son Ouvrage des Transmigrations
des peuples ; dessein qui meriteroit d'estre aussi
heureusement executé qu'il est beau en
luy-mesme ; sans aller creuser jusques dans les
fondemens de la Tour de Babel, il se contente
de faire voir ce que la Langue de l'Empire Romain
fit insensiblement passer dans celle des Germains,
par le commerce inévitable des Armées
de la frontiere, & ce qu'ils devoient auparavant
de nouveaux termes au voisinage des Republiques
Grecques.
Ce
n'est pas que quelques Sçavans de Danemarcq
ou de Suede, n'ayent eû envie de se faire
descendre des Grecs : le nom de Dodan, fils de
Javan ou d'Ion Fondateur des Ioniens, leur a paru
tout propre à fonder cette genealogie ;
aussi-bien que le nom de Danai & de Dani :
sur ce principe ils pretendent que les Danaïens
passerent de la Forest de Dodone, aux Rives du
Danube, qui porta leur nom : & que de là
accompagnez des Getes & des Daces ou des Daves,
ils passerent jusqu'en Dannemarcq, qui conserve
encore l'ancien nom de ses premiers Fondateurs.
Mr Worme a crû plus faire que les autres,
& détruire toutes leurs conjectures,
en déchifrant les Antiquitez Danoises,
que ces Peuples du Nort avoient gravées
sur les rochers mesmes en characteres Runiques
; c'est ainsi que se nomment les anciens characteres,
dont se servoient les Poëtes & les Prophetes
de cette Nation : & sur ces monumens plus
incontestables que tout ce qui est empreint sur
le bronze, il tasche d'expliquer l'origine de
la Langue & de la Nation Danoise.
Si
Mr de Sparvenfeld, peut mettre fin à ses
voyages, & se donner le repos necessaire aux
travaux de l'esprit, il nous débroüillera
mieux que tous les Sçavans, ce qu'on doit
croire de ces Langues du Nort ; ce qu'il m'en
a communiqué sur le rapport du Gothique,
de l'Islandois, & du Finlandois, marque autant
sa penetration profonde ; que le voyage qu'il
vient de faire en Afrique, dans l'esperance d'y
trouver le tombeau d'Huneric ou de Genseric, marque
sa curiosité & son zele pour enrichir
l'Histoire du Nord à quelque prix &
avec quelque risque que ce puisse estre.
Des
Anglois.
Les Anglois qui reconnoissent pour leurs Fondateurs
non-seulement les Danois, mais aussi les Saxons,
n'ont rien oublié pour démesler
leur origine, parmy toutes les confusions de cet
Etat, qui de tout temps fut sujet à des
revolutions bizarres, comme l'Histoire des Revolutions
d'Angleterre ne le fait que trop connoistre. Les
monumens de la Langue Saxone, que l'on a pris
de l'Histoire du venerable Bede, & de quelques
autres, nous ont donné la clef de cette
ancienne Langue, dont l'Anglois & l'Escossois
d'aujourd'huy n'est qu'une corruption.
Tout
ce qui fâche les Etymologistes Anglois,
c'est que pour rendre raison du Systéme
de leur langue, il faille avoir besoin de la Françoise.
Pour peu qu'on examine l'air chagrin dont ils
en parlent, il semblent qu'ils ayent honte de
leur origine ; & il est aisé de penetrer
qu'ils s'en passeroient volontiers, s'ils ne craignoient
d'estre bien-tost démentis par leurs Loix
& leur Bareau qui se sentent encore de la
venuë de Guillaume le Conquerant Duc de Normandie,
lequel y porta avec les armes Normandes l'Art
& les termes de la Chicane.
Ceux
de la Principauté de Galles, & de la
Cornoüaille d'Angleterre, soit par sympathie
pour la France leur ancienne patrie, soit par
antipathie pour les Anglois leurs nouveaux conquerans,
ont pris un sentiment tout opposé. Ils
se font un veritable honneur de ressembler pour
la Langue, mesme aux Bas-Bretons, & d'avoir
encore parmy eux l'ancien langage dont on usoit
dans les Gaules avant que l'Empire Romain eust
donné atteinte à la liberté
& à la Langue des Celtes. Davies en
a donné les preuves au public dans la Preface
de son Dictionaire Cambrobritannique : & Boxhorn
les a confirmées en sçavant critique,
dans un ouvrage posthume, qui a pour titre Origines
Gallicae, où il montre que l'ancien langage
de la Grande Bretagne, estoit une dépendance
du Celtique, & que toute l'Isle parloit alors
le mesme langage que la Gaule, de mesme que la
Cornuaille de France & celle d'Angleterre
parlent aujourd'huy un idiome assez semblable
pour s'entendre l'un l'autre sans interprete.
Les
Hibernois au contraire voudroient faire bande
à part, ou du moins avoir l'ancienne Langue
Iberique, que les Iberiens en peuplant l'Hibernie
y auroient apportée avec eux. L'ouverture
de ces deux Nations, pour les precisions metaphysiques
& l'Estre de Raison, suffisoit presque sans
autre preuve que la ressemblance du nom, pour
me convaincre de leur commune origine. Mais depuis
que j'ay lu la traduction Irlandoise du Nouveau
Testament, qui vient de paroistre à Londre,
je me suis desabusé par mes propres yeux,
& j'ay découvert que le fonds de la
Langue Hibernoise, est presque le mesme que celuy
de la Cambrique, c'est à dire de la Britannique,
& de la Celtique : car elle n'a pas le moindre
rapport au Navarrois ou au Basque, qui conserve
l'ancien langage des Espagnes. A moins que pour
accorder les deux sentimens, l'on ne dise que
les Hibernois ont receu leur langue des Celtiberiens
de l'Hebre, ou des Celtiques de la Guadiane, qui
parloient la langue du Peuple dont ils portoient
le nom. Quoy qu'il en soit, le langage Celtique,
qui est mort en quelque façon à
nostre égard, ne laisse pas de subsister
encore dans les deux Bretagnes, aussi-bien que
sur les bords du Rhin & de la Meuse : &
l'unique maniere de le rétablir, c'est
de prendre ce qu'il y a d'original & de propre
dans ces deux Idiomes, & de le joindre avec
ce que nous trouvons en François ; qui
n'a l'air ni Latin, ni Grec. Outre que c'est un
sentiment tres-conforme à l'Histoire, &
que la Celtique des Gaules est la vraye matrice
de toutes-les colonies des Celtes ou des Gaulois
répanduës dans tout l'Univers, c'est
un moyen seur & commode pour accorder les
divers sentimens des Critiques sur ce sujet, d'une
maniere avantageuse à la France ; laquelle
tirera ainsi son origine des Celtes mesmes qui
passerent le Rhin pour mieux faire la guerre aux
Romains, & aprés bien des combats le
repasserent enfin pour rentrer dans leur premier
patrimoine.
Des
Esclavons.
La langue Esclavonne, a fait aussi des recherches
de son origine, & leurs Historiens marquent
que les trois freres Lec, Chec, & Rus, ne
sortirent d'Esclavonie que pour fonder dans le
Nord, les trois Etats fameux de Pologne, de Bohëme
& de Russie : dont les differens Peuples parlant
encore le mesme langage, quoy que divisé
en plus de soixante Idiomes, nous empeschent de
douter qu'ils ne soient tous sortis de la mesme
tige. Neanmoins quoy qu'ils fassent une nation
à part, leur langue a aussi rapport, &
à celle des Allemans parmy lesquels ils
sont meslez, & à celle des Latins ou
des Grecs, selon qu'ils suivent l'un ou l'autre
rit. C'est ce que l'on voit éclairci dans
l'ouvrage de Sigismond Gelen, intitulé
La Symphonie des Langues ; à laquelle un
bel esprit du Nort appliquoit joliment ce mot
du Poëte vox diversa sonat, populorum est
vox tamen una.
Si les curieux peuvent jouïr du Dictionaire
Russiote de M. de Sparvenfeld, qu'il a eu l'adresse
de tirer des mains des Moscovites, malgré
l'esprit soupçonneux & jaloux de cette
nation la plus impraticable de l'univers ; il
sera aisé de faire des reflexions sur le
systéme de cette Langue, que la situation
des lieux a dû preserver du meslange, autant
que l'attachement inviolable de ces Peuples à
leurs anciennes manieres ou de vivre ou de s'exprimer.
Quoy
que les Lithuaniens soient environnez de nations
Esclavonnes, ils ont neanmoins une Langue particuliere,
qui a plus de ressemblance au Latin qu'à
toute autre, & qui apparemment leur est restée
des Colonies Romaines, que Flaccus conduisit au
delà du Danube dans les deux Valachies
; d'où elles peuvent s'estre insensiblement
avancées vers le Nort sur les bords du
Borysthene. C'est à mon avis ce que l'on
peut dire de moins visionnaire sur ce sujet :
car de s'en rapporter à ces nations, qui
pretendent aussi-bien que les Moscovites, descendre
d'un Palaemon, parent & favori d'Auguite ;
c'est vouloir aimer la fable avec eux, & prendre
plaisir à se laisser tromper.
Des
Hongrois.
Il n'y a que les Hongrois qui semblent ne s'estre
pas mis si fort en peine de leur origine. Pourveû
qu'on leur passe qu'Attila ce fameux Roy des Huns
descendoit en droite ligne du Nembrod de l'Ecriture
premier fondateur des Monarchies, & qu'il
avoit autant raison de prendre cette qualité,
que celle de Fleau de Dieu ; ils sont contens,
& s'embarassent assez peu si le systéme
de leur Langue s'accorde avec cette pretention
fabuleuse. Neanmoins par le frequent commerce
que j'ay eû avec eux pendant plusieurs années,
ayant tâché de penetrer à
fonds ce que se pouvoit estre que cét Idiome
si different de tous les autres d'Europe, je les
ay convaincus qu'ils estoient Scythes d'origine,
ou du moins que leur Langue estoit une des branches
de la Scythique : puisqu'à l'égard
de l'inflexion elle avoit rapport à celle
des Turcs, qui constamment passoient pour Scythes,
étant originaire du Turquestan, & de
la Transoxiane ; & qu'outre cela les prepositions
de ces deux Langues aussi-bien que de la Georgienne,
se mettoient toûjours aprés leur
regime, contre l'ordre de la nature & la signification
de leur nom.
Des
nations Asiatiques.
Si le consentement de toutes les nations d'Europe
ne suffit point pour nous convaincre, peut-estre
que celuy des peuples d'Asie & d'Afrique,
sera plus propre à le faire, & que
n'ayant pas de raison de nous tromper, ils croiront
estre en droit d'exiger de nous quelque creance.
Des
Scythes.
Neanmoins les Turcs & les Usbecs, aussi-bien
que les grands & les petits Tartares du Turquestan
& de la Krimée, qui à proprement
parler ne font qu'une seule nation ; marquent
tous un grand soin de distinguer dans leur Langue
ce qu'il y a de pur Tartare, d'avec le meslange
du Persan, & de l'Arabe, dont le premier fait
leurs belles lettres, & l'autre est le langage
de leur Religion, & de leurs sciences. Aussi
M. Meninski, à leur exemple, dans son Tresor
des Langues Orientales, necessaire pour traiter
avec la Porte Otthomane, a-t-il fort bien démeslé
ces trois Langues les unes d'avec les autres :
& avant luy un Missionaire Capucin se faisant
honneur à Rome du Dictionnaire Turc de
l'Ambassadeur M. de Cezy, se proposa d'abord ce
dessein, & en vint assez heureusement à
bout, tandis qu'il fut secouru des lumieres du
sçavant M. d'Herbelot, dont la Bibliotheque
Orientale est attendüe du Public avec impatience.
Les
Persans ne sont pas moins soigneux sur cela que
les Turcs leurs vainqueurs ; & ils se font
un merite de montrer le rapport qu'a encore le
langage d'aujourd'huy, avec celuy du grand Cyrus
& de l'Empire des Medes ; & de quelle
maniere malgré la fureur du temps qui n'épargne
rien, il subsiste aprés tant de siecles,
& se conserve à la Cour de Perse &
du Mogol ; où ces deux Princes, quoy que
Tartares d'origine, le parlent avec plaisir, au
mépris de leur Langue naturelle.
Les
Armeniens font gloire de mesme d'avoir parmi eux
l'ancienne Langue des Parthes, qu'ils ont conservée
dans leurs montagnes inaccessibles, qui les auroient
mis à couvert de l'ambition de toutes les
Monarchies Tartares, s'ils n'avoient mieux aimé
sacrifier leur liberté à celle du
commerce. L'Archevêque d'Andrinople Karabiet,
laissa en mourant un ouvrage digne de sa penetration,
& de la curiosité des Sçavans,
lequel est comme la clef de plus de mille volumes
fort anciens écrits en cette Langue, depuis
Mesrob, l'inventeur ou le restaurateur de leurs
characteres.
Des
Indiens.
Outre ces trois Nations Scythiques, qui ont eû
successivement l'empire d'Asie, & ne se sont
mesme que trop fait connoistre aux Europeans ;
les Peuples d'au-delà du Gange, tout barbares
qu'ils sont à nostre égard, ont
encore plus de soin que nous, de penetrer l'origine
de leur Langue ; & de la reduire à
ses premiers principes.
Le
P. Alexandre de Rhodes, par la communication qu'il
eût avec les sçavans du Tonquin &
de la Cochinchine, a rendu sensible la Langue
d'Anam, en la tirant de ses propres characteres,
qui estoient infinis pour leur nombre, & qui
avoient une espece d'air magique ; pour la reduire
autant que la chose est praticable, aux manieres
Europeanes. Le P. Couplet fit il y a quelques
années la mesme chose à l'égard
de la Langue Chinoise, dont la Tunquinoise n'estoit
qu'une branche, puisque Tunquin estoit la troisiéme
Cour de l'Empire de la Chine, aprés Pequin
& Nanquin. Les Portugais, qui sont nez grands
exaggerateurs, nous avoient dépeint cette
Langue, comme une espece de monstre capable d'épouvanter
les plus hardis, & moy-mesme dans mes jeunes
années, estant assez simple pour les croire
sur leur parole, j'avois crû qu'un Curieux
devoit borner, au fameux mur de la Chine, toutes
ses conquestes en fait de Langues. Le Jesuite
Flamand plus sincere ou plus habile, nous a convaincus
que c'estoit une Langue faite à peu prés
comme les autres, aux characteres prés,
qui representant immediatement les objets, au
lieu des paroles, ont à la verité
l'avantage de nos chifres, que toute l'Europe
entend, malgré la diversité de ses
Idiomes ; sans avoir neanmoins la commodité
de nos characteres, qui peignent la prononciation
presente, & la transmettent à la posterité,
comme ils nous conservent l'ancienne. En un mot
nous sçavons enfin, qu'encore que cette
Langue ait plus de quatre-vingts mille characteres,
elle n'a que 1200. racines, eû égard
aux combinaisons simples des sons qui la composent.
C'est dequoy les curieux peuvent se convaincre,
par la veuë des dix volumes Chinois, dont
ce P. fit present à la Bibliotheque du
Roy, où il s'est donné la peine
de distinguer les characteres primitifs, la prononciation,
& la signification des racines ; ce que personne
avant luy n'avoit ni osé, ni sçeu
entreprendre.
La
Grammaire des Tartares orientaux, qui possedent
depuis plus d'un demi siecle l'Empire de la Chine,
peut de même éclaircir les doutes
raisonnables que nous avions sur l'origine de
cette Nation conquerante, qui n'a rien de commun
que le nom avec les Tartares occidentaux, que
les Chinois nomment Samahan, c'est-à-dire
ceux de l'Empire de Samarkand dans la Transoxiane.
Le P. Ferdinad Verbiest, grand Mandarin du Tribunal
des Mathematiques, à qui les Missionnaires
& les Curieux ont cette obligation, nous a
fait voir qu'un Geometre fait tout avec symmetrie,
& que l'esprit geometrique paroist autant
dans la formation d'un systéme de Grammaire,
que dans une hypothese d'Astronomie.
Les
Siamois, que la reputation du Roy attira icy de
l'extremité de l'Orient, nous apprirent
seulement alors, qu'outre la Langue vulgaire,
ils en ont une autre qu'ils nomment Balie, c'est-à-dire
ancienne, & qui renferme tous les mysteres
de leur sciences & de leur religion. Mais
un homme illustre par ses negociations, &
par son genie pour les lettres dont l'Academie
vient de reconnoistre autentiquement le merite,
est le premier qui nous ait découvert que
la Langue Balie ressembloit en bien des choses
à celle que parlent les Bramines de Paliacate
sur la coste de Coromandel, & qu'ils nomment
le Samscortan. Cela n'empesche pas les Siamois
de pretendre venir des Laos, qui sont des peuples
fameux au-delà du Gange, situez au dessus
de l'Isthme de la grande Peninsule, dont les Siamois
occupent l'extremité. Mais il n'y a pas
d'inconvenient à dire, que les Laos mesmes
peuvent estre venus où ils sont, de la
coste Orientale de l'Indostan ; & que c'est
là le principe de cette ressemblance du
langage des Talapoüins de Siam, & des
Bramines de Paliacate.
Je
ne parle point icy de la langue Malaye, dont l'origine
se fait assez connoistre parce qu'en disent les
Voyageurs, qui pretendent avoir appris des sçavans
du Pays, qu'elle est assez moderne, & que
pour la facilité du commerce, on la forma
de ce qu'il y avoit de plus joly & de plus
commode dans toutes les Langues de l'Orient, meslant
ensemble l'Arabe, le Persan, l'Indien & le
Portugais. Comme l'Arabe y domine plusque les
autres, le P. Thomassin a eû moins de peine
à la réduire à son Hebreu,
dont l'Arabe est comme un ruisseau ; mais qui
a receu tant d'autres rivieres dans son cours,
que les eaux de la source en sont presque méconnoissables
; de sorte qu'il est inutile de faire remonter
à une mesme origine, ce qui en a de diverses
sans contredit.
Des
nations Africaines.
Si le témoignage de l'Europe & de l'Asie,
n'est pas suffisant, on peut jetter une oeillade
sur l'Afrique ; & sans avoir égard
à l'Arabe, qui en occupe plus de la moitié,
& qui s'est aisément meslé avec
le Carthaginois pour son extrême ressemblance,
l'on a qu'à considerer avec quelle exactitude
les Coptes qui ont conservé à ce
qu'ils prétendent l'ancienne Langue des
Pharaons, distinguent ce qu'ils ont d'original,
d'avec ce qu'ils ont receu des successeurs d'Alexandre,
& du voisinage des Pheniciens & des Hebreux.
On verra les Abyssins dont le nom seul renferme
l'origine, qui ne donnent point d'autre nom à
leur langue, que celuy de Langue-libre ou indépendante,
c'est à dire originale. Aussi a-t-elle
tant de rapport avec la Chaldaïque ou la
Babylonienne, qu'on ne peut pas douter qu'elle
ne vienne de Babylone mesme, où les enfans
de Chus la parlerent, sous l'Empire de Nembrod
le premier Monarque de l'univers.
Enfin
il n'y a pas jusqu'aux Africains de la Libye interieure,
qui ne se glorifient d'avoir un Idiome original,
tout different de celuy des Arabes & des Bereberes,
dont ils se trouvent environnez, & de l'avoir
preservé de la corruption par leur retraite
dans les deserts, à la faveur du mont Atlas,
qui leur sert comme de barriere contre les entreprises
des Conquerans.
Conclusion.
Il m'est donc permis de conclure que si toutes
les Nations des trois parties de nostre hemisphere
qui ont quelque connoissance des Lettres, ont
eû du panchant pour la recherche de l'origine
de leur langue ; c'est une fausse delicatesse,
que de vouloir se distinguer du reste de l'univers,
en condamnant la France seule à ignorer
son origine, & celle des termes dont elle
se sert : ou du moins on ne peut gueres accuser
Monsieur Ménage de goust bizarre &
particulier, pour en avoir eû un, qui luy
estoit commun avec tous les peuples.
II.Avantages
des Etymologies estimez dans les plus beaux siecles.
Le goust pour les Etymologies, est du moins aussi
ancien, qu'il est étendu : & l'antiquité
a quelque chose de si respectable qu'il semble
que ce soit mettre une science à couvert
des chagrins de la Critique, que de faire voir
qu'elle est ancienne. C'est pourquoy M. Ménage
voulant exalter le merite des Etymologies, vouloit
sur tout faire valoir leur antiquité. C'est
ainsi qu'il s'en declare luy-mesme dans le Menagiana.
Pour montrer, dit-il, l'excellence des Etymologies,
je commencerois par remarquer, que le mot d'Etymologie
signifie discours veritable ; je releverois ensuite
son antiquité en faisant voir qu'Aristote
a fait un livre d'Etymologies, & que plusieurs
Auteurs celebres l'ont imité.
Je sçay bien que cét Oracle ou cét
Interprete de la Nature a parlé tres-avantageusement
de la science des Notions, qui renferme les premieres
idées que les hommes ont naturellement
de chaque chose, & que la Notion, ou comme
les Philosophes l'appellent la définition
du nom, n'est nullement differente de l'Etymologie
: mais je ne sçache point que le Gouverneur
d'Alexandre le Grand ait jamais fait de Traitté
exprés sur cette matiere. Je crains mesme
que ce qu'en dit M. Ménage, n'ait pas d'autre
fondement que la beveuë d'un Critique Hollandois,
qui ayant leû quelque part qu'Aristote avoit
fait un Ouvrage intitulé Nomima Barbarica,
crut apparemment, selon l'audace ordinaire aux
Critiques nez presomptueux, qu'il falloit lire
Nomina pour Nomima ; & d'un traitté
curieux sur les Loix des Peuples Barbares, digne
des reflexions d'un Philosophe Politique, en fit
une simple dissertation de Grammaire, sur les
noms tirez des Langues Etrangeres, à l'égard
de la Grece.
Quoy
qu'il en soit, si le Chef des Peripateticiens
nous manque au besoin, le Fondateur de l'Academie
vient à nostre secours, & le maistre
remplace avantageusement le disciple. Le Cratyle,
l'un des plus jolis dialogues de Platon, en fait
foy ; & l'on ne peut pas examiner avec plus
de subtilité & d'agrément la
question fameuse que les Stoïciens adopterent
dans la suite, si les mots signifient naturellement,
ou si ce sont des signes purement arbitraires,
ou bien si le systéme des Langues n'est
point en mesme temps composé de signes
naturels & d'artificiels ; qui peut-estre
est le parti le plus seur & le moins déraisonnable,
qu'un Grammairien Philosophe puisse prendre.
Au
siecle des sept Sages.
Pythagore, à qui la Grece doit la premiere
naissance de toutes ses lumieres, avoit traitté
la chose quelques siecles avant Platon, d'une
maniere plus mysterieuse, qui par là en
pourra paroistre moins solide, aux personnes d'une
imagination bornée, à qui tout paroist
étrange dés qu'il passe les veües
ordinaires. Ce Pere de la Philosophie Grec que,
que son genie réveur rendoit peut-estre
trop profond, sachant que l'Auteur de la Nature
ne faisoit rien qu'avec nombre, avec mesure, &
avec poids, crut que pour penetrer dans les mysteres
du Createur, la science des Nombres d'où
dépend celle des Figures & du Mouvement,
y devoit servir d'introduction. Sur ce principe
il supposoit avec les Phéniciens &
aprés Pherecyde le Syrien son premier maistre
contemporain des sept Sages, que les Langues n'estoient
à proprement parler que des chifres ; mais
bien plus mysterieux que ceux du Cabinet des Princes,
qui ne dépendent souvent que du caprice
des Secretaites. Il pretendoit donc que chaque
chose ayant dans la Nature un nombre conforme
à son essence, il n'y avoit qu'à
examiner les nombres renfermez dans les Characteres
de chaque mot, pour déchifrer l'idée
distincte de chaque objet, cachée sous
l'écorce de ce chifre. Je ne prétends
point icy justifier les veuës ou les visions
de ce Philosophe Oriental, dont la Physique &
la Grammaire ont trop de profondeur pour nos imaginations
superficielles ; tout ce que je pretends, c'est
de montrer que dans les siecles où les
sciences ont le plus fleuri, l'étude des
Etymologies en a toûjours suivi fortune.
Au
siecle de Moyse & d'Abraham.
Je n'ay garde aprés cela de faire fonds
sur le systeme de la Cabale, dont Pythagore apparemment
avoit emprunté le sien, en le déguisant
à sa maniere. Les Cabalistes ne doutent
point, ou du moins font semblant de ne pas douter,
que Moyse & mesme Abraham, ne soit l'auteur
de la distribution mysterieuse des lettres de
leur Alphabet. Qui les voudroit croire diroit
avec eux, qu'elles ne sont qu'une espece de symboles
des Elemens, des Causes & des Principes, qui
contribuent à la formation & à
l'estre de chaque chose. Ainsi comme ils pensoient
que les sept Planetes, les douze Signes du firmament,
& les quatre ou les trois Elemens du monde
sublunaire, renferment comme en abregé
toutes les vertus naturelles ; chaque lettre selon
eux répond à son Element, à
sa Planette, ou à son Signe ; & l'Analyse
des trois lettres d'un mot, vaut à ce qu'ils
prétendent, tout un traitté de Philosophie.
Mais
sans estre obligez d'avoir recours, aux chifres
des Nombres avec Pythagore, aux figures de la
Geometrie avec les Platoniciens, à la force
naturelle de chaque son, propre à exprimer
chaque chose, avec les Stoïciens ; ou enfin
aux symboles de l'Astronomie, avec les Cabalistes
; nous pouvons apprendre de l'Histoire sainte
toute seule la veritable origine des premieres
langues ; d'où sont venuës ensuite
par une alteration insensible, toutes celles que
les differentes Nations parlent aujourd'huy. Elle
nous découvre que tous les hommes estoient
autrefois assez heureux pour n'avoir qu'une mesme
Langue, & qui plus est qu'une mesme prononciation
: que pour s'estre trop bien entendus contre les
desseins du Createur, ils avoient merité
de perdre ce lien commun de leur intelligence
: que la confusion & la division des langues,
aussi-bien que la dissension & l'antipathie
des Peuples avoit esté le juste chastiment
de leur union criminelle.
Neanmoins
depuis cette division fatale, les Monarchies,
la Religion, les Sciences & le Commerce, ont
tellement meslé ces premieres langues qu'on
en peut dire maintenant, ce que certains Philosophes
disoient des semences universelles de tous les
estres de la Nature, omnia in omnibus ; que chacune
les renferme toutes en quelque maniere : &
mesme cette confusion est devenuë tellement
avantageuse, que qui la sçait débroüiller
dans sa Langue naturelle, y peut trouver le fonds
de toute Langue, à peu de choses prés.
Et c'est proprement à quoy s'occupe l'étude
des Etymologies ; à penetrer les Langues
Etrangeres, par ce que nous en trouvons de vestiges
chacun dans nostre propre Langue.
L'on
voit par ce que nous venons de dire, que le premier
Legislateur du monde s'est fait un point de religion,
de savoir l'origine des Langues aussi-bien que
celle des Peuples : & c'est une chose surprenante
que cét Historien fidelle nous ait si bien
marqué leurs premiers noms ; qu'aprés
tant de siecles, nous trouvions encore qu'ils
subsistent la pluspart tels que Moyse nous a appris
qu'ils estoient long-temps avant luy.
Au
siesle d'Auguste.
Cependant sans qu'il faille remonter jusqu'à
des temps si éloignez de nous, qui peut-estre
nous frappent moins pour leur éloignement
; les siecles qui nous sont moins inconnus, nous
en fournissent de nouvelles preuves. Le siecle
de Cesar & d'Auguste le plus vanté
de tous les siecles, ne nous apprend-il pas la
mesme chose, que celuy d'Alexandre & de Moyse.
Outre Varron, qui ne creusa alors les origines
de la langue Latine qu'avec des principes de Grammairien
; l'Eneide de Virgile ne découvrit-elle
pas aux Romains, qu'il falloit aller chercher
jusques dans les ruïnes de Troye l'origine
de la langue aussi-bien que de la Nation Romaine.
N'y voit-on pas que Teucer fondateur des Troyens,
estoit fils de Scamandre, originaire de Crete,
fameuse & ancienne Colonie des Phéniciens
; & dés qu'on en est venu jusqu'en
Phenicie, n'est-on pas à la Patrie commune
du genre humain, d'où comme autant d'essains
sont sorties toutes les peuplades qui ont fondé
ce qu'il y a de plus illustre & de plus ancien
dans les diverses parties du monde. Ce n'est pas
Virgile seul qui nous dessille les yeux en cette
matiere : A bien examiner les Metamorphoses &
les Fastes d'Ovide, on verroit qu'elle ne comprennent
presque autre chose, que les premieres avantures
de ces fondateurs des Nations, à qui les
expressions figurées de la Poësie,
autant que leurs Actions illustres ont donné
rang parmy les Dieux ; & l'on remarqueroit
avec plaisir que la fable sur cela s'accorde si
bien avec l'histoire, que si la verité
mesme vouloit écrire en stile & en
langage fabuleux, elle ne pourroit gueres parler
ni plus correctement ni avec plus d'esprit.
Au
siecle de Charlemagne.
Comme l'Empire Romain ne changea proprement de
face qu'à Charlemagne, il ne fut pas fort
necessaire de chercher de nouvelles origines à
la Langue de l'Empire. Mais les François
s'en estant enfin rendus maistres dans l'Occident,
il fallut changer de systeme, & cultiver la
Langue de ces nouveaux Conquerans. Ce fut alors
que Charlemagne tout Empereur qu'il estoit voulut
luy-mesme, sans s'en remettre à un autre,
composer une Grammaire de sa langue naturelle
; & en mesme temps donna des noms à
ce qui en manquoit. Il ne se contenta pas d'en
inventer pour les douze mois de l'année
qui n'eussent rien de commun avec ceux de Rome
; c'est à luy que la marine a l'obligation
de cette maniere si commode & si simple de
marquer par leur propre nom tous les Airs de vent
de la boussole ; que depuis neuf cens ans toutes
les Nations de l'Europe qui navigent sur l'Ocean
n'en ont pas d'autre.
Au
premier siecle du monde.
Que si tous les siecles des Conquerans, qui ont
fait le plus de bruit dans le monde, favorisent
cette sorte d'étude, nous ne luy trouverons
pas une moindre protection dés que nous
voudrons remonter jusqu'au premier siecle du monde.
Oüy, sans donner dans la vision, on peut
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