L'Atelier historique de la langue française
le Grand Atelier historique de la langue française

Préfaces des dictionnaires de l'Atelier historique de la langue française

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et 7 dictionnaires supplémentaires composant
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Le dictionnaire de Jean Nicot | Dictionnaire français contenant les mots et les choses de Richelet | Le Thomas Corneille | Dictionnaire étymologique de Gilles Ménage | Dictionnaire grammatical portatif de la langue française de l'Abbé Féraud | Dictionaire [sic] critique de l'Abbé Féraud | Dictionnaire universel de Trévoux

DISCOURS SUR LES ETYMOLOGIES FRANÇOISES,

POUR SERVIR DE PREFACE

AUX ORIGINES De Monsieur Ménage.

 

Plan général de ce discours.

SI la mort n'eust point sitost envié Monsieur Ménage à l'Empire des Lettres, & qu'elle luy eust au moins accordé les six mois de vie, qu'il destinoit à mettre dans son jour tout le merite des Etymologies : Nous aurions sur cette matiere une ample Préface de sa façon, digne de la capacité de l'Auteur & de la bonte de l'Ouvrage. Estant aussi plein de son sujet qu'il paroissoit l'estre ; ce n'est ni deviner ni exaggerer, que de dire qu'il en eust beaucoup mieux parlé qu'un autre. L'on ne peut mesme gueres douter qu'il ne se fust fait un vray plaisir de nous communiquer, ce qu'il sçavoit de plus curieux & de plus rare en faveur d'une Science, qui avoit fait sa premiere & sa derniere passion, qui luy estoit devenuë propre en quelque maniere, & dont il possedoit toute l'étenduë, comme il en avoit épuise la profondeur.

Je n'ay point assez de présomption, ny assez peu de lumiere, pour me croire propre à remplacer la perte qu'ont fait en cela les belles Lettres. Aussi n'est-ce point de quoy je me flatte en prenant icy la parole, au nom & à la place d'un si celebre Ecrivain. Tout ce que je pretens, est de satisfaire aux inclinations de cét Illustre Defunt, qui peu de temps avant sa mort témoigna souhaiter, que quelqu'un de ses amis luy rendît ce dernier office d'amitié. Comme les volontez des mourants, si nous en croyons les maximes du Droit, ont quelque chose de sacré, qu'on ne doit regarder qu'avec respect ; il m'a esté difficile de luy refuser un devoir, dont chacun se défendoit, & se mettoit peu en peine ou en estat de s'acquiter.

Car du reste, quoique Monsieur Menage de son autorité, & sans mon aveu, m'ait mis au nombre des Etymologistes, ce n'estoit apparemment que pour faire nombre, & pour ne se trouver pas le seul partisan d'une Science presque abandonnée parmi nous. Du moins je ne me sens pour ces sortes de connoissances, ni la vaste capacité qu'il s'y étoit acquise par un travail infatigable, ni moins encore un certain attrait, qui luy estoit particulier, & qui souvent tient lieu de genie.

L'Inclination naturelle que tout homme raisonnable peut avoir pour la Science des langues ; ne s'étend point à mon égard jusqu'aux Etymologies : & bien loin de les aimer, comme on aime ses amis, avec tous leurs défauts : lors mesme que par leur justesse & leur vray-semblance, elles se trouvent à l'épreuve de la critique, je les aime sans passion, & les estime sans entestement. Que si cette disposition d'esprit m'empesche ou me dispense de leur donner des loüanges outrées, telles que les voudroient les Maistres de l'Art, j'espere au moins qu'elle m'attirera une entiere croyance pour le peu de chose que j'en diray, & que si les Etymologistes ne sont pas peut-estre si contens de ma reserve, les Critiques le seront de ma bonne foy, & mon témoignage ne leur sera pas suspect.

Distribution de ce discours.

Aprés un aveu aussi sincere que celuy-cy, l'on me permettra bien de dire quelque chose à l'avantage des Etymologies, & surtout de celles de Monsieur Ménage : Car sans flatter les personnes interessées à sa memoire, il me semble que si un Ouvrage se rend recommandable à la posterité, ou par la qualité du dessein, ou par le succés de l'execution, ou par le merite de l'Auteur ; rien ne manque à celuy-cy, & qu'il est presque parfait en son genre : ces trois avantages se trouvant assez heureusement réünis dans les Origines de la langue Françoise, dont Monsieur Ménage a bien voulu faire ce nouveau present au public.

Je sçay bien qu'il pourra se trouver des Sçavans, qui faisant consister leur principale gloire, à censurer tout & n'approuver rien ; ne seront pas peut-estre là-dessus de mon avis : que les uns se déclareront contre le dessein, les autres contre l'execution, & quelques-uns contre l'Auteur mesme. Pour toute Apologie, je leur oppose trois propositions, qui renferment à peu prés, ce qui se peut dire sur ce sujet.
La premiere, ce n'est point un dessein frivole, & qui ne méne à rien, que de travailler sur les Etymologies ; & il y a du moins autant de danger à mépriser trop cette sorte d'érudition, qu'à la trop estimer.

La seconde, l'execution n'en est pas impossible ; & quand on a tous les secours necessaires, & qu'on se fonde sur des principes seurs, l'on y peut réüssir d'une maniere solide, & qui ait un air de Science reguliere.

La troisiéme, quelque décriez que puissent estre la plûpart des Auteurs de Livres d'Etymologies, le vray merite n'est point incompatible avec la qualité d'Etymologiste ; & le nom de Monsieur Ménage suffit pour nous prévenir en faveur d'un Art, qu'il a poussé plus loin que personne, & dont il est comme le restaurateur.

Si aprés cela les Sçavans qui d'ordinaire n'estiment que ce qu'ils sçavent, s'opiniastrent encore à traitter les Etymologies de curiosité vaine, d'amusement épineux, & de marque d'esprit né pour la bagatelle ; on leur permettra de blasphemer ce qu'ils ignorent, pourveu qu'ils nous permettent de penser qu'ils en parlent sans connoissance de cause.


Premiere Partie
Avantage des Etymologies

Lorsque les demy-Sçavans se montrent si ennemis de cette espece de Science, je ne sçay s'ils ont fait trop reflexion, qu'il estoit impossible d'en user de la sorte, sans s'attirer en mesme temps sur les bras toutes les Nations, tous les Siecles, & toutes les Sciences, qui presque de concert ont pris parti pour les Etymologies. En effet, il n'y a point de Nation un peu fameuse, qui n'ait crû trouver sa gloire & son avantage à débroüiller l'origine de sa langue. Si l'on prétend que c'est une curiosité pure qui flatte la vanité des peuples, je soûtiens qu'elle est aussi ancienne que le monde, & du goust de tous les Siecles, qui en ont eu pour les Lettres. J'ajoûte mesme qu'il est difficile qu'elle n'ait quelque chose de solide, puisque toutes les Sciences les plus sérieuses n'ont pas pû se dispenser de la cultiver.

 

I.Reconnus de toutes les Nations.

J'avance donc d'abord que la pratique & l'éxemple des Nations les plus celebres, justifie pleinement la Science des Etymologies : puisque ce seroit s'opposer à la raison, que de rejetter l'autorité de tous les peuples, dont le suffrage ne peut estre suspect, quand il est general, estant alors fondé sur un certain bon sens que la Nature inspire également à tous les hommes. Or de quelque costé du monde que l'on jette les yeux, on ne trouvera pas de Nation ou polie ou sçavante, qui pour peu qu'elle ait esté jalouse de sa gloire, n'en ait fait consister une partie à rechercher soigneusement la premiere origine de sa langue, & qui par-là n'ait prétendu en tirer quelque avantage au-dessus des autres peuples ses ennemis ou ses voisins. Car soit que toutes les Nations se fassent honneur de l'antiquité de leur origine, & qu'il n'y ait pas de meilleurs titres pour l'établir, que l'antiquité mesme de la langue qui leur est naturelle ; soit qu'elles se piquent d'aimer la verité, & qu'elles esperent la rencontrer dans l'Etymologie ; qui renferme dans sa nature aussi bien que dans son nom, la raison veritable des Notions & des Idées attachées à chaque terme & à chaque expression : soit que la varieté des mots, qui ont l'air étranger, conserve les vestiges des revolutions de chaque Estat, & de ses communications avec les peuples voisins : soit enfin que quelque autre raison secrette & inconnuë fasse aimer cette science ; on peut dire qu'il n'y a pas de passion si universelle ni si commune à tous les climats, que l'inclination pour les Etymologies : & l'on auroit autant de peine à la déraciner du coeur des hommes, que celles qu'ils ont d'estre éclairez sur leur propre Genealogie.

Des Espagnols.
Pour en estre convaincus plus en détail, nous n'avons qu'à examiner là-dessus la conduite des Espagnols, nos voifins & nos concurrens. Cette Nation autrefois si belliqueuse, qui s'entendoit alors mieux que Nation du monde en raffinement de gloire, qui n'avoit que de grandes vûës dans les choses mesmes les plus minces, qui ne pensoit pas à moins qu'à la Monarchie universelle ; ne crut pas indigne de sa grandeur, qu'on travaillast chez elle à remonter jusqu'à la source de la langue Castillane. Le Docteur Bernard Aldrete, Chanoine de Cordouë se chargea de ce soin, & dés le commencement du siecle, il fit imprimer à Rome un ouvrage Espagnol, intitulé del crigen y principio de la lengua Castellana ò Romance ; qu'il dedia au Roy Catholique don Philippe troisiéme. Dans cét Ouvrage remply d'érudition & de recherches curieuses, il démesle savamment tous les divers meslanges de la langue Espagnolle ; il fait voir ce qui luy est venu des irruptions des Arabes & des Mores, qui ont gouverné l'Espagne depuis le septiéme siecle, & qui n'en sont pas encore bien chassez aprés tant de guerres & de bannissemens. Il tâche de découvrir ce qu'elle a receu des Grecs, soit par le Canal des Sciences & de la Religion, dont les termes sont en partie tirez de cette langue ; soit par les colonies des Rhodiens fondateurs de Roses, par celles des Zacynthiens qui bastirent Sagonte, des Elysiens ou des peuples de l'Elide qui peuplerent les champs Elysées, & des Tartessiens descendans de Tarsis qui habiterent la coste de Tartesse. Il n'oublie pas mesme ce qui s'y trouve de reste de la langue Phenicienne, & de la Punique ou de la Carthaginoise, que l'on parloit anciennement à Carthagene, & dans les autres endroits d'Espagne, dependants alors de la domination de Carthage. Il s'attache sur tout à expliquer ce que les Visigoths de Leon & de Castille, les Cattes & les Alains de Catalogne, les Sueves de Galice, & les Vandales d'Andalousie y ont contribué de leur part ; sans parler des Gaulois & des anciens Celtes, qui avoient commandé bien auparavant dans les Espagnes, & avoient laissé leur nom aux Celtiques, aux Celtiberiens, & aux peuples de la Galice. Il découvre enfin ce que la Castille doit à l'ancienne Rome, & ce que Rome doit à la Castille, dont la langue ressemble si fort à la Romaine, qu'on peut composer selon luy des Poësies entieres, qui soient en mesme temps, & Castillanes & Latines.

L'ouvrage d'Aldrete fut si bien receu de toute l'Espagne, que Covarruvias parent du fameux Jurisconsulte, entreprit aussi-tost de travailler sur le mesme sujet, & peu de temps aprés mit au jour son Tresor de la langue Castillane, où il execute en détail & en Grammairien, ce qu'Aldrete n'avoit traitté qu'en general & en Historien.

Des Portugais.
Aprés les Espagnols il est comme naturel de faire suivre les Portugais, qui en fait de passion outrée pour la gloire, l'emportent autant sur les Espagnols que ceux-cy sur les François. Quoy qu'ils affectent en tout le contrepied des Espagnols, ils ne voulurent pas moins faire qu'eux en cette occasion ; l'honneur de leur Nation, la jalousie ou l'émulation secrette, leur fit oublier leur antipathie naturelle, & Nuòes Delião fit paroistre à Lisbone les Origines de la langue Portugaise, en mesme temps qu'Aldrete faisoit imprimer à Rome celles de la Castillane. Si le Castillan affecte plus d'esprit, & étalle son érudition avec plus de pompe, le Portugais de son costé va plus droit à son but, & prouve ce qu'il avance d'une maniere plus précise & moins embarrassée.

Lorsque deux Nations aussi opposées que celles-cy, concourent dans un mesme sentiment, on peut presque croire que c'est l'instinct de la nature, qui les force à s'accorder malgré elles : du moins leur jugement ne doit point estre suspect, s'il est favorable à la France ; & elle peut former un dessein sans qu'on la soupçonne de legereté, aprés que l'Espagne & le Portugal luy en ont donné l'exemple.
Des Grenadins.

Avant les uns & les autres, les Grenadins avoient fait paroistre un Dictionaire Arabe, en caracteres Espagnols ; & cet Ouvrage fut aussi utile à éclaircir l'origine d'une partie de la langue Castillane, qu'à la réduction des Mores de Grenade, sous les auspices du celebre Cardinal Ximenés ; dont un Evesque Illustre vient de nous donner la Vie, écrite d'une maniere si noble & si chrétienne, qu'on ne sçait presque lequel admirer le plus, de l'Historien, ou du Heros.

Des Basques.
Les Basques qui prétendent, & peut-estre avec raison, que leur langue est la plus ancienne d'Espagne, n'ont eu garde de manquer à se déclarer hautement, dans une occasion de cette nature. Outre les Historiens de toute la Nation Espagnole, qui de concert leur accordent cet avantage, ils ont eu des Auteurs particuliers, qui ont tasché de le prouver d'une maniere presque convainquante. Le Jurisconsulte Emanuel Poça s'acquit par là beaucoup de réputation dés la fin de l'autre siecle, & quoy que le détail de ses preuves ne soit pas toûjours bien juste, on ne peut pas neanmoins douter en le lisant, que la langue qui se parle à Pampelune & dans tout le Royaume de Navarre, aussi bien que dans les deux Biscayes, ne soit en effet la premiere source de la langue Espagnole : ce Royaume & ses dépendances ayant conservé avec soin tous les vestiges de l'ancien Langage, comme il a empesché de perir ce qu'il y a de plus pur & de plus net, en fait de Noblesse Espagnole. Le Sçavant Ohenart dans sa Notice des deux Gascognes a tres-bien suppléé, ce qui manquoit aux preuves de Poza, & aux conjectures des Historiens, Mariana, Moralez & Garibai. Enfin le P. Moret Jesuite, dans son Histoire de Navarre qui vient de paroistre au jour a tellement épuisé la matiere, qu'il est également impossible ou d'y rien ajouster ou de douter de ce qu'il avance.

Des Italiens.
Mais l'Italie se déclare encore plus que l'Espagne en faveur des Etymologies : & quoy que ses Auteurs n'y ayent pas trop bien réüssi, leur témoignage n'en est pas moins recevable. Le vray Pere de la langue Italienne, le Poëte Dante a fort bien démeslé ce que l'Italie avoit emprunté des François, & sur tout des Trouvéres Provençaux, qui suivirent la Cour de Nos Roys de Sicile & de Naples : tout jaloux que sont & les Italiens & les Poëtes, il reconnoist de bonne foy, que cette Cour Françoise porta avec elle la politesse, & le bel esprit en Italie. Outre ce Poëte qui n'a traitté les Etymologies de sa langue, qu'à mesure qu'il en a eu besoin, pour l'Histoire du bel esprit, Monosini en a fait un Traitté exprés, où faute de sçavoir, le Lombard, le Grec & le Sarasin, qui ont dominé chacun de son costé en Italie, il avance des choses si peu vray-semblables, qu'il donna une belle occasion à Monsieur Menage, de faire paroistre son érudition, & de se montrer digne du choix de l'Academie de la Crusca, qui se pique plus qu'aucune autre Academie, de se connoistre en merite Academique.

Les Origines Italiennes de nostre Auteur, ne manquerent pas de donner de la jalousie aux Italiens; ils trouverent mauvais qu'un Etranger leur fist des Leçons sur leur propre Langue, & Ferrari imprima un autre Ouvrage sur le mesme sujet ; mais s'il luy déroba son Titre, il ne luy enleva pas la gloire que son ouvrage luy avoit justement acquise.

Des François mesmes.
On me dira sans doute, que les gens de delà les Alpes ou les Pyrenées, ne sont pas de trop bons modelles pour la France ; aussi éloignée de suivre leur exemple que d'en recevoir la Loy. Je n'ay garde de croire & encore moins de dire que les Etrangers puissent rien apprendre aux François : il vaudroit presque autant s'imaginer que les Anciens soient en tout les maistres des modernes. Mais aprés tout il me semble que sans sortir de France nous pouvons aisément trouver parmi nous de quoy justifier l'étude des Etymologies. Car enfin quelque bizarre que ce dessein paroisse aux critiques chagrins, Monsieur Ménage n'est ni le premier ni le dernier qui y ait travaillé dans le Royaume ; comme il en a suivi d'autres qui depuis long-temps luy avoient marqué la route, il en a veû d'autres aussi qui depuis la moitié de ce Siecle ont fait gloire de marcher sur ses pas, & de franchir hardiment un gué qu'il leur avoit sondé luy-mesme, pour rasseurer leur vaine timidité.

Avant luy nous possedions déja les Origines Françoises de Budée, de Baïf, & de cét Imprimeur habile Henry Estienne, aussi fameux par ses propres ouvrages que par ceux des autres. Nous avions celles de l'Ambassadeur Nicod, de l'Abbé Perion, de Sylvius, de Picard & de Tripault, qui par la passion ou l'entestement qu'ils avoient pour le Grec prétendoient y réduire tout. L'on avoit leû avec moins de plaisir que de surprise, celles de Guischard, qui sachant l'Hebreu à fond, crût faire honneur aux François, en faisant remonter leur Langue jusqu'à sa premiere source. Et enfin du temps de la Ligue, l'on avoit applaudi au President Faulchet sur son recueïl de l'origine de la Langue & Poësie Françoise, ryme & Romans, où l'on voit les monumens du vieux langage, dans l'extrait des ouvrages de 127. Poëtes, qui tous avoient écrit avant la fin du 13e siecle.

Comme cette Science, estoit morte avec tous ces Sçavans ; Monsieur Ménage la fit revivre. Dés qu'on vit paroistre son ouvrage sous les auspices du sçavant M. du Puy, qui avoit encore plus de goust que de capacité, l'ardeur se réveilla pour les Etymologies : bien des gens y travaillerent chacun à leur maniere, & dans des veuës un peu differentes.

Messieurs de Port-Royal s'en servirent pour faciliter la memoire aux jeunes enfans du Party ; & à leur Jardin de Racines Grecques, ils ajoûterent une liste assez nombreuse des mots François qui paroissent avoir quelque rapport au Grec, soit par voye d'Etymologie, soit par simple allusion. C'est ce qui donna occasion au Pere Labbe Jesuite, qui ne s'accordoit pas en tout avec ces Messieurs, de donner au Public l'extrait d'un Dictionnaire Etymologique de toute la Langue Françoise, qu'il avoit eu le courage de sacrifier autant par amitié pour M. Ménage, que par déférence pour M. du Puy. Il y ajoûta un ancien Glossaire de nos mots Gaulois, qui peut estre de quelque secours pour éclaircir l'origine de nostre Langue ; & à la queuë de tout l'ouvrage il découvre la veritable source d'une infinité de mots, dont un Grammairien moderne & peu habile avoit produit de fausses Généalogies dans un Livre intitulé les principes de la Langue Françoise. Peu de temps aprés l'on vit paroistre en basse Normandie l'origine des expressions proverbiales, dont le langage du peuple, & de la conversation est tout rempli : cela dispensa M. Ménage d'achever ce qu'il avoit déja mis en état sur le mesme sujet ; & il apprit par sa propre expérience, à ne communiquer pas aisément ses desseins à personne, sur tout à de certains Sçavants dont la jalousie va jusqu'à la bagatelle.Avertissement de la premiere edition.

Ce n'est pas là l'unique peine dont on ait bien voulu soulager M. Ménage : dans la Préface de sa premiere édition, il avoit dessein de traitter amplement des Langues en general & de la Françoise en particulier ; mais le discours qu'il en avoit n'estant pas encore en l'estat où il souhaittoit le faire paroistre, il en differa l'impression, dans le dessein de le placer audevant des origines de nos façons de parler proverbiales, qu'il esperoit donner au Public peu de temps aprés. Le Médecin Borel le prévint, & dans le Livre qu'il intitula, Tresor de recherches & antiquitez Gauloises & Françoises, il y ajousta une Préface aussi ample que superficielle, où il traitte du progrés & du changement des Langues, particulierement de la Françoise. Il éclaircit en mesme-temps beaucoup d'origines, & quantité de mots de la Langue qu'il nomme thyoise ou theutbfranque, dont l'usage avoit duré pendant les deux premieres Races de nos Rois.

M. de Caseneuve en usa tout autrement. Quoy qu'il eust travaillé plusieurs années sur les origines de la Langue, & qu'il l'eust fait avec autant de capacité & de penetration que nous en admirons dans tous ses autres ouvrages, cét habile Jurisconsulte se fit honneur d'abandonner le champ-de-bataille à M. Ménage, & un pur excés de civilité luy fit tomber la plume des mains. Comme il mourut quelques années aprés, ses heritiers conserverent avec soin le précieux monument de la science & de l'honnesteté, d'un savant, honneste homme, & au-dessus des foiblesses de la jalousie.

M. Foucault qui a sceû joindre un goust exquis pour les lettres, à un genie rare pour les affaires ; pendant le cours de son Intendance de Languedoc, eût soin de le retirer de leurs mains, & c'est à son amour pour les sciences, & à sa génerosité que nous devons aujourd'huy le présent que l'on fait au Public de ce manuscrit curieux.

Comme Messieurs Borel & de Caseneuve savoient parfaitement l'un & l'autre le langage de leur Province, & que le Languedochien nous a conservé les racines aussi-bien que la vraye signification d'une infinité de mots, dont nous ne cherchions l'origine qu'en tastonnant : ces deux ouvrages sont d'un secours incroyable pour d'ébrouïller l'histoire des changemens de la Langue Françoise : & nous avons obligation à un Academicien fort habile, qui savoit autre chose que le François, d'avoir bien voulu ramasser tout ce qui s'en trouve dans le Goudouli. Car ce recueïl ne sert pas seulement à entendre les ouvrages ingenieux de ce fameux Toulousain que la nature avoit fait Poëte en dépit de l'Art ; mais aussi pour éclaircir une infinité de choses, dont on ne peut rendre de raison dans nostre Langue, qu'en ayant recours au Languedochien.

Des Romains.
On croira peut-estre que ces trois seurs n'ayant presque rien d'original, elles n'ont travaillé sur les Etymologies, que pour d'écouvrir leur, origine illustre, & faire voir qu'il est souvent plus noble de reconnoistre une souche glorieuse, que de se trouver à la teste de la race ; la dépendance en cette occasion n'ayant rien de bas ny de méprisable. Mais les trois Langues savantes, qui passent parmi les critiques pour originales, n'ont pas laissé que de faire des tentatives pour remonter plus haut.

Dans le temps mesme que les Romains faisoient la loy à l'univers ; Varron composa ses livres de l'origine de la Langue Latine ; & ce fut autant par-là, que par ses recherches profondes sur l'histoire, qu'il merita d'estre qualifié le plus savant des Romains, par l'Orateur son contemporain, qui ne prodiguoit gueres les loûanges que pour luy-mesme. Tout ambitieux que fut Cesar il marcha sur les pas de Varron : car les principes d'analogie que ce Monarque tascha d'établir, sont en quelque façon du ressort de l'étymologie.

L'Archevesque de Seville Isidore, y travailla six siecles aprés, y ajoûtant tout ce que le Christianisme avoit changé à la Langue de Rome la payenne. Et dans le dernier siecle Jules Scaliger en composa quatre-vingts livres, que les curieux n'ont pas tant regretté pour la réputation de l'Auteur, que par l'envie de voir de leurs propres yeux jusqu'où peut s'égarer l'esprit humain, quand il n'a pas d'autre guide dans les sciences que la présomption. Enfin l'Allemand Vosse, dont les Hollandois se parent, & se font honneur, a fini ses jours en achevant son Dictionnaire Etymologique, où il a un peu mieux réüssi pour le détail, que dans ses principes, qui sont pitoyables de la maniere dont il les expose, ou qu'il les prouve.

Des Grecs.
Quoy que la Langue Grecque, soit plus ancienne & ait l'air plus original, que la Romaine, qui faisoit gloire d'en descendre en beaucoup de choses ; cela n'a pas empesché les curieux de chercher encore son origine. Le grand & le petit Etymologique en font foy, aussi-bien que de la vanité grecque, qui vouloit trouver chez elle-mesme de quoy rendre raison de tous ses termes. Si les Grecs avoient autant lû Platon, qu'ils le loüoient sans le lire, ils y auroient pû voir que ce Philosophe, en tout de bonne foy, avoûë qu'il faut avoir recours aux Langues étrangeres, ou barbares, pour découvrir la principale source, où les Grecs ont puisé leur Langue.

Sur cette idée du Philosophe divin, l'Allemand Martine, fit d'abord son Cadmus le Phenicien, & il montra en détail ce que la venuë de ce Heros à Thebes y avoit causé de changement dans le langage aussi-bien que dans les moeurs & le gouvernement. Un Auteur Anglois a poussé la chose plus loin, & dans un petit ouvrage intitulé Delphi Phaenicissantes, il fait voir que l'Oracle de Delphes le plus ancien & le plus fameux de la Grece, parloit Phenicien : un autre ensuite a découvert, tout ce qu'Homere & Hesiode devoient à Moyse, non pas tant pour les mots, que pour les expressions & les idées.

Enfin Alstede, dans son Encyclopedie, a fait remonter la Langue Grecque jusqu'à l'Hebraïque, qu'il regarde, avec la Syriaque & la Chaldaïque, comme les trois sources de cette belle Langue, & de tous ses differens Idiomes.

Des Hebreux.
Pour ce qui est de la Langue Hebraïque mesme, il est vray que les Hebreux la supposant la premiere Langue du monde, ils n'ont pû en chercher l'origine que dans son propre fonds. Ils se sont contentez de la réduire à ses premieres racines, formées par la combinaison de deux ou trois consones, & par-là d'expliquer toute la chaisne des dérivez & des composez. Ils ont mesme par ce moyen developpé tres-ingenieusement, ce que signifioient tous les noms propres, des anciens peuples, des personnes illustres, & des fausses divinitez ; aussi-bien que tous les differens noms du vray Dieu, & ceux des Intelligences qui gouvernent le monde sous ses ordres.

C'est sur ce modelle, que l'on a rangé ensuite toutes les autres Langues, dans un ordre si conforme à la nature, lequel a paru abreger extrémement une étude, qui d'elle-mesme est infinie. Le Dictionnaire Grec des Estiennes, dont celuy de Scapula n'est que l'abregé fut composé dans cette methode ; que le P. Labbe & Messieurs de Port-royal mesme, aprés beaucoup d'autres, réduisirent encore davantage. Ce qu'on avoit fait pour la Grecque avec tant de succés & de profit, l'on ne jugea pas inutile de l'entreprendre pour la Langue Latine, & M. l'Abbé d'Anet se crut propre à achever ce qu'Alstede n'avoit fait qu'ébaucher dans sa Philologie.

Des Arabes.
Les Arabes, les Persans, & les Turcs, dont les Langues n'en font presque plus qu'une, ont suivy la mesme route chacun dans celle qui leur est propre. Les Dictionaires manuscrits de ces deux dernieres Nations en font foy, & le Dictionaire Arabe du Hollandois Golius, ne permet pas d'en douter. Mais je ne puis assez m'étonner du dessein de Mr Meninski, qui dans son Dictionaire Oriental renversant cét ordre fondé sur la nature, pour y substituër l'ordre alphabetique, n'a pas préveû qu'il luy faudroit un seul volume pour les seuls participes Arabes, qui commancent par un m ; ce qui fait un effet ridicule, que devoit prévoir un homme à qui la seule connoissance des Langues a donné un poste honorable dans le Conseil de guerre de l'Empereur.

Il eust esté bien plus sage & plus naturel de suivre dans les Langues orientales, un ordre, que tout l'Orient n'a point inventé ou pratiqué sans raison. Aussi l'Academie Françoise a-t-elle bien voulu s'y assujetir dans la nostre, pour rendre ses décisions plus regulieres & plus sensibles. Et mesme cét ordre paroît si juste aux Peuples du Levant, que les Arabes en disputent l'invention aux Hebreux, qui le leur ont derobé à ce qu'ils disent, aussi-bien que leur systême de Grammaire.

Leur dispute n'en demeure pas-là : non-seulement ils pretendent que leur qualité d'Ismaëlites leur donne le droit d'aisnesse sur les enfans d'Israël, qui n'ont formé un Etat que plusieurs siécles aprés les-Princes Ismaëlites : mais ils ajoûtent, qu'ayant vécu dans les deserts, separez du reste des hommes, ils ont beaucoup mieux, & plus aisément conservé la Langue du Patriarche Abraham, dont ils font gloire d'estre les enfans aisnez en plus d'une maniere. Outre que leur Langue a deux fois plus d'étenduë que l'Hebraïque, occupant encore aujourd'huy plus de trois mille lieuës de Pays, d'Occident en Orient ; elle a presque retenu toutes les combinaisons de la premiere Langue : du moins a-t-elle plus de six mille racines toutes differentes ; au lieu que l'Hebraïque en compte à peine deux mille. Ainsi selon eux, c'est un dessein chimerique de pretendre reduire toutes les Langues à celle de Moyse & des Prophetes, puisqu'elle ne comprend pas mesme le tiers des mots essentiels que la Langue Arabe a conservé depuis plus de quatre mille ans qu'on la parle.

Des Allemands.
Mais ce ne sont pas les seules Langues, ou polies ou sçavantes, qui se sont appliquées à rechercher leur origine ; les Langues Barbares du Nort d'Europe, ont eu ce mesme goust. La Langue Teutone qui estoit dans sa splendeur du temps de nos anciens Celtes, & de nos premiers François, s'est fait un plaisir de cette étude. Pour se consoler de la Barbarie où elle se trouve aujourd'huy réduite, elle a tâché de montrer que tout ce qu'il y avoit presque au monde de plus illustre avoit rapport à elle. Martin Luther au milieu des soins attachez à la qualité de chef de parti, n'a pas laissé que de composer un Traité de l'origine des noms propres Allemands : il seroit à souhaiter qu'il eût travaillé sur toute la Langue, comme il la sçavoit aussi bien qu'un Heresiarque puisse sçavoir sa Langue naturelle, quand il la croit necessaire à insinuer ses dogmes ; il nous eust developé cette matiere avec la mesme netteté d'esprit, qui fait le caractere de tous ses Ouvrages, & qui brille jusques dans ses erreurs.

Le Geographe Cluvier a marché sur ses pas, & il a sçavament executé pour les noms des Peuples & des Villes, ce que le faux Docteur n'avoit qu'effleuré, pour les noms propres des personnes illustres & fameuses dans l'Histoire. C'est parlà qu'il a démontré d'une maniere invincible la vaste étenduë de la Langue Celtique, dont il découvre des vestiges dans les Espagnes, dans les Gaules, dans l'Illyrie & dans la Thrace ; sans oublier la Germanie, la Sarmatie, & les Isles Britanniques ; non plus que la Galatie, ou la Gallogrece, qui du temps de saint Jerôme parloit encore la mesme Langue, dont on usoit à Treves, alors la plus celebre Ville de toutes les Gaules.

Des Flamands.
Si Gorope Bekan eust suivi une methode semblable ; le Public ne se fust pas si fort réjoüy aux dépens de cet Auteur Flamand, l'homme du monde le plus ingenieux pour l'erreur, & qui abuse de tout son esprit, & de sa politesse, pour donner quelque couleur à ses visions ; & montrer que le Flamand d'Anvers fut la langue du Paradis Terrestre, & que toutes les Nations du monde les plus anciennes, sans en excepter aucune, parlerent Bas-Teuton, ou un langage fort approchant.

Des Danois.
On peut trouver un peu plus de raison aux pretentions de l'Auteur Danois, qui ne nous est connû, que par le titre bizarre de son Livre Magog Aramaeus. Il n'a pas trop mal expliqué les rapports de l'ancien Danois qu'il fait descendre de Magog l'un des fils de Japhet, avec la langue d'Aram fils de Sem & pere de Gether ; dont il fait venir les Getes & les Gots, qui selon l'Historien Grec Procope ne faisoient qu'une Nation. Et d'ailleurs comme il suppose que la Langue de cet Aram, est la mesme que l'Araméenne ou la Syriaque, dont parle l'Ecriture ; & qu'ainsi elle n'est pas fort éloignée de l'Hebraïque ; il croit par ces deux démarches avoir fait remonter le Danois jusqu'à sa premiere origine.
Wolffgang Laze ne va pas si loin que l'Auteur Danois ; mais dans son Ouvrage des Transmigrations des peuples ; dessein qui meriteroit d'estre aussi heureusement executé qu'il est beau en luy-mesme ; sans aller creuser jusques dans les fondemens de la Tour de Babel, il se contente de faire voir ce que la Langue de l'Empire Romain fit insensiblement passer dans celle des Germains, par le commerce inévitable des Armées de la frontiere, & ce qu'ils devoient auparavant de nouveaux termes au voisinage des Republiques Grecques.

Ce n'est pas que quelques Sçavans de Danemarcq ou de Suede, n'ayent eû envie de se faire descendre des Grecs : le nom de Dodan, fils de Javan ou d'Ion Fondateur des Ioniens, leur a paru tout propre à fonder cette genealogie ; aussi-bien que le nom de Danai & de Dani : sur ce principe ils pretendent que les Danaïens passerent de la Forest de Dodone, aux Rives du Danube, qui porta leur nom : & que de là accompagnez des Getes & des Daces ou des Daves, ils passerent jusqu'en Dannemarcq, qui conserve encore l'ancien nom de ses premiers Fondateurs. Mr Worme a crû plus faire que les autres, & détruire toutes leurs conjectures, en déchifrant les Antiquitez Danoises, que ces Peuples du Nort avoient gravées sur les rochers mesmes en characteres Runiques ; c'est ainsi que se nomment les anciens characteres, dont se servoient les Poëtes & les Prophetes de cette Nation : & sur ces monumens plus incontestables que tout ce qui est empreint sur le bronze, il tasche d'expliquer l'origine de la Langue & de la Nation Danoise.

Si Mr de Sparvenfeld, peut mettre fin à ses voyages, & se donner le repos necessaire aux travaux de l'esprit, il nous débroüillera mieux que tous les Sçavans, ce qu'on doit croire de ces Langues du Nort ; ce qu'il m'en a communiqué sur le rapport du Gothique, de l'Islandois, & du Finlandois, marque autant sa penetration profonde ; que le voyage qu'il vient de faire en Afrique, dans l'esperance d'y trouver le tombeau d'Huneric ou de Genseric, marque sa curiosité & son zele pour enrichir l'Histoire du Nord à quelque prix & avec quelque risque que ce puisse estre.

Des Anglois.
Les Anglois qui reconnoissent pour leurs Fondateurs non-seulement les Danois, mais aussi les Saxons, n'ont rien oublié pour démesler leur origine, parmy toutes les confusions de cet Etat, qui de tout temps fut sujet à des revolutions bizarres, comme l'Histoire des Revolutions d'Angleterre ne le fait que trop connoistre. Les monumens de la Langue Saxone, que l'on a pris de l'Histoire du venerable Bede, & de quelques autres, nous ont donné la clef de cette ancienne Langue, dont l'Anglois & l'Escossois d'aujourd'huy n'est qu'une corruption.

Tout ce qui fâche les Etymologistes Anglois, c'est que pour rendre raison du Systéme de leur langue, il faille avoir besoin de la Françoise. Pour peu qu'on examine l'air chagrin dont ils en parlent, il semblent qu'ils ayent honte de leur origine ; & il est aisé de penetrer qu'ils s'en passeroient volontiers, s'ils ne craignoient d'estre bien-tost démentis par leurs Loix & leur Bareau qui se sentent encore de la venuë de Guillaume le Conquerant Duc de Normandie, lequel y porta avec les armes Normandes l'Art & les termes de la Chicane.

Ceux de la Principauté de Galles, & de la Cornoüaille d'Angleterre, soit par sympathie pour la France leur ancienne patrie, soit par antipathie pour les Anglois leurs nouveaux conquerans, ont pris un sentiment tout opposé. Ils se font un veritable honneur de ressembler pour la Langue, mesme aux Bas-Bretons, & d'avoir encore parmy eux l'ancien langage dont on usoit dans les Gaules avant que l'Empire Romain eust donné atteinte à la liberté & à la Langue des Celtes. Davies en a donné les preuves au public dans la Preface de son Dictionaire Cambrobritannique : & Boxhorn les a confirmées en sçavant critique, dans un ouvrage posthume, qui a pour titre Origines Gallicae, où il montre que l'ancien langage de la Grande Bretagne, estoit une dépendance du Celtique, & que toute l'Isle parloit alors le mesme langage que la Gaule, de mesme que la Cornuaille de France & celle d'Angleterre parlent aujourd'huy un idiome assez semblable pour s'entendre l'un l'autre sans interprete.

Les Hibernois au contraire voudroient faire bande à part, ou du moins avoir l'ancienne Langue Iberique, que les Iberiens en peuplant l'Hibernie y auroient apportée avec eux. L'ouverture de ces deux Nations, pour les precisions metaphysiques & l'Estre de Raison, suffisoit presque sans autre preuve que la ressemblance du nom, pour me convaincre de leur commune origine. Mais depuis que j'ay lu la traduction Irlandoise du Nouveau Testament, qui vient de paroistre à Londre, je me suis desabusé par mes propres yeux, & j'ay découvert que le fonds de la Langue Hibernoise, est presque le mesme que celuy de la Cambrique, c'est à dire de la Britannique, & de la Celtique : car elle n'a pas le moindre rapport au Navarrois ou au Basque, qui conserve l'ancien langage des Espagnes. A moins que pour accorder les deux sentimens, l'on ne dise que les Hibernois ont receu leur langue des Celtiberiens de l'Hebre, ou des Celtiques de la Guadiane, qui parloient la langue du Peuple dont ils portoient le nom. Quoy qu'il en soit, le langage Celtique, qui est mort en quelque façon à nostre égard, ne laisse pas de subsister encore dans les deux Bretagnes, aussi-bien que sur les bords du Rhin & de la Meuse : & l'unique maniere de le rétablir, c'est de prendre ce qu'il y a d'original & de propre dans ces deux Idiomes, & de le joindre avec ce que nous trouvons en François ; qui n'a l'air ni Latin, ni Grec. Outre que c'est un sentiment tres-conforme à l'Histoire, & que la Celtique des Gaules est la vraye matrice de toutes-les colonies des Celtes ou des Gaulois répanduës dans tout l'Univers, c'est un moyen seur & commode pour accorder les divers sentimens des Critiques sur ce sujet, d'une maniere avantageuse à la France ; laquelle tirera ainsi son origine des Celtes mesmes qui passerent le Rhin pour mieux faire la guerre aux Romains, & aprés bien des combats le repasserent enfin pour rentrer dans leur premier patrimoine.

Des Esclavons.
La langue Esclavonne, a fait aussi des recherches de son origine, & leurs Historiens marquent que les trois freres Lec, Chec, & Rus, ne sortirent d'Esclavonie que pour fonder dans le Nord, les trois Etats fameux de Pologne, de Bohëme & de Russie : dont les differens Peuples parlant encore le mesme langage, quoy que divisé en plus de soixante Idiomes, nous empeschent de douter qu'ils ne soient tous sortis de la mesme tige. Neanmoins quoy qu'ils fassent une nation à part, leur langue a aussi rapport, & à celle des Allemans parmy lesquels ils sont meslez, & à celle des Latins ou des Grecs, selon qu'ils suivent l'un ou l'autre rit. C'est ce que l'on voit éclairci dans l'ouvrage de Sigismond Gelen, intitulé La Symphonie des Langues ; à laquelle un bel esprit du Nort appliquoit joliment ce mot du Poëte vox diversa sonat, populorum est vox tamen una.
Si les curieux peuvent jouïr du Dictionaire Russiote de M. de Sparvenfeld, qu'il a eu l'adresse de tirer des mains des Moscovites, malgré l'esprit soupçonneux & jaloux de cette nation la plus impraticable de l'univers ; il sera aisé de faire des reflexions sur le systéme de cette Langue, que la situation des lieux a dû preserver du meslange, autant que l'attachement inviolable de ces Peuples à leurs anciennes manieres ou de vivre ou de s'exprimer.

Quoy que les Lithuaniens soient environnez de nations Esclavonnes, ils ont neanmoins une Langue particuliere, qui a plus de ressemblance au Latin qu'à toute autre, & qui apparemment leur est restée des Colonies Romaines, que Flaccus conduisit au delà du Danube dans les deux Valachies ; d'où elles peuvent s'estre insensiblement avancées vers le Nort sur les bords du Borysthene. C'est à mon avis ce que l'on peut dire de moins visionnaire sur ce sujet : car de s'en rapporter à ces nations, qui pretendent aussi-bien que les Moscovites, descendre d'un Palaemon, parent & favori d'Auguite ; c'est vouloir aimer la fable avec eux, & prendre plaisir à se laisser tromper.

Des Hongrois.
Il n'y a que les Hongrois qui semblent ne s'estre pas mis si fort en peine de leur origine. Pourveû qu'on leur passe qu'Attila ce fameux Roy des Huns descendoit en droite ligne du Nembrod de l'Ecriture premier fondateur des Monarchies, & qu'il avoit autant raison de prendre cette qualité, que celle de Fleau de Dieu ; ils sont contens, & s'embarassent assez peu si le systéme de leur Langue s'accorde avec cette pretention fabuleuse. Neanmoins par le frequent commerce que j'ay eû avec eux pendant plusieurs années, ayant tâché de penetrer à fonds ce que se pouvoit estre que cét Idiome si different de tous les autres d'Europe, je les ay convaincus qu'ils estoient Scythes d'origine, ou du moins que leur Langue estoit une des branches de la Scythique : puisqu'à l'égard de l'inflexion elle avoit rapport à celle des Turcs, qui constamment passoient pour Scythes, étant originaire du Turquestan, & de la Transoxiane ; & qu'outre cela les prepositions de ces deux Langues aussi-bien que de la Georgienne, se mettoient toûjours aprés leur regime, contre l'ordre de la nature & la signification de leur nom.

Des nations Asiatiques.
Si le consentement de toutes les nations d'Europe ne suffit point pour nous convaincre, peut-estre que celuy des peuples d'Asie & d'Afrique, sera plus propre à le faire, & que n'ayant pas de raison de nous tromper, ils croiront estre en droit d'exiger de nous quelque creance.

Des Scythes.
Neanmoins les Turcs & les Usbecs, aussi-bien que les grands & les petits Tartares du Turquestan & de la Krimée, qui à proprement parler ne font qu'une seule nation ; marquent tous un grand soin de distinguer dans leur Langue ce qu'il y a de pur Tartare, d'avec le meslange du Persan, & de l'Arabe, dont le premier fait leurs belles lettres, & l'autre est le langage de leur Religion, & de leurs sciences. Aussi M. Meninski, à leur exemple, dans son Tresor des Langues Orientales, necessaire pour traiter avec la Porte Otthomane, a-t-il fort bien démeslé ces trois Langues les unes d'avec les autres : & avant luy un Missionaire Capucin se faisant honneur à Rome du Dictionnaire Turc de l'Ambassadeur M. de Cezy, se proposa d'abord ce dessein, & en vint assez heureusement à bout, tandis qu'il fut secouru des lumieres du sçavant M. d'Herbelot, dont la Bibliotheque Orientale est attendüe du Public avec impatience.

Les Persans ne sont pas moins soigneux sur cela que les Turcs leurs vainqueurs ; & ils se font un merite de montrer le rapport qu'a encore le langage d'aujourd'huy, avec celuy du grand Cyrus & de l'Empire des Medes ; & de quelle maniere malgré la fureur du temps qui n'épargne rien, il subsiste aprés tant de siecles, & se conserve à la Cour de Perse & du Mogol ; où ces deux Princes, quoy que Tartares d'origine, le parlent avec plaisir, au mépris de leur Langue naturelle.

Les Armeniens font gloire de mesme d'avoir parmi eux l'ancienne Langue des Parthes, qu'ils ont conservée dans leurs montagnes inaccessibles, qui les auroient mis à couvert de l'ambition de toutes les Monarchies Tartares, s'ils n'avoient mieux aimé sacrifier leur liberté à celle du commerce. L'Archevêque d'Andrinople Karabiet, laissa en mourant un ouvrage digne de sa penetration, & de la curiosité des Sçavans, lequel est comme la clef de plus de mille volumes fort anciens écrits en cette Langue, depuis Mesrob, l'inventeur ou le restaurateur de leurs characteres.

Des Indiens.
Outre ces trois Nations Scythiques, qui ont eû successivement l'empire d'Asie, & ne se sont mesme que trop fait connoistre aux Europeans ; les Peuples d'au-delà du Gange, tout barbares qu'ils sont à nostre égard, ont encore plus de soin que nous, de penetrer l'origine de leur Langue ; & de la reduire à ses premiers principes.

Le P. Alexandre de Rhodes, par la communication qu'il eût avec les sçavans du Tonquin & de la Cochinchine, a rendu sensible la Langue d'Anam, en la tirant de ses propres characteres, qui estoient infinis pour leur nombre, & qui avoient une espece d'air magique ; pour la reduire autant que la chose est praticable, aux manieres Europeanes. Le P. Couplet fit il y a quelques années la mesme chose à l'égard de la Langue Chinoise, dont la Tunquinoise n'estoit qu'une branche, puisque Tunquin estoit la troisiéme Cour de l'Empire de la Chine, aprés Pequin & Nanquin. Les Portugais, qui sont nez grands exaggerateurs, nous avoient dépeint cette Langue, comme une espece de monstre capable d'épouvanter les plus hardis, & moy-mesme dans mes jeunes années, estant assez simple pour les croire sur leur parole, j'avois crû qu'un Curieux devoit borner, au fameux mur de la Chine, toutes ses conquestes en fait de Langues. Le Jesuite Flamand plus sincere ou plus habile, nous a convaincus que c'estoit une Langue faite à peu prés comme les autres, aux characteres prés, qui representant immediatement les objets, au lieu des paroles, ont à la verité l'avantage de nos chifres, que toute l'Europe entend, malgré la diversité de ses Idiomes ; sans avoir neanmoins la commodité de nos characteres, qui peignent la prononciation presente, & la transmettent à la posterité, comme ils nous conservent l'ancienne. En un mot nous sçavons enfin, qu'encore que cette Langue ait plus de quatre-vingts mille characteres, elle n'a que 1200. racines, eû égard aux combinaisons simples des sons qui la composent. C'est dequoy les curieux peuvent se convaincre, par la veuë des dix volumes Chinois, dont ce P. fit present à la Bibliotheque du Roy, où il s'est donné la peine de distinguer les characteres primitifs, la prononciation, & la signification des racines ; ce que personne avant luy n'avoit ni osé, ni sçeu entreprendre.

La Grammaire des Tartares orientaux, qui possedent depuis plus d'un demi siecle l'Empire de la Chine, peut de même éclaircir les doutes raisonnables que nous avions sur l'origine de cette Nation conquerante, qui n'a rien de commun que le nom avec les Tartares occidentaux, que les Chinois nomment Samahan, c'est-à-dire ceux de l'Empire de Samarkand dans la Transoxiane. Le P. Ferdinad Verbiest, grand Mandarin du Tribunal des Mathematiques, à qui les Missionnaires & les Curieux ont cette obligation, nous a fait voir qu'un Geometre fait tout avec symmetrie, & que l'esprit geometrique paroist autant dans la formation d'un systéme de Grammaire, que dans une hypothese d'Astronomie.

Les Siamois, que la reputation du Roy attira icy de l'extremité de l'Orient, nous apprirent seulement alors, qu'outre la Langue vulgaire, ils en ont une autre qu'ils nomment Balie, c'est-à-dire ancienne, & qui renferme tous les mysteres de leur sciences & de leur religion. Mais un homme illustre par ses negociations, & par son genie pour les lettres dont l'Academie vient de reconnoistre autentiquement le merite, est le premier qui nous ait découvert que la Langue Balie ressembloit en bien des choses à celle que parlent les Bramines de Paliacate sur la coste de Coromandel, & qu'ils nomment le Samscortan. Cela n'empesche pas les Siamois de pretendre venir des Laos, qui sont des peuples fameux au-delà du Gange, situez au dessus de l'Isthme de la grande Peninsule, dont les Siamois occupent l'extremité. Mais il n'y a pas d'inconvenient à dire, que les Laos mesmes peuvent estre venus où ils sont, de la coste Orientale de l'Indostan ; & que c'est là le principe de cette ressemblance du langage des Talapoüins de Siam, & des Bramines de Paliacate.

Je ne parle point icy de la langue Malaye, dont l'origine se fait assez connoistre parce qu'en disent les Voyageurs, qui pretendent avoir appris des sçavans du Pays, qu'elle est assez moderne, & que pour la facilité du commerce, on la forma de ce qu'il y avoit de plus joly & de plus commode dans toutes les Langues de l'Orient, meslant ensemble l'Arabe, le Persan, l'Indien & le Portugais. Comme l'Arabe y domine plusque les autres, le P. Thomassin a eû moins de peine à la réduire à son Hebreu, dont l'Arabe est comme un ruisseau ; mais qui a receu tant d'autres rivieres dans son cours, que les eaux de la source en sont presque méconnoissables ; de sorte qu'il est inutile de faire remonter à une mesme origine, ce qui en a de diverses sans contredit.

Des nations Africaines.
Si le témoignage de l'Europe & de l'Asie, n'est pas suffisant, on peut jetter une oeillade sur l'Afrique ; & sans avoir égard à l'Arabe, qui en occupe plus de la moitié, & qui s'est aisément meslé avec le Carthaginois pour son extrême ressemblance, l'on a qu'à considerer avec quelle exactitude les Coptes qui ont conservé à ce qu'ils prétendent l'ancienne Langue des Pharaons, distinguent ce qu'ils ont d'original, d'avec ce qu'ils ont receu des successeurs d'Alexandre, & du voisinage des Pheniciens & des Hebreux. On verra les Abyssins dont le nom seul renferme l'origine, qui ne donnent point d'autre nom à leur langue, que celuy de Langue-libre ou indépendante, c'est à dire originale. Aussi a-t-elle tant de rapport avec la Chaldaïque ou la Babylonienne, qu'on ne peut pas douter qu'elle ne vienne de Babylone mesme, où les enfans de Chus la parlerent, sous l'Empire de Nembrod le premier Monarque de l'univers.

Enfin il n'y a pas jusqu'aux Africains de la Libye interieure, qui ne se glorifient d'avoir un Idiome original, tout different de celuy des Arabes & des Bereberes, dont ils se trouvent environnez, & de l'avoir preservé de la corruption par leur retraite dans les deserts, à la faveur du mont Atlas, qui leur sert comme de barriere contre les entreprises des Conquerans.

Conclusion.
Il m'est donc permis de conclure que si toutes les Nations des trois parties de nostre hemisphere qui ont quelque connoissance des Lettres, ont eû du panchant pour la recherche de l'origine de leur langue ; c'est une fausse delicatesse, que de vouloir se distinguer du reste de l'univers, en condamnant la France seule à ignorer son origine, & celle des termes dont elle se sert : ou du moins on ne peut gueres accuser Monsieur Ménage de goust bizarre & particulier, pour en avoir eû un, qui luy estoit commun avec tous les peuples.

 

II.Avantages des Etymologies estimez dans les plus beaux siecles.


Le goust pour les Etymologies, est du moins aussi ancien, qu'il est étendu : & l'antiquité a quelque chose de si respectable qu'il semble que ce soit mettre une science à couvert des chagrins de la Critique, que de faire voir qu'elle est ancienne. C'est pourquoy M. Ménage voulant exalter le merite des Etymologies, vouloit sur tout faire valoir leur antiquité. C'est ainsi qu'il s'en declare luy-mesme dans le Menagiana. Pour montrer, dit-il, l'excellence des Etymologies, je commencerois par remarquer, que le mot d'Etymologie signifie discours veritable ; je releverois ensuite son antiquité en faisant voir qu'Aristote a fait un livre d'Etymologies, & que plusieurs Auteurs celebres l'ont imité.
Je sçay bien que cét Oracle ou cét Interprete de la Nature a parlé tres-avantageusement de la science des Notions, qui renferme les premieres idées que les hommes ont naturellement de chaque chose, & que la Notion, ou comme les Philosophes l'appellent la définition du nom, n'est nullement differente de l'Etymologie : mais je ne sçache point que le Gouverneur d'Alexandre le Grand ait jamais fait de Traitté exprés sur cette matiere. Je crains mesme que ce qu'en dit M. Ménage, n'ait pas d'autre fondement que la beveuë d'un Critique Hollandois, qui ayant leû quelque part qu'Aristote avoit fait un Ouvrage intitulé Nomima Barbarica, crut apparemment, selon l'audace ordinaire aux Critiques nez presomptueux, qu'il falloit lire Nomina pour Nomima ; & d'un traitté curieux sur les Loix des Peuples Barbares, digne des reflexions d'un Philosophe Politique, en fit une simple dissertation de Grammaire, sur les noms tirez des Langues Etrangeres, à l'égard de la Grece.

Quoy qu'il en soit, si le Chef des Peripateticiens nous manque au besoin, le Fondateur de l'Academie vient à nostre secours, & le maistre remplace avantageusement le disciple. Le Cratyle, l'un des plus jolis dialogues de Platon, en fait foy ; & l'on ne peut pas examiner avec plus de subtilité & d'agrément la question fameuse que les Stoïciens adopterent dans la suite, si les mots signifient naturellement, ou si ce sont des signes purement arbitraires, ou bien si le systéme des Langues n'est point en mesme temps composé de signes naturels & d'artificiels ; qui peut-estre est le parti le plus seur & le moins déraisonnable, qu'un Grammairien Philosophe puisse prendre.

Au siecle des sept Sages.
Pythagore, à qui la Grece doit la premiere naissance de toutes ses lumieres, avoit traitté la chose quelques siecles avant Platon, d'une maniere plus mysterieuse, qui par là en pourra paroistre moins solide, aux personnes d'une imagination bornée, à qui tout paroist étrange dés qu'il passe les veües ordinaires. Ce Pere de la Philosophie Grec que, que son genie réveur rendoit peut-estre trop profond, sachant que l'Auteur de la Nature ne faisoit rien qu'avec nombre, avec mesure, & avec poids, crut que pour penetrer dans les mysteres du Createur, la science des Nombres d'où dépend celle des Figures & du Mouvement, y devoit servir d'introduction. Sur ce principe il supposoit avec les Phéniciens & aprés Pherecyde le Syrien son premier maistre contemporain des sept Sages, que les Langues n'estoient à proprement parler que des chifres ; mais bien plus mysterieux que ceux du Cabinet des Princes, qui ne dépendent souvent que du caprice des Secretaites. Il pretendoit donc que chaque chose ayant dans la Nature un nombre conforme à son essence, il n'y avoit qu'à examiner les nombres renfermez dans les Characteres de chaque mot, pour déchifrer l'idée distincte de chaque objet, cachée sous l'écorce de ce chifre. Je ne prétends point icy justifier les veuës ou les visions de ce Philosophe Oriental, dont la Physique & la Grammaire ont trop de profondeur pour nos imaginations superficielles ; tout ce que je pretends, c'est de montrer que dans les siecles où les sciences ont le plus fleuri, l'étude des Etymologies en a toûjours suivi fortune.

Au siecle de Moyse & d'Abraham.
Je n'ay garde aprés cela de faire fonds sur le systeme de la Cabale, dont Pythagore apparemment avoit emprunté le sien, en le déguisant à sa maniere. Les Cabalistes ne doutent point, ou du moins font semblant de ne pas douter, que Moyse & mesme Abraham, ne soit l'auteur de la distribution mysterieuse des lettres de leur Alphabet. Qui les voudroit croire diroit avec eux, qu'elles ne sont qu'une espece de symboles des Elemens, des Causes & des Principes, qui contribuent à la formation & à l'estre de chaque chose. Ainsi comme ils pensoient que les sept Planetes, les douze Signes du firmament, & les quatre ou les trois Elemens du monde sublunaire, renferment comme en abregé toutes les vertus naturelles ; chaque lettre selon eux répond à son Element, à sa Planette, ou à son Signe ; & l'Analyse des trois lettres d'un mot, vaut à ce qu'ils prétendent, tout un traitté de Philosophie.

Mais sans estre obligez d'avoir recours, aux chifres des Nombres avec Pythagore, aux figures de la Geometrie avec les Platoniciens, à la force naturelle de chaque son, propre à exprimer chaque chose, avec les Stoïciens ; ou enfin aux symboles de l'Astronomie, avec les Cabalistes ; nous pouvons apprendre de l'Histoire sainte toute seule la veritable origine des premieres langues ; d'où sont venuës ensuite par une alteration insensible, toutes celles que les differentes Nations parlent aujourd'huy. Elle nous découvre que tous les hommes estoient autrefois assez heureux pour n'avoir qu'une mesme Langue, & qui plus est qu'une mesme prononciation : que pour s'estre trop bien entendus contre les desseins du Createur, ils avoient merité de perdre ce lien commun de leur intelligence : que la confusion & la division des langues, aussi-bien que la dissension & l'antipathie des Peuples avoit esté le juste chastiment de leur union criminelle.

Neanmoins depuis cette division fatale, les Monarchies, la Religion, les Sciences & le Commerce, ont tellement meslé ces premieres langues qu'on en peut dire maintenant, ce que certains Philosophes disoient des semences universelles de tous les estres de la Nature, omnia in omnibus ; que chacune les renferme toutes en quelque maniere : & mesme cette confusion est devenuë tellement avantageuse, que qui la sçait débroüiller dans sa Langue naturelle, y peut trouver le fonds de toute Langue, à peu de choses prés. Et c'est proprement à quoy s'occupe l'étude des Etymologies ; à penetrer les Langues Etrangeres, par ce que nous en trouvons de vestiges chacun dans nostre propre Langue.

L'on voit par ce que nous venons de dire, que le premier Legislateur du monde s'est fait un point de religion, de savoir l'origine des Langues aussi-bien que celle des Peuples : & c'est une chose surprenante que cét Historien fidelle nous ait si bien marqué leurs premiers noms ; qu'aprés tant de siecles, nous trouvions encore qu'ils subsistent la pluspart tels que Moyse nous a appris qu'ils estoient long-temps avant luy.

Au siesle d'Auguste.
Cependant sans qu'il faille remonter jusqu'à des temps si éloignez de nous, qui peut-estre nous frappent moins pour leur éloignement ; les siecles qui nous sont moins inconnus, nous en fournissent de nouvelles preuves. Le siecle de Cesar & d'Auguste le plus vanté de tous les siecles, ne nous apprend-il pas la mesme chose, que celuy d'Alexandre & de Moyse. Outre Varron, qui ne creusa alors les origines de la langue Latine qu'avec des principes de Grammairien ; l'Eneide de Virgile ne découvrit-elle pas aux Romains, qu'il falloit aller chercher jusques dans les ruïnes de Troye l'origine de la langue aussi-bien que de la Nation Romaine. N'y voit-on pas que Teucer fondateur des Troyens, estoit fils de Scamandre, originaire de Crete, fameuse & ancienne Colonie des Phéniciens ; & dés qu'on en est venu jusqu'en Phenicie, n'est-on pas à la Patrie commune du genre humain, d'où comme autant d'essains sont sorties toutes les peuplades qui ont fondé ce qu'il y a de plus illustre & de plus ancien dans les diverses parties du monde. Ce n'est pas Virgile seul qui nous dessille les yeux en cette matiere : A bien examiner les Metamorphoses & les Fastes d'Ovide, on verroit qu'elle ne comprennent presque autre chose, que les premieres avantures de ces fondateurs des Nations, à qui les expressions figurées de la Poësie, autant que leurs Actions illustres ont donné rang parmy les Dieux ; & l'on remarqueroit avec plaisir que la fable sur cela s'accorde si bien avec l'histoire, que si la verité mesme vouloit écrire en stile & en langage fabuleux, elle ne pourroit gueres parler ni plus correctement ni avec plus d'esprit.

Au siecle de Charlemagne.
Comme l'Empire Romain ne changea proprement de face qu'à Charlemagne, il ne fut pas fort necessaire de chercher de nouvelles origines à la Langue de l'Empire. Mais les François s'en estant enfin rendus maistres dans l'Occident, il fallut changer de systeme, & cultiver la Langue de ces nouveaux Conquerans. Ce fut alors que Charlemagne tout Empereur qu'il estoit voulut luy-mesme, sans s'en remettre à un autre, composer une Grammaire de sa langue naturelle ; & en mesme temps donna des noms à ce qui en manquoit. Il ne se contenta pas d'en inventer pour les douze mois de l'année qui n'eussent rien de commun avec ceux de Rome ; c'est à luy que la marine a l'obligation de cette maniere si commode & si simple de marquer par leur propre nom tous les Airs de vent de la boussole ; que depuis neuf cens ans toutes les Nations de l'Europe qui navigent sur l'Ocean n'en ont pas d'autre.

Au premier siecle du monde.
Que si tous les siecles des Conquerans, qui ont fait le plus de bruit dans le monde, favorisent cette sorte d'étude, nous ne luy trouverons pas une moindre protection dés que nous voudrons remonter jusqu'au premier siecle du monde. Oüy, sans donner dans la vision, on peut