L'Atelier historique de la langue française
le Grand Atelier historique de la langue française

Préfaces des dictionnaires de l'Atelier historique de la langue française

Le Littré | La Curne de Ste Palaye | Dictionnaire universel de Furetière | Dictionnaire philosophique de Voltaire | Dictionnaire des synonymes de Guizot | Curiosités françoises de Oudin | Dictionnaire de l'Académie française - édition 1762

et 7 dictionnaires supplémentaires composant
le Grand Atelier historique de la langue française

Le dictionnaire de Jean Nicot | Dictionnaire français contenant les mots et les choses de Richelet | Le Thomas Corneille | Dictionnaire étymologique de Gilles Ménage | Dictionnaire grammatical portatif de la langue française de l'Abbé Féraud | Dictionaire [sic] critique de l'Abbé Féraud | Dictionnaire universel de Trévoux

DICTIONNAIRE CRITIQUE DE LA LANGUE FRANçAISE

Par M. l'Abbé FÉRAUD, Auteur du Dictionaire Gramatical.

 

 

DÉDIÉ A Monseigneur de BOISGELIN,
Archevêque d'Aix, &c. l'un des Quarante de l'Académie Française, &c.

TOME PREMIER.

A =D.

A MARSEILLE, Chez Jean Mossy Pere et Fils, Imprimeurs du Roi, de la Ville, de la Marine, etc. et Libraires à la Canebiere, à côté du Bureau des Draps.

M. DCC. LXXXVII. AVEC APPROBATION, ET PRIVILEGE DU ROI.
A MONSEIGNEUR JEAN-DE-DIEU-RAYMOND DE BOISGELIN, ARCHEVÊQUE D'AIX, CONSEILLER DU ROI EN TOUS SES CONSEILS, PREMIER PROCUREUR-NÉ, ET PRÉSIDENT DES TROIS ORDRES DES ÉTATS DU PAYS ET COMTÉ DE PROVENCE, ABBÉ, CHEF, SUPÉRIEUR ET PRÉLAT DE L'ABBAYE ET CHAPITRE SÉCULIER DE ST. GILLES, ABBÉ COMMENDATAIRE DE CHAALIS, ET DE ST. MAIXANT ; L'UN DES QUARANTE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Monseigneur,
En vous dédiant cette production importante de nos presses, nous avons pensé qu'elle ne pouvait paraître sous de plus heureux auspices.
Vos talens supérieurs dans l'éloquence de la Chaire, l'amour & la culture des Lettres vous ont appellé dans la premiere Académie du Royaume ; & personne ne peut mieux apprécier que Vous, MONSEIGNEUR, un Dictionaire Critique de la Langue Française ; cette Langue dont vous avez si bien développé les ressources, la force, l'énergie, lorsque portant aux pieds du Trône les voeux du Clergé, vous avez été l'interprête du premier Ordre de l'Etat & de la Nation, en faisant avec tant de noblesse & de dignité l'éloge d'un Monarque adoré.

Vous êtes devenu cher à la Provence par l'établissement d'un Canal qui doit en vivifier les productions, en accroître les richesses, & dont le nom éternisera le souvenir de vos bienfaits. Vous y ajoutez encore, par la sagesse, avec laquelle vous savez, MONSEIGNEUR, concilier dans les Etats de la Province, les intérêts du Roi avec ceux de la Latrie. Vous portez un nom illustre que vous honorez par toutes les vertus de l'Episcopat.
Pouvions-nous, MONSEIGNEUR, choisir un Protecteur plus digne de notre hommage ? La bonté que vous avez eue de l'accepter, nous pénètre de la plus vive reconnoissance.

Nous sommes avec respect,
Monseigneur,
DE VOTRE GRANDEUR,
Les très-humbles & très-obéissans Serviteurs, J. MOSSY, Pere & Fils, Imprimeurs-Libraires, à Marseille.

 

PREFACE

A La renaissance des Lettres, la critique a été nécessaire pour faciliter l'intelligence des Langues anciènes, et pour en faire conaître le génie et les beautés. Elle ne l'est pas moins aujourd'hui, pour contribuer à la perfection des langues modernes & pour en arrêter la décadence & la dépravation. Et parmi celles-ci, on peut dire qu'il n'en est aucune, à laquelle le secours de la critique soit plus utile, que la Langue Française, la plus délicate, la plus dificile, la plus modeste, la plus exacte, la plus énemie des licences, des innovations ; et qui est pourtant parlée et écrite par le Peuple le plus amoureux des nouveautés, et chez qui tout est mode ; la Science, la Médecine, le Langage ; la Religion même, ainsi que la parûre.

On a dit, et l'on répète tous les jours, que notre Langue a été fixée dans le dernier siècle ; et les Critiques de ce temps-là y ont autant et peut-être plus contribué que les grands Écrivains en tout genre, que ce siècle si fameux a réunis : mais elle n'est à-peu-près fixée que pour le fond et les principales règles du Discours : elle ne l'est point et ne saurait l'être pour le détail des locutions, des expressions, des tours de phrâse même. Il est une foule, non-seulement de termes & de mots, mais de manières de parler, de régimes, de constructions, en usage dans le siècle pâssé, qui sont suranés aujourd'hui ; et l'on en rencontre, plus qu'on ne pourrait penser, dans nos plus grands Écrivains et dans ceux là même, qu'on regarde comme classiques. D'aûtre part, il y a un grand nombre de mots nouveaux, de nouveaux tours de phrâse, de nouvelles expressions, que l'usage a introduits, qui étaient inconnus au siècle précédent et qu'on y aurait peut-être traités de barbarismes et de méprisables nouveautés. = Ajoutez-y l'Ortographe des mots comuns aux deux siècles, ou des analogues, sur laquelle on peut dire, qu'on n'a jamais eu de principes bien assurés, sur laquelle on n'en a pas même encôre de bien constans, et qui a toujours été la partie la plus négligée.
Ces variations de l'Usage, constatées par les variantes des Dictionaires les plus estimés, et même du Dictionaire de l'Académie, dans ses diverses Éditions ; l'incertitude et l'insufisance des Règles ; les diverses opinions des Gramairiens et des Critiques ; les diférentes pratiques des Auteurs et des Imprimeurs, font naître tous les jours des doutes et des dificultés. Et il n'est persone, parmi ceux, qui ont voulu étudier leur Langue avec quelque soin, qui n'ait reconu et éprouvé l'insufisance des moyens et des ressources en ce genre.

Il en est de trois espèces ; les Gramaires et les Règles générales ; les Exemples, qu'on trouve dans les Dictionaires, et les Recueuils de Remarques et d'Observations critiques sur la Langue. = Les Règles sont en trop petit nombre, souvent obscûres, toujours dificiles à comprendre, plus dificiles encôre à retenir ; et encôre plus mal-aisées à apliquer aux câs particuliers. Qui peut se flater de les conaître toutes ? Qui peut en charger sa mémoire et compter sur sa fidélité ? Et pour supléer à son défaut, que de Livres ne faut-il pas parcourir ? A quels endroits de ces Livres faut-il les chercher ? Les dificultés dégoûtent ; et l'on abandone des recherches pénibles et qu'on a souvent éprouvé être infructueûses. = Les Exemples, qu'on troûve dans les Dictionaires sont de deux sortes : les uns ont été puisés dans les Auteurs ; les aûtres ont été composés à plaisir par les Lexicographes. L'Académie a préféré cette dernière méthode, qui a ses avantages. Il parait pourtant que le plus grand nombre des lecteurs aime mieux la première ; et dans les Dictionaires de Richelet et de Trévoux, on lui a doné la préférence, quand on a pu le faire. Mais ce qui est comun aux deux méthodes, c'est que ces Exemples sont souvent anciens, recueuillis des premières Editions ; quelquefois contraires entr'eux, presque toujours destitués de remarques ; et que n'étant pas apréciés au flambeau de la critique, ils sont souvent plus propres à égarer qu'à guider dans ce labyrinte. = Les Remarques et les Observations seraient plus utiles pour résoudre les doutes, si elles étaient en plus grand nombre ; si elles s'étendaient à tous les mots de la Langue, qui en sont susceptibles ; si plusieurs n'avaient pas vieilli avec les expressions, qu'elles critiquent, ou qu'elles aproûvent ; si elles n'étaient pas quelquefois oposées les unes aux aûtres ; si elles étaient toujours fondées en principes ; si elles n'étaient pas souvent arbitraires, et le fruit du caprice ou du goût particulier des Auteurs. Les Juges, dans cet Empire gramatical, ont besoin d'être jugés eux-mêmes. Dâilleurs, ces Remarques ont l'inconvénient des Règles : elles sont éparses dans diférens livres, et y sont entassées sans méthode. La Touche est le seul, qui les ait rangées par ordre alphabétique, et La Touche est peu conu et peu consulté. = Outre cela, il est un grand nombre d'Observations judicieuses et utiles, répandûes dans les diférentes Gramaires, dans les Journaux de Litératûre, dans les Comentateurs de nos Poètes et autres Écrivains, non moins dificiles à retrouver au besoin, plus dificiles même, parce qu'on n'a pas la ressource des Tables pour les chercher. Et quand nous n'aurions fait que les réunir dans un même ouvrage, et les disposer dans l'ordre le plus comode pour en faciliter la recherche, nous croirions toujours avoir rendu un grand service, non seulement à toutes les Nations, chez qui notre Langue et notre Litératûre sont familières ; non seulement aux jeunes gens et aux habitans des diférentes Provinces de France, à qui ce secours est absolument nécessaire, mais aux Français même de la Capitale, sans en excepter les Gens de lettres, souvent plus ocupés des chôses et des pensées que de l'emploi et de l'arrangement des mots, et plus jaloux de l'élégance que de la correction du style, quoiqu'il ne puisse y avoir de véritable élégance sans correction.

Mais nous n'avons pas borné là notre travail. Nous avons joint aux Remarques des Gramairiens et des Critiques, qui nous ont précédés, un nombre si considérable d'Observations gramaticales et critiques, qu'elles égalent, si elles ne le surpâssent, l'ensemble de toutes celles qu'on troûve répandûes dans les bons Auteurs, qui ont travaillé sur la Langue Française (*). Nous ne nous sommes pas contentés de raporter leurs remarques, nous en avons fait quelquefois la critique, avec les égards que méritent des Auteurs si estimables, et qui nous ont été si utiles pour la composition de ce Dictionaire.
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NOTE
(*) Telles sont les Remarques de MM. de l'Académie Française, de MM. de Port-Royal ; de Regnier des Marais ; Vaugelas, Th. Corneille, Ménage, Bouhours, Andry de Bois-regard., Dangeau, La Touche, des Abbés Girard et Des Fontaines ; du P. Buffier ; de Brossette et St. Marc, comentateurs de Boileau, de Voltaire et Bret ; l'un comentareur de Corneille et l'aûtre de Molière ; de Duclos, Froment, du Marsais, de l'illustre Abbé d'Olivet, à qui la Langue a tant d'obligations, à qui j'en ai moi-même de si essentielles, et dont je dois chérir et respecter toute ma vie le souvenir ; de Restaut, de MM. Beauzée, de Wailli, Harduin, d'Açarq, de Fréron, de MM. les Abbés Grozier et Royou, de M. Geofroi et des aûtres Auteurs de l'Année Littéraire ; de M. l'Abbé Roubaud, Auteur des nouveaux Synonymes François, des Auteurs du Mercùre, et de ceux du Journal de Paris, etc. etc.
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Ce n'est donc pas ici un Ouvrage de pure compilation, et nous espérons qu'on ne nous fera pas l'injustice de nous apliquer ce que dit M. l'Abbé de Fontenai, au sujet d'une aûtre production litéraire, que : ” c'est un de ces Livres, fait sur des livres, un de ces livres retournés, qui ne corrigent rien, ne rectifient rien.

Ce n'est pas non plus simplement une nouvelle Édition plus ample du Dictionaire Gramatical : c'est un Ouvrage tout diférent. Ce qui fait le principal du premier n'est qu'un faible accessoire du Second. Celui-là n'est, dans le fonds, qu'une Gramaire Alphabétique, plus complète, à la vérité, et mise dans un arrangement plus comode pour ceux, qui veulent consulter. Celui-ci est un vrai Dictionaire Critique, où la Langue est complètement analysée. C'est un Comentaire suivi de tous les mots, qui sont susceptibles de quelque observation ; un Recueuil, qui laisse peu à desirer ; des Remarques, qui peûvent éclaircir les doutes et lever les dificultés, que font naître tous les jours les bizârres irrégularités de l'Usage. C'est la Critique des Auteurs et l'examen, la comparaison, critique aussi, des divers Dictionaires. Nous ôsons croire qu'il réunit les avantages de tous, et qu'il y ajoute des utilités, qui ne se troûvent dans aucun. = Le Dictionaire de Trévoux et le Vocabulaire François ont plutôt pour objet la Nomenclatûre des Arts et des Sciences, commune à toutes les Langues, que les Règles de la Langue Française en particulier. Du moins, elles n'en sont pas l'objet principal, et l'on ne s'y est pas étudié à en discuter fort au long les principes. = L'Académie, dans son Dictionaire, s'est abstenûe de toute critique ; et elle a presque toujours renvoyé aux Gramaires le détail des instructions. Comme Juge Souverain, elle prononce ses Arrêts, sans en énoncer les motifs : et ces arrêts sont les exemples qu'elle done, ou le silence qu'elle garde. Par les uns, elle avertit de ce qui est bon : par l'aûtre, elle semble indiquer ce qui ne vaut rien. Elle a eu de bones raisons pour préférer cette méthode, et il ne nous apartient pas de les aprofondir. Après les services si importans, qu'elle a rendus et qu'elle rend encôre aux Lètres et à la Langue, ce serait être bien ingrat que de les méconaître, sous prétexte d'en exiger de plus grands, auxquels peut-être même sa dignité et sa prudence s'opôsent. Mais, outre que cette méthode est peu satisfaisante pour les Savans, elle est assez peu utile à ceux, qui ne le sont pas, parce qu'elle supôse une parfaite conaissance de la Gramaire, précédemment aquise. = Le Dictionaire de Richelet ne peut qu'égarer ceux, qui le prendraient aujourd'hui pour guide. Le Richelet Portatif, quoique rédigé avec beaucoup de soin et de goût, n'est qu'un abrégé trop court et trop concis, pour satisfaire les voeux et les besoins de ceux, qui veulent bien parler et bien écrire en français.

Nous avons donc travaillé à réunir les avantages de ces diférens Dictionaires et à y en joindre de nouveaux, que du moins du côté de l'utilité, nous croyons fort supérieurs. Les aûtres n'instruisent guère que par des définitions et par des exemples, et par quelques remarques assez rares : nous ajoutons à ces instructions, celles d'un nombre immense de remarques et d'observations. Ceux, qui ont puisé les exemples dans les Auteurs, nous aprènent ce qui a été dit. L'Académie, qui ne cite persone, qui propôse des exemples de son chef, et décide d'autorité, veut nous aprendre ce qu'on doit dire, mais ne nous enseigne pas pourquoi on doit le dire. Nous, aidés des aûtres Gramairiens, des aûtres Critiques et des aûtres Dictionaires, nous examinons ce qui a été dit ; nous proposons ce qu'on doit dire ; nous relevons ce qui a été mal dit, et nous aprenons à le mieux dire.

Pour cela, nous considérons chaque mot relativement et à ce qu'il a de matériel, comme composé de sons et de caractères ; et à ce qu'il ofre de spirituel (qu'on nous permette ici l'emploi détourné de ce terme) dans l'idée qu'il réveille dans l'esprit et dans la manière dont il l'énonce par le langage. L'Ortographe et la Prononciation ont raport au premier chef. Les Définitions des mots, les diverses Acceptions, dans lesquelles on les emploie ; leurs Régimes, leurs Synonymes, les divers Styles, où certains mots sont employés, ont raport au second chef. La Construction des mots dans la phrâse tient à l'un et à l'aûtre. On en peut dire autant des barbarismes, néologismes, gasconismes, anglicismes, etc. = Disons un mot sur chacune de ces branches de notre travail.

Ortographe.
I. L'Ortographe et la Prononciation sont deux soeurs de la même mère, et ce devrait être deux soeurs jumelles : elles auraient dû naître en même temps et avoir la plus parfaite ressemblance possible. Les sons, exprimés par la Prononciation, sont les images des idées ; et les caractères, tracés par l'Ortographe, sont les images des sons. Il devrait donc y avoir entr'eux une exacte correspondance. Il est vrai que ce sont des signes arbitraires et des images de convention ; mais, dès qu'ils ont été adoptés par l'usage, il est raisonable qu'ils gardent entr'eux les mêmes raports. Que si l'on cherche laquelle des deux soeurs doit être soumise à l'aûtre, il paraîtra évident que ce doit être l'Ortographe, dont la Prononciation est la soeur ainée ; puisque les Langues ont été parlées avant que d'être écrites ; que la Prononciation tient immédiatement aux idées et que l'Ortographe n'y tient que médiatement et par l'entremise de la prononciation. Celle-ci changeant, l'aûtre doit changer avec elle. Si elle se livre à la légèreté et à l'inconstance, ou si se piquant par caprice ou par paresse d'une constance déplacée, elle continûe à employer les mêmes caractères pour exprimer des sons, qui ont changé, la confusion succède à l'ordre, l'usage se contredit lui-même ; et le défaut de correspondance fait naître sans cesse des doutes, des contradictions et multiplie les dificultés.

Il était arbitraire sans doute et peut-être indiférent qu'on exprimât le son, qu'on a apelé e, par ce caractère simple, ou par la diphtongue ai ou oi ; mais après qu'on est convenu de représenter le son simple é par ai et le son double oa par oi, il devient déraisonable de continuer à employer le dernier, pour représenter deux sons si diférens. Il ne l'est pas moins d'employer, pour les mêmes sons, diférens caractères : nous en verrons bientôt des exemples. = Pourquoi encôre tant de consones inutiles et qui ne se prononcent point ; et qu'y a-t-il de plus embarrassant ? N'est-ce pas multiplier les êtres non seulement sans nécessité, mais encôre sans utilité et même avec le plus grand désavantage ? = Les langues des Anciens n'avaient aucun de ces inconvéniens. Quoique nous n'ayions qu'une idée fort imparfaite de la manière, dont on les prononçait, il paraît pourtant à peu près démontré que les mêmes caractères exprimaient les mêmes sons ; et qu'on n'employait dans l'ortographe aucune lettre inutile à la prononciation : tout ce qui s'écrivait, se prononçait, et l'on avait dans les caractères, tracés sur le papier, l'image fidèle des sons, que la bouche faisait entendre. = Il n'en est pas de même des langues de l'Europe, de celles même, qui ont été le plus épurées et dont les hommes de génie ont tiré le meilleur parti. A l'exception de l'Italien et de l'Espagnol, qui se raprochent un peu plus des Langues anciènes, les autres sont hérissées d'une foule de sons rudes et de caractères superflus, et demandent le plus long usage pour déméler leurs inconséquences, leurs variations, et leurs disparates. Elles se ressentent toutes du mélange des Langues barbâres du Nord avec l'anciène Langue des Indigènes et celle des Romains, les premiers conquérans de l'Europe. Ce sont des Édifices gothiques, où l'on a prodigué sans ordre les ornemens de l'Architectûre anciène. Je ne parle ici que de l'Ortographe et de la Prononciation comparées. = La Langue Française n'est pas la moins surchargée de ces ornemens inutiles et embarrassans, employés en confusion. Outre cette multitude étonante de consones, qu'on écrit et qu'on ne prononce pas, elle présente aux yeux les mêmes caractères, pour exprimer diférens sons ; et des caractères diférens, pour exprimer des sons, qui sont les mêmes. Par exemple oi sert à représenter le son de l'é ouvert dans François, Anglois, conoître, je parois, j'aimois ; je dirois, etc. etc. Et un son aprochant d'oa dans Loi, Roi, moi, Chinois, croître, etc. etc. Au contraire l'e ouvert est représenté de six manières diférentes ; par e sans accent, fer, ouvert, etc. par ê marqué de l'accent circonflexe ; tête, tempête ; etc. par è marqué de l'accent grâve, accès ; procès ; succès, etc. et par l'une ou l'aûtre de ces dipthongues, ai, ei, oi, haine, peine, je ferois, ou je ferais, etc. -- L'e fermé le peut être par e non accentué, aimer ; par é afecté de l'accent aigu, recherché, fortuné, etc. et par la diphtongue ai, je ferai, je dirai, etc. Le son de l'o est peint aux yeux de trois façons ; par o orange ; par au, auditoire ; et par eau, bateau, rameau, etc. Le son composé in s'exprime tantôt par in, fin, divin ; tantôt par ein, dessein, tantôt par ain, prochain, tantôt enfin par aim, faim, essaim, etc. = On ne troûve pas dabord de bones raisons pour justifier ces disparates et ces superfluités d'un luxe bien mal-entendu ; et l'on est tenté de les attribuer au caprice ou à l'ignorance. Point du tout : elles sont le fruit d'une érudition déplacée et inconséquente. La fureur des étymologies, le respect outré pour les Langues anciènes, l'avantage qu'on imaginait à marquer l'origine des mots et leur descendance, et à faire sentir la quantité des voyelles par la réduplication des consones, et aûtres principes semblables, dont on s'est long-temps aplaudi, et dont on s'aplaudit encôre, sont les véritables caûses de l'état où est notre ortographe. Ce sont des Savans, qui l'ont dirigée ; il aurait été à souhaiter que ce fussent des gens de goût sans érudition. Ils n'auraient pas transporté dans une Langue, où beaucoup de lettres ne se prononcent pas, l'ortographe d'une Langue (la Latine) où toutes les lettres se prononcent. = Pour comble d'embarras, ces règles, qu'ont inventées quelques Gramairiens, d'après un usage incertain et inconséquent, ne sont rien moins que générales. Cette réduplication des consones, qui avait pour principe le respect pour l'étymologie, ou l'envie de marquer la quantité des voyelles précédentes, a été souvent apliquée contre les lois de l'étymologie et de la prosodie. On écrit personne, donner, etc. etc. et tant d'aûtres mots avec deux nn, quoiqu'il n'y en ait qu'une dans le latin persona, donare, ou qu'il n'y ait point de mot correspondant en latin à ceux qu'on afuble de ces doubles consones, comme abandonner, environner, et tant d'aûtres. On écrit aujourd'hui aplanir, aplatir, etc. avec un seul p, quoique la syllabe soit brève dans ces mots, comme dans applaudir, appliquer, appeler, etc. qu'on écrit avec deux pp. = Quoiqu'on en dise, notre ortographe n'est point le fruit d'un usage réfléchi ; et l'espèce de culte, que le grand nombre des gens de lettres lui rendent, me paraît être le fruit du préjugé et de l'habitude, plutôt que du raisonement et d'un goût épuré. = On objecte l'Usage, et c'est la réponse décisive à toutes les objections qu'on peut faire. Mais l'Usage a si souvent changé : pourquoi ne changerait-il pas encôre ? Et quand cet Usage est incertain, déraisonable, inconséquent, incomode ; pourquoi aurait on pour lui un respect aveugle, poussé jusqu'au fanatisme ? = Quand on comença à écrire, tête, tempête, croître, tantôt, etc. l'usage universel n'était il pas d'écrire, teste, tempeste, croistre, tantost, etc. quoiqu'on ne prononçât plus l's dans ces mots ? Ne s'éleva-t-on pas alors contre ceux, qui introduisirent cette nouvelle ortographe, si raisonable ? Et ne leur sait-on pas gré aujourd'hui d'avoir tenté de l'introduire ? Pourquoi ceux, qui font aujourd'hui, avec modération, des tentatives aussi raisonables et aussi utiles, n'espèreraient ils pas, au moins dans la postérité, le même succès, s'ils éproûvent dans leur siècle les mêmes contradictions ? = Aûtrefois on prononçait François, nom de Peuple, comme on prononce encôre François, nom de plusieurs Saints : on prononçait je conois, je faisois, je dirois, comme on prononce rois, lois, emplois, etc. On croit que ce sont les Italiens, qui vinrent à la suite des deux Reines de Médicis, surtout de la derniere, femme d'Henri IV, qui firent changer la prononciation dans un grand nombre de ces mots ainsi terminés : ils prononçaient Francè, je conè, je faisè, je dirè, etc. et on les imita, dabord à la Cour et ensuite dans tout le Royaume. Les Praticiens seuls s'obstinèrent à conserver l'anciène prononciation, et l'on pardona long-temps aux Poètes de la faire revivre, quand la rime l'exigeait, et de faire rimer françois avec lois, choix, etc. que les Acteurs étaient obligés à prononcer à pleine bouche, comme s'exprime Vaugelas. Mais aujourd'hui, que cette prononciation parait ridicule, même au Barreau, et n'est souferte qu'avec peine au Théâtre ; aujourd'hui que les Poètes ont renoncé à cette licence, pourquoi s'obstinerait-on à conserver dans l'ortographe des caractères, qui ne représentent plus le même son ? Pourquoi écrire François, Anglois, etc. comme Chinois, Danois, etc. tandis que ces mots se prononcent si diféremment ? Pourquoi ne pas écrire les premiers avec un ai, puisque ces deux lettres sont consacrées dans notre Langue, pour exprimer le son de l'è, que la prononciation fait entendre dans ces mots et dans un si grand nombre d'aûtres de cette espèce ?

De tout temps, le plus grand nombre des Gramairiens ont fait des voeux pour voir simplifier notre ortographe, et pour la voir débarrassée des superfluités, qui la surchargent, et des inconséquences, qui la déshonôrent. Plusieurs même ont fait des tentatives en ce genre, qui n'ont pas toujours été heureûses ; mais qui ne laissent pas d'avoir ouvert et débarrassé en partie la route, que doivent suivre leurs successeurs. Sans parler d'une foule d'Aventuriers, Auteurs sans aveu, qui se sont rendus ridicules, en s'érigeant en Réformateurs de la Langue, et qui ont fortifié le préjugé favorable à l'anciène ortographe par l'excès de leurs innovations, plusieurs Auteurs estimables, chacun dans leur genre, ont proposé, ou même exécuté des réformes raisonables ; Ramus, sous François I. et Henri II. Malherbe, sous Henri IV. Louis XIII. ; sous Louis XIV. Richelet, dont le Dictionaire serait encôre très-utile, si l'on n'avait à lui reprocher que son ortographe ; dans ce siècle, l'Ab. de St. Pierre (*), La Touche, le P. Buffier, l'Ab. Girard, Voltaire, Duclos, du Marsais, etc. M. d Wailli, etc. Pour l'illustre Abbé d'Olivet, sans s'expliquer aussi ouvertement, il semble aprouver, au moins en partie, la nouvelle ortographe, en la prédisant. (**)
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NOTE
(*) Dans un Discours, lu à l'Académie Française et inséré dans son Histoire, il dit : " Nous avons grand intérêt à rendre notre Langue plus facile à lire et à écrire, le plus exactement qu'il est possible, soit par les enfans, soit par les femmes, soit par les étrangers ; et présentement dans les Provinces les plus éloignées de la Capitale, et dans les siècles futurs, par toutes les espèces de Lecteurs. -- Il n'y a que deux règles à suivre pour la bonne ortographe d'une Langue. La première, qu'il y ait précisément autant de voyelles écrites que de prononcées. La deuxième, que l'on n'emploie jamais un caractère pour un aûtre. "
(**) Après avoir loué l'Académie d'avoir, dans la troisième Édition de son Dictionaire, tenu un juste milieu, ne s'obstinant pas à vouloir conserver des lettres, dont on peut se pâsser, et que le Public a tout-à-fait rejetées, mais fuyant avec soin tous ces ridicules excès, où se portent l'inadvertance des Imprimeurs et la témérité de quelques Auteurs ; il finit par dire ; " Plus l'ortographe est menacée d'innovation, plus il devient essentiel de fixer, s'il se peut, la Prosodie.
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Les changemens dans l'ortographe, quelque raisonables qu'ils puissent être, ont toujours trouvé, et trouveront toujours des contradicteurs. Il est aisé d'en imaginer la raison. Presque tous les hommes sont d'habitude, et les Savans, les Gens de lettres peut-être encôre plus que le peuple. On ne veut pas, à un certain âge, aprendre de nouveau à lire et à écrire, et surtout à recevoir des leçons de ceux qu'on regarde comme fort au dessous de soi. On se prévient dabord et l'on condamne, sans se doner même la peine d'examiner. = On pourrait dire : “ Ce qui ne me convient point, peut convenir à d'aûtres : ce qui m'est inutile à moi, qui sais parfaitement ma Langue, peut être utile au grand nombre, qui ne la sait qu'imparfaitement. Je suis trop vieux pour changer : que les jeunes gens adoptent la nouvelle ortographe, je le troûve fort bon : pour moi je garderai ma vieille pratique avec ses défauts. ” = Mais on craint d'être entraîné par la foule ; ou de faire bande à part désagréablement. = Il est un autre principe plus caché de cette oposition à des nouveautés utiles, et qui échape à ceux-mêmes, qui s'en laissent prévenir. C'est qu'en prenant la prononciation pour mesûre et pour règle de l'ortographe, il faudra faire un peu plus d'atention, en écrivant, à la manière dont les mots se prononcent : il faudra se rafraichir la mémoire de bien des chôses qu'on a oubliées, ou réduire en principes ce qu'on n'a jamais su que par routine. Au lieu qu'en conservant l'anciène ortographe, qui multiplie les caractères, soit qu'on les prononce, soit qu'on ne les prononce pas, on est dispensé de cette étude et de cette atention, et l'on cache facilement ou son ignorance ou ses distractions.

Quoiqu'il en soit de la justesse de ces réflexions et de la vérité de ces conjectûres, la Réforme de notre Ortographe est impraticable dans sa totalité ; et quand tout le monde s'acorderait à y travailler de concert, ce qui est impossible, on ne pourrait y réussir que par des éforts successifs ; et il faudrait plus d'un siècle pour achever l'ouvrage. Mais il est des changemens, qui sont sans inconvéniens, et qui sont aussi faciles qu'utiles ; et c'est à ceux là que nous avons borné nos tentatives. Elles consistent seulement à suprimer le plus souvent les doubles consones, quand leur réduplication n'est pas exigée par les règles de la Prononciation ; et à marquer, le plus souvent aussi, d'un accent circonflexe les voyelles longues. Encôre, quant au premier article, pour ne pas mettre dans l'embarras les Lecteurs, nous conservons l'anciène Ortographe dans l'ordre alphabétique, et nous n'introduisons la nouvelle que par des renvois, des exemples et des remarques. Ainsi l'on troûve en titre : Accommodé ou acomodé ; Accueil ; ou acueuil ; affirmatif ou afirmatif, etc. etc. On aura donc le choix des deux Ortographes ; et chacun choisira selon son goût. Nous ne prétendons faire la loi à persone ; cela serait trop ridicule. Nous faisons seulement, avec modération, à ce qu'il nous semble, et avec tous les ménagemens possibles, des tentatives, que nous croyons utiles, et où d'aûtres n'ont échoué, que parce qu'ils les ont faites sans prudence et sans discrétion. = Là-dessus, nous prions les Lecteurs de vouloir bien distinguer l'Ortographe de l'Auteur de celle du Dictionaire. Quand c'est nous, qui parlons, nous employons notre Ortographe. Quand nous citons les Auteurs, nous nous servons de la leur. Dans l'ordre alphabétique des mots, nous mettons l'une et l'autre Ortographe ; l'anciène et la nouvelle. Mais bien loin que ces diférences puissent être choquantes et nuisibles dans un Ouvrage de ce genre, nous pensons que le raprochement et la comparaison de ces deux Ortographes seront une source d'instructions.

L'emploi d'ai pour oi dans plusieurs mots de la Langue (Français, Anglais, je disais, je ferais, conaître, faible, etc.) n'est pas, par raport à nous, une innovation ; plusieurs Auteurs nous en ont doné l'exemple. Ceux, qui n'aiment pas cette manière d'ortographier, peûvent tout au plus nous reprocher de lui avoir doné la préférence. Nous en avons aporté plus haut les motifs. = Nous proposons aussi quelques changemens dans un petit nombre de mots, où les signes de l'Ortographe ne nous paraissent point correspondre à ceux de la Prononciation. On écrit acueil, recueil, écueil, orgueil, etc. Mais, en analisant ces mots, on troûvera que l'u, qui est après le c ou le g, ne sert qu'à doner à ces deux consones un son fort qu'elles n'ont pas devant l'e, et à empêcher qu'on ne prononce aceuil, orgeuil, etc. D'après ce principe, l'u ne s'unit point avec l'e ; et quand il s'y associerait, ue n'exprimerait point le son de la diphtongue eu, que fait entendre la prononciation. Il faut donc écrire acueuil, comme Malherbe, et orgueuil, comme l'Abbé du Resnel, ainsi qu'on écrit chevreuil, deuil, fauteuil, etc. M. de Wailli propôse d'écrire acoeuil, orgoeuil : nous croyons l'aûtre manière plus conforme à l'analogie. = Il est un aûtre article, sur lequel l'usage nous parait inconséquent : c'est dans l'emploi de la double nn après l'e : on la redouble où elle est inutile : on ne la redouble pas où elle est nécessaire. On écrit ennemi et enivrer, enorgueillir : suivant l'analogie, on devrait donc prononcer anemi, comme on prononce anuié d'après ennuyer ; on devrait au contraire prononcer énivré, énorgueilli, comme on prononce énergie, énigme, énoncer. Car, quand on met deux nn après l'e, la première sert à doner à cet e le son de l'a, et la seconde se lie avec la voyelle suivante. Quand l'e conserve son propre son, comme dans énemi, il ne faut donc mettre qu'un n : quand il a le son de l'a, comme dans ennivrer, il faut en mettre deux.

Mais la réforme la plus nécessaire, et la moins embarrassante en même temps, c'est celle, qui regarde l'aplication de l'accent circonflexe et de l'accent grâve sur un grand nombre de voyelles. Le premier n'était originairement destiné qu'à marquer les voyelles longues et les e fort ouverts : mais quand on comença de suprimer certaines lettres, qui ne se prononçaient plus, comme, par exemple, l's dans teste, tempeste, etc. ou marqua cette supression par l'accent circonflexe, et l'on écrivit tête, tempête, etc. Cet accent était mis fort à propôs dans les mots de cette terminaison, parce que l'e y est long et ouvert : mais en l'employant à toutes les supressions de l's, on a mis de la confusion dans l'Ortographe et dans la Prononciation. On s'est servi de cet accent sur des e, qui sont fermés, et sur des voyelles qui sont brèves ; et parce qu'on écrivait aûtrefois mesler, il a vescu, il est vestu, costeau, etc. on a cru devoir écrire mêler, il a vêcu, il est vêtu, côteau, etc. En même temps, on avertit de faire longues toutes les voyelles, qui sont accentuées du circonflexe, et de prononcer en e ouvert tous les e, où cet accent se troûve. Cette Ortographe ainsi employée sans règle et même contre la règle, induit donc en erreur sur la prononciation, et ne doit être attribuée qu'à un usage aveugle et inconséquent. Nous croyons donc être autorisés à ne mettre l'accent circonflexe que pour exprimer l'e ouvert et la quantité des syllabes : et à écrire méler, vétu, coteau, quoique nous écrivions, il mêle, ils vêtent, côte, etc. pensant que les signes de la Prononciation sont plus utiles dans l'Ortographe que ceux de l'étymologie. Plusieurs Auteurs et Imprimeurs, et l'Académie elle-même nous en ont doné l'exemple pour certains mots ; et autant que nous l'avons pu, nous l'avons étendu à tous ceux, qui sont dans le même câs. = Il serait à souhaiter aussi qu'on consacrât entièrement l'accent circonflexe à cet usage (de marquer l'e ouvert et long) et qu'on écrivît procês, accês, succês, etc. n'employant l'accent grâve que pour exprimer l'è moyen et pour distinguer certains monosyllabes d'aûtres, qui leur resemblent, à, là, où, etc. = A propôs d'è moyen, on peut dire qu'il n'est pas encôre bien conu. Pendant très-long-temps, on n'a distingué dans l'Ortographe que trois sortes d'e ; l'e ouvert qu'on marquait du circonflexe, tête, ou du grâve, accès ; l'e fermé qu'on désignait par l'aigu, témérité ; et l'e muet qu'on ne chargeait d'aucun accent, gloire, fortune, nous recevons, etc. Mais la Prononciation en exprimait un quatrième, qu'on a ensuite apelé moyen, parce qu'il tient le milieu entre l'é fermé et l'ê fort ouvert. On n'avait pas de règle pour représenter dans l'écritûre cet e moyen. Les uns écrivaient reméde, privilége, pére, thése, etc. avec l'accent aigu, ce qui faisait croire que l'é est fermé dans ces mots, quoiqu'il ne le soit pas. D'aûtres, voyant bien que cet accent aigu ne convient pas dans ces ocasions, et n'ôsant pas employer l'accent grâve, avaient pris le parti de ne point mettre d'accent sur cet e, et écrivaient remede, privilege, pere, these, etc. ce qui était un autre inconvénient, puisqu'ils confondaient par là l'è moyen avec l'e muet. Enfin, vers le milieu du siècle, on a comencé à employer l'accent grâve pour représenter cet e moyen dans les mots terminés en èce, èche, ède, ègle, èle, ème, ène, ère, èse, ète, ève, etc. On écrit donc, nièce, brèche, remède, collège, règle, zèle, crème, cène, père , thèse, prophète, brève, etc. On n'a pas encôre étendu cette accentuation aux e suivis d'une double consone, parce qu'on a cru que cette consone redoublée indique assez que l'e n'est ni muet, ni fermé, ni fort ouvert. On écrit donc encôre sans accent, immortelle, musette, tendresse, suspecte, sexe, etc. Pour les aûtres terminaisons, la pratique de marquer l'e d'un accent grâve n'est encôre ni générale, ni uniforme. Les Auteurs et les Imprimeurs le placent sur certaines pénultièmes, et continûent à mettre l'aigu sur d'aûtres, quoique la raison de mettre l'accent grâve soit la même pour toutes. Les Éditeurs même du Dictionaire de l'Académie emploient tantôt l'accent grâve, comme dans brèche, tantôt l'accent aigu, comme dans collége et une foule d'aûtres. Voy. E. n°. 1°. = Il me semble qu'on n'est pas remonté au principe, qui doit diriger dans l'emploi de cet accent. Je crois que le voici. L'e muet étant un son sourd et obtus, exige naturellement qu'on apuye sur la syllabe, qui le précède ; et cela est si vrai que, ne pouvant changer la natûre de l'e du féminin des Adjectifs et des Participes, terminés en é fermé (aimé, aimée, rusé, rusée, etc.) on fait du moins cet e long pour doner un apui plus solide à cet e muet ; et l'on exige que la rime soit riche, pour fortifier cet apui par la consone, qui précède l'é fermé : renomée, aimée. Ce qui confirme cette réflexion c'est que dans les verbes, dont la pénultième est un e muet, cet e se change en e un peu ouvert devant la syllabe féminine, jeter, je jette ou jète ; je jetterai ou jèterai, etc. apeler, j'apelle, j'apellerai, ou apèle, apèlerai, etc. cela étant ainsi, tout e, qui précède l'e muet, est ou fort ouvert, comme dans conquête, ou moyen et un peu ouvert, comme dans belle, zèle, prophète, lumière, etc. L'é fermé ne donerait pas à cet e muet un apui assez fort. -- D'où l'on peut tirer cette règle générale, que : ” Tout e qui précède l'e muet, et qui n'est pas ouvert et long, ” est un è moyen et doit être marqué de l'accent grâve. (*)
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NOTE
(*) Nous nous sommes un peu plus étendus sur cet article, parce que c'est la partie la plus critique de notre travail.
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Prononciation.
II. La Prononciation est une chôse, qu'on ne peut bien montrer que de vive voix, et bien aprendre que par un long usage. En tâchant de la peindre à l'oeuil, nous n'avons prétendu que dégrôssir cette partie, et faire éviter les faûtes les plus grossières et les plus sensibles. Nous avons borné notre travail (en répétant les mots entre deux crochets) à suprimer les lettres, qui ne se prononcent pas ; à mettre un équivalent aux diphtongues, plus raproché de la Prononciation ; à substituer, aux caractères de l'Ortographe, d'aûtres caractères moins équivoques ; enfin à mettre entre deux tirets, ou divisions, les assemblages de voyelles, qui ne forment qu'une seule syllabe. Ainsi, dans Accablement, par exemple, un des deux cc ne se prononçant pas, non plus que le t final, en se prononçant comme an et c comme k, nous écrivons entre deux crochets [akâbleman]. Dans Accéder, les deux cc se prononcent, le 1er. comme k, le 2d. comme un c doux ou une s forte, l'r est muette et l'e, qui la précéde, est fermé : nous écrivons donc [akcédé, ou aksédé]. Dans Croire, oi a le son d'oa dans la Prononciation soutenûe, et (suivant plusieurs) d'è dans le discours familier : en répétant ce mot, nous écrivons donc [croâ-re ou crère]. Dans Accoutumer, ou ne forme qu'une syllabe : nous l'avons donc mis entre deux tirets, ou divisions [A-kou-tumé]. = Il est aussi beaucoup d'accens, qui se prononcent et ne s'écrivent pas : en répétant le mot en italique, nous avons marqué ces accens. Agreste, Aigrette, Alerte, Abbesse, Admettre, Aisselle, en sont des exemples. Nous écrivons entre deux crochets [agrèste, égrète, alèrte, abèce, admètre, écèle] en avertissant quand l'è est ouvert, comme dans le 3e., et quand il est moyen, comme dans les aûtres. = Pour les règles générales de la Prononciation, on les trouvera au comencement de chaque lettre, avec leurs exceptions. Voy. dans ce Volume, A, B, C, D.Prosodie.

III. Malgré l'excellent Traité de la Prosodie Française, par M. l'Abbé d'Olivet, bien des gens ignôrent encôre si notre Langue a une Prosodie (**). Plusieurs observent, en parlant, les longues et les brèves ; mais sans trop savoir pourquoi, et n'étant guidés que par l'habitude. Un plus grand nombre, qui n'ont pas eu les mêmes secours du côté de l'éducation, font, en ce genre, les faûtes les plus grossières. M. l'Abbé d'Olivet a donc rendu au Public un service inapréciable, en consacrant ses talens et ses veilles à un travail très-utile, mais non moins ingrat et non moins pénible. Nous l'avons pris pour guide, et il nous servira de garant. Nous avons mis à leur place, dans l'ordre Alphabétique, la terminaison des mots et les règles générales de la Prosodie Française, telles qu'elles se troûvent dans le Traité de cet illustre Académicien ; et réfléchissant sur ces règles, nous en avons conclu quelques principes généraux pour plusieurs voyelles longues. Ils serviront à diminuer le travail de la mémoire, et à généraliser les décisions. On les trouvera au mot Long. La grande utilité de notre travail a été d'apliquer à chaque mot ces règles générales de Prosodie. = Nous n'avertissons pas des syllabes, qui sont brèves : mais le silence est un avertissement dans cette ocasion. Toutes les syllabes, qui ne sont pas qualifiées longues, ou douteûses, doivent être censées brèves. Pour les longues, nous les marquons le plus souvent d'un accent dans l'Ortographe ; et si cet usage s'établissait, on n'aurait presque plus besoin d'étudier la Prosodie. Voy. Accent, à la fin.

Il est nécessaire, avant que de terminer cet article, de doner quelques avis, qui servent ou d'instruction et d'éclaircissement, ou de réponse aux objections qu'on peut faire. = 1°. Dans les règles, que nous donons d'après l'illustre Abbé d'Olivet, nous ne considérons que la Prononciation soutenûe, sans toucher aux licences de la conversation. Cet avis est nécessaire à ceux, qui ne conaissent leur Langue que par le Langage des Sociétés polies, qu'ils fréquentent, et dans lesquelles ils ne retroûvent pas cette exactitude gramaticale, qui y paraitrait un pédantisme. = 2°. Parmi les longues et les brèves, il y en a de plus ou moins longues et de plus ou moins brèves respectivement. Dans les mots, où tous les dérivés ont des voyelles longues, celles, qui sont devant la syllabe féminine (devant l'e muet) sont plus longues, que celles qui précèdent la syllabe masculine (c. à d. toutes les terminaisons aûtres que l'e muet). Ainsi dans, il amâsse, il câsse, il pâsse, etc. l'â est plus long que dans amâsser, il a câssé, nous pâssons etc. quoiqu'il soit long dans ceux ci. Au contraire, les pénultièmes brèves sont moins brèves devant l'e muet que devant toute aûtre terminaison. Ainsi, il éface, a l'a moins bref qu'éfacer, nous éfaçons. Dans ceux-ci, il est si bref, que ces mots forment ce qu'on apèle un dactyle dans les vers latins. = 3°. C'est surtout sur les pénultièmes que la diférence de la quantité se fait le mieux sentir, parce que, comme le dit si bien d'Olivet, ce sont les syllabes, qui sont toujours saisies avec le plus d'avidité par l'oreille ; dans notre Langue surtout, où il y a beaucoup de finales muettes, auxquelles comme nous l'avons dit, les pénultièmes servent d'apui. Ainsi, quoique les voyelles nazales, suivies d'une consone, soient sensiblement longues ; dans entendre, par exemple, le 2d. en, qui est pénultième, est plus long que le premier, qui comence le mot. = 4°. Les voyelles, le plus décidément longues, le sont plus ou moins suivant la position des mots dans la construction. Ainsi dans âme, grâce, tête, chôse, mûse, murmûre, etc. l'â, l'ê, l'ô, et l'û seront moins allongés dans le cours de la phrâse, que lorsque ces mots la terminent ; parceque la natûre et la raison nous portent également à apuyer plus fortement sur les derniers mots des périodes. = 5°. La même syllabe longue le parait davantage, quand elle est suivie d'une syllabe très-brève, que quand elle l'est d'une syllabe longue, ou moins brève. Ainsi, dans abandoner, et bondoner, l'an et l'on, sont plus longs que dans abandon et abondant : le voisinage de la syllabe brève rend plus sensible-la quantité de la syllabe longue. = 6°. Enfin, il est des syllabes, qui ne sont brèves ou longues que par leur position : elles sont brèves dans le cours de la phrâse : elles sont longues, quand elles la terminent. On apelle ces syllabes douteûses. Voy. au mot Douteux. Telle est la pénultième des Adjectifs terminés en able : aimable, favorable, etc.
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NOTE
(**) Un homme de Lettres, assurément très-estimable, dans une Lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, surpris de voir dans le Prospectus de ce Dictionaire, les mots faûte, encôre, aûtre etc. marqués d'un accent circonflexe, me demande sérieusement si je suis bien assuré de ne mettre cet accent que sur des voyelles longues. A ce moment, il avait oublié sans doute qu'il existe un Traité de Prosodie, qui m'a servi de guide et de garant dans le Dictionaire Gramatical, et qui m'en servira dans ce Dictionaire ; ou bien, cet Homme de Lettres, qui sait tant de chôses, ignôre celle-là.
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Définitions.
IV. Les Définitions des mots ont été assez peu réfléchies par les Auteurs des Dictionaires : et l'on ferait un gros Volume de Remarques sur cet article. Nous n'en avons fait que sur celles, qui sont les plus importantes, ou dans lesquelles il y a plus d'obscurité ou d'erreur. Le plus souvent, nous avons emprunté celles, qui se troûvent dans le Dictionaire de l'Académie, que nous ne confondons point avec les aûtres. Elles sont ordinairement les plus claires et les plus précises. Parmi les Exemples, qui les éclaircissent, et qui sont, nous ôsons le dire, souvent prodigués sans nécessité, nous avons choisi ceux, qui pouvaient mieux en justifier l'heureûse aplication. Enfin nous leur avons doné un nouveau jour par la comparaison des Synonymes, tirés de divers Auteurs, surtout de l'excellent Traité de l'Abbé Girard, et des ingénieuses augmentations, qu'y a faites M. Beauzée. Nous avons également profité du nouveau travail de M. l'Abbé Roubaud, dans les articles, qui sont susceptibles d'extrait. Nos propres réflexions nous ont fourni des additions, qui rendront cette partie plus complète. = Quant aux diférentes Acceptions des mots, nous les avons raprochées, le plus qu'il a été possible, pour en rendre le raport ou la diférence plus sensibles ; et nous les avons cottées et marquées d'un chifre, pour faciliter les renvois ou d'un mot à un aûtre, ou des diverses remarques faites sur le même mot.Remarques.

V. Ces Remarques sont la partie la plus considérable et la plus intéressante de notre travail. Elles ont pour objet les Régimes des Verbes, des Noms, des Adverbes, des Prépositions ; la Construction des mots, qui nous a paru être, malgré son importance, l'article le plus négligé par les Gramairiens et par les Critiques ; la distinction des persones, et des chôses dans l'emploi des mots, du sens propre ou figuré, du sens actif ou passif des noms, du sens afirmatif, ou négatif ou interrogatif des phrâses ; les diférents Styles et leurs nuances, plus variées peut-être dans la Langue Française que dans aucune aûtre Langue. Car outre le style poétique ou oratoire, le style élevé ou familier, dont on n'a pas toujours distingué les diférentes espèces ; il y a le style du Bârreau ou du Palais, où l'on parle une langue toute particulière ; le style médiocre ou de dissertation ; le style simple ou de conversation, qu'on ne doit pas confondre avec le style familier, qui a un degré de plus d'aisance et de liberté ; le style polémique, qui a ses licences, moindres pourtant que celles du style critique, qui, à son tour, en a moins que le style satirique ; le style badin, plaisant, ou comique, dont les nuances sont diférentes, et vont en enchérissant l'une sur l'aûtre ; le style marotique, qui se done encôre plus de libertés, moindres pourtant que le style burlesque. Nous avons profité de toutes les ocasions, qui se sont présentées, de marquer toutes ces diférences, que l'usage et le goût ont introduites dans l'emploi d'un grand nombre de mots.
Dans ce vaste champ de Remarques et d'Observations, nous avons recueuilli une abondante moisson. Nous nous sommes surtout atachés aux Poètes, pour deux raisons ; la première, c'est qu'on retient mieux les Vers que la Prôse, et que les incorrections de style, inévitables dans la Poésie Française, peûvent, à caûse de cela, induire plus facilement en erreur ; la seconde, c'est que la contrainte de la mesûre et de la rime et le droit des inversions, jettent comme nécessairement dans des fautes gramaticales, qui pâssent trop aisément pour des licences autorisées, parceque l'harmonie des Vers les dérobe facilement aux yeux et aux oreilles. Pour s'en apercevoir, il faut déranger la Construction. Alors on est étoné de trouver souvent dans les plus beaux Vers des barbarismes et des solécismes. (*) = Ce n'est pas que nous condamnions tout ce que nous relevons : mais il nous a paru utile d'avertir de ce qui n'est pas selon l'exactitude gramaticale, pour qu'on ne l'imite point dans la prôse.
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NOTE
(*) Lorsque le Dictionaire Gramatical parut, on me reprocha trop de sévérité envers Molière. Voici ce qu'en dit La Bruyere. " Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement.
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Ce qu'on fait remarquer être contre les règles et l'usage les fait bien mieux conaître : la meilleure manière de les inculquer dans l'esprit, c'est de citer des phrâses où elles sont violées. (*)

Que si l'on trouvait mauvais que nous ayions étendu notre critique jusque sur nos plus grands Écrivains, nous troûverions notre justification dans ce que dit Bouhours : “ L'exemple des bons Écrivains est plus contagieux que celui des aûtres ; et l'on ne sauroit trop se précautioner contre certaines locutions, qui, toutes méchantes qu'elles sont, pâssent pour bonnes, parcequ'elles se troûvent dans d'excellens Livres. ” = Les Traductions ne fournissent pas moins que les Vers une riche Récolte de Remarques critiques. On peut le dire surtout de celles des Livres Anglais, qui se multiplient journellement. Quelque habile que soit un Traducteur, il ne se tient pas toujours en garde contre la sourde influence de la Langue étrangère, dans laquelle est écrit l'Ouvrage qu'il traduit ; et, sans trop s'en apercevoir, il en fait pâsser les tours et les expressions dans la copie qu'il en fait. L'Histoire d'Angleterre, composée en Anglais par M. Hume et traduite en Français en partie par l'Abbé Prévot et en partie par Mde. B ... en est une preûve frapante. Cette Traduction, écrite d'un style coulant et quelquefois élégant, fourmille d'Anglicismes ; et elle a fourni à ce Dictionaire un grand nombre d'articles. Que dirons-nous de ceux, qui aprènent l'Anglais en traduisant, et donent ensuite au Public leurs versions d'écolier. On leur reproche de faire leurs traductions à coups de Dictionaires. Il serait à souhaiter qu'ils les consultassent plus souvent : ils éviteraient des expressions et des constructions étrangères, qui sont de vrais barbarismes dans notre Langue.

Parmi ce grand nombre de Remarques de toute espèce, plusieurs paraîtront minucieuses, plusieurs triviales, plusieurs inutiles, plusieurs trop souvent répétées : mais nous prions les Gens de Lettres de faire atention que ce Dictionaire est spécialement destiné à l'instruction des étrangers, des jeunes gens, des Habitans des diférentes Provinces ; et que ce qu'il a de particulier et de plus utile est l'aplication en détail des principes, et des règles générales ; ce qui ne peut se faire sans répétitions.

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NOTE
(*) En fait de Gramaire, l'exposition des fautes est plus utile que celles des Préceptes ; et c'est par-là que le travail d'un Ecrivain éclairé seroit très-avantageux aux Provinces méridionales du Royaume. L'Ab. Sabatier, Trois siècles, etc. Art. Desgrouais.
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Néologismes.
VI. La fureur du Néologisme a saisi les meilleurs esprits, et non seulement dans les mots, mais dans les expressions composées, dans les régimes, les tours de phrâse, etc. Il y a peut-être deux mille mots nouveaux, qui se sont éforcés de s'introduire dans notre Langue depuis vingt ans. Un assez grand nombre ont été déjà adoptés par l'Usage. Plusieurs, qui ne le seront peut-être jamais, sont dans des Livres fort répandus. Nous les avons insérés dans ce Dictionaire avec des remarques.Gasconismes, etc.
VII. Quant aux Gasconismes, aux Provençalismes, aux Normanismes, et aûtres locutions et manières de parler vicieûses, qui sont particulières aux diférentes Provinces, il entrait dans notre plan de les relever ; et nous en avons fait conaître le plus qu'il nous a été possible. Il fut un temps, où nous aurions pu rassembler aisément un grand nombre de remarques en ce genre. Aujourd'hui, nous ne pouvons qu'inviter les Gens de Lettres, répandus dans les Provinces, à entreprendre, en faveur de leurs compatriotes, ce travail peu pénible et vraiment utile, comme a fait M. Desgrouais, dans ses Gasconismes corrigés. = Nous ôsons encôre exhorter les Litérateurs zélés des aûtres Nations à faire pour leurs Langues respectives ce que nous avons fait pour la nôtre, et à nous rendre le même service, que nous nous sommes proposé de leur procurer à eux-mêmes.Réponse à quelques Objections.

VIII. Il nous reste, en finissant cette Préface, à répondre à quelques Objections et à quelques Critiques, que nous avons déjà essuyées depuis la distribution du Prospectus ; et à prévenir en partie celles que nous ne manquerons pas d'essuyer dans la suite. =
1°. La première, et celle qui paraîtra à plusieurs la plus spécieuse et la mieux fondée, n'est qu'un éfet du préjugé. Elle est tirée du lieu où cet Ouvrage a été composé et où il s'imprime. Je sais que, dans la Capitale, on a les plus terribles préventions contre les Provinces méridionales, pour tout ce qui regarde le langage ; et l'on me le mande encôre tout récemment. Mais ces préventions n'ont tout au plus quelque fondement que pour la Langue parlée et la Prononciation ; et nous avons pris sur cet objet toutes les précautions possibles pour ne pas nous tromper, et pour ne pas induire en erreur ceux, qui consulteront ce Dictionaire. Nous nous sommes défié de nous-mêmes ; et nous ne disons rien de notre chef. Ce n'est pas nous qui parlons, ce sont les Gramairiens et les Critiques les plus estimés. C'est l'Académie Française elle-même, dont nous avons recueuilli les principes, les décisions ; et tout notre travail a consisté à apliquer à chaque mot les Règles générales de la Prononciation ou leurs exceptions (*).
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NOTE
(*) C'est ce que nous avons fait conaître depuis peu dans la Réponse à une Lettre écrite de Paris par un Littérateur, qui s'est masqué sous le nom de Philandre. Il prétend qu'on prononce les deux mm dans Grammaire, les deux tt dans Littérature, les deux nn dans innombrable, etc. Nous ne lui avons répondu qu'en citant nos guides, et nos garans, Duclos, M. de Wailli, etc. qui ont une doctrine et une pratique contraires à la sienne. Nous n'avons pas dit, comme M. Philandre : c'est ainsi que nous prononçons ; mais nous avons dit : c'est ainsi que d'habiles Gramairiens, qui ont fait une étude particulière de la Langue, nous avertissent de prononcer.
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Si nous ne citons pas à tout prôpos nos guides et nos garans, c'est que cela serait fort ennuyeux et tiendrait trop de place dans l'ouvrage. Du reste, on peut s'en fier à nous pour l'attention à ne rien dire de nous-mêmes sur cet article. = C'est une erreur de croire qu'on puisse puiser les principes de la Prononciation dans la conversation des persones, qui ont la réputation de bien parler. La méthode n'est ni sûre, ni facile. Il y a tant de variété dans les opinions et dans la pratique entre les diférentes persones, et souvent tant de variations dans la même, dificiles à saisir dans la liberté et la rapidité de la conversation, qu'on se troûve dans le plus grand embarrâs, soit qu'on observe, ou qu'on consulte. En tout câs, d'aûtres ont observé ou consulté pour moi, et mieux que je ne pourrais faire moi-même ; et l'on doit plus se fier à ce que je dis d'après leurs observations, qu'à ce que je dirais d'après les miennes, si j'avais travaillé dans ce centre du goût et de la Litératûre, hors duquel on croit qu'il n'y a pas de salut. = Quelle que soit donc la Prononciation personelle de l'Auteur de ce Dictionaire, on ne doit pas prendre de la défiance de son travail sur cette partie. On peut être un bon Musicien et un mauvais Chanteur ; et avec une voix faûsse, rude et désagréable, noter très-exactement l'air le plus dificile. = Quant à la Langue écrite, n'a-t-on pas dans les Provinces les mêmes secours que dans la Capitale ; et ayant les mêmes Livres ne peut on pas faire les mêmes études ? Que pensera-t-on, si nous ôsons dire qu'on y a peut-être moins d'obstacles et plus d'avantages de côté-là ? Ne regardera-t-on pas cette proposition comme un Paradoxe insoutenable ? Cependant, sans parler des jargons des Sociétés de la Capitale, dont on aperçoit l'influence dans un grand nombre d'Écrits modernes, parceque les Écrivains de nos jours sont plus répandus dans le Monde, que les Gens de Lettres ne l'étaient aûtrefois ; à en juger par les discours de ceux, qui y ont fait un assez long séjour, et qui se sont étudiés à y prendre le bon ton et le bon air en tout genre ; par les lettres qui en viènent de la part même des persones, qui pâssent pour avoir des lettres, du monde et du goût ; et surtout par les nouvelles productions, qui sortent de ce centre si célèbre de la Litératûre, il paraît qu'on y parle toute sorte de Langues ; et qu'un Litérateur y doit être bien embârrassé à découvrir, parmi tant de variantes, la véritable version. = Dâilleurs, la présomption qu'inspire ce séjour si vanté, et les préventions, les préjugés de toute espèce, dont on y est environé, peûvent contribuer à égarer et à faire prendre pour l'usage universel ce qui n'est que le goût particulier des Coteries qu'on fréquente. Je ne suis pas seul de ce sentiment. = Je ne sais donc si un travail assidu, dans le silence du Cabinet, la défiance de soi-même, qui empêche de précipiter son jugement, l'art de savoir douter, la réflexion, qui creûse, qui aprofondit, qui combine, qui compâre l'usage avec les principes, qui, dans le partage des opinions et des pratiques, se décide par le génie et l'analogie de la Langue, ne peûvent pas remplacer avantageûsement un séjour de quelques années dans la Capitale, où les Auteurs sont aujourd'hui trop dissipés et trop répandus pour doner beaucoup de temps à l'étude et à la réflexion. = Si tout cela peut inspirer quelque confiance, nous ôsons dire que nous la méritons. Outre le travail et les soins qu'avait exigé le Dictionaire Gramatical ; depuis vingt ans que la seconde Édition a paru, nous n'avons cessé de travailler à l'Ouvrage que nous mettons au jour. Nous aurions pu le faire paraître plutôt, et nous avions amâssé un assez grand nombre d'Observations et de Remarques pour le doner au Public, il y a dix ans ! mais nous avons voulu laisser asseoir et murir nos idées. Ce retard, que la prudence nous prescrivait, a contribué à étendre l'utilité de cet Ouvrage par un plus grand nombre d'utiles réflexions et d'articles importans. = Il nous a procuré aussi des secours précieux dans les soins et les bontés d'un Homme de Lettres, fort conu et fort estimé dans le monde Litéraire, et par ses Ouvrages, et par les emplois, qu'il a remplis dans la Capitale, tous relatifs à la Litératûre (*). Il a revu ce Dictionaire, non avec l'insouciance d'un Censeur négligent, mais avec l'atention d'un Homme de Lettres, zélé pour l'utilité publique. Il a bien voulu nous communiquer des Observations intéressantes ; et nous avons puisé dans ses Ouvrages (**) des exemples aussi instructifs que piquans.
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NOTE
(*) M. Marin, de plusieurs Académies, long-temps Censeur-Royal ; Censeur de la Police et des Théâtres ; Secrétaire-Général de la Librairie de France ; aujourd'hui Lieutenant-Général en l'Amirauté de la Ciotat. Inspecteur, de la Librairie de Provence.
(**) L'Histoire de Saladin, fort estimée des Savans et des Gens de Lettres ; l'Homme aimable, ouvrage de moeurs et de caractères, qui n'a d'aûtre défaut que d'être trop court ; un Théatre, qui renferme cinq pièces, qui font beaucoup de plaisir à la lectûre ; l'Histoire de la Ciotat, qui est un modèle de la manière de traiter l'Histoire des petites Villes. Mémoire sur l'anciène ville de Tauroentum, etc.
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2°. Je me suis toujours atendu que l'article de l'Ortographe serait celui, qui atirerait le plus de critiques. Quoique tout le monde ne soit pas juge en ce genre, tout le monde se croit en droit d'en faire les fonctions ; et rien de plus facile. Il ne faut, pour cela, que des yeux et un peu de lectûre. Aussi nous avons déjà essuyé, et de vive voix et par écrit des représentations et des remontrances de plusieurs persones, qui se disent nos amis, et qui paraissent s'intéresser au succès de notre Ouvrage. Mais ils ne sont pas d'acord dans leurs Critiques. Les uns condamnent toutes les tentatives en ce genre : les aûtres se partagent. Il en est, qui ne disent rien de la supression des doubles consones, et qui s'élèvent avec force contré l'adoption de l'Ortographe de Voltaire (ai pour oi), il en est d'aûtres, qui disent qu'on me pardonera cette manière d'ortographier ; mais qu'on ne me pardonera pas le retranchement d'une des doubles consones dans un si grand nombre de mots. Celui-là prétend que, quoiqu'on ne les prononce pas, il faut les conserver : celui-ci soutient que je les retranche mal-à-propôs dans des mots où elles se prononcent. L'un attaque la Prosodie, et ne sait peut-être pas que ses traits tombent sur M. l'Abbé d'Olivet, qui me sert de guide : l'aûtre m'invite à prendre pour modèle le Dictionaire d'Ortographe, comme si j'ignorais que ce Dictionaire existe. Un de ces Critiques m'aprend sérieusement qu'il y a trois cens mille Volumes, dont l'Ortographe est diférente de celle que je veux introduire. Il m'aprend que toute innovation est répréhensible, du moment qu'elle ne présente pas un avantage bien important, comme si j'avais embrassé une nouvelle Ortographe, sans en balancer les avantages et les inconveniens. En remerciant tous ces Messieurs, tant ceux, qui ont gardé l'anonyme, que ceux qui se sont només, je-les prie de vouloir lire et peser avec attention ce que je dis dans cette Préface, à l'article de l'Ortographe, n°. I. et de vouloir bien observer, que je conserve l'anciène manière d'écrire, dans l'ordre alphabétique ; et qu'ainsi l'on peut dire que, à proprement parler, il n'y a pas d'innovations dans le Dictionaire, quoiqu'on puisse acuser l'Auteur d'avoir le projet d'en introduire quelques unes, qu'il croit utiles, pour des raisons, qui lui paraissent fort bones, et dont il a rendu compte ; c'est ce que je ne saurais trop répéter.

3°. Un Homme de Lettres, qui m'a fait la grâce de me comuniquer ses réflexions, me reproche un étalage d'érudition déplacée ; parceque, en relevant quelques Anglicismes, j'ai cité le mot Anglais, qui avait induit en erreur ; et parceque, à la tête des Lettres, dans la suite alphabétique, j'ai mis les sons, qui y correspondent dans les principales Langues de l'Europe. Assurément j'aurais bien grand tort d'avoir mis à cela de la gloriole ; et je ne m'atendais pas à ce reproche. La première érudition, comme le Critique l'apelle, m'a paru toute naturelle, et je l'ai employée tout bonement et sans prétention. La seconde, je l'ai tirée avec la même simplicité, de la Gramaire du P. Bufier, et je ne croyais pas qu'elle dût jamais m'atirer ni louange, ni blâme. Le Censeur m'assûre que les Gens de goût sont très dificiles sur ces sortes d'éruditions. Il me permettra d'en douter ; et j'ai peine à croire qu'il ait recueuilli là-dessus un grand nombre de sufrages. Tout ce qui peut arriver, et ce qui arrivera probablement, c'est qu'ils n'y prendront pas garde et ne les honoreront pas de leur atention.

4°. Enfin, quelques-uns ont censuré le titre du Dictionaire. Ils nous ont demandé si nous prétendions critiquer la Langue Française ; et ce que nous voulions dire. Mais par leur censûre, ils donent lieu à deux Observations. = Dabord, ils font mal-à-propôs raporter le régime de la préposition de à l'Adjectif critique, au lieu de le faire raporter à Dictionaire. J'aurais pu mettre, Dictionaire de la Langue Française, critique et gramatical ; et j'aurais ôté par-là tout prétexte à la chicanerie ; mais je crois que, dans les intitulations, on doit dabord mettre le mot, qui caractèrise un Ouvrage et le distingue d'un aûtre. = Ensuite, les Censeurs se sont mépris sur la signification de l'Adjectif critique. Il ne supôse pas toujours la censûre : il anonce souvent l'éloge. Et certainement les Observations critiques des Comentateurs enthousiastes des Auteurs anciens n'étaient rien moins que des censûres. Critique, joint avec Remarque, avec Dissertation, Histoire, Dictionaire, etc ne signifie donc que des Observations, que l'Auteur anonce sur la matière qu'il traite. Si l'on composait une Histoire critique de la Médecine, de la Philosophie, persone ne s'aviserait de penser que c'est la Philosophie ou la Médecine, qu'on voudrait critiquer. = Un plaisant, bon ou mauvais (on en jugera) a ataqué le titre d'une aûtre manière. Il prétend qu'on a oublié de mettre un accent sur l'e de critique, et qu'il faut lire, Dictionaire Critiqué. Quoiqu'il en soit de la finesse de cette plaisanterie, que l'Auteur a faite sans malice, et dont il n'est probablement que l'écho, je répondrai très-sérieûsement, qu'il n'y a point d'Auteur, qui doive moins que moi redouter les critiques. Elles entrent dans mon plan. Et qu'est aûtre chose mon Dictionaire qu'un Recueuil de Remarques sur la Langue, et un Dépôt des diférentes opinions et des diverses pratiques, anciènes et modernes, sur cette matière. = Mais, pour que je puisse profiter, et faire profiter mes Lecteurs de pareilles Observations, il faut qu'elles viènent de persones conûes, et que je puisse citer ; ou que ceux qui ne se font pas conaître, les apuyent de quelque bone raison, que je puise aporter ; aûtrement, je me verrai réduit à cette Formule, employée dans quelques endroits de ce Dictionaire : quelques-uns pensent, ou écrivent, ou prononcent aûtrement : formule, qui n'aprend rien, et ne signifie rien.

Voilà tout ce que j'avais à dire pour le moment. Si après la publication du premier Volume, on m'honôre de quelque aûtre Critique, ou l'on me demande quelque aûtre éclaircissement, qui en vaille la peine, j'y satisferai dans un Avertissement, qui sera placé au commencement du Second Tome.

APPROBATION

J'Ai lu, par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux, un Manuscrit ayant pour titre : Dictionaire Critique de la Langue Française, par M. l'Abbé Féraud. Je crois qu'on peut en permettre l'Impression. Ce grand Ouvrage manquait à notre Littérature. Il sera nécessaire aux Étrangers, utile aux Nationaux et même aux Gens de Lettres les plus exercés.
A Marseille le 15 Avril 1786.
Marin.

PRIVILÊGE GÉNÉRAL.

LOUIS, par la grace de Dieu, Roi de France et de Navarre ; A nos amés et féaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils et autres nos Justiciers qu'il apartiendra : Salut. Notre amé le Sieur Mossy, Imprimeur-Libraire à Marseille, nous a fait exposer qu'il desireroit faire imprimer et doner au Public le Dictionaire Critique de la Langue Française, spécialement offert aux Modérateurs de l'Éducation publique dans les Collèges et les Pensions, par M. l'Abbé Feraud, s'il nous plaisoit lui accorder nos Lettres de Privilége pour ce nécessaires A ces causes, voulant favorablement traiter l'Exposant, nous lui avons permis et permettons, par ces Présentes, de faire imprimer ledit Ouvrage, autant de fois que bon lui semblera, et de la vendre, faire vendre et débiter par tout notre Royaume, pendant le terme de dix années consécutives, à compter de la date des Présentes. Faisons défenses à tous Imprimeurs, Libraires et autres personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'en introduire d'impression étrangère dans aucun lieu de notre obéissance ; comme aussi d'imprimer ou faire imprimer, vendre, faire vendre, débiter, ni contrefaire ledit Ouvrage, sous quelque prétexte que ce puisse être, sans la permission expresse et par écrit dudit Exposant, ses hoirs ou ayant cause, à peine de saisie et de confiscation des exemplaires contrefaits, de six mille livres d'amende, qui ne pourra être modérée, pour la première fois, de pareille amende et de déchéance d'état en cas de récidive, et de tous dépens, domages et intérêts, conformément à l'Arrêt du Conseil du 30 Août 1777, concernant les Contrefaçons. A la charge que ces Présentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris, dans trois mois de la date d'icelles ; que l'impression dudit Ouvrage sera fait dans notre Royaume et non ailleurs, en beau papier et beaux caractères, conformément aux Règlemens de la Librairie, à peine de déchéance du présent Privilège : qu'avant de l'exposer en vente, le manuscrit qui aura servi de copie à l'impression dudit Ouvrage sera remis dans le même état où l'Approbation y aura été donnée, ès mains de notre très-cher et féal Chevalier, Garde des Sceaux de France, le Sieur Hue de Miromenil, Commandeur de nos Ordres ; qu'il en sera ensuite remis deux Exemplaires dans notre Bibliothèque publique ; un dans celle de notre Château du Louvre, un dans celle de notre {4}très-cher et féal Chevalier, Chancelier de France, le Sieur de Maupeou, et un dans celle dudit Sieur Hue de Miromesnil. Le tout à peine de nullité des Présentes ; du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire jouir ledit Exposant et ses ayans cause pleinement et paisiblement, sans souffrir qu'il leur soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie des Présentes, qui sera imprimée tout au long, au commencement ou à la fin dudit Ouvrage, soit tenue pour duement signifiée, et qu'aux copies collationnées par l'un de nos amés et féaux Conseillers-Secrétaires, foi soit ajoutée comme à l'original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l'exécution d'icelles, tous Actes requis et nécessaires, sans demander autre Permission, et nonobstant clameur de Haro, Charte Normande, et Lettres à ce contraires. Car tel est notre plaisir. Donné à Paris, le 14 jour du mois de Juin, l'an de grace mil sept cent quatre-vingt-six, et de notre Regne le treizième.

PAR LE ROI EN SON CONSEIL.
Le Begue.

Registré sur le Registre XXII. de la Chambre Royale et Syndicale des Libraires-Imprimeurs de Paris, N°. 532, Fol. 575. conformément aux dispositions énoncées dans le présent Privilége, et à la charge de remettre à ladite Chambre les neuf exemplaires prescrits par l'Arrêt du Conseil du 16 Avril 1785. A Paris, le vingt-un Juin 1786.
Le Clerc, Syndic.


DICTIONNAIRE CRITIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE.

Par M. l'Abbé FÉRAUD, Auteur du Dictionaire Gramatical.
DÉDIÉ A Monseigneur de BOISGELIN,
Archevêque d'Aix, &c. l'un des Quarante de l'Académie Française, &c.

TOME SECOND.

E = N.

A MARSEILLE, Chez Jean Mossy Pere et Fils, Imprimeurs du Roi, de la Ville, de la Marine, etc. et Libraires à la Canebiere, à côté du Bureau des Draps.
M. DCC. LXXXVII. AVEC APPROBATION, ET PRIVILEGE DU ROI.

AVERTISSEMENT

A La fin de la Préface, nous avons anoncé que, si l'on nous honorait de quelque critique, ou qu'on nous demandât quelque éclaircissement, nous y satisferions à la tête du second Volume : nous venons remplir nos engagemens.

I. Plusieurs persones, qui aprouvent la nouvelle Ortographe, trouvent que nous avons été trop timides, et que cette timidité peut nous faire acuser d'être peu conséquens, et de n'avoir pas, sur cet article, des principes bien assurés. Ils auraient souhaité que nous n'en eussions pas fait à deux fois, et que nous eussions fait main-bâsse sur toutes les Lettres inutiles, et qui ne se prononcent pas. On nous propôse pour modèles MM. Duclos et Beauzée, dans quelques-uns de leurs Ouvrages, où ils ont poussé plus loin que nous les innovations. Mais, outre que le premier n'a pas réussi dans ses tentatives, et que le second parait s'en être dégoûté, quoique nous ayions lieu de penser qu'il y a toujours un secret penchant, nous prions les persones, qui nous ont fait ce reproche, ou qui nous ont doné cet avis, de considérer qu'un changement, qui peut révolter les uns et embarrasser les aûtres, ne doit point se tenter, et ne peut s'opérer tout d'un coup ; et qu'on doit y procéder par des essais successifs ; et peut-être séparés par de longs intervales. Il faut éviter d'éfaroucher le lecteur, et l'on doit l'acoutumer peu à peu à des innovations, qui le choquent, avant qu'il en ait compris l'utilité. Il nous a paru, par exemple, que le retranchement d'une des doubles consones devant la syllabe féminine, où l'e muet, était plus choquant quelquefois, que lorsqu'il était fait devant la syllabe masculine ; et qu'on était plus surpris de lire come, pome, some, home, avec une seule m, que de lire, comencer, pomier, somet, homage, &c. Il nous a semblé, en même tems, que, dans les mots où la double n est, suivant l'ancien usage, devant l'e muet, on pouvait en retrancher une avec moins d'inconvénient, que de suprimer une des deux l dans les mots terminés en elle. C'est pourquoi nous écrivons habituellement, courone, persone, consone, je done, j'abandone : et de même miène, tiène, anciène, qu'il prène, qu'il viène, etc en remplaçant pour ceux-ci l'n retranchée par l'accent grâve sur l'e qui précède : et nous n'avons pas encôre ôsé écrire, bèle, immortèle, éternèle, quoique par essai nous ayions quelquefois écrit, j'apèle, il s'apèle ; etc. = On objecte que cette distinction, que nous faisons, a de plus grands inconvéniens qu'une supression universelle de toutes les consones inutiles ; et qu'ayant anoncé que c'était notre opinion qu'on prît la prononciation pour règle de l'ortographe, on pouvait conclûre qu'on doit prononcer toutes les lettres, que nous conservons dans notre manière d'écrire. Mais d'abord, quand nous avons avancé ce principe, nous avons ajouté que cette réforme était impraticable dans sa totalité, et que nous ne visions qu'à diminuer les embarras de notre ortographe ; et non à les retrancher entièrement. Ensuite, si ces Critiques honêtes veulent bien y réfléchir, ils verront que c'est la règle, que done l'Auteur d'aprês l'usage, et non son propre exemple, qui doit servir de guide. Ce n'est donc pas sa manière d'écrire, dans ce qui est du raisonement employé dans le cours de l'ouvrage, qu'on doit considérer, mais les remarques qu'il fait sur l'ortographe et la prononciation, à chaque mot, rangé suivant l'ordre alphabétique, qu'on doit consulter, quand on a quelque doute.

II. Un plus grand nombre tient à l'anciène ortographe : et outre l'usage, qui est la grande raison, ils en aportent d'aûtres, qui sont assez spécieûses. Nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici ce que dit. à ce sujet, dans sa Gramaire, le P. Buffier, qui a instruit le procês à charge et à décharge, en y ajoutant quelques réflexions. Nous nous étions déjà proposé de le faire dans la préface ; mais nous avons craint de trop grôssir le premier volume = Les Fondemens de l'anciène ortographe, dit cet excélent Gramairien, sont 1°. " Qu'il n'est point permis à des particuliers de changer rien dans le langage prononcé ; et qu'ils n'ont pas plus de droit de rien changer au langage écrit. = 2°. On perdroit, en quittant l'ancienne ortographe, la conoissance des étimologies qui font voir de quels mots latins ou grecs viennent certains mots françois. = 3°. Il importe peu quels soient les caractères, dont on se serve, pour exprimer les sons par écrit, pourvu qu'on puisse savoir le raport de ces caractères aux sons qu'ils indiquent. Toutes les nations ont quelque bizarerie sur ce point ; comme elles ne pensent point à se réformer en notre faveur, nous ne devons pas prendre une autre disposition à leur égard. = 4°. On ne vient point à bout, avec la nouvelle ortographe, d'ôter toutes les dificultés : il faudroit pour cela introduire de nouveaux caractères dans notre écriture, qui la rendroient tout-à fait barbare, et qui renverroient les gens de lettres à l'alphabet, pour recomencer, sur nouveaux frais, d'aprendre à lire et à écrire. = 5°. Par une suite nécessaire, on méconoîtroit entièrement le langage, c'est à dire, l'ortographe de tous nos livres, et cette quantité, que nous en avons d'excélens, deviendroient, en peu d'années, hors d'usage. = 6°. L'on ne verroit plus le raport, qui est et qui doit être entre les mots dérivés l'un de l'autre ; par exemple, si l'on écrit tems au lieu de temps, en ôtant le p, on ôtera le raport de temps aux mots temporel, temporiser et à ses autres dérivés. = 7°. La nouvelle ortographe ôteroit à l'écriture une prérogative considérable, savoir, que plusieurs mots de notre langue, qui sont équivoques par le son et à l'oreille, ne le soient pas du moins par l'ortographe et aux yeux : le mot Ville est équivoque dans le son avec le mot vile : mais en le lisant, l'equivoque est entièrement ôtée. "
En raportant les Fondemens de la nouvelle ortographe, le P. Buffier ne répond point à la premiere raison, qu'on aporte pour prouver qu'on doit conserver religieusement l'anciène : nous devons y supléer. Nous disons donc qu'on y établit une comparaison, qui n'est pas juste, entre la prononciation et l'ortographe. La prononciation, arbitraire dans son origine, doit être, autant qu'il se peut, immuable, dès que l'usage la consacrée. Il n'y a aucune raison ; il y aurait même de grands inconvéniens à y introduire, à y soufrir le moindre changement. L'ortographe, au contraire, qui est l'image de la prononciation, peut être changée avec avantage pour y être plus conforme, et pour cesser d'induire en erreur ceux qui manquent de principes en ce genre. Il n'y aurait d'inconvénient que dans les changemens trop brusques, et qui seroient poussés trop loin. = 1°. Le P. Buffier répond au 2d article, que la raison des étimologies no prouve guère plus pour l'ancienne ortographe que pour la nouvelle ; la première écrivant beaucoup de mots d'une manière oposée à l'étimologie, témoin donner, sonner, couronne, personne, etc. où elle met deux n, au lieu que selon l'étimologie, il ne doit y en avoir qu'une, puisqu'ils viennent de donare, sonare, corona, persona ; et de même dans eslever, eslire, sousmettre, etc. adversion, obmettre etc. qui n'ont point d's, ni de d, ni de b en latin : elevo, eligo, aversor, omitto, etc. et en beaucoup d'autres semblables. Du reste, ajoute-t'il, quoique l'écriture puisse représenter immédiatement la pensée, elle est établie néanmoins plus essentiellement pour ne la représenter que d'après la parole ; et pour être immédiatement l'image de la parole, selon l'opinion de Lucain, que son traducteur a exprimée en ces deux vers :

C'est de là que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole et de parler aux yeux.

Il ne s'agit pas de mettre de l'étimologie dans un portrait ; mais de le rendre le plus fidèle qu'il est possible. La science des étimologies est curieuse et utile, mais elle n'est que pour les savans, qui trouveront moyen de la découvrir et d'en profiter, sans que l'ortographe, qui est pour tout le monde, en doive être embarassée. La langue Italienne et la langue Espagnole n'y ont point d'égard, bien qu'elles viennent du latin, comme la langue française. = 2°. Bien qu'on puisse établir un raport arbitraire entre les sons et toutes sortes de figures de lètres, il importe néanmoins de s'atacher au raport le plus simple et le plus facile. Outre que c'est l'ordre de la nature, c'est encore l'honeur de notre nation de rendre l'étude de notre langue la plus aisée qu'il se puisse ; au lieu d'y conserver des dificultés, qui ne servent qu'à faire admirer la bizarerie françoise. Si d'autres langues ont de semblables défauts, elles en ont moins ; et si elles n'en avoient point du tout, elles seroient parfaites. L'italienne en est parvenue presque à ce point, à force de réformer son ortographe. Il seroit d'autant plus important d'en user ainsi à l'égard de notre langue, qu'elle est plus recherchée dans l'Europe, et plus utile en tout genre de litérature. = 3°. Il est vrai que la nouvelle ortographe n'ôte point encore toutes les dificultés. Ce raisonement bien entendu irait à prouver qu'il faudrait travailler à les ôter toutes. Mais, en atendant que l'usage le permette, il faut du moins profiter de ce qu'il permet (ou de ce qu'il peut permettre sans aucun inconvénient) en faveur de la nouvelle ortographe ; ce qui diminue déjà beaucoup les dificultés de l'ancienne. = 4°. On ne méconoitra point notre langue pour des changemens aussi imperceptibles que ceux de la nouvelle ortographe : c'est toujours le P. Buffier, qui parle et j'avoûe qu'il ne poussait pas les innovations aussi loin que nous l'avons fait : quoiqu'on ait pu voir, à sa manière d'écrire certains mots, qu'il nous a prévenus sur le retranchement des doubles consones. Mais ce qu'il ajoute, que quelques Dictionaires raportant les deux ortographes, empêcheront encore davantage qu'on ne méconoisse le raport de l'une à l'autre, nous regarde spécialement, puisque les autres Dictionaires n'ont eu cette atention que pour quelques mots, et que nous l'avons étendûe à presque tous avec les restrictions dont nous avons parlé N° I Notre langue, ajoute le P. Buffier, a toujours un peu changé : c'est la fatalité atachée à notre nation : nous ne l'éviterons pas dans la suite. Tournons une fois son inconstance en un véritable avantage, en tâchant de rendre l'ortographe plus comode, plus suivie, plus uniforme, en un mot, plus propre à faire déméler et distinguer tous les sons les uns des autres. -- Nous ajouterons que quant à ce qu'on dit qu'on méconaîtra l'ortographe de nos meilleurs livres, et qu'ils deviendront, en peu d'années, hors d'usage, c'est une dificulté qui regarde l'ortographe actuelle presque autant que notre nouvelle ortographe. Ceux, qui conaissent les anciènes éditions de nos meilleurs ouvrages, en seront aisément convaincus, en les comparant avec les éditions nouvelles ; et tout le monde pourra aussi aisément s'en convaincre par la même méthode. Nous n'estimons pas que quelques accens plus régulièrement placés, et quelques retranchemens des doubles consones, puissent défigurer l'ortographe au point de rendre les livres du siècle pâssé hors d'usage. On lit encôre, sans beaucoup de peine, les ouvrages du 16e. siécle, ceux d'Amyot de Montaigne, par exemple, quoiqu'on ait tout à la fois à combatre et la diférence encore plus grande de l'ortographe, et la diversité même du langage. = 5°. Il se perd, continûe le P. Buffier, quelque léger raport entre les mots dérivés l'un de l'autre, dans la nouvelle ortographe : l'inconvénient n'est pas considérable. L'ancienne ortographe elle-même y est sujette, témoin le mot priser, qui devroit, selon cette maxime, être écrit prixer, puisqu'il vient du mot prix, Quelque parti qu'on prenne, il y aura toujours quelques inconvéniens : le meilleur parti est celui où il y en a le moins. Du reste, ce qu'on a répondu à l'ancienne ortographe au sujet des étimologies, peut fort bien s'apliquer ici. = 6°. Le septième fondement de l'ancienne ortographe est peut-être le plus solide ; et pour y avoir égard, il paroit judicieux de garder l'ancienne ortographe dans tous les mots, où, sans cela, ils seroient confondus avec des mots qui ont le même son ; et qui ont cependant une signification toute diférente. C'est pourquoi, bien que les lettres doubles, qui ne se prononcent point, soient suprimées dans la nouvelle ortographe, on fait bien d'écrire encore ville (urbs) par deux l, et vile (vilis) avec une seule, quoique ces deux mots aient le même son. De même on fait bien d'écrire poids (pondus) poix (pix) et pois (cicer) quoique la prononciation en soit tout-à-fait semblable ; car leur signification étant diférente, il semble assez à propôs de la distinguer du moins aux yeux ; puisqu'on ne peut la distinguer à l'oreille. On pourrait citer d'aûtres exemples, comme, comte, compte, et conte.

Plusieurs goûteront ces raisons, aportées par le P. Bufier, en faveur de la réforme de l'Ortographe : d'autres penseront qu'elles ne sont rien moins que décisives. L'usage seul peut juger ce procês, qui a été si souvent repris et abandoné ; et il faut atendre avec patience ses arrêts. Peut être quelques particuliers entraîneront ils la foule : peut être aussi que la foule intimidera et arrêtera les particuliers ; et que de long-tems aucun des Auteurs ou des Imprimeurs, même parmi ceux, qui aprouveront la nouvelle Ortographe, n'ôsera atacher le grelot.

III. La troisième critique, qu'on nous a faite, ne regarde pas l'ortographe, mais à raport à la Prononciation. Plusieurs persones ont été surprises que nous représentions la diphtongue oy, entre deux voyèles, par oa-i, au lieu de la représenter par oi ; et qu'aux mots Citoyen, employer, moyen, Royaume, nous mettions, entre deux crochets, pour indiquer la prononciation [anploa-ié, citoa-ien, moa-ien, roa-iôme], au-lieu d'écrire, cito-ien, anplo-ié, mo-ien, ro-iôme : mais ces persones, parmi lesquelles il y en a de très habiles, n'ont pas fait réflexion à l'analogie et au génie de la Langue Française, qui done à l'y, placé entre deux voyèles, la valeur de deux i, dont l'un se lie avec la voyèle, qui précède, pour former avec elle une diphtongue ; et l'autre se joint avec la voyèle qui suit. Ainsi crayon, payer, essayer, apuyer, se prononcent come s'ils étaient écrits crai-ion, pai-ier, essai-ier, apui-ier. D'aprês ce principe, reconu de tout le monde, oy doit se prononcer comme oi-i : or oi a le son d'oa ; oy équivaut donc, dans la prononciation, à oa-i. C'est ce que l'Académie remarque dans son Dictionaire, à la lettre Y ; où elle avertit de prononcer Citoyen, employer, Royal, appuyer, pays, etc. comme s'il y avait, citoi-ien, emploi-ier, roi-ial, appui-ier, pai-is ; et où elle ajoute que c'est mal à propos que quelques Auteurs ou Imprimeurs écrivent : citoïen, moïen avec un ï tréma.

IV. Enfin nous avons quelques lances à rompre contre un de nos Compatriotes, M. Domergue, Auteur d'un Journal, qui s'imprime à Lyon, sous le titre de Journal de la Langue Françoise, soit exacte, soit ornée. Certes, il n'y va pas de main morte ; et, s'il continue du train qu'il a comencé, ce Dictionaire sera pour le Journaliste une mine riche et abondante, propre à remplir et à soutenir long-tems un Journal, qui languit souvent faûte de matière. M. D. parait avoir entrepris la longue tâche de critiquer pied-à-pied tout le Dictionaire Critique. Il débute par dire, que : " Si l'on excepte l'étymologie, partie non moins utile que curieuse, dont l'Auteur ne s'est pas ocupé, le nouveau Dictionaire lui a paru avoir embrassé la totalité de la matière, et avoir, sur les autres Ouvrages de ce genre, l'avantage d'offrir une moisson plus ample .... Mais le bel Usage, ajoute-t'il, " la logique et le goût ont-ils dicté tous les articles ? Si cela est, M. " l'Abbé Féraud est, de tous nos Grammairiens, celui qui a le mieux mérité des Lettres Françoises ; s'il lui est échapé quelques erreurs, le Journal de la Langue Françoise doit les éclairer. -- Voyons donc ces erreurs, qu'éclaire M. D. Il y en a de générales, et qui influent sur un grand nombre d'articles de ce Dictionaire : il y en a de particulières et de locales.

1°. M. D. n'aprouve pas trop que M. l'Abbé Féraud ait pris l'Abbé d'Olivet pour guide, et qu'il croit qu'il lui servira de garant. Quel guide est infaillible ? s'écrie-t'-il. J'avoue qu'il n'y en a point ; pas même l'Auteur du Journal de la Langue Françoise, soit exacte, soit ornée. Mais enfin il en faut un dans une route si dificile et si tortueûse ; et jusqu'à-présent il n'y en a point de plus sûr pour ce qui regarde la Prosodie, ni qui ait une aussi grande autorité, que l'Ab. d'Olivet. Nous ne pensons pas que M. D. ait la prétention qu'on doive préférer ses opinions à celles de cet illustre Académicien.

Le Journaliste dit âilleurs, qu'en général la Prosodie de ce Dictionaire n'est pas trop sûre : mais lui, où a-t'-il puisé la sienne ? Il serait peut être convenable qu'il fît ses preuves, et qu'il montrât ses titres et ses lettres de créance. = Il est possible qu'il y ait quelques erreurs dans le Traité de la Prosodie de l'Ab. d'Olivet ; et je croirais avoir rendu un service essentiel au Public, si mon Dictionaire donait ocasion à mieux examiner cet Ouvrage três-important, qu'on estimé beaucoup sans le lire ; et d'en discuter avec soin les principes. Ce travail serait sur tout digne de Mrs. de l'Académie Française ; et il ocuperait três-utilement les Séances Académiques. En atendant, je n'ai pu mieux faire, je crois, que de suivre les règles tracées par un si habile homme en cette partie. M. D. a pour oracles les Dames de sa Coterie, qu'il cite avec complaisance, sans les nomer. Mais je n'ai pas eu l'avantage d'être à portée de les consulter.

2°. M. D. ne veut point de syllabes douteuses, suivant leur position dans le cours, ou à la fin de la phrâse ; et c'est-là-dessus sur-tout qu'il trouve le systême de l'Ab. d'Olivet presque ridicule. Il prétend que la distinction entre honête homme et homme honête, aimable homme et homme aimâble, est une distinction frivole, et qui n'a point de fondement. Selon lui, l'a est moyen dans les adjectifs terminés en al le ; c'est-à-dire, qu'il n'est ni bref ni long. Il serait fort curieux d'entendre prononcer à M. D. cet a moyen : mais peut-être n'aurions-nous pas l'oreille assez subtile pour distinguer cette nuance de prononciation. = Les Latins ont des syllabes douteuses pour la quantité, c'est à dire, qui sont longues ou brèves, suivant qu'elles sont devant des mots començant par une consone ou par une voyèle : on les apèle dans les Colèges si sequatur. Mais, dans aucune Langue, il n'y a de voyèles qui soient toujours moyènes, qui tiènent le milieu entre les longues et les brèves, en quelque position qu'elles se trouvent. = M. D. remarque qu'il y a dans notre Langue des voyèles plus ou moins longues, et nous l'avons remarqué nous-même d'après l'Ab. d'Olivet ; mais le systême des voyèles moyènes n'est pas aussi facile à comprendre.

3°. Le Journaliste de la Langue Française a une manière de peindre à l'oeuil la quantité de la voyèle longue, laquelle est de son invention, et lui apartient en propre. Pour montrer le ridicule éfet que produirait la pénultième des adjectifs en able, si on la faisait longue à la fin de la phrâse, il écrit déploraable, miséraable, etc. Il est certain qu'un Acteur qui prononcerait de la sorte, serait siflé ; et le conte que fait M. D. à ce propôs, et qu'il trouve si plaisant, parceque c'est lui, qui l'a fabriqué à plaisir, viendrait assez bien à l'apui de cette suposition. Mais ce n'est point ainsi qu'on prononce les voyèles longues. Qui a jamais prononcé de cette manière ce vers latin ?

(Huumaanoo capitii ceerviiceem piictor equiinaam.)

Qui s'est avisé de prononcer teete, conqueete, tempeete ; aame, graace, au lieu de, tête, etc. âme, grâce, etc.

4°. Au mot Abdication, que je marque tout bref, le Journaliste décide que c'est une faute de Prosodie essentielle, et il ajoute que c'est une règle incontestable, que tion alonge et ouvre l'a ou l'o, qui précède, abdication, émotion ; et alonge seulement l'e, l'i et l'u ; réplétion, pétition, ablution ; et il ajoute que tion a tellement le pouvoir d'alonger les syllabes, qu'il s'étend même à celles, qui se terminent par une consone, satisfaction, atention, confection. = Il y a bien des remarques à faire sur cette décision si tranchante. = D'abord cette règle n'est rien moins qu'incontestable : elle est positivement faûsse. On ne sait où l'Auteur l'a puisée ; et c'est bien là que l'autorité de quelque Homme de lettres conu aurait été bone à citer. Il est vrai qu'en Bourgogne et en Franche-Comté, où j'ai fait, dans ma jeunesse, un assez long séjour, on prononce assez volontiers, abdicâtion, conversâtion, etc. Mais je n'ai point vu qu'on étendît cet alongement de syllabe à émôtion, réplétion, ablûtion, etc. et j'ai remarqué de plus, que les persones, qui parlaient bien, n'afectaient point cet alongement dans les mots même terminés en ation. L'Ab. d'Olivet, qui était Franc-comtois, n'a eu garde de mettre cette règle incontestable dans sa Prosodie ; et il s'était sûrement corrigé de cette prononciâtion contractée dans sa Province. = Ensuite, on peut avouer, que, dans les vers où tion est dissyllabe, et où ti est extrêmement bref, on alonge naturellement la voyèle qui précède, parce qu'il est naturel d'apuyer un peu sur la syllabe, qui précède une voyèle très-brève.

Les dangereux éfets de la divi-si-on...
Tout plaît dans lui, son air, sa conversa-ti-on.

Mais ce n'est pas à dire que cette syllabe soit constament et incontestablement longue, même en prôse : et qu'elle soit ouverte, quand c'est un a ou un o. = En troisième lieu, le mot atention, que M. D. cite en exemple, ne prouve rien pour sa règle incontestable ; car, outre que l'n dans en, n'est pas une consone, mais que l'e et l'n ne forment qu'un seul son, qu'on apèle voyèle nasale, c'est le propre de ces voyèles d'être longues, devant quelque consone que ce soit : puissance, prétendre, peindre, conter, etc. = Enfin, la remarque qui termine sa décision, est en raison inverse ; car il serait moins étonant qu'une voyèle, soutenue d'une consone, fût longue devant tion, qu'une voyèle simple et sans apui.

5°. Venons-en aux remarques particulières et locales. = Sur la lettre A, M. D. décide que ay, dans paysan, est un dissyllabe, comme dans pays, paysage, paysagiste. Il fortifie sa décision par un exemple de La Fontaine, et par une raison d'analogie. Mais l'exemple ne prouve rien, et la raison ne prouve pas davantage.

Un Paysan ofensa son Seigneur, a dit l'inimitable Fabuliste, et il a pu le dire : mais, qui ne sait que beaucoup de diphtongues, qui ne sont que monosyllabes en prôse, sont dissyllabes en vers. La raison d'analogie, c'est que tous ces mots sont dérivés de pays, et ont (par conséquent) la prononciation de leur primitif. La conséquence n'est pas fort juste ; et combien d'exemples du contraire ne pourrait on pas citer ? Je n'en aporterai que deux ou trois. Dans Diacre et Diable, ia est monosyllabe : dans Diaconat, Diaconesse, diabolique, il est dissyllabe, au moins dans le discours soutenu : ie est dissyllabe dans minucie ; et il est monosyllabe dans minucieux, du moins dans le discours familier. L'usage, pour la prononciation, consulte moins l'analogie que l'oreille. Ay, monosyllabe, la choquerait dans pays ; et ne la choque pas dans paysan.

6°. Au mot Abandon, nous remarquons qu'avec le sens actif et le régime, ce mot n'est usité qu'au Palais. Sur quoi M. D. observe que l'Auteur permet aux Avocats une expression qu'il défend à ceux qui exercent une aûtre profession. Il demande si les solécismes sont du domaine des Avocats ; et il finit par dire que mal à-propos nous concluons du fait au droit. = D'abord nous ne permettons, nous ne défendons rien ; c'est à l'usage seul à permettre ou à défendre : or, l'usage est tel par raport à ce mot. -- En second lieu, les solécismes ne sont pas du domaine des Avocats ; mais ce qui serait un solécisme dans un aûtre Auteur, peut n'en être pas un dans un Avocat, dans un Praticien ; parce que l'usage l'autorise dans celui ci, et le condamne dans l'aútre. Qui ne sait que la langue du Barreau est toute diférente du langage ordinaire ? On verra au mot Palais, dans le 3°. Volume, quelle est ma façon de penser là-dessus : ici, je n'aprouve, ni ne condamne. Je dis le fait, et je ne parle pas du droit. Mais, quand je conclurais du fait au droit, la conclusion serait légitime en fait de langage : car le fait, c'est l'usage ; le droit, ce sont les règles de la Gramaire : or, quand l'usage est constant, il est la véritable règle.

7°. Sur le mot Aboutir, M. D. dit que l'r n'est pas nul ; que cette consone ne se fait pas sentir dans les infinitifs en er, qui ne sont pas suivis d'une voyèle, mais qu'il se prononce dans tous les mots en ir. -- Tout le monde ne convient pas de cet usage : on le verra sous la lettre R au troisième volume : = Aboutir, ajoutons-nous, n'est actif qu'avec faire. C'est, dit le Journaliste, n'avoir pas une idée juste de cette sorte de verbe. Là-dessus un grand lieu comun de Métaphysique gramaticale, dans lequel nous ne suivrons pas M. D. parce que cela nous mènerait trop loin. Nous nous contenterons de dire que nous n'avons parlé, dans cette ocasion, que suivant le langage gramatical, qui apèle actifs tous les verbes qui ont le régime simple (qui régissent l'acusatif), et que nous n'avons pas voulu dire autre chôse sinon qu'Aboutir n'a ce régime simple que quand il est joint au verbe faire. = Mais il ne faut pas omettre de relever une proposition de M. D. qui prétend qu'il n'y a d'actifs que les verbes qui peuvent se tourner en passifs. Il se trompe : chercher est actif ; l'on dit : on me cherche ; mais l'usage ne permet pas de le tourner en passif, et de dire : je suis cherché : Obéir, au contraire, n'est pas actif ; on dit pourtant, vous serez obéï.

8°. Au mot Absolument, nous donons, pour exemple, qu'impatient se dit absolument et sans régime. M. D est d'un avis contraire : il assûre qu'impatient du joug, du frein sont des expressions énergiques et précises, que tous les Ecrivains emploient avec succês ; et il n'en cite aucun. Pour ne pas répéter inutilement, nous renvoyons au mot Impatient, qui est dans ce 2d Volume.

9°. Le Journaliste n'est pas non plus de notre avis sur le Néologisme, que nous reprochons, dit-il, à M. Linguet dans cette expression, justice absorbante. Selon M. D. employer une métaphôre, ce n'est pas parler un langage nouveau ; c'est parler comme tout le monde parle dans toutes les langues. Mais, depuis quand est-il permis, dans toutes les langues, d'employer tous les termes en métaphôre ? N'y en a-t'-il pas que l'usage a consacrés ; et d'autres que le génie d'une langue réprouve ? Notre Langue, en particulier, n'est-elle pas, sur ce point, plus délicate et plus réservée qu'aucune langue anciène ou moderne ? De tout tems, et dans toutes les langues, les Critiques et les Gens de goût ne se sont-ils pas élévés contre l'abus des métaphôres ? Et n'a-t'-on pas aujourd'hui, plus que jamais, sujèt de remarquer les progrês de cet abus ? Une expression métaphorique ne peut-elle pas être apelée une expression nouvelle, quand elle parait pour la première fois, et que persone n'avait encôre ôsé s'en servir ? Observer que c'est un néologisme, ce n'est pas faire un reproche à l'Auteur ; c'est avertir le Lecteur, que l'usage ne l'a pas encôre adoptée.

10°. M. D. pense qu'absurde se dit des persones, comme des chôses, et que ce mot, apliqué aux persones, ne doit pas blesser le goût le plus délicat. La raison qu'il en done, c'est qu'une opinion absurde est contraire au sens comun ; et que l'homme, qui agit contre le sens comun, est un homme absurde. Si telle est la logique du Journaliste, elle est d'une espèce toute particulière. De la définition d'un mot, il conclut à son usage et à l'étendûe de son emploi. Cette conclusion n'est pas fort juste. De ce qu'absurde signifie qui est contraire au sens comun, on peut conclûre qu'un homme, qui agit contre le sens comun, tient une conduite absurde ; mais on ne peut pas conclûre qu'on puisse dire qu'il est absurde, si l'usage ne le permet. Or, pour prouver qu'il le permet, il falait citer d'autres exemples que celui de Voltaire, que j'avais critiqué, et que M. D. aprouve.

11°. M. D. nous reproche de confondre le verbe réciproque avec le verbe réfléchi. Mais à lui permis de faire cette distinction métaphysique, introduite par de nouveaux Gramairiens, qui, réduisant toute la Gramaire en définitions abstraites et subtiles, n'ont réussi qu'à embrouiller les idées, au lieu de les éclaircir ; et en introduisant un nouveau langage, ont rendu les règles de cet art plus obscûres, sur-tout lorsqu'ils ne se sont pas acordés entre eux, et que chacun d'eux a voulu faire prévaloir les termes qu'il avait inventés. Pour nous, nous avons pensé qu'il était toujours dangereux de changer les termes d'art, auxquels on est acoutumé, et qu'il vaut mieux conserver les anciens, quoique moins conformes à la précision métaphysique, que d'en introduire de plus justes et de plus précis, auxquels on n'est pas fait, et pour lesquels il faudrait établir de nouveaux Dictionaires. Ainsi, en suivant l'exemple de l'Académie et des plus célèbres Gramairiens, nous apelons verbes réciproques tous ceux qui se conjuguent avec le pronom personel, soit qu'ils soient réfléchis, ou qu'ils expriment l'action d'un sujèt sur lui-même ; comme il se promène, il se divertit, soit qu'ils puissent être apelés réciproques, et qu'ils se disent de l'action que deux persones ou deux chôses exercent réciproquement l'une sur l'autre ; comme : Pierre et Paul se louent l'un l'autre ; les foudres se heurtent dans les airs, etc. Cette distinction ne peut contribuer en rien à la pûreté du langage et à la correction du style ; seuls objèts que nous ayions en vûe ; et ce sont de pûres dénominations, qu'on peut regarder comme indiférentes.

12°. Nous disons que dans acablé, l'a est bref, quoi qu'il soit long dans j'acâble. M. D. décide au contraire que ca est long dans tous les mots de cette famille, soit qu'il précède une syllabe muette, soit qu'il précède une syllabe sonore. Il ajoute que d'Olivet, ne parlant que d'acable, le silence du prosodiste a induit en erreur le lexicographe. En vérité, ce Journaliste parait avoir une bien petite idée de l'Auteur de ce Dictionaire, puisqu'il le fait si mal raisoner. Nous nous flatons qu'on croira sans peine, que nous sommes un peu plus familiarisés que M. D. avec la Prosodie de l'Ab. d'Olivet. Ce n'est pas simplement sur le silence de cet excellent Gramairien que nous nous sommes décidés ; mais, sur son silence combiné avec sa méthode conûe. On peut aisément se convaincre, que, toutes les fois que la pénultième conserve sa quantité devant la syllabe masculine ou sonore, comme l'apèle M. D. d'aprês plusieurs aûtres, d'Olivet ne manque jamais d'en avertir. On a donc droit de conclûre, quand il n'en avertit pas, que la pénultième n'est longue que devant la syllabe féminine, ou, ce qui est la même chôse, devant l'e muet. Je crois que cette logique n'est pas si méprisable. Il ne reste donc que les deux sentimens oposés de M. D. et de l'Ab. d'Olivet ; car le Journaliste n'a pas même voulu s'aider de l'autorité de M. de Wailly, qui le favorise sur cet article : il a cru sans doute que la siène sufisait.

En voilà assez et peut-être trop sur ces critiques. M. D. nous menace d'un déluge d'autres remarques: il veut éclairer toutes nos erreurs : mais si ses aûtres observations ne sont pas mieux fondées, nous sommes d'avance dispensés d'y répondre.

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DICTIONNAIRE CRITIQUE, DE LA LANGUE FRANÇAISE.

Par M. l'Abbé FÉRAUD, Auteur du Dictionaire Gramatical.
DÉDIÉ A Monseigneur de BOISGELIN,
Archevêque d'Aix, &c. l'un des Quarante de l'Académie Française, &c.

TOME TROISIEME.

O = Z.

A MARSEILLE, Chez Jean Mossy, Père et Fils, Imprimeurs du Roi, de la Ville, de la Marine, etc. et Libraires, à la Canebière, à côté du Bureau des Draps.M. D. CC. LXXXVIII. AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROI.ERRATA RAISONÉNous nomons cet Avertissement Errata, parce que, dans l'opinion de quelques critiques, les articles, qui y sont mentionés, seraient autant de faûtes à corriger ; et nous l'apelons Errata raisoné, parce que nous discutons leurs remarques, et nous donons les raisons, pour lesquelles nous n'y adhérons pas.

I. Un Journaliste, qu'on dit être l'écho des Illustres de la capitale, et Illustre lui-même, rendant compte du 1er. Volume de ce Dictionaire, nous fait d'abord la grâce de dire, que cette entreprise mérite d'être encouragée ; que l'Auteur a dû faire beaucoup de recherches et se livrer à un travail três-pénible pour exécuter cet ouvrage ; qu'on ne peut nier qu'il ne s'y trouve beaucoup d'articles bien faits et un grand nombre d'observations utiles ; qu'on sent, en le parcourant, combien des citations de beaux vers, de phrâses éloquentes, de tournures spirituelles, sont utiles pour faire sentir, dans l'emploi des mots, des nuances délicates, qu'il seroit difficile d'exprimer par des définitions ; mais qu'en rendant justice à notre zèle, il ne peut se dispenser de faire quelques observations sur ce 1er. Volume, qui nous engageront peut-être à redoubler de soins et de travail pour perfectioner l'exécution des Volumes suivans. = Ces observations ne nous sont parvenûes que lorsque le 2d. Volume était achevé d'imprimer. Voyons si elles ont pu contribuer à la perfection du 3e.

1°. " L'Auteur (de ce Dictionaire) écrit Béchée pour Becquée ; Baldachin pour Baldaquin ; comme si cette ortographe avoit été en usage. = Rép Il y a ici deux méprises ; l'une de doner à entendre que nous adoptons Béchée et Baldachin, tandis que nous ne les raportons que pour les condamner ; l'aûtre d'assurer que cette ortographe n'a jamais été en usage. Si le Journaliste avait fait quelque recherche, il aurait trouvé ces mots dans l'ancien Trévoux, dans Joubert, dans le Dict. Anglais et Français et dans plusieurs aûtres.

2°. " Il prodigue l'accent circonflexe sur des syllabes, qui n'ont point la quantité qu'indique cet accent. Il écrit Aventûre, Amûsement, encôre, comme si les syllabes accentuées se prononçoient très-longues. " = Rép. Il n'est pas nécessaire que ces syllabes soient três-longues, pour mériter l'accent circonflexe : il sufit qu'elles soient longues. Cette critique tombe moins sur nous que sur M. l'Abé d'Olivet. Nous y avons répondu dans la Préface qui est à la tête du Ier. Volume et dans l'Avertissement, qui est au comencement du 2d.

3°. " Il dit que Chiquet se prononce Chiké. Aucune terminaison en et n'a le son de l'é fermé. " = Rép. Pour celui-ci, il est un peu fort ; et le critique a eu une forte distraction, quand il a lu cet article. Il nous fait dire le contraire de ce que nous avons dit en éfet. Quand le Dictionaire porterait chiké avec un accent aigu, l'observateur aurait pu croire, sans nous traiter trop favorablement, que c'était une faûte d'impression, et cherchant d'aûtres mots terminés en et, vérifier quelle est notre pratique pour cette terminaison. Mais chiké n'est que dans les lunettes mal chaussées du Journaliste. Dans le Dictionaire, on lit chikè, è moyen.

4°. " Il dit qu'on prononce ennemi comme énemi, ennuyer comme anuyé. Si l'Auteur vivoit à Paris, il n'auroit pas adopté une pareille prononciation. " = Rép. L'Auteur de cet extrait, qui voulait contribuer à la perfection de notre ouvrage, aurait bien dû nous aprendre coment on prononce ces mots dans la Capitale. Doit-on prononcer, én-nemi, ou annemi, ou anemi ? Car la double nn, que nous avons voulu proscrire, indique une de ces prononciations três-vicieuses, et qui ont cours parmi le peuple en certaines Provinces. Assurément, ce n'est point la pensée du Censeur. = Reste donc le choix entre énemi, qui est de Mrs. Dumarsais et de Wailly ; et ènemi, qui est de Mr. Duclos et de l'Académie. Celle-ci, continuant d'écrire ennemi, avertit qu'il faut prononcer Enemi, c'est-à-dire, avec un è ouvert. Voy. Ennemi au 2d. Volume de ce Dictionaire critique. = Nous nous sommes décidés pour la première manière, comme étant la plus conforme à l'analogie. Il y a bien du tems qu'on a remarqué, qu'excepté le mot être, aucun de nos mots ne comence par un E ouvert ; et que l'E initial et final, non muet, est toujours un é fermé. = Serait-ce à cause de l'e muet, qui suit, que M. Duclos écrit ènemi avec un accent grave à la 1ere. syllabe ? Mais il écrit élever avec un accent aigu ; ce qui n'est pas fort conséquent. Il écrit aussi séve, malgré l'e muet, qui suit ; et il marque, au contraire, èfet, èfort avec un accent grave, contre l'analogie. On peut observer, en éfet, qu'aûtrefois on écrivait avec 2 ff, deffaut, deffense, etc., et que quand on a retranché une de ces f inutile, on a accentué l'e d'un aigu, défaut, défense. Si l'on écrit donc éfet, éfort avec une seule f, c'est un é fermé qu'on doit exprimer et non pas un è ouvert. = On dit qu'au Théâtre on prononce ènemi : mais pas plus la prononciation que la déclamation théâtrale n'est un modèle pour le discours ordinaire et même pour le discours soutenu. " Personne, dit M. Beauzée, d'aprês M. Duclos lui-même, personne jusqu'ici, ne s'est avisé de faire entrer l'autorité du Théâtre dans ce qui constitue le bon usage d'une langue. "

Pour ce qui regarde le mot ennuyer, que nous disons se prononcer anuyé ; outre l'autorité de M. de Wailly, qui vit à Paris, et dont nous nous apuyons volontiers, nous avons suivi les règles de l'analogie et du génie présent de notre langue. Nous avons pensé que la 1ere. n, dans ennuyer, n'y était mise que pour faire changer l'e en a dans la prononciation ; et qu'il n'y avait que la 2de. n, qui se prononçât. C'est ainsi qu'on écrit aujourd'hui solennel, solennité ; et que l'Acad. avertit de prononcer solanel, solanité ; qu'on écrit différemment, ardemment, pertinemment, etc., et qu'on prononce différaman, ardaman, pertinaman, etc.

5°. " Il (toujours l'Auteur de ce Dictionaire) se donne la peine de critiquer des prononciations tellement vicieuses ; qu'elles ne méritent pas d'être relevées. Il dit, par exemple, qu'il ne faut pas prononcer avant-hier comme avanzier. " = Rép. Ceci est une vétille ; et c'est gréler sur le persil. Pourquoi n'aurai-je pas employé une demi-phrâse, pour relever cette faûte, qui est comune en plusieurs Provinces ? J'ai suivi en cela l'exemple de plusieurs Gramairiens célèbres, à qui l'on a su gré de relever des prononciations aussi grossières. = On reproche à plusieurs Gens de Lettres de ne penser qu'à eux et de ne juger des chôses que par raport à eux. Ce qu'ils savent, ou croient savoir, est inutile à dire. Mais ce que vous savez, Messieurs, d'aûtres ne le savent pas ; et permettez-nous donc de le leur aprendre. = Nous avions prévenu cette objection dans la Préface (n°. V. à la fin ; mais on ne lit guère les Préfaces ; et plusieurs Journalistes mêmes ne les lisent pas en entier, quoiqu'ils y puisent les principaux matériaux de leurs extraits.

6°. " Il prétend qu'aucun ne doit pas s'employer au pluriel ; et en même tems il cite des passages de Racine, de Bossuet, de Montesquieu, où ce mot est employé de cette manière. C'est être difficile en autorités. " = Rép. On ne cite pas comme autorités les Auteurs les plus illustres, quand on les critique d'aprês un usage constant et presque universel, d'aprês une assez bone raison et d'après la décision de ceux qui ont fait une étude particulière de notre langue, Mrs. de l'Acad. Franç. et tous les Gramairiens ; et les plus récens comme les plus anciens. " Aucun n'a point de pluriel, que dans le style marotique ou dans le style du Palais ; et alors il signifie quelques-uns. Dict. de l'Acad. Fr. L'article Nul n'a point de pluriel -- Aucun exclut le pluriel comme nul. Beauzée, etc. etc. " = Je ne puis donc, en conscience, réformer cette remarque ; et c'est encore un article, qui ne peut servir à la perfection de mon Dictionaire.

7°. " Le reproche le plus grave, que nous ayions à faire à M. l'Abbé. Féraud, c'est d'avoir mis si peu de choix dans les autorités, qu'il cite. Dans le petit nombre de noms célèbres, qui peuvent faire autorité dans la langue, on est bien étonné de trouver une foule de noms très-obscurs. Il est vrai que c'est quelquefois pour les critiquer qu'il cite de mauvais Auteurs ; mais, pour l'intérêt du goût, ce sont les bons Écrivains, dont il faut également citer les beautés et critiquer les faûtes. " = Rép. Cet article demande quelque discussion. D'abord tous les Auteurs, que je cite, même sans les critiquer, je ne les cite pas comme autorités. Ensuite, ceux qui peuvent faire autorité, ne sont pas en si petit nombre dans mon Dictionaire. Il est bien peu de noms vraiment célèbres, qui n'y soient cités, et un grand nombre de fois. Pour ce qui regarde la maxime, qu'avance le Critique, qu'on ne doit critiquer les faûtes que des bons Écrivains, je ne crois pas qu'elle soit aprouvée de beaucoup de persones. Elle nuirait au progrês des Arts, et elle est contraire à la pratique de tous les Critiques et du Journaliste lui-même. Ne critique-t-il dans son Journal, que des Écrivains illustres, et privera-t-il ses Lecteurs d'observations judicieuses et utiles, parce qu'il n'a que três-rarement des noms déjà célèbres à leur présenter ? Ce qu'il fait pour les livres nouveaux, nous le faisons pour les Ouvrages, soit anciens, soit modernes. S'il en est plusieurs, que les gens d'un goût trop délicat, ou trop frivole, ne lisent pas ; et si le nom seul de plusieurs de ces Auteurs, à bien des égards estimables, leur fait mal au coeur, leurs livres sont entre les mains de beaucoup de persones, à l'instruction desquelles nous avons voulu travailler de préférence.

Voici, ce me semble, les vrais principes en ce genre. Les Auteurs qu'on peut citer, dans un Ouvrage, comme celui-ci, et les phrâses, qu'on en raporte, on peut les citer, ou comme simples exemples, ou comme ornemens, ou comme autorités et modèles, ou enfin, comme objets de critique. = Les exemples servent merveilleusement à éclaircir les définitions, et à montrer plus sensiblement le vrai, le bon emploi des mots. Or, quand il n'y a ni doute, ni difficulté, les exemples tirés des Auteurs médiocres, s'ils sont d'ailleurs réguliers, remplissent cet objet aussi bien que ceux des Écrivains les plus illustres, qui souvent ne les fourniraient pas. Et quels travaux immenses ne faudrait-il pas à un Lexicographe, qui, ayant de bons exemples sous sa main, n'ôserait les employer qu'aprês s'être assuré que les bons Écrivains n'en fournissent pas de pareils ? Le tems perdu à ces recherches peu utiles, n'est-il pas mieux employé à des réflexions et à des remarques instructives ? = Ces exemples sont quelquefois un ornement pour un Dictionaire de la langue ; et alors, je l'avoûe, les noms célèbres en relèvent le prix. Mais, s'il se trouve des tours heureux, des pensées fines et délicates, des expressions énergiques, des phrâses éloquentes, comme s'exprime le Journaliste, dans des Auteurs peu conus, faudra-t-il les rejeter, parce que ces Auteurs ne peuvent prouver dans la litératûre une Noblesse ds seize quartiers ? = Quand il se rencontre des doutes et des difficultés, il faut aporter, il est. vrai, des autorités imposantes, mais alors nous n'avons pas cité des Auteurs três-obscurs. = Enfin, pour les Remarques critiques et utiles, auxquelles les grands, ou les bons Écrivains ne donent pas lieu par leurs faûtes, je crois qu'on peut les faire à l'ocasion des faûtes des Auteurs médiocres ; et c'est ainsi que tous les critiques l'ont toujours pratiqué. Je ne vois pas en quoi cette pratique intéresse et blesse le goût ; et c'est, en vérité, le faire entrer par tout, bon gré mal gré, et le méler où il n'a que faire. Jamais on n'a tant parlé de Goût, de Raison, de Philosophie, d'Humanité : mais l'on sait assez ce qu'il faut penser de tons ces beaux étalages. S'il en faut croire d'habiles Observateurs, ce siècle ne brille pas par le vrai et le bon goût et par les bons principes en aucun genre, et la Capitale même n'en fournit pas un grand nombre de modèles.

Aprês ces réflexions générales, qu'il me soit permis d'en faire quelques unes de plus particulières. Quand je vis cette critique dans le Journal de .... j'en fus d'abord étoné. Je compris ensuite qu'il y avait anguille sous roche et qu'on en voulait à quelques Auteurs en particulier. Je soupçonai que ces Auteurs três-obscurs étaient, au contraire, des Auteurs, qui ne sont que trop célèbres pour les préjugés ou les intérêts de certains Écrivains. Je ne tardai pas à trouver le mot de l'énigme dans un aûtre Journal. On m'y avertit charitablement que les Journalistes ne sont pas des autorités et que je le saurais bien, si je vivais à Paris. Il n'y a pas d'aparence que, sur ce point, ce Journaliste soit avoué de ses confrères. Car il y aurait de terribles conséquences à tirer de cet aveu, ou de cette assertion. Les Auteurs critiqués, quelquefois assez durement, triompheraient et batraient des mains ; ceux, qui sont loués, prônés, célébrés, outre mesûre, seraient peu flatés d'éloges, qui ne signifieraient rien. On demanderait à ces Faiseurs de feuilles périodiques, pourquoi ils barbouillent tant de papier pour fixer le jugement du Public sur les Ouvrages qui paraissent, puisque leur aprobation ou leurs critiques seraient également sans conséquence. Nous sommes bien éloignés de souscrire à cette sentence, du moins dans sa généralité. Nous nous sommes fait, au contraire, un devoir et un plaisir de consulter les divers Journaux litéraires ; et nous leur devons des observations utiles. Il est naturel de penser que ces critiques de profession ont fait de la langue et des principes du goût, une étude plus profonde, que ne l'ont faite le comun des Gens de Lettres.

Sans doute que ceux, dont ce dernier Journaliste est l'écho, et l'interprète, font quelque exception à cette proscription générale. Dans le parti oposé, l'on en exceptera d'aûtres ; et ainsi tous les Journalistes respectivement seront et ne seront pas des autorités.
Or, il n'est pas nécessaire de vivre à Paris pour savoir tout cela. On sait fort bien, en Province, que tout est secte, parti, cabale, faction dans la République des Lettres ; que, comme dit Gresset dans son fameux Tableau de la Capitale,
(L'Aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre ;)

Qu'ici un tel Auteur est élevé jusqu'aux nûes ; et que là il est mis plus bâs que terre. Il y a, dis-je, long-tems qu'on le sait. Et c'est ce qui faisait dire à l'Abé Trublet que : " avec moins de goût, d'esprit et de conoissances, nos Ouvrages nouveaux sont quelquefois mieux jugés dans les Provinces qu'à Paris, à cause des partis et des cabales de la Capitale ; qu'on a plus de goût et de lumière à Paris et plus d'impartialité en Province. "

Ce que nous savons encôre, c'est qu'il est, en particulier, une secte puissante ; mais qui perd journellement de son crédit, qui a dit depuis long-tems :

Nul n'aura de l'esprit que nous et nos amis ;
Et que la bête d'aversion de cette secte est un Journal litéraire, le plus ancien de tous et qui se soutient. depuis prês d'un demi-siècle, dans l'estime publique. Des Cordons-Bleus de la litérature, à ce qui nous a été raporté, ont trouvé mauvais que nous ayions montré tant de confiance en cet Ouvrage périodique ; et que nous l'ayions si souvent cité. Nous ne sommes pas prêts à nous corriger de ce défaut.

8°. Revenons au premier Journal. On nous y anonce un Dictionaire de l'Académie Française sur un nouveau plan. " M. de Voltaire, y dit-on, frappé de l'imperfection du plan, que l'Académie a continué de suivre dans son Dictionnaire (où, au lieu de raporter à l'apui des définitions, des passages tirés de nos bons Auteurs, on se contente de citer des exemples, pris dans le langage ordinaire), l'avoit déterminée à en adopter un autre plus étendu & plus raisonné. Il croyoit qu'un bon Dictionnaire de la langue devoit être tout à la fois une Grammaire, une Rhétorique & une Poétique. C'étoit peut-être beaucoup prétendre : mais il est sûr que des définitions exactes de chaque mot, accompagnées d'une critique saine & concise sur ses emplois divers, et justifiées par des exemples choisis dans nos meilleurs Auteurs, contiendroient d'excellens principes de Grammaire et de goût. Nous avons lieu de croire que l'Académie remplira, dans une Édition prochaine de son Dictionnaire, l'espérance, que le Public a conçue, et qu'elle seule peut être en état de réaliser. " = Cette anonce est faite pour plaire à tous les esprits bien faits ; et persone, en particulier, ne doit plus souhaiter de la voir bientôt acomplie, que l'Auteur de ce Dictionaire critique ; puisque le nouveau travail de l'Académie servira à perfectioner le sien, qui pourra toujours se soutenir, dans un degré inférieur de mérite et de gloire, mais peut-être supérieur d'instruction et d'utilité. = Nous ne sommes pas de ceux, qui disent, d'après le même M. de Voltaire, que : " Il y a une fatalité sur les Académies ; et qu'aucun Ouvrage, qu'on apelle académique, n'a été encore, en aucun genre, un Ouvrage de génie. " Siècle de Louis XIV, T. 1. P. 286. Nous croyons, au contraire, três-fermement, que Mrs. de l'Acad. Franç. feront un Ouvrage excellent et supérieur, s'ils veulent s'en doner la peine, et en embrasser, dans l'exécution, toute l'étendûe ; ouvrage nécessaire aujourd'hui plus que jamais. Ce qui seul peut paraître incertain, c'est de prévoir jusqu'à quel point ils le voudront.

On a beaucoup raisoné là-dessus, et de vive voix et par écrit, et l'on a élevé bien des questions. -- L'Académie entière travaillera-t'elle à ce Dictionaire ? -- Y aura-t'il du moins un grand nombre d'Académiciens, qui y doneront leurs soins ; ou ne sera-ce l'ouvrage que de trois ou quatre particuliers ? -- Discutera-t'on tous les articles, et les décidera t'on à la pluralité des voix ? La multitude en est immense. -- Suivra-t'on ce travail avec constance ? Il est bien dégoutant. -- Se contentera-t'on de mettre à la place des exemples pris dans le langage ordinaire, des citations et des passages tirés de nos bons Auteurs ? Le Public atend aujourd'hui quelque chôse de plus. -- Osera-t'on citer les Académiciens et les aûtres Auteurs vivans ? Ne prendra-t'on les exemples que dans les Ouvrages de ceux, qui sont morts ? Cette critique saine et concise, qui accompagnera ces exemples, sera-ce une critique en l'air, ou sera-t'elle relative aux citations des Auteurs ? – Donera-t'on un traité complet de Gramaire, de Rhétorique et de Poétique, répandu et semé dans les divers articles rangés par ordre alphabétique, et dont les renvois ne feront qu'un seul corps ? -- Quel parti prendra-t'on pour l'Ortographe ? En discutera-t'on les principes ? En donera-t'on, autant qu'il est possible, les règles générales ? Les apliquera-t'on à chaque mot plus exactement qu'on ne l'a fait jusqu'aujourd'hui ? Il règne un grand désordre en cette partie dans les Dictionaires et encore plus dans les aûtres livres. Três-souvent les Auteurs négligent cet article ; plus souvent encore ce sont les Imprimeurs, qui en décident. -- Marquera-t'on la prononciation, du moins dans les mots, où elle peut être douteuse pour le comun des Lecteurs, pour les étrangers, pour les gens de Province ? -- Comprendra-t'on, dans ce nouveau plan, la Prosodie, les Synonymes, les Néologismes ? -- Fera-t'on des observations sur les Remarques des Critiques et des Gramairiens, anciens et modernes, comme on le fit autrefois sur celles de Vaugelas ? etc. etc. -- Le grand nombre des Amateurs de la Langue française, soit parmi les Nationaux, soit parmi les Étrangers, désirent, sans doute, qu'on n'exclûe aucun de ces articles d'un travail si intéressant. Je laisse à des persones plus habiles et plus autorisées à dire leur sentiment, le soin d'aprécier la légitimité de ce désir.

II. Un troisième Journaliste a rendu trois fois compte de ce Dictionaire ; mais il l'a fait si vaguement et si légèrement qu'il nous a mis hors d'état de profiter de ses remarques ou de les combatre. Son dernier extrait n'est qu'une amplification du premier, qui disait plus en moins de paroles. Ce n'était pas la peine d'anoncer, six mois d'avance, qu'il reviendrait sur cet Ouvrage, pour le faire ensuite de cette manière. La seule chôse, qu'il relève, ce sont les innovations dans l'ortographe ; et comme nous avons répondu fort au long à cette objection dans l'Avertissement, qui est à la tête du 2d. Volume, nous y renvoyons le Lecteur.

III. Un des Auteurs d'un autre Journal litéraire, où l'on parle des livres frivoles dans leur primeur, et où l'on ne rend ordinairement compte des Ouvrages solides et utiles que long-tems aprês qu'ils ont paru, s'est souvenu du premier Volume de ce Dictionaire dix mois aprês qu'il a été distribué dans la Capitale. Il en a critiqué quelques articles fort durement ; et ses critiques peuvent se diviser en quatre classes ; critiques, qui sont afaire de goût, de sentiment et d'opinion ; critiques, qui nous sont comunes avec tous les Gramairiens, observateurs et comentateurs des Poètes ; critiques non pas de ce que nous avons dit, mais de ce que nous n'avons pas dit ; critiques enfin générales, mais excessivement sévères et que nous espérons que plusieurs trouveront outrées et injustes. = Critiques, qui sont afaire de goût et de sentiment. C'est ainsi que le Censeur pense que, un abominable homme n'est pas une inversion choquante, que, abréger un prodige, pour dire, en abréger le récit, n'est pas une ellipse trop forte, que cet amour de gloire, pour, cet amour de la gloire, n'est pas une faûte gramaticale ; et cela parce qu'on dit fort bien, un désir de vengeance, qu'il apèle fort improprement une ellipse pareille à la première, confondant ainsi le pronom un avec le pronom démonstratif ce, tandis que le premier exprime un sens indéfini et le second un sens défini et déterminé. C'est ainsi qu'il décide que, une cire, pour dire, une bougie, est encore du bel usage, parce que Boileau l'a employé, il y a cent ans, dans de três-beaux vers ; que, parler du coeur est une três-bone expression, parce que Racine s'en est servi ; que, la renomée, qui fait sa revûe acoutumée, dans tous les coins de l'Univers, n'a rien de bâs dans une ode ; que, le bouillon de la melancolie est une métaphôre três-juste, par la raison que mélancolie signifie bile noire, etc. A lui permis : il ne faut pas disputer des goûts. = Critiques ou plutôt injures, qui nous sont comunes avec tous les Gramairiens, les Observateurs et Comentateurs des Poètes. On les a tous acusés de n'être pas nés pour parler de Poésie, ni pour juger les Poètes ; d'avoir l'oreille peu acoutumée à l'élégance des vers, à l'harmonie, à la mélodie du style, comme si l'élégance, l'harmonie, la mélodie autorisaient des faûtes visibles contre la Langue ; et qu'en pardonant aux Poètes les licences qu'ils prènent, ou auxquelles la rime et la mesûre les forcent souvent, on eût tort d'avertir les Prosateurs de ne pas les imiter, n'ayant pas la même excûse. Le Journaliste réfute quelques-unes de mes Remarques sur les Poètes, comme Mr. l'Abé des Fontaines et Mr. Racine le fils ont réfuté, dans le tems, les Remarques de M. l'Abé d'Olivet sur les Tragédies de Racine. En parcourant le Dictionaire Critique, on trouvera plusieurs exemples de cette manière, assez singulière, de détruire des observations judicieuses. = Critiques, où l'on ne relève pas ce que j'ai dit, mais où l'on me reproche de n'avoir pas tout dit. Ainsi j'ai eu tort, au mot Courtine, qui signifiait autrefois rideau de lit, de n'avoir pas cité six vers de Clément Marot, qui se sont heureusemant présentés à la mémoire du Journaliste, ou qu'il a trouvés dans ses répertoires ; ainsi que d'autres vers sur les Dames d'Atour et des passages de J. J. Rousseau et de Bossuet sur les mots charogne & cadavre. Il aurait pu acumuler d'aûtres citations aussi importantes, que j'ai omises ; & cette critique serait fort aisée. = Il remarque une faûte, d'impression peut-être, dit-il, dans ce demi Vers de Gresset : cet haut-bois révéré. Dans le Dictionaire on lit, ce haut bois. Ainsi il n'y a pas même de faûte d'impression. A-t'il eu la berlûe, comme cet autre Journaliste, qui a lu chiké au lieu de chikè, è moy., ou bien les divers exemplaires sont-ils dissemblables ? Voy. Hériter. = Enfin critiques générales, qui paraîtront à plusieurs excessivement sévères et outrées, et même injustes et indécentes ; comme quand il dit que notre travail n'a été qu'une compilation de Gramairien, tandis qu'il y a dans ce Dictionaire un si grand nombre d'observations nouvelles ; que ce n'était pas la peine de refaire ce que tant d'aûtres ont fait, ce qui supôse que le Censeur n'a parcouru que fort légèrement cet ouvrage et qu'il n'en a pas même lu la Préface ; que nous n'avons travaillé que pour des enfans, des écoliers, ce qui est plus que dur et mordant, et vise au mépris et à l'insulte. = On pensera, peut-être, que c'est par représailles que ce Journaliste nous a traités si mal. Il est vrai que nous avons quelquefois critiqué le Journal, auquel il travaille, et peut-être personellement cet Auteur lui-même, sans le savoir, parce qu'il ne se nomme pas : mais nous l'avons toujours fait avec honêteté ; et plus souvent encôre, nous avons cité avec confiance cet Ouvrage périodique et nous en avons adopté les décisions. = Il parait que l'Auteur de cet Extrait était de mauvaise humeur, quand il l'a composé. Nous n'avons pas été heureux et nous avons rencontré un de ses mauvais momens. On peut, je crois, l'inviter à invoquer plus souvent la Muse du cousin Jacques, La Gaîté.

IV. Enfin, que répondre à un Professeur d'Éloquence, qui décide nettement que ce Dictionaire est mauvais ; et qui, pour se dispenser d'en fournir la preuve, renvoie au Journal de .... que nous venons de réfuter fort au long ; et qui, pour justifier ce ton si tranchant, assure qu'il a droit de dire la vérité, parce qu'il est Bourguignon et Professeur d'Histoire ? = M. le Professeur n'a pas bien réfléchi sur la valeur des termes. Il confond dire ce qu'on pense avec dire la vérité. Ce sont deux chôses bien diférentes ; car, quand on pense mal, en disant ce qu'on pense, on est bien éloigné de dire la vérité. Je ne sais si l'on se pique en Bourgogne d'être sincère de cette manière ; mais pour la dignité de Professeur d'Histoire, si elle impôse l'obligation d'aimer la vérité, elle ne done par elle-même ni le zèle de la chercher, ni les talens pour la trouver.

 

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