|
DICTIONNAIRE
CRITIQUE DE LA LANGUE FRANçAISE
Par
M. l'Abbé FÉRAUD, Auteur du Dictionaire
Gramatical.
DÉDIÉ
A Monseigneur de BOISGELIN,
Archevêque d'Aix, &c. l'un des Quarante
de l'Académie Française, &c.
TOME
PREMIER.
A
=D.
A
MARSEILLE, Chez Jean Mossy Pere et Fils, Imprimeurs
du Roi, de la Ville, de la Marine, etc. et Libraires
à la Canebiere, à côté
du Bureau des Draps.
M.
DCC. LXXXVII. AVEC APPROBATION, ET PRIVILEGE DU
ROI.
A MONSEIGNEUR JEAN-DE-DIEU-RAYMOND DE BOISGELIN,
ARCHEVÊQUE D'AIX, CONSEILLER DU ROI EN TOUS
SES CONSEILS, PREMIER PROCUREUR-NÉ, ET
PRÉSIDENT DES TROIS ORDRES DES ÉTATS
DU PAYS ET COMTÉ DE PROVENCE, ABBÉ,
CHEF, SUPÉRIEUR ET PRÉLAT DE L'ABBAYE
ET CHAPITRE SÉCULIER DE ST. GILLES, ABBÉ
COMMENDATAIRE DE CHAALIS, ET DE ST. MAIXANT ;
L'UN DES QUARANTE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Monseigneur,
En vous dédiant cette production importante
de nos presses, nous avons pensé qu'elle
ne pouvait paraître sous de plus heureux
auspices.
Vos talens supérieurs dans l'éloquence
de la Chaire, l'amour & la culture des Lettres
vous ont appellé dans la premiere Académie
du Royaume ; & personne ne peut mieux apprécier
que Vous, MONSEIGNEUR, un Dictionaire Critique
de la Langue Française ; cette Langue dont
vous avez si bien développé les
ressources, la force, l'énergie, lorsque
portant aux pieds du Trône les voeux du
Clergé, vous avez été l'interprête
du premier Ordre de l'Etat & de la Nation,
en faisant avec tant de noblesse & de dignité
l'éloge d'un Monarque adoré.
Vous
êtes devenu cher à la Provence par
l'établissement d'un Canal qui doit en
vivifier les productions, en accroître les
richesses, & dont le nom éternisera
le souvenir de vos bienfaits. Vous y ajoutez encore,
par la sagesse, avec laquelle vous savez, MONSEIGNEUR,
concilier dans les Etats de la Province, les intérêts
du Roi avec ceux de la Latrie. Vous portez un
nom illustre que vous honorez par toutes les vertus
de l'Episcopat.
Pouvions-nous, MONSEIGNEUR, choisir un Protecteur
plus digne de notre hommage ? La bonté
que vous avez eue de l'accepter, nous pénètre
de la plus vive reconnoissance.
Nous
sommes avec respect,
Monseigneur,
DE VOTRE GRANDEUR,
Les très-humbles & très-obéissans
Serviteurs, J. MOSSY, Pere & Fils, Imprimeurs-Libraires,
à Marseille.
PREFACE
A
La renaissance des Lettres, la critique a été
nécessaire pour faciliter l'intelligence
des Langues anciènes, et pour en faire
conaître le génie et les beautés.
Elle ne l'est pas moins aujourd'hui, pour contribuer
à la perfection des langues modernes &
pour en arrêter la décadence &
la dépravation. Et parmi celles-ci, on
peut dire qu'il n'en est aucune, à laquelle
le secours de la critique soit plus utile, que
la Langue Française, la plus délicate,
la plus dificile, la plus modeste, la plus exacte,
la plus énemie des licences, des innovations
; et qui est pourtant parlée et écrite
par le Peuple le plus amoureux des nouveautés,
et chez qui tout est mode ; la Science, la Médecine,
le Langage ; la Religion même, ainsi que
la parûre.
On
a dit, et l'on répète tous les jours,
que notre Langue a été fixée
dans le dernier siècle ; et les Critiques
de ce temps-là y ont autant et peut-être
plus contribué que les grands Écrivains
en tout genre, que ce siècle si fameux
a réunis : mais elle n'est à-peu-près
fixée que pour le fond et les principales
règles du Discours : elle ne l'est point
et ne saurait l'être pour le détail
des locutions, des expressions, des tours de phrâse
même. Il est une foule, non-seulement de
termes & de mots, mais de manières
de parler, de régimes, de constructions,
en usage dans le siècle pâssé,
qui sont suranés aujourd'hui ; et l'on
en rencontre, plus qu'on ne pourrait penser, dans
nos plus grands Écrivains et dans ceux
là même, qu'on regarde comme classiques.
D'aûtre part, il y a un grand nombre de
mots nouveaux, de nouveaux tours de phrâse,
de nouvelles expressions, que l'usage a introduits,
qui étaient inconnus au siècle précédent
et qu'on y aurait peut-être traités
de barbarismes et de méprisables nouveautés.
= Ajoutez-y l'Ortographe des mots comuns aux deux
siècles, ou des analogues, sur laquelle
on peut dire, qu'on n'a jamais eu de principes
bien assurés, sur laquelle on n'en a pas
même encôre de bien constans, et qui
a toujours été la partie la plus
négligée.
Ces variations de l'Usage, constatées par
les variantes des Dictionaires les plus estimés,
et même du Dictionaire de l'Académie,
dans ses diverses Éditions ; l'incertitude
et l'insufisance des Règles ; les diverses
opinions des Gramairiens et des Critiques ; les
diférentes pratiques des Auteurs et des
Imprimeurs, font naître tous les jours des
doutes et des dificultés. Et il n'est persone,
parmi ceux, qui ont voulu étudier leur
Langue avec quelque soin, qui n'ait reconu et
éprouvé l'insufisance des moyens
et des ressources en ce genre.
Il
en est de trois espèces ; les Gramaires
et les Règles générales ;
les Exemples, qu'on trouve dans les Dictionaires,
et les Recueuils de Remarques et d'Observations
critiques sur la Langue. = Les Règles sont
en trop petit nombre, souvent obscûres,
toujours dificiles à comprendre, plus dificiles
encôre à retenir ; et encôre
plus mal-aisées à apliquer aux câs
particuliers. Qui peut se flater de les conaître
toutes ? Qui peut en charger sa mémoire
et compter sur sa fidélité ? Et
pour supléer à son défaut,
que de Livres ne faut-il pas parcourir ? A quels
endroits de ces Livres faut-il les chercher ?
Les dificultés dégoûtent ;
et l'on abandone des recherches pénibles
et qu'on a souvent éprouvé être
infructueûses. = Les Exemples, qu'on troûve
dans les Dictionaires sont de deux sortes : les
uns ont été puisés dans les
Auteurs ; les aûtres ont été
composés à plaisir par les Lexicographes.
L'Académie a préféré
cette dernière méthode, qui a ses
avantages. Il parait pourtant que le plus grand
nombre des lecteurs aime mieux la première
; et dans les Dictionaires de Richelet et de Trévoux,
on lui a doné la préférence,
quand on a pu le faire. Mais ce qui est comun
aux deux méthodes, c'est que ces Exemples
sont souvent anciens, recueuillis des premières
Editions ; quelquefois contraires entr'eux, presque
toujours destitués de remarques ; et que
n'étant pas apréciés au flambeau
de la critique, ils sont souvent plus propres
à égarer qu'à guider dans
ce labyrinte. = Les Remarques et les Observations
seraient plus utiles pour résoudre les
doutes, si elles étaient en plus grand
nombre ; si elles s'étendaient à
tous les mots de la Langue, qui en sont susceptibles
; si plusieurs n'avaient pas vieilli avec les
expressions, qu'elles critiquent, ou qu'elles
aproûvent ; si elles n'étaient pas
quelquefois oposées les unes aux aûtres
; si elles étaient toujours fondées
en principes ; si elles n'étaient pas souvent
arbitraires, et le fruit du caprice ou du goût
particulier des Auteurs. Les Juges, dans cet Empire
gramatical, ont besoin d'être jugés
eux-mêmes. Dâilleurs, ces Remarques
ont l'inconvénient des Règles :
elles sont éparses dans diférens
livres, et y sont entassées sans méthode.
La Touche est le seul, qui les ait rangées
par ordre alphabétique, et La Touche est
peu conu et peu consulté. = Outre cela,
il est un grand nombre d'Observations judicieuses
et utiles, répandûes dans les diférentes
Gramaires, dans les Journaux de Litératûre,
dans les Comentateurs de nos Poètes et
autres Écrivains, non moins dificiles à
retrouver au besoin, plus dificiles même,
parce qu'on n'a pas la ressource des Tables pour
les chercher. Et quand nous n'aurions fait que
les réunir dans un même ouvrage,
et les disposer dans l'ordre le plus comode pour
en faciliter la recherche, nous croirions toujours
avoir rendu un grand service, non seulement à
toutes les Nations, chez qui notre Langue et notre
Litératûre sont familières
; non seulement aux jeunes gens et aux habitans
des diférentes Provinces de France, à
qui ce secours est absolument nécessaire,
mais aux Français même de la Capitale,
sans en excepter les Gens de lettres, souvent
plus ocupés des chôses et des pensées
que de l'emploi et de l'arrangement des mots,
et plus jaloux de l'élégance que
de la correction du style, quoiqu'il ne puisse
y avoir de véritable élégance
sans correction.
Mais
nous n'avons pas borné là notre
travail. Nous avons joint aux Remarques des Gramairiens
et des Critiques, qui nous ont précédés,
un nombre si considérable d'Observations
gramaticales et critiques, qu'elles égalent,
si elles ne le surpâssent, l'ensemble de
toutes celles qu'on troûve répandûes
dans les bons Auteurs, qui ont travaillé
sur la Langue Française (*). Nous ne nous
sommes pas contentés de raporter leurs
remarques, nous en avons fait quelquefois la critique,
avec les égards que méritent des
Auteurs si estimables, et qui nous ont été
si utiles pour la composition de ce Dictionaire.
____________________
NOTE
(*) Telles sont les Remarques de MM. de l'Académie
Française, de MM. de Port-Royal ; de Regnier
des Marais ; Vaugelas, Th. Corneille, Ménage,
Bouhours, Andry de Bois-regard., Dangeau, La Touche,
des Abbés Girard et Des Fontaines ; du
P. Buffier ; de Brossette et St. Marc, comentateurs
de Boileau, de Voltaire et Bret ; l'un comentareur
de Corneille et l'aûtre de Molière
; de Duclos, Froment, du Marsais, de l'illustre
Abbé d'Olivet, à qui la Langue a
tant d'obligations, à qui j'en ai moi-même
de si essentielles, et dont je dois chérir
et respecter toute ma vie le souvenir ; de Restaut,
de MM. Beauzée, de Wailli, Harduin, d'Açarq,
de Fréron, de MM. les Abbés Grozier
et Royou, de M. Geofroi et des aûtres Auteurs
de l'Année Littéraire ; de M. l'Abbé
Roubaud, Auteur des nouveaux Synonymes François,
des Auteurs du Mercùre, et de ceux du Journal
de Paris, etc. etc.
____________________
Ce
n'est donc pas ici un Ouvrage de pure compilation,
et nous espérons qu'on ne nous fera pas
l'injustice de nous apliquer ce que dit M. l'Abbé
de Fontenai, au sujet d'une aûtre production
litéraire, que : c'est un de ces
Livres, fait sur des livres, un de ces livres
retournés, qui ne corrigent rien, ne rectifient
rien.
Ce
n'est pas non plus simplement une nouvelle Édition
plus ample du Dictionaire Gramatical : c'est un
Ouvrage tout diférent. Ce qui fait le principal
du premier n'est qu'un faible accessoire du Second.
Celui-là n'est, dans le fonds, qu'une Gramaire
Alphabétique, plus complète, à
la vérité, et mise dans un arrangement
plus comode pour ceux, qui veulent consulter.
Celui-ci est un vrai Dictionaire Critique, où
la Langue est complètement analysée.
C'est un Comentaire suivi de tous les mots, qui
sont susceptibles de quelque observation ; un
Recueuil, qui laisse peu à desirer ; des
Remarques, qui peûvent éclaircir
les doutes et lever les dificultés, que
font naître tous les jours les bizârres
irrégularités de l'Usage. C'est
la Critique des Auteurs et l'examen, la comparaison,
critique aussi, des divers Dictionaires. Nous
ôsons croire qu'il réunit les avantages
de tous, et qu'il y ajoute des utilités,
qui ne se troûvent dans aucun. = Le Dictionaire
de Trévoux et le Vocabulaire François
ont plutôt pour objet la Nomenclatûre
des Arts et des Sciences, commune à toutes
les Langues, que les Règles de la Langue
Française en particulier. Du moins, elles
n'en sont pas l'objet principal, et l'on ne s'y
est pas étudié à en discuter
fort au long les principes. = L'Académie,
dans son Dictionaire, s'est abstenûe de
toute critique ; et elle a presque toujours renvoyé
aux Gramaires le détail des instructions.
Comme Juge Souverain, elle prononce ses Arrêts,
sans en énoncer les motifs : et ces arrêts
sont les exemples qu'elle done, ou le silence
qu'elle garde. Par les uns, elle avertit de ce
qui est bon : par l'aûtre, elle semble indiquer
ce qui ne vaut rien. Elle a eu de bones raisons
pour préférer cette méthode,
et il ne nous apartient pas de les aprofondir.
Après les services si importans, qu'elle
a rendus et qu'elle rend encôre aux Lètres
et à la Langue, ce serait être bien
ingrat que de les méconaître, sous
prétexte d'en exiger de plus grands, auxquels
peut-être même sa dignité et
sa prudence s'opôsent. Mais, outre que cette
méthode est peu satisfaisante pour les
Savans, elle est assez peu utile à ceux,
qui ne le sont pas, parce qu'elle supôse
une parfaite conaissance de la Gramaire, précédemment
aquise. = Le Dictionaire de Richelet ne peut qu'égarer
ceux, qui le prendraient aujourd'hui pour guide.
Le Richelet Portatif, quoique rédigé
avec beaucoup de soin et de goût, n'est
qu'un abrégé trop court et trop
concis, pour satisfaire les voeux et les besoins
de ceux, qui veulent bien parler et bien écrire
en français.
Nous
avons donc travaillé à réunir
les avantages de ces diférens Dictionaires
et à y en joindre de nouveaux, que du moins
du côté de l'utilité, nous
croyons fort supérieurs. Les aûtres
n'instruisent guère que par des définitions
et par des exemples, et par quelques remarques
assez rares : nous ajoutons à ces instructions,
celles d'un nombre immense de remarques et d'observations.
Ceux, qui ont puisé les exemples dans les
Auteurs, nous aprènent ce qui a été
dit. L'Académie, qui ne cite persone, qui
propôse des exemples de son chef, et décide
d'autorité, veut nous aprendre ce qu'on
doit dire, mais ne nous enseigne pas pourquoi
on doit le dire. Nous, aidés des aûtres
Gramairiens, des aûtres Critiques et des
aûtres Dictionaires, nous examinons ce qui
a été dit ; nous proposons ce qu'on
doit dire ; nous relevons ce qui a été
mal dit, et nous aprenons à le mieux dire.
Pour
cela, nous considérons chaque mot relativement
et à ce qu'il a de matériel, comme
composé de sons et de caractères
; et à ce qu'il ofre de spirituel (qu'on
nous permette ici l'emploi détourné
de ce terme) dans l'idée qu'il réveille
dans l'esprit et dans la manière dont il
l'énonce par le langage. L'Ortographe et
la Prononciation ont raport au premier chef. Les
Définitions des mots, les diverses Acceptions,
dans lesquelles on les emploie ; leurs Régimes,
leurs Synonymes, les divers Styles, où
certains mots sont employés, ont raport
au second chef. La Construction des mots dans
la phrâse tient à l'un et à
l'aûtre. On en peut dire autant des barbarismes,
néologismes, gasconismes, anglicismes,
etc. = Disons un mot sur chacune de ces branches
de notre travail.
Ortographe.
I. L'Ortographe et la Prononciation sont deux
soeurs de la même mère, et ce devrait
être deux soeurs jumelles : elles auraient
dû naître en même temps et avoir
la plus parfaite ressemblance possible. Les sons,
exprimés par la Prononciation, sont les
images des idées ; et les caractères,
tracés par l'Ortographe, sont les images
des sons. Il devrait donc y avoir entr'eux une
exacte correspondance. Il est vrai que ce sont
des signes arbitraires et des images de convention
; mais, dès qu'ils ont été
adoptés par l'usage, il est raisonable
qu'ils gardent entr'eux les mêmes raports.
Que si l'on cherche laquelle des deux soeurs doit
être soumise à l'aûtre, il
paraîtra évident que ce doit être
l'Ortographe, dont la Prononciation est la soeur
ainée ; puisque les Langues ont été
parlées avant que d'être écrites
; que la Prononciation tient immédiatement
aux idées et que l'Ortographe n'y tient
que médiatement et par l'entremise de la
prononciation. Celle-ci changeant, l'aûtre
doit changer avec elle. Si elle se livre à
la légèreté et à l'inconstance,
ou si se piquant par caprice ou par paresse d'une
constance déplacée, elle continûe
à employer les mêmes caractères
pour exprimer des sons, qui ont changé,
la confusion succède à l'ordre,
l'usage se contredit lui-même ; et le défaut
de correspondance fait naître sans cesse
des doutes, des contradictions et multiplie les
dificultés.
Il
était arbitraire sans doute et peut-être
indiférent qu'on exprimât le son,
qu'on a apelé e, par ce caractère
simple, ou par la diphtongue ai ou oi ; mais après
qu'on est convenu de représenter le son
simple é par ai et le son double oa par
oi, il devient déraisonable de continuer
à employer le dernier, pour représenter
deux sons si diférens. Il ne l'est pas
moins d'employer, pour les mêmes sons, diférens
caractères : nous en verrons bientôt
des exemples. = Pourquoi encôre tant de
consones inutiles et qui ne se prononcent point
; et qu'y a-t-il de plus embarrassant ? N'est-ce
pas multiplier les êtres non seulement sans
nécessité, mais encôre sans
utilité et même avec le plus grand
désavantage ? = Les langues des Anciens
n'avaient aucun de ces inconvéniens. Quoique
nous n'ayions qu'une idée fort imparfaite
de la manière, dont on les prononçait,
il paraît pourtant à peu près
démontré que les mêmes caractères
exprimaient les mêmes sons ; et qu'on n'employait
dans l'ortographe aucune lettre inutile à
la prononciation : tout ce qui s'écrivait,
se prononçait, et l'on avait dans les caractères,
tracés sur le papier, l'image fidèle
des sons, que la bouche faisait entendre. = Il
n'en est pas de même des langues de l'Europe,
de celles même, qui ont été
le plus épurées et dont les hommes
de génie ont tiré le meilleur parti.
A l'exception de l'Italien et de l'Espagnol, qui
se raprochent un peu plus des Langues anciènes,
les autres sont hérissées d'une
foule de sons rudes et de caractères superflus,
et demandent le plus long usage pour déméler
leurs inconséquences, leurs variations,
et leurs disparates. Elles se ressentent toutes
du mélange des Langues barbâres du
Nord avec l'anciène Langue des Indigènes
et celle des Romains, les premiers conquérans
de l'Europe. Ce sont des Édifices gothiques,
où l'on a prodigué sans ordre les
ornemens de l'Architectûre anciène.
Je ne parle ici que de l'Ortographe et de la Prononciation
comparées. = La Langue Française
n'est pas la moins surchargée de ces ornemens
inutiles et embarrassans, employés en confusion.
Outre cette multitude étonante de consones,
qu'on écrit et qu'on ne prononce pas, elle
présente aux yeux les mêmes caractères,
pour exprimer diférens sons ; et des caractères
diférens, pour exprimer des sons, qui sont
les mêmes. Par exemple oi sert à
représenter le son de l'é ouvert
dans François, Anglois, conoître,
je parois, j'aimois ; je dirois, etc. etc. Et
un son aprochant d'oa dans Loi, Roi, moi, Chinois,
croître, etc. etc. Au contraire l'e ouvert
est représenté de six manières
diférentes ; par e sans accent, fer, ouvert,
etc. par ê marqué de l'accent circonflexe
; tête, tempête ; etc. par è
marqué de l'accent grâve, accès
; procès ; succès, etc. et par l'une
ou l'aûtre de ces dipthongues, ai, ei, oi,
haine, peine, je ferois, ou je ferais, etc. --
L'e fermé le peut être par e non
accentué, aimer ; par é afecté
de l'accent aigu, recherché, fortuné,
etc. et par la diphtongue ai, je ferai, je dirai,
etc. Le son de l'o est peint aux yeux de trois
façons ; par o orange ; par au, auditoire
; et par eau, bateau, rameau, etc. Le son composé
in s'exprime tantôt par in, fin, divin ;
tantôt par ein, dessein, tantôt par
ain, prochain, tantôt enfin par aim, faim,
essaim, etc. = On ne troûve pas dabord de
bones raisons pour justifier ces disparates et
ces superfluités d'un luxe bien mal-entendu
; et l'on est tenté de les attribuer au
caprice ou à l'ignorance. Point du tout
: elles sont le fruit d'une érudition déplacée
et inconséquente. La fureur des étymologies,
le respect outré pour les Langues anciènes,
l'avantage qu'on imaginait à marquer l'origine
des mots et leur descendance, et à faire
sentir la quantité des voyelles par la
réduplication des consones, et aûtres
principes semblables, dont on s'est long-temps
aplaudi, et dont on s'aplaudit encôre, sont
les véritables caûses de l'état
où est notre ortographe. Ce sont des Savans,
qui l'ont dirigée ; il aurait été
à souhaiter que ce fussent des gens de
goût sans érudition. Ils n'auraient
pas transporté dans une Langue, où
beaucoup de lettres ne se prononcent pas, l'ortographe
d'une Langue (la Latine) où toutes les
lettres se prononcent. = Pour comble d'embarras,
ces règles, qu'ont inventées quelques
Gramairiens, d'après un usage incertain
et inconséquent, ne sont rien moins que
générales. Cette réduplication
des consones, qui avait pour principe le respect
pour l'étymologie, ou l'envie de marquer
la quantité des voyelles précédentes,
a été souvent apliquée contre
les lois de l'étymologie et de la prosodie.
On écrit personne, donner, etc. etc. et
tant d'aûtres mots avec deux nn, quoiqu'il
n'y en ait qu'une dans le latin persona, donare,
ou qu'il n'y ait point de mot correspondant en
latin à ceux qu'on afuble de ces doubles
consones, comme abandonner, environner, et tant
d'aûtres. On écrit aujourd'hui aplanir,
aplatir, etc. avec un seul p, quoique la syllabe
soit brève dans ces mots, comme dans applaudir,
appliquer, appeler, etc. qu'on écrit avec
deux pp. = Quoiqu'on en dise, notre ortographe
n'est point le fruit d'un usage réfléchi
; et l'espèce de culte, que le grand nombre
des gens de lettres lui rendent, me paraît
être le fruit du préjugé et
de l'habitude, plutôt que du raisonement
et d'un goût épuré. = On objecte
l'Usage, et c'est la réponse décisive
à toutes les objections qu'on peut faire.
Mais l'Usage a si souvent changé : pourquoi
ne changerait-il pas encôre ? Et quand cet
Usage est incertain, déraisonable, inconséquent,
incomode ; pourquoi aurait on pour lui un respect
aveugle, poussé jusqu'au fanatisme ? =
Quand on comença à écrire,
tête, tempête, croître, tantôt,
etc. l'usage universel n'était il pas d'écrire,
teste, tempeste, croistre, tantost, etc. quoiqu'on
ne prononçât plus l's dans ces mots
? Ne s'éleva-t-on pas alors contre ceux,
qui introduisirent cette nouvelle ortographe,
si raisonable ? Et ne leur sait-on pas gré
aujourd'hui d'avoir tenté de l'introduire
? Pourquoi ceux, qui font aujourd'hui, avec modération,
des tentatives aussi raisonables et aussi utiles,
n'espèreraient ils pas, au moins dans la
postérité, le même succès,
s'ils éproûvent dans leur siècle
les mêmes contradictions ? = Aûtrefois
on prononçait François, nom de Peuple,
comme on prononce encôre François,
nom de plusieurs Saints : on prononçait
je conois, je faisois, je dirois, comme on prononce
rois, lois, emplois, etc. On croit que ce sont
les Italiens, qui vinrent à la suite des
deux Reines de Médicis, surtout de la derniere,
femme d'Henri IV, qui firent changer la prononciation
dans un grand nombre de ces mots ainsi terminés
: ils prononçaient Francè, je conè,
je faisè, je dirè, etc. et on les
imita, dabord à la Cour et ensuite dans
tout le Royaume. Les Praticiens seuls s'obstinèrent
à conserver l'anciène prononciation,
et l'on pardona long-temps aux Poètes de
la faire revivre, quand la rime l'exigeait, et
de faire rimer françois avec lois, choix,
etc. que les Acteurs étaient obligés
à prononcer à pleine bouche, comme
s'exprime Vaugelas. Mais aujourd'hui, que cette
prononciation parait ridicule, même au Barreau,
et n'est souferte qu'avec peine au Théâtre
; aujourd'hui que les Poètes ont renoncé
à cette licence, pourquoi s'obstinerait-on
à conserver dans l'ortographe des caractères,
qui ne représentent plus le même
son ? Pourquoi écrire François,
Anglois, etc. comme Chinois, Danois, etc. tandis
que ces mots se prononcent si diféremment
? Pourquoi ne pas écrire les premiers avec
un ai, puisque ces deux lettres sont consacrées
dans notre Langue, pour exprimer le son de l'è,
que la prononciation fait entendre dans ces mots
et dans un si grand nombre d'aûtres de cette
espèce ?
De
tout temps, le plus grand nombre des Gramairiens
ont fait des voeux pour voir simplifier notre
ortographe, et pour la voir débarrassée
des superfluités, qui la surchargent, et
des inconséquences, qui la déshonôrent.
Plusieurs même ont fait des tentatives en
ce genre, qui n'ont pas toujours été
heureûses ; mais qui ne laissent pas d'avoir
ouvert et débarrassé en partie la
route, que doivent suivre leurs successeurs. Sans
parler d'une foule d'Aventuriers, Auteurs sans
aveu, qui se sont rendus ridicules, en s'érigeant
en Réformateurs de la Langue, et qui ont
fortifié le préjugé favorable
à l'anciène ortographe par l'excès
de leurs innovations, plusieurs Auteurs estimables,
chacun dans leur genre, ont proposé, ou
même exécuté des réformes
raisonables ; Ramus, sous François I. et
Henri II. Malherbe, sous Henri IV. Louis XIII.
; sous Louis XIV. Richelet, dont le Dictionaire
serait encôre très-utile, si l'on
n'avait à lui reprocher que son ortographe
; dans ce siècle, l'Ab. de St. Pierre (*),
La Touche, le P. Buffier, l'Ab. Girard, Voltaire,
Duclos, du Marsais, etc. M. d Wailli, etc. Pour
l'illustre Abbé d'Olivet, sans s'expliquer
aussi ouvertement, il semble aprouver, au moins
en partie, la nouvelle ortographe, en la prédisant.
(**)
____________________
NOTE
(*) Dans un Discours, lu à l'Académie
Française et inséré dans
son Histoire, il dit : " Nous avons grand
intérêt à rendre notre Langue
plus facile à lire et à écrire,
le plus exactement qu'il est possible, soit par
les enfans, soit par les femmes, soit par les
étrangers ; et présentement dans
les Provinces les plus éloignées
de la Capitale, et dans les siècles futurs,
par toutes les espèces de Lecteurs. --
Il n'y a que deux règles à suivre
pour la bonne ortographe d'une Langue. La première,
qu'il y ait précisément autant de
voyelles écrites que de prononcées.
La deuxième, que l'on n'emploie jamais
un caractère pour un aûtre. "
(**) Après avoir loué l'Académie
d'avoir, dans la troisième Édition
de son Dictionaire, tenu un juste milieu, ne s'obstinant
pas à vouloir conserver des lettres, dont
on peut se pâsser, et que le Public a tout-à-fait
rejetées, mais fuyant avec soin tous ces
ridicules excès, où se portent l'inadvertance
des Imprimeurs et la témérité
de quelques Auteurs ; il finit par dire ; "
Plus l'ortographe est menacée d'innovation,
plus il devient essentiel de fixer, s'il se peut,
la Prosodie.
____________________
Les
changemens dans l'ortographe, quelque raisonables
qu'ils puissent être, ont toujours trouvé,
et trouveront toujours des contradicteurs. Il
est aisé d'en imaginer la raison. Presque
tous les hommes sont d'habitude, et les Savans,
les Gens de lettres peut-être encôre
plus que le peuple. On ne veut pas, à un
certain âge, aprendre de nouveau à
lire et à écrire, et surtout à
recevoir des leçons de ceux qu'on regarde
comme fort au dessous de soi. On se prévient
dabord et l'on condamne, sans se doner même
la peine d'examiner. = On pourrait dire :
Ce qui ne me convient point, peut convenir à
d'aûtres : ce qui m'est inutile à
moi, qui sais parfaitement ma Langue, peut être
utile au grand nombre, qui ne la sait qu'imparfaitement.
Je suis trop vieux pour changer : que les jeunes
gens adoptent la nouvelle ortographe, je le troûve
fort bon : pour moi je garderai ma vieille pratique
avec ses défauts. = Mais on craint
d'être entraîné par la foule
; ou de faire bande à part désagréablement.
= Il est un autre principe plus caché de
cette oposition à des nouveautés
utiles, et qui échape à ceux-mêmes,
qui s'en laissent prévenir. C'est qu'en
prenant la prononciation pour mesûre et
pour règle de l'ortographe, il faudra faire
un peu plus d'atention, en écrivant, à
la manière dont les mots se prononcent
: il faudra se rafraichir la mémoire de
bien des chôses qu'on a oubliées,
ou réduire en principes ce qu'on n'a jamais
su que par routine. Au lieu qu'en conservant l'anciène
ortographe, qui multiplie les caractères,
soit qu'on les prononce, soit qu'on ne les prononce
pas, on est dispensé de cette étude
et de cette atention, et l'on cache facilement
ou son ignorance ou ses distractions.
Quoiqu'il
en soit de la justesse de ces réflexions
et de la vérité de ces conjectûres,
la Réforme de notre Ortographe est impraticable
dans sa totalité ; et quand tout le monde
s'acorderait à y travailler de concert,
ce qui est impossible, on ne pourrait y réussir
que par des éforts successifs ; et il faudrait
plus d'un siècle pour achever l'ouvrage.
Mais il est des changemens, qui sont sans inconvéniens,
et qui sont aussi faciles qu'utiles ; et c'est
à ceux là que nous avons borné
nos tentatives. Elles consistent seulement à
suprimer le plus souvent les doubles consones,
quand leur réduplication n'est pas exigée
par les règles de la Prononciation ; et
à marquer, le plus souvent aussi, d'un
accent circonflexe les voyelles longues. Encôre,
quant au premier article, pour ne pas mettre dans
l'embarras les Lecteurs, nous conservons l'anciène
Ortographe dans l'ordre alphabétique, et
nous n'introduisons la nouvelle que par des renvois,
des exemples et des remarques. Ainsi l'on troûve
en titre : Accommodé ou acomodé
; Accueil ; ou acueuil ; affirmatif ou afirmatif,
etc. etc. On aura donc le choix des deux Ortographes
; et chacun choisira selon son goût. Nous
ne prétendons faire la loi à persone
; cela serait trop ridicule. Nous faisons seulement,
avec modération, à ce qu'il nous
semble, et avec tous les ménagemens possibles,
des tentatives, que nous croyons utiles, et où
d'aûtres n'ont échoué, que
parce qu'ils les ont faites sans prudence et sans
discrétion. = Là-dessus, nous prions
les Lecteurs de vouloir bien distinguer l'Ortographe
de l'Auteur de celle du Dictionaire. Quand c'est
nous, qui parlons, nous employons notre Ortographe.
Quand nous citons les Auteurs, nous nous servons
de la leur. Dans l'ordre alphabétique des
mots, nous mettons l'une et l'autre Ortographe
; l'anciène et la nouvelle. Mais bien loin
que ces diférences puissent être
choquantes et nuisibles dans un Ouvrage de ce
genre, nous pensons que le raprochement et la
comparaison de ces deux Ortographes seront une
source d'instructions.
L'emploi
d'ai pour oi dans plusieurs mots de la Langue
(Français, Anglais, je disais, je ferais,
conaître, faible, etc.) n'est pas, par raport
à nous, une innovation ; plusieurs Auteurs
nous en ont doné l'exemple. Ceux, qui n'aiment
pas cette manière d'ortographier, peûvent
tout au plus nous reprocher de lui avoir doné
la préférence. Nous en avons aporté
plus haut les motifs. = Nous proposons aussi quelques
changemens dans un petit nombre de mots, où
les signes de l'Ortographe ne nous paraissent
point correspondre à ceux de la Prononciation.
On écrit acueil, recueil, écueil,
orgueil, etc. Mais, en analisant ces mots, on
troûvera que l'u, qui est après le
c ou le g, ne sert qu'à doner à
ces deux consones un son fort qu'elles n'ont pas
devant l'e, et à empêcher qu'on ne
prononce aceuil, orgeuil, etc. D'après
ce principe, l'u ne s'unit point avec l'e ; et
quand il s'y associerait, ue n'exprimerait point
le son de la diphtongue eu, que fait entendre
la prononciation. Il faut donc écrire acueuil,
comme Malherbe, et orgueuil, comme l'Abbé
du Resnel, ainsi qu'on écrit chevreuil,
deuil, fauteuil, etc. M. de Wailli propôse
d'écrire acoeuil, orgoeuil : nous croyons
l'aûtre manière plus conforme à
l'analogie. = Il est un aûtre article, sur
lequel l'usage nous parait inconséquent
: c'est dans l'emploi de la double nn après
l'e : on la redouble où elle est inutile
: on ne la redouble pas où elle est nécessaire.
On écrit ennemi et enivrer, enorgueillir
: suivant l'analogie, on devrait donc prononcer
anemi, comme on prononce anuié d'après
ennuyer ; on devrait au contraire prononcer énivré,
énorgueilli, comme on prononce énergie,
énigme, énoncer. Car, quand on met
deux nn après l'e, la première sert
à doner à cet e le son de l'a, et
la seconde se lie avec la voyelle suivante. Quand
l'e conserve son propre son, comme dans énemi,
il ne faut donc mettre qu'un n : quand il a le
son de l'a, comme dans ennivrer, il faut en mettre
deux.
Mais
la réforme la plus nécessaire, et
la moins embarrassante en même temps, c'est
celle, qui regarde l'aplication de l'accent circonflexe
et de l'accent grâve sur un grand nombre
de voyelles. Le premier n'était originairement
destiné qu'à marquer les voyelles
longues et les e fort ouverts : mais quand on
comença de suprimer certaines lettres,
qui ne se prononçaient plus, comme, par
exemple, l's dans teste, tempeste, etc. ou marqua
cette supression par l'accent circonflexe, et
l'on écrivit tête, tempête,
etc. Cet accent était mis fort à
propôs dans les mots de cette terminaison,
parce que l'e y est long et ouvert : mais en l'employant
à toutes les supressions de l's, on a mis
de la confusion dans l'Ortographe et dans la Prononciation.
On s'est servi de cet accent sur des e, qui sont
fermés, et sur des voyelles qui sont brèves
; et parce qu'on écrivait aûtrefois
mesler, il a vescu, il est vestu, costeau, etc.
on a cru devoir écrire mêler, il
a vêcu, il est vêtu, côteau,
etc. En même temps, on avertit de faire
longues toutes les voyelles, qui sont accentuées
du circonflexe, et de prononcer en e ouvert tous
les e, où cet accent se troûve. Cette
Ortographe ainsi employée sans règle
et même contre la règle, induit donc
en erreur sur la prononciation, et ne doit être
attribuée qu'à un usage aveugle
et inconséquent. Nous croyons donc être
autorisés à ne mettre l'accent circonflexe
que pour exprimer l'e ouvert et la quantité
des syllabes : et à écrire méler,
vétu, coteau, quoique nous écrivions,
il mêle, ils vêtent, côte, etc.
pensant que les signes de la Prononciation sont
plus utiles dans l'Ortographe que ceux de l'étymologie.
Plusieurs Auteurs et Imprimeurs, et l'Académie
elle-même nous en ont doné l'exemple
pour certains mots ; et autant que nous l'avons
pu, nous l'avons étendu à tous ceux,
qui sont dans le même câs. = Il serait
à souhaiter aussi qu'on consacrât
entièrement l'accent circonflexe à
cet usage (de marquer l'e ouvert et long) et qu'on
écrivît procês, accês,
succês, etc. n'employant l'accent grâve
que pour exprimer l'è moyen et pour distinguer
certains monosyllabes d'aûtres, qui leur
resemblent, à, là, où, etc.
= A propôs d'è moyen, on peut dire
qu'il n'est pas encôre bien conu. Pendant
très-long-temps, on n'a distingué
dans l'Ortographe que trois sortes d'e ; l'e ouvert
qu'on marquait du circonflexe, tête, ou
du grâve, accès ; l'e fermé
qu'on désignait par l'aigu, témérité
; et l'e muet qu'on ne chargeait d'aucun accent,
gloire, fortune, nous recevons, etc. Mais la Prononciation
en exprimait un quatrième, qu'on a ensuite
apelé moyen, parce qu'il tient le milieu
entre l'é fermé et l'ê fort
ouvert. On n'avait pas de règle pour représenter
dans l'écritûre cet e moyen. Les
uns écrivaient reméde, privilége,
pére, thése, etc. avec l'accent
aigu, ce qui faisait croire que l'é est
fermé dans ces mots, quoiqu'il ne le soit
pas. D'aûtres, voyant bien que cet accent
aigu ne convient pas dans ces ocasions, et n'ôsant
pas employer l'accent grâve, avaient pris
le parti de ne point mettre d'accent sur cet e,
et écrivaient remede, privilege, pere,
these, etc. ce qui était un autre inconvénient,
puisqu'ils confondaient par là l'è
moyen avec l'e muet. Enfin, vers le milieu du
siècle, on a comencé à employer
l'accent grâve pour représenter cet
e moyen dans les mots terminés en èce,
èche, ède, ègle, èle,
ème, ène, ère, èse,
ète, ève, etc. On écrit donc,
nièce, brèche, remède, collège,
règle, zèle, crème, cène,
père , thèse, prophète, brève,
etc. On n'a pas encôre étendu cette
accentuation aux e suivis d'une double consone,
parce qu'on a cru que cette consone redoublée
indique assez que l'e n'est ni muet, ni fermé,
ni fort ouvert. On écrit donc encôre
sans accent, immortelle, musette, tendresse, suspecte,
sexe, etc. Pour les aûtres terminaisons,
la pratique de marquer l'e d'un accent grâve
n'est encôre ni générale,
ni uniforme. Les Auteurs et les Imprimeurs le
placent sur certaines pénultièmes,
et continûent à mettre l'aigu sur
d'aûtres, quoique la raison de mettre l'accent
grâve soit la même pour toutes. Les
Éditeurs même du Dictionaire de l'Académie
emploient tantôt l'accent grâve, comme
dans brèche, tantôt l'accent aigu,
comme dans collége et une foule d'aûtres.
Voy. E. n°. 1°. = Il me semble qu'on n'est
pas remonté au principe, qui doit diriger
dans l'emploi de cet accent. Je crois que le voici.
L'e muet étant un son sourd et obtus, exige
naturellement qu'on apuye sur la syllabe, qui
le précède ; et cela est si vrai
que, ne pouvant changer la natûre de l'e
du féminin des Adjectifs et des Participes,
terminés en é fermé (aimé,
aimée, rusé, rusée, etc.)
on fait du moins cet e long pour doner un apui
plus solide à cet e muet ; et l'on exige
que la rime soit riche, pour fortifier cet apui
par la consone, qui précède l'é
fermé : renomée, aimée. Ce
qui confirme cette réflexion c'est que
dans les verbes, dont la pénultième
est un e muet, cet e se change en e un peu ouvert
devant la syllabe féminine, jeter, je jette
ou jète ; je jetterai ou jèterai,
etc. apeler, j'apelle, j'apellerai, ou apèle,
apèlerai, etc. cela étant ainsi,
tout e, qui précède l'e muet, est
ou fort ouvert, comme dans conquête, ou
moyen et un peu ouvert, comme dans belle, zèle,
prophète, lumière, etc. L'é
fermé ne donerait pas à cet e muet
un apui assez fort. -- D'où l'on peut tirer
cette règle générale, que
: Tout e qui précède l'e
muet, et qui n'est pas ouvert et long,
est un è moyen et doit être marqué
de l'accent grâve. (*)
____________________
NOTE
(*) Nous nous sommes un peu plus étendus
sur cet article, parce que c'est la partie la
plus critique de notre travail.
____________________
Prononciation.
II. La Prononciation est une chôse, qu'on
ne peut bien montrer que de vive voix, et bien
aprendre que par un long usage. En tâchant
de la peindre à l'oeuil, nous n'avons prétendu
que dégrôssir cette partie, et faire
éviter les faûtes les plus grossières
et les plus sensibles. Nous avons borné
notre travail (en répétant les mots
entre deux crochets) à suprimer les lettres,
qui ne se prononcent pas ; à mettre un
équivalent aux diphtongues, plus raproché
de la Prononciation ; à substituer, aux
caractères de l'Ortographe, d'aûtres
caractères moins équivoques ; enfin
à mettre entre deux tirets, ou divisions,
les assemblages de voyelles, qui ne forment qu'une
seule syllabe. Ainsi, dans Accablement, par exemple,
un des deux cc ne se prononçant pas, non
plus que le t final, en se prononçant comme
an et c comme k, nous écrivons entre deux
crochets [akâbleman]. Dans Accéder,
les deux cc se prononcent, le 1er. comme k, le
2d. comme un c doux ou une s forte, l'r est muette
et l'e, qui la précéde, est fermé
: nous écrivons donc [akcédé,
ou aksédé]. Dans Croire, oi a le
son d'oa dans la Prononciation soutenûe,
et (suivant plusieurs) d'è dans le discours
familier : en répétant ce mot, nous
écrivons donc [croâ-re ou crère].
Dans Accoutumer, ou ne forme qu'une syllabe :
nous l'avons donc mis entre deux tirets, ou divisions
[A-kou-tumé]. = Il est aussi beaucoup d'accens,
qui se prononcent et ne s'écrivent pas
: en répétant le mot en italique,
nous avons marqué ces accens. Agreste,
Aigrette, Alerte, Abbesse, Admettre, Aisselle,
en sont des exemples. Nous écrivons entre
deux crochets [agrèste, égrète,
alèrte, abèce, admètre, écèle]
en avertissant quand l'è est ouvert, comme
dans le 3e., et quand il est moyen, comme dans
les aûtres. = Pour les règles générales
de la Prononciation, on les trouvera au comencement
de chaque lettre, avec leurs exceptions. Voy.
dans ce Volume, A, B, C, D.Prosodie.
III.
Malgré l'excellent Traité de la
Prosodie Française, par M. l'Abbé
d'Olivet, bien des gens ignôrent encôre
si notre Langue a une Prosodie (**). Plusieurs
observent, en parlant, les longues et les brèves
; mais sans trop savoir pourquoi, et n'étant
guidés que par l'habitude. Un plus grand
nombre, qui n'ont pas eu les mêmes secours
du côté de l'éducation, font,
en ce genre, les faûtes les plus grossières.
M. l'Abbé d'Olivet a donc rendu au Public
un service inapréciable, en consacrant
ses talens et ses veilles à un travail
très-utile, mais non moins ingrat et non
moins pénible. Nous l'avons pris pour guide,
et il nous servira de garant. Nous avons mis à
leur place, dans l'ordre Alphabétique,
la terminaison des mots et les règles générales
de la Prosodie Française, telles qu'elles
se troûvent dans le Traité de cet
illustre Académicien ; et réfléchissant
sur ces règles, nous en avons conclu quelques
principes généraux pour plusieurs
voyelles longues. Ils serviront à diminuer
le travail de la mémoire, et à généraliser
les décisions. On les trouvera au mot Long.
La grande utilité de notre travail a été
d'apliquer à chaque mot ces règles
générales de Prosodie. = Nous n'avertissons
pas des syllabes, qui sont brèves : mais
le silence est un avertissement dans cette ocasion.
Toutes les syllabes, qui ne sont pas qualifiées
longues, ou douteûses, doivent être
censées brèves. Pour les longues,
nous les marquons le plus souvent d'un accent
dans l'Ortographe ; et si cet usage s'établissait,
on n'aurait presque plus besoin d'étudier
la Prosodie. Voy. Accent, à la fin.
Il
est nécessaire, avant que de terminer cet
article, de doner quelques avis, qui servent ou
d'instruction et d'éclaircissement, ou
de réponse aux objections qu'on peut faire.
= 1°. Dans les règles, que nous donons
d'après l'illustre Abbé d'Olivet,
nous ne considérons que la Prononciation
soutenûe, sans toucher aux licences de la
conversation. Cet avis est nécessaire à
ceux, qui ne conaissent leur Langue que par le
Langage des Sociétés polies, qu'ils
fréquentent, et dans lesquelles ils ne
retroûvent pas cette exactitude gramaticale,
qui y paraitrait un pédantisme. = 2°.
Parmi les longues et les brèves, il y en
a de plus ou moins longues et de plus ou moins
brèves respectivement. Dans les mots, où
tous les dérivés ont des voyelles
longues, celles, qui sont devant la syllabe féminine
(devant l'e muet) sont plus longues, que celles
qui précèdent la syllabe masculine
(c. à d. toutes les terminaisons aûtres
que l'e muet). Ainsi dans, il amâsse, il
câsse, il pâsse, etc. l'â est
plus long que dans amâsser, il a câssé,
nous pâssons etc. quoiqu'il soit long dans
ceux ci. Au contraire, les pénultièmes
brèves sont moins brèves devant
l'e muet que devant toute aûtre terminaison.
Ainsi, il éface, a l'a moins bref qu'éfacer,
nous éfaçons. Dans ceux-ci, il est
si bref, que ces mots forment ce qu'on apèle
un dactyle dans les vers latins. = 3°. C'est
surtout sur les pénultièmes que
la diférence de la quantité se fait
le mieux sentir, parce que, comme le dit si bien
d'Olivet, ce sont les syllabes, qui sont toujours
saisies avec le plus d'avidité par l'oreille
; dans notre Langue surtout, où il y a
beaucoup de finales muettes, auxquelles comme
nous l'avons dit, les pénultièmes
servent d'apui. Ainsi, quoique les voyelles nazales,
suivies d'une consone, soient sensiblement longues
; dans entendre, par exemple, le 2d. en, qui est
pénultième, est plus long que le
premier, qui comence le mot. = 4°. Les voyelles,
le plus décidément longues, le sont
plus ou moins suivant la position des mots dans
la construction. Ainsi dans âme, grâce,
tête, chôse, mûse, murmûre,
etc. l'â, l'ê, l'ô, et l'û
seront moins allongés dans le cours de
la phrâse, que lorsque ces mots la terminent
; parceque la natûre et la raison nous portent
également à apuyer plus fortement
sur les derniers mots des périodes. = 5°.
La même syllabe longue le parait davantage,
quand elle est suivie d'une syllabe très-brève,
que quand elle l'est d'une syllabe longue, ou
moins brève. Ainsi, dans abandoner, et
bondoner, l'an et l'on, sont plus longs que dans
abandon et abondant : le voisinage de la syllabe
brève rend plus sensible-la quantité
de la syllabe longue. = 6°. Enfin, il est
des syllabes, qui ne sont brèves ou longues
que par leur position : elles sont brèves
dans le cours de la phrâse : elles sont
longues, quand elles la terminent. On apelle ces
syllabes douteûses. Voy. au mot Douteux.
Telle est la pénultième des Adjectifs
terminés en able : aimable, favorable,
etc.
____________________
NOTE
(**) Un homme de Lettres, assurément très-estimable,
dans une Lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire,
surpris de voir dans le Prospectus de ce Dictionaire,
les mots faûte, encôre, aûtre
etc. marqués d'un accent circonflexe, me
demande sérieusement si je suis bien assuré
de ne mettre cet accent que sur des voyelles longues.
A ce moment, il avait oublié sans doute
qu'il existe un Traité de Prosodie, qui
m'a servi de guide et de garant dans le Dictionaire
Gramatical, et qui m'en servira dans ce Dictionaire
; ou bien, cet Homme de Lettres, qui sait tant
de chôses, ignôre celle-là.
____________________
Définitions.
IV. Les Définitions des mots ont été
assez peu réfléchies par les Auteurs
des Dictionaires : et l'on ferait un gros Volume
de Remarques sur cet article. Nous n'en avons
fait que sur celles, qui sont les plus importantes,
ou dans lesquelles il y a plus d'obscurité
ou d'erreur. Le plus souvent, nous avons emprunté
celles, qui se troûvent dans le Dictionaire
de l'Académie, que nous ne confondons point
avec les aûtres. Elles sont ordinairement
les plus claires et les plus précises.
Parmi les Exemples, qui les éclaircissent,
et qui sont, nous ôsons le dire, souvent
prodigués sans nécessité,
nous avons choisi ceux, qui pouvaient mieux en
justifier l'heureûse aplication. Enfin nous
leur avons doné un nouveau jour par la
comparaison des Synonymes, tirés de divers
Auteurs, surtout de l'excellent Traité
de l'Abbé Girard, et des ingénieuses
augmentations, qu'y a faites M. Beauzée.
Nous avons également profité du
nouveau travail de M. l'Abbé Roubaud, dans
les articles, qui sont susceptibles d'extrait.
Nos propres réflexions nous ont fourni
des additions, qui rendront cette partie plus
complète. = Quant aux diférentes
Acceptions des mots, nous les avons raprochées,
le plus qu'il a été possible, pour
en rendre le raport ou la diférence plus
sensibles ; et nous les avons cottées et
marquées d'un chifre, pour faciliter les
renvois ou d'un mot à un aûtre, ou
des diverses remarques faites sur le même
mot.Remarques.
V.
Ces Remarques sont la partie la plus considérable
et la plus intéressante de notre travail.
Elles ont pour objet les Régimes des Verbes,
des Noms, des Adverbes, des Prépositions
; la Construction des mots, qui nous a paru être,
malgré son importance, l'article le plus
négligé par les Gramairiens et par
les Critiques ; la distinction des persones, et
des chôses dans l'emploi des mots, du sens
propre ou figuré, du sens actif ou passif
des noms, du sens afirmatif, ou négatif
ou interrogatif des phrâses ; les diférents
Styles et leurs nuances, plus variées peut-être
dans la Langue Française que dans aucune
aûtre Langue. Car outre le style poétique
ou oratoire, le style élevé ou familier,
dont on n'a pas toujours distingué les
diférentes espèces ; il y a le style
du Bârreau ou du Palais, où l'on
parle une langue toute particulière ; le
style médiocre ou de dissertation ; le
style simple ou de conversation, qu'on ne doit
pas confondre avec le style familier, qui a un
degré de plus d'aisance et de liberté
; le style polémique, qui a ses licences,
moindres pourtant que celles du style critique,
qui, à son tour, en a moins que le style
satirique ; le style badin, plaisant, ou comique,
dont les nuances sont diférentes, et vont
en enchérissant l'une sur l'aûtre
; le style marotique, qui se done encôre
plus de libertés, moindres pourtant que
le style burlesque. Nous avons profité
de toutes les ocasions, qui se sont présentées,
de marquer toutes ces diférences, que l'usage
et le goût ont introduites dans l'emploi
d'un grand nombre de mots.
Dans ce vaste champ de Remarques et d'Observations,
nous avons recueuilli une abondante moisson. Nous
nous sommes surtout atachés aux Poètes,
pour deux raisons ; la première, c'est
qu'on retient mieux les Vers que la Prôse,
et que les incorrections de style, inévitables
dans la Poésie Française, peûvent,
à caûse de cela, induire plus facilement
en erreur ; la seconde, c'est que la contrainte
de la mesûre et de la rime et le droit des
inversions, jettent comme nécessairement
dans des fautes gramaticales, qui pâssent
trop aisément pour des licences autorisées,
parceque l'harmonie des Vers les dérobe
facilement aux yeux et aux oreilles. Pour s'en
apercevoir, il faut déranger la Construction.
Alors on est étoné de trouver souvent
dans les plus beaux Vers des barbarismes et des
solécismes. (*) = Ce n'est pas que nous
condamnions tout ce que nous relevons : mais il
nous a paru utile d'avertir de ce qui n'est pas
selon l'exactitude gramaticale, pour qu'on ne
l'imite point dans la prôse.
____________________
NOTE
(*) Lorsque le Dictionaire Gramatical parut, on
me reprocha trop de sévérité
envers Molière. Voici ce qu'en dit La Bruyere.
" Il n'a manqué à Molière
que d'éviter le jargon et le barbarisme,
et d'écrire purement.
____________________
Ce qu'on fait remarquer être contre les
règles et l'usage les fait bien mieux conaître
: la meilleure manière de les inculquer
dans l'esprit, c'est de citer des phrâses
où elles sont violées. (*)
Que
si l'on trouvait mauvais que nous ayions étendu
notre critique jusque sur nos plus grands Écrivains,
nous troûverions notre justification dans
ce que dit Bouhours : L'exemple des bons
Écrivains est plus contagieux que celui
des aûtres ; et l'on ne sauroit trop se
précautioner contre certaines locutions,
qui, toutes méchantes qu'elles sont, pâssent
pour bonnes, parcequ'elles se troûvent dans
d'excellens Livres. = Les Traductions ne
fournissent pas moins que les Vers une riche Récolte
de Remarques critiques. On peut le dire surtout
de celles des Livres Anglais, qui se multiplient
journellement. Quelque habile que soit un Traducteur,
il ne se tient pas toujours en garde contre la
sourde influence de la Langue étrangère,
dans laquelle est écrit l'Ouvrage qu'il
traduit ; et, sans trop s'en apercevoir, il en
fait pâsser les tours et les expressions
dans la copie qu'il en fait. L'Histoire d'Angleterre,
composée en Anglais par M. Hume et traduite
en Français en partie par l'Abbé
Prévot et en partie par Mde. B ... en est
une preûve frapante. Cette Traduction, écrite
d'un style coulant et quelquefois élégant,
fourmille d'Anglicismes ; et elle a fourni à
ce Dictionaire un grand nombre d'articles. Que
dirons-nous de ceux, qui aprènent l'Anglais
en traduisant, et donent ensuite au Public leurs
versions d'écolier. On leur reproche de
faire leurs traductions à coups de Dictionaires.
Il serait à souhaiter qu'ils les consultassent
plus souvent : ils éviteraient des expressions
et des constructions étrangères,
qui sont de vrais barbarismes dans notre Langue.
Parmi
ce grand nombre de Remarques de toute espèce,
plusieurs paraîtront minucieuses, plusieurs
triviales, plusieurs inutiles, plusieurs trop
souvent répétées : mais nous
prions les Gens de Lettres de faire atention que
ce Dictionaire est spécialement destiné
à l'instruction des étrangers, des
jeunes gens, des Habitans des diférentes
Provinces ; et que ce qu'il a de particulier et
de plus utile est l'aplication en détail
des principes, et des règles générales
; ce qui ne peut se faire sans répétitions.
____________________
NOTE
(*) En fait de Gramaire, l'exposition des fautes
est plus utile que celles des Préceptes
; et c'est par-là que le travail d'un Ecrivain
éclairé seroit très-avantageux
aux Provinces méridionales du Royaume.
L'Ab. Sabatier, Trois siècles, etc. Art.
Desgrouais.
____________________
Néologismes.
VI. La fureur du Néologisme a saisi les
meilleurs esprits, et non seulement dans les mots,
mais dans les expressions composées, dans
les régimes, les tours de phrâse,
etc. Il y a peut-être deux mille mots nouveaux,
qui se sont éforcés de s'introduire
dans notre Langue depuis vingt ans. Un assez grand
nombre ont été déjà
adoptés par l'Usage. Plusieurs, qui ne
le seront peut-être jamais, sont dans des
Livres fort répandus. Nous les avons insérés
dans ce Dictionaire avec des remarques.Gasconismes,
etc.
VII. Quant aux Gasconismes, aux Provençalismes,
aux Normanismes, et aûtres locutions et
manières de parler vicieûses, qui
sont particulières aux diférentes
Provinces, il entrait dans notre plan de les relever
; et nous en avons fait conaître le plus
qu'il nous a été possible. Il fut
un temps, où nous aurions pu rassembler
aisément un grand nombre de remarques en
ce genre. Aujourd'hui, nous ne pouvons qu'inviter
les Gens de Lettres, répandus dans les
Provinces, à entreprendre, en faveur de
leurs compatriotes, ce travail peu pénible
et vraiment utile, comme a fait M. Desgrouais,
dans ses Gasconismes corrigés. = Nous ôsons
encôre exhorter les Litérateurs zélés
des aûtres Nations à faire pour leurs
Langues respectives ce que nous avons fait pour
la nôtre, et à nous rendre le même
service, que nous nous sommes proposé de
leur procurer à eux-mêmes.Réponse
à quelques Objections.
VIII.
Il nous reste, en finissant cette Préface,
à répondre à quelques Objections
et à quelques Critiques, que nous avons
déjà essuyées depuis la distribution
du Prospectus ; et à prévenir en
partie celles que nous ne manquerons pas d'essuyer
dans la suite. =
1°. La première, et celle qui paraîtra
à plusieurs la plus spécieuse et
la mieux fondée, n'est qu'un éfet
du préjugé. Elle est tirée
du lieu où cet Ouvrage a été
composé et où il s'imprime. Je sais
que, dans la Capitale, on a les plus terribles
préventions contre les Provinces méridionales,
pour tout ce qui regarde le langage ; et l'on
me le mande encôre tout récemment.
Mais ces préventions n'ont tout au plus
quelque fondement que pour la Langue parlée
et la Prononciation ; et nous avons pris sur cet
objet toutes les précautions possibles
pour ne pas nous tromper, et pour ne pas induire
en erreur ceux, qui consulteront ce Dictionaire.
Nous nous sommes défié de nous-mêmes
; et nous ne disons rien de notre chef. Ce n'est
pas nous qui parlons, ce sont les Gramairiens
et les Critiques les plus estimés. C'est
l'Académie Française elle-même,
dont nous avons recueuilli les principes, les
décisions ; et tout notre travail a consisté
à apliquer à chaque mot les Règles
générales de la Prononciation ou
leurs exceptions (*).
____________________
NOTE
(*) C'est ce que nous avons fait conaître
depuis peu dans la Réponse à une
Lettre écrite de Paris par un Littérateur,
qui s'est masqué sous le nom de Philandre.
Il prétend qu'on prononce les deux mm dans
Grammaire, les deux tt dans Littérature,
les deux nn dans innombrable, etc. Nous ne lui
avons répondu qu'en citant nos guides,
et nos garans, Duclos, M. de Wailli, etc. qui
ont une doctrine et une pratique contraires à
la sienne. Nous n'avons pas dit, comme M. Philandre
: c'est ainsi que nous prononçons ; mais
nous avons dit : c'est ainsi que d'habiles Gramairiens,
qui ont fait une étude particulière
de la Langue, nous avertissent de prononcer.
____________________
Si
nous ne citons pas à tout prôpos
nos guides et nos garans, c'est que cela serait
fort ennuyeux et tiendrait trop de place dans
l'ouvrage. Du reste, on peut s'en fier à
nous pour l'attention à ne rien dire de
nous-mêmes sur cet article. = C'est une
erreur de croire qu'on puisse puiser les principes
de la Prononciation dans la conversation des persones,
qui ont la réputation de bien parler. La
méthode n'est ni sûre, ni facile.
Il y a tant de variété dans les
opinions et dans la pratique entre les diférentes
persones, et souvent tant de variations dans la
même, dificiles à saisir dans la
liberté et la rapidité de la conversation,
qu'on se troûve dans le plus grand embarrâs,
soit qu'on observe, ou qu'on consulte. En tout
câs, d'aûtres ont observé ou
consulté pour moi, et mieux que je ne pourrais
faire moi-même ; et l'on doit plus se fier
à ce que je dis d'après leurs observations,
qu'à ce que je dirais d'après les
miennes, si j'avais travaillé dans ce centre
du goût et de la Litératûre,
hors duquel on croit qu'il n'y a pas de salut.
= Quelle que soit donc la Prononciation personelle
de l'Auteur de ce Dictionaire, on ne doit pas
prendre de la défiance de son travail sur
cette partie. On peut être un bon Musicien
et un mauvais Chanteur ; et avec une voix faûsse,
rude et désagréable, noter très-exactement
l'air le plus dificile. = Quant à la Langue
écrite, n'a-t-on pas dans les Provinces
les mêmes secours que dans la Capitale ;
et ayant les mêmes Livres ne peut on pas
faire les mêmes études ? Que pensera-t-on,
si nous ôsons dire qu'on y a peut-être
moins d'obstacles et plus d'avantages de côté-là
? Ne regardera-t-on pas cette proposition comme
un Paradoxe insoutenable ? Cependant, sans parler
des jargons des Sociétés de la Capitale,
dont on aperçoit l'influence dans un grand
nombre d'Écrits modernes, parceque les
Écrivains de nos jours sont plus répandus
dans le Monde, que les Gens de Lettres ne l'étaient
aûtrefois ; à en juger par les discours
de ceux, qui y ont fait un assez long séjour,
et qui se sont étudiés à
y prendre le bon ton et le bon air en tout genre
; par les lettres qui en viènent de la
part même des persones, qui pâssent
pour avoir des lettres, du monde et du goût
; et surtout par les nouvelles productions, qui
sortent de ce centre si célèbre
de la Litératûre, il paraît
qu'on y parle toute sorte de Langues ; et qu'un
Litérateur y doit être bien embârrassé
à découvrir, parmi tant de variantes,
la véritable version. = Dâilleurs,
la présomption qu'inspire ce séjour
si vanté, et les préventions, les
préjugés de toute espèce,
dont on y est environé, peûvent contribuer
à égarer et à faire prendre
pour l'usage universel ce qui n'est que le goût
particulier des Coteries qu'on fréquente.
Je ne suis pas seul de ce sentiment. = Je ne sais
donc si un travail assidu, dans le silence du
Cabinet, la défiance de soi-même,
qui empêche de précipiter son jugement,
l'art de savoir douter, la réflexion, qui
creûse, qui aprofondit, qui combine, qui
compâre l'usage avec les principes, qui,
dans le partage des opinions et des pratiques,
se décide par le génie et l'analogie
de la Langue, ne peûvent pas remplacer avantageûsement
un séjour de quelques années dans
la Capitale, où les Auteurs sont aujourd'hui
trop dissipés et trop répandus pour
doner beaucoup de temps à l'étude
et à la réflexion. = Si tout cela
peut inspirer quelque confiance, nous ôsons
dire que nous la méritons. Outre le travail
et les soins qu'avait exigé le Dictionaire
Gramatical ; depuis vingt ans que la seconde Édition
a paru, nous n'avons cessé de travailler
à l'Ouvrage que nous mettons au jour. Nous
aurions pu le faire paraître plutôt,
et nous avions amâssé un assez grand
nombre d'Observations et de Remarques pour le
doner au Public, il y a dix ans ! mais nous avons
voulu laisser asseoir et murir nos idées.
Ce retard, que la prudence nous prescrivait, a
contribué à étendre l'utilité
de cet Ouvrage par un plus grand nombre d'utiles
réflexions et d'articles importans. = Il
nous a procuré aussi des secours précieux
dans les soins et les bontés d'un Homme
de Lettres, fort conu et fort estimé dans
le monde Litéraire, et par ses Ouvrages,
et par les emplois, qu'il a remplis dans la Capitale,
tous relatifs à la Litératûre
(*). Il a revu ce Dictionaire, non avec l'insouciance
d'un Censeur négligent, mais avec l'atention
d'un Homme de Lettres, zélé pour
l'utilité publique. Il a bien voulu nous
communiquer des Observations intéressantes
; et nous avons puisé dans ses Ouvrages
(**) des exemples aussi instructifs que piquans.
____________________
NOTE
(*) M. Marin, de plusieurs Académies, long-temps
Censeur-Royal ; Censeur de la Police et des Théâtres
; Secrétaire-Général de la
Librairie de France ; aujourd'hui Lieutenant-Général
en l'Amirauté de la Ciotat. Inspecteur,
de la Librairie de Provence.
(**) L'Histoire de Saladin, fort estimée
des Savans et des Gens de Lettres ; l'Homme aimable,
ouvrage de moeurs et de caractères, qui
n'a d'aûtre défaut que d'être
trop court ; un Théatre, qui renferme cinq
pièces, qui font beaucoup de plaisir à
la lectûre ; l'Histoire de la Ciotat, qui
est un modèle de la manière de traiter
l'Histoire des petites Villes. Mémoire
sur l'anciène ville de Tauroentum, etc.
____________________
2°.
Je me suis toujours atendu que l'article de l'Ortographe
serait celui, qui atirerait le plus de critiques.
Quoique tout le monde ne soit pas juge en ce genre,
tout le monde se croit en droit d'en faire les
fonctions ; et rien de plus facile. Il ne faut,
pour cela, que des yeux et un peu de lectûre.
Aussi nous avons déjà essuyé,
et de vive voix et par écrit des représentations
et des remontrances de plusieurs persones, qui
se disent nos amis, et qui paraissent s'intéresser
au succès de notre Ouvrage. Mais ils ne
sont pas d'acord dans leurs Critiques. Les uns
condamnent toutes les tentatives en ce genre :
les aûtres se partagent. Il en est, qui
ne disent rien de la supression des doubles consones,
et qui s'élèvent avec force contré
l'adoption de l'Ortographe de Voltaire (ai pour
oi), il en est d'aûtres, qui disent qu'on
me pardonera cette manière d'ortographier
; mais qu'on ne me pardonera pas le retranchement
d'une des doubles consones dans un si grand nombre
de mots. Celui-là prétend que, quoiqu'on
ne les prononce pas, il faut les conserver : celui-ci
soutient que je les retranche mal-à-propôs
dans des mots où elles se prononcent. L'un
attaque la Prosodie, et ne sait peut-être
pas que ses traits tombent sur M. l'Abbé
d'Olivet, qui me sert de guide : l'aûtre
m'invite à prendre pour modèle le
Dictionaire d'Ortographe, comme si j'ignorais
que ce Dictionaire existe. Un de ces Critiques
m'aprend sérieusement qu'il y a trois cens
mille Volumes, dont l'Ortographe est diférente
de celle que je veux introduire. Il m'aprend que
toute innovation est répréhensible,
du moment qu'elle ne présente pas un avantage
bien important, comme si j'avais embrassé
une nouvelle Ortographe, sans en balancer les
avantages et les inconveniens. En remerciant tous
ces Messieurs, tant ceux, qui ont gardé
l'anonyme, que ceux qui se sont només,
je-les prie de vouloir lire et peser avec attention
ce que je dis dans cette Préface, à
l'article de l'Ortographe, n°. I. et de vouloir
bien observer, que je conserve l'anciène
manière d'écrire, dans l'ordre alphabétique
; et qu'ainsi l'on peut dire que, à proprement
parler, il n'y a pas d'innovations dans le Dictionaire,
quoiqu'on puisse acuser l'Auteur d'avoir le projet
d'en introduire quelques unes, qu'il croit utiles,
pour des raisons, qui lui paraissent fort bones,
et dont il a rendu compte ; c'est ce que je ne
saurais trop répéter.
3°.
Un Homme de Lettres, qui m'a fait la grâce
de me comuniquer ses réflexions, me reproche
un étalage d'érudition déplacée
; parceque, en relevant quelques Anglicismes,
j'ai cité le mot Anglais, qui avait induit
en erreur ; et parceque, à la tête
des Lettres, dans la suite alphabétique,
j'ai mis les sons, qui y correspondent dans les
principales Langues de l'Europe. Assurément
j'aurais bien grand tort d'avoir mis à
cela de la gloriole ; et je ne m'atendais pas
à ce reproche. La première érudition,
comme le Critique l'apelle, m'a paru toute naturelle,
et je l'ai employée tout bonement et sans
prétention. La seconde, je l'ai tirée
avec la même simplicité, de la Gramaire
du P. Bufier, et je ne croyais pas qu'elle dût
jamais m'atirer ni louange, ni blâme. Le
Censeur m'assûre que les Gens de goût
sont très dificiles sur ces sortes d'éruditions.
Il me permettra d'en douter ; et j'ai peine à
croire qu'il ait recueuilli là-dessus un
grand nombre de sufrages. Tout ce qui peut arriver,
et ce qui arrivera probablement, c'est qu'ils
n'y prendront pas garde et ne les honoreront pas
de leur atention.
4°.
Enfin, quelques-uns ont censuré le titre
du Dictionaire. Ils nous ont demandé si
nous prétendions critiquer la Langue Française
; et ce que nous voulions dire. Mais par leur
censûre, ils donent lieu à deux Observations.
= Dabord, ils font mal-à-propôs raporter
le régime de la préposition de à
l'Adjectif critique, au lieu de le faire raporter
à Dictionaire. J'aurais pu mettre, Dictionaire
de la Langue Française, critique et gramatical
; et j'aurais ôté par-là tout
prétexte à la chicanerie ; mais
je crois que, dans les intitulations, on doit
dabord mettre le mot, qui caractèrise un
Ouvrage et le distingue d'un aûtre. = Ensuite,
les Censeurs se sont mépris sur la signification
de l'Adjectif critique. Il ne supôse pas
toujours la censûre : il anonce souvent
l'éloge. Et certainement les Observations
critiques des Comentateurs enthousiastes des Auteurs
anciens n'étaient rien moins que des censûres.
Critique, joint avec Remarque, avec Dissertation,
Histoire, Dictionaire, etc ne signifie donc que
des Observations, que l'Auteur anonce sur la matière
qu'il traite. Si l'on composait une Histoire critique
de la Médecine, de la Philosophie, persone
ne s'aviserait de penser que c'est la Philosophie
ou la Médecine, qu'on voudrait critiquer.
= Un plaisant, bon ou mauvais (on en jugera) a
ataqué le titre d'une aûtre manière.
Il prétend qu'on a oublié de mettre
un accent sur l'e de critique, et qu'il faut lire,
Dictionaire Critiqué. Quoiqu'il en soit
de la finesse de cette plaisanterie, que l'Auteur
a faite sans malice, et dont il n'est probablement
que l'écho, je répondrai très-sérieûsement,
qu'il n'y a point d'Auteur, qui doive moins que
moi redouter les critiques. Elles entrent dans
mon plan. Et qu'est aûtre chose mon Dictionaire
qu'un Recueuil de Remarques sur la Langue, et
un Dépôt des diférentes opinions
et des diverses pratiques, anciènes et
modernes, sur cette matière. = Mais, pour
que je puisse profiter, et faire profiter mes
Lecteurs de pareilles Observations, il faut qu'elles
viènent de persones conûes, et que
je puisse citer ; ou que ceux qui ne se font pas
conaître, les apuyent de quelque bone raison,
que je puise aporter ; aûtrement, je me
verrai réduit à cette Formule, employée
dans quelques endroits de ce Dictionaire : quelques-uns
pensent, ou écrivent, ou prononcent aûtrement
: formule, qui n'aprend rien, et ne signifie rien.
Voilà
tout ce que j'avais à dire pour le moment.
Si après la publication du premier Volume,
on m'honôre de quelque aûtre Critique,
ou l'on me demande quelque aûtre éclaircissement,
qui en vaille la peine, j'y satisferai dans un
Avertissement, qui sera placé au commencement
du Second Tome.
APPROBATION
J'Ai
lu, par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux,
un Manuscrit ayant pour titre : Dictionaire Critique
de la Langue Française, par M. l'Abbé
Féraud. Je crois qu'on peut en permettre
l'Impression. Ce grand Ouvrage manquait à
notre Littérature. Il sera nécessaire
aux Étrangers, utile aux Nationaux et même
aux Gens de Lettres les plus exercés.
A Marseille le 15 Avril 1786.
Marin.
PRIVILÊGE
GÉNÉRAL.
LOUIS,
par la grace de Dieu, Roi de France et de Navarre
; A nos amés et féaux Conseillers,
les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres
des Requêtes ordinaires de notre Hôtel,
Grand-Conseil, Prévôt de Paris, Baillifs,
Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils
et autres nos Justiciers qu'il apartiendra : Salut.
Notre amé le Sieur Mossy, Imprimeur-Libraire
à Marseille, nous a fait exposer qu'il
desireroit faire imprimer et doner au Public le
Dictionaire Critique de la Langue Française,
spécialement offert aux Modérateurs
de l'Éducation publique dans les Collèges
et les Pensions, par M. l'Abbé Feraud,
s'il nous plaisoit lui accorder nos Lettres de
Privilége pour ce nécessaires A
ces causes, voulant favorablement traiter l'Exposant,
nous lui avons permis et permettons, par ces Présentes,
de faire imprimer ledit Ouvrage, autant de fois
que bon lui semblera, et de la vendre, faire vendre
et débiter par tout notre Royaume, pendant
le terme de dix années consécutives,
à compter de la date des Présentes.
Faisons défenses à tous Imprimeurs,
Libraires et autres personnes, de quelque qualité
et condition qu'elles soient, d'en introduire
d'impression étrangère dans aucun
lieu de notre obéissance ; comme aussi
d'imprimer ou faire imprimer, vendre, faire vendre,
débiter, ni contrefaire ledit Ouvrage,
sous quelque prétexte que ce puisse être,
sans la permission expresse et par écrit
dudit Exposant, ses hoirs ou ayant cause, à
peine de saisie et de confiscation des exemplaires
contrefaits, de six mille livres d'amende, qui
ne pourra être modérée, pour
la première fois, de pareille amende et
de déchéance d'état en cas
de récidive, et de tous dépens,
domages et intérêts, conformément
à l'Arrêt du Conseil du 30 Août
1777, concernant les Contrefaçons. A la
charge que ces Présentes seront enregistrées
tout au long sur le Registre de la Communauté
des Imprimeurs et Libraires de Paris, dans trois
mois de la date d'icelles ; que l'impression dudit
Ouvrage sera fait dans notre Royaume et non ailleurs,
en beau papier et beaux caractères, conformément
aux Règlemens de la Librairie, à
peine de déchéance du présent
Privilège : qu'avant de l'exposer en vente,
le manuscrit qui aura servi de copie à
l'impression dudit Ouvrage sera remis dans le
même état où l'Approbation
y aura été donnée, ès
mains de notre très-cher et féal
Chevalier, Garde des Sceaux de France, le Sieur
Hue de Miromenil, Commandeur de nos Ordres ; qu'il
en sera ensuite remis deux Exemplaires dans notre
Bibliothèque publique ; un dans celle de
notre Château du Louvre, un dans celle de
notre {4}très-cher et féal Chevalier,
Chancelier de France, le Sieur de Maupeou, et
un dans celle dudit Sieur Hue de Miromesnil. Le
tout à peine de nullité des Présentes
; du contenu desquelles vous mandons et enjoignons
de faire jouir ledit Exposant et ses ayans cause
pleinement et paisiblement, sans souffrir qu'il
leur soit fait aucun trouble ou empêchement.
Voulons que la copie des Présentes, qui
sera imprimée tout au long, au commencement
ou à la fin dudit Ouvrage, soit tenue pour
duement signifiée, et qu'aux copies collationnées
par l'un de nos amés et féaux Conseillers-Secrétaires,
foi soit ajoutée comme à l'original.
Commandons au premier notre Huissier ou Sergent
sur ce requis, de faire pour l'exécution
d'icelles, tous Actes requis et nécessaires,
sans demander autre Permission, et nonobstant
clameur de Haro, Charte Normande, et Lettres à
ce contraires. Car tel est notre plaisir. Donné
à Paris, le 14 jour du mois de Juin, l'an
de grace mil sept cent quatre-vingt-six, et de
notre Regne le treizième.
PAR
LE ROI EN SON CONSEIL.
Le Begue.
Registré
sur le Registre XXII. de la Chambre Royale et
Syndicale des Libraires-Imprimeurs de Paris, N°.
532, Fol. 575. conformément aux dispositions
énoncées dans le présent
Privilége, et à la charge de remettre
à ladite Chambre les neuf exemplaires prescrits
par l'Arrêt du Conseil du 16 Avril 1785.
A Paris, le vingt-un Juin 1786.
Le Clerc, Syndic.
DICTIONNAIRE CRITIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Par M. l'Abbé FÉRAUD, Auteur du
Dictionaire Gramatical.
DÉDIÉ A Monseigneur de BOISGELIN,
Archevêque d'Aix, &c. l'un des Quarante
de l'Académie Française, &c.
TOME
SECOND.
E
= N.
A MARSEILLE, Chez Jean Mossy Pere et Fils, Imprimeurs
du Roi, de la Ville, de la Marine, etc. et Libraires
à la Canebiere, à côté
du Bureau des Draps.
M. DCC. LXXXVII. AVEC APPROBATION, ET PRIVILEGE
DU ROI.
AVERTISSEMENT
A
La fin de la Préface, nous avons anoncé
que, si l'on nous honorait de quelque critique,
ou qu'on nous demandât quelque éclaircissement,
nous y satisferions à la tête du
second Volume : nous venons remplir nos engagemens.
I.
Plusieurs persones, qui aprouvent la nouvelle
Ortographe, trouvent que nous avons été
trop timides, et que cette timidité peut
nous faire acuser d'être peu conséquens,
et de n'avoir pas, sur cet article, des principes
bien assurés. Ils auraient souhaité
que nous n'en eussions pas fait à deux
fois, et que nous eussions fait main-bâsse
sur toutes les Lettres inutiles, et qui ne se
prononcent pas. On nous propôse pour modèles
MM. Duclos et Beauzée, dans quelques-uns
de leurs Ouvrages, où ils ont poussé
plus loin que nous les innovations. Mais, outre
que le premier n'a pas réussi dans ses
tentatives, et que le second parait s'en être
dégoûté, quoique nous ayions
lieu de penser qu'il y a toujours un secret penchant,
nous prions les persones, qui nous ont fait ce
reproche, ou qui nous ont doné cet avis,
de considérer qu'un changement, qui peut
révolter les uns et embarrasser les aûtres,
ne doit point se tenter, et ne peut s'opérer
tout d'un coup ; et qu'on doit y procéder
par des essais successifs ; et peut-être
séparés par de longs intervales.
Il faut éviter d'éfaroucher le lecteur,
et l'on doit l'acoutumer peu à peu à
des innovations, qui le choquent, avant qu'il
en ait compris l'utilité. Il nous a paru,
par exemple, que le retranchement d'une des doubles
consones devant la syllabe féminine, où
l'e muet, était plus choquant quelquefois,
que lorsqu'il était fait devant la syllabe
masculine ; et qu'on était plus surpris
de lire come, pome, some, home, avec une seule
m, que de lire, comencer, pomier, somet, homage,
&c. Il nous a semblé, en même
tems, que, dans les mots où la double n
est, suivant l'ancien usage, devant l'e muet,
on pouvait en retrancher une avec moins d'inconvénient,
que de suprimer une des deux l dans les mots terminés
en elle. C'est pourquoi nous écrivons habituellement,
courone, persone, consone, je done, j'abandone
: et de même miène, tiène,
anciène, qu'il prène, qu'il viène,
etc en remplaçant pour ceux-ci l'n retranchée
par l'accent grâve sur l'e qui précède
: et nous n'avons pas encôre ôsé
écrire, bèle, immortèle,
éternèle, quoique par essai nous
ayions quelquefois écrit, j'apèle,
il s'apèle ; etc. = On objecte que cette
distinction, que nous faisons, a de plus grands
inconvéniens qu'une supression universelle
de toutes les consones inutiles ; et qu'ayant
anoncé que c'était notre opinion
qu'on prît la prononciation pour règle
de l'ortographe, on pouvait conclûre qu'on
doit prononcer toutes les lettres, que nous conservons
dans notre manière d'écrire. Mais
d'abord, quand nous avons avancé ce principe,
nous avons ajouté que cette réforme
était impraticable dans sa totalité,
et que nous ne visions qu'à diminuer les
embarras de notre ortographe ; et non à
les retrancher entièrement. Ensuite, si
ces Critiques honêtes veulent bien y réfléchir,
ils verront que c'est la règle, que done
l'Auteur d'aprês l'usage, et non son propre
exemple, qui doit servir de guide. Ce n'est donc
pas sa manière d'écrire, dans ce
qui est du raisonement employé dans le
cours de l'ouvrage, qu'on doit considérer,
mais les remarques qu'il fait sur l'ortographe
et la prononciation, à chaque mot, rangé
suivant l'ordre alphabétique, qu'on doit
consulter, quand on a quelque doute.
II.
Un plus grand nombre tient à l'anciène
ortographe : et outre l'usage, qui est la grande
raison, ils en aportent d'aûtres, qui sont
assez spécieûses. Nous ne pouvons
mieux faire que de transcrire ici ce que dit.
à ce sujet, dans sa Gramaire, le P. Buffier,
qui a instruit le procês à charge
et à décharge, en y ajoutant quelques
réflexions. Nous nous étions déjà
proposé de le faire dans la préface
; mais nous avons craint de trop grôssir
le premier volume = Les Fondemens de l'anciène
ortographe, dit cet excélent Gramairien,
sont 1°. " Qu'il n'est point permis à
des particuliers de changer rien dans le langage
prononcé ; et qu'ils n'ont pas plus de
droit de rien changer au langage écrit.
= 2°. On perdroit, en quittant l'ancienne
ortographe, la conoissance des étimologies
qui font voir de quels mots latins ou grecs viennent
certains mots françois. = 3°. Il importe
peu quels soient les caractères, dont on
se serve, pour exprimer les sons par écrit,
pourvu qu'on puisse savoir le raport de ces caractères
aux sons qu'ils indiquent. Toutes les nations
ont quelque bizarerie sur ce point ; comme elles
ne pensent point à se réformer en
notre faveur, nous ne devons pas prendre une autre
disposition à leur égard. = 4°.
On ne vient point à bout, avec la nouvelle
ortographe, d'ôter toutes les dificultés
: il faudroit pour cela introduire de nouveaux
caractères dans notre écriture,
qui la rendroient tout-à fait barbare,
et qui renverroient les gens de lettres à
l'alphabet, pour recomencer, sur nouveaux frais,
d'aprendre à lire et à écrire.
= 5°. Par une suite nécessaire, on
méconoîtroit entièrement le
langage, c'est à dire, l'ortographe de
tous nos livres, et cette quantité, que
nous en avons d'excélens, deviendroient,
en peu d'années, hors d'usage. = 6°.
L'on ne verroit plus le raport, qui est et qui
doit être entre les mots dérivés
l'un de l'autre ; par exemple, si l'on écrit
tems au lieu de temps, en ôtant le p, on
ôtera le raport de temps aux mots temporel,
temporiser et à ses autres dérivés.
= 7°. La nouvelle ortographe ôteroit
à l'écriture une prérogative
considérable, savoir, que plusieurs mots
de notre langue, qui sont équivoques par
le son et à l'oreille, ne le soient pas
du moins par l'ortographe et aux yeux : le mot
Ville est équivoque dans le son avec le
mot vile : mais en le lisant, l'equivoque est
entièrement ôtée. "
En raportant les Fondemens de la nouvelle ortographe,
le P. Buffier ne répond point à
la premiere raison, qu'on aporte pour prouver
qu'on doit conserver religieusement l'anciène
: nous devons y supléer. Nous disons donc
qu'on y établit une comparaison, qui n'est
pas juste, entre la prononciation et l'ortographe.
La prononciation, arbitraire dans son origine,
doit être, autant qu'il se peut, immuable,
dès que l'usage la consacrée. Il
n'y a aucune raison ; il y aurait même de
grands inconvéniens à y introduire,
à y soufrir le moindre changement. L'ortographe,
au contraire, qui est l'image de la prononciation,
peut être changée avec avantage pour
y être plus conforme, et pour cesser d'induire
en erreur ceux qui manquent de principes en ce
genre. Il n'y aurait d'inconvénient que
dans les changemens trop brusques, et qui seroient
poussés trop loin. = 1°. Le P. Buffier
répond au 2d article, que la raison des
étimologies no prouve guère plus
pour l'ancienne ortographe que pour la nouvelle
; la première écrivant beaucoup
de mots d'une manière oposée à
l'étimologie, témoin donner, sonner,
couronne, personne, etc. où elle met deux
n, au lieu que selon l'étimologie, il ne
doit y en avoir qu'une, puisqu'ils viennent de
donare, sonare, corona, persona ; et de même
dans eslever, eslire, sousmettre, etc. adversion,
obmettre etc. qui n'ont point d's, ni de d, ni
de b en latin : elevo, eligo, aversor, omitto,
etc. et en beaucoup d'autres semblables. Du reste,
ajoute-t'il, quoique l'écriture puisse
représenter immédiatement la pensée,
elle est établie néanmoins plus
essentiellement pour ne la représenter
que d'après la parole ; et pour être
immédiatement l'image de la parole, selon
l'opinion de Lucain, que son traducteur a exprimée
en ces deux vers :
C'est
de là que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole et de parler aux yeux.
Il
ne s'agit pas de mettre de l'étimologie
dans un portrait ; mais de le rendre le plus fidèle
qu'il est possible. La science des étimologies
est curieuse et utile, mais elle n'est que pour
les savans, qui trouveront moyen de la découvrir
et d'en profiter, sans que l'ortographe, qui est
pour tout le monde, en doive être embarassée.
La langue Italienne et la langue Espagnole n'y
ont point d'égard, bien qu'elles viennent
du latin, comme la langue française. =
2°. Bien qu'on puisse établir un raport
arbitraire entre les sons et toutes sortes de
figures de lètres, il importe néanmoins
de s'atacher au raport le plus simple et le plus
facile. Outre que c'est l'ordre de la nature,
c'est encore l'honeur de notre nation de rendre
l'étude de notre langue la plus aisée
qu'il se puisse ; au lieu d'y conserver des dificultés,
qui ne servent qu'à faire admirer la bizarerie
françoise. Si d'autres langues ont de semblables
défauts, elles en ont moins ; et si elles
n'en avoient point du tout, elles seroient parfaites.
L'italienne en est parvenue presque à ce
point, à force de réformer son ortographe.
Il seroit d'autant plus important d'en user ainsi
à l'égard de notre langue, qu'elle
est plus recherchée dans l'Europe, et plus
utile en tout genre de litérature. = 3°.
Il est vrai que la nouvelle ortographe n'ôte
point encore toutes les dificultés. Ce
raisonement bien entendu irait à prouver
qu'il faudrait travailler à les ôter
toutes. Mais, en atendant que l'usage le permette,
il faut du moins profiter de ce qu'il permet (ou
de ce qu'il peut permettre sans aucun inconvénient)
en faveur de la nouvelle ortographe ; ce qui diminue
déjà beaucoup les dificultés
de l'ancienne. = 4°. On ne méconoitra
point notre langue pour des changemens aussi imperceptibles
que ceux de la nouvelle ortographe : c'est toujours
le P. Buffier, qui parle et j'avoûe qu'il
ne poussait pas les innovations aussi loin que
nous l'avons fait : quoiqu'on ait pu voir, à
sa manière d'écrire certains mots,
qu'il nous a prévenus sur le retranchement
des doubles consones. Mais ce qu'il ajoute, que
quelques Dictionaires raportant les deux ortographes,
empêcheront encore davantage qu'on ne méconoisse
le raport de l'une à l'autre, nous regarde
spécialement, puisque les autres Dictionaires
n'ont eu cette atention que pour quelques mots,
et que nous l'avons étendûe à
presque tous avec les restrictions dont nous avons
parlé N° I Notre langue, ajoute le
P. Buffier, a toujours un peu changé :
c'est la fatalité atachée à
notre nation : nous ne l'éviterons pas
dans la suite. Tournons une fois son inconstance
en un véritable avantage, en tâchant
de rendre l'ortographe plus comode, plus suivie,
plus uniforme, en un mot, plus propre à
faire déméler et distinguer tous
les sons les uns des autres. -- Nous ajouterons
que quant à ce qu'on dit qu'on méconaîtra
l'ortographe de nos meilleurs livres, et qu'ils
deviendront, en peu d'années, hors d'usage,
c'est une dificulté qui regarde l'ortographe
actuelle presque autant que notre nouvelle ortographe.
Ceux, qui conaissent les anciènes éditions
de nos meilleurs ouvrages, en seront aisément
convaincus, en les comparant avec les éditions
nouvelles ; et tout le monde pourra aussi aisément
s'en convaincre par la même méthode.
Nous n'estimons pas que quelques accens plus régulièrement
placés, et quelques retranchemens des doubles
consones, puissent défigurer l'ortographe
au point de rendre les livres du siècle
pâssé hors d'usage. On lit encôre,
sans beaucoup de peine, les ouvrages du 16e. siécle,
ceux d'Amyot de Montaigne, par exemple, quoiqu'on
ait tout à la fois à combatre et
la diférence encore plus grande de l'ortographe,
et la diversité même du langage.
= 5°. Il se perd, continûe le P. Buffier,
quelque léger raport entre les mots dérivés
l'un de l'autre, dans la nouvelle ortographe :
l'inconvénient n'est pas considérable.
L'ancienne ortographe elle-même y est sujette,
témoin le mot priser, qui devroit, selon
cette maxime, être écrit prixer,
puisqu'il vient du mot prix, Quelque parti qu'on
prenne, il y aura toujours quelques inconvéniens
: le meilleur parti est celui où il y en
a le moins. Du reste, ce qu'on a répondu
à l'ancienne ortographe au sujet des étimologies,
peut fort bien s'apliquer ici. = 6°. Le septième
fondement de l'ancienne ortographe est peut-être
le plus solide ; et pour y avoir égard,
il paroit judicieux de garder l'ancienne ortographe
dans tous les mots, où, sans cela, ils
seroient confondus avec des mots qui ont le même
son ; et qui ont cependant une signification toute
diférente. C'est pourquoi, bien que les
lettres doubles, qui ne se prononcent point, soient
suprimées dans la nouvelle ortographe,
on fait bien d'écrire encore ville (urbs)
par deux l, et vile (vilis) avec une seule, quoique
ces deux mots aient le même son. De même
on fait bien d'écrire poids (pondus) poix
(pix) et pois (cicer) quoique la prononciation
en soit tout-à-fait semblable ; car leur
signification étant diférente, il
semble assez à propôs de la distinguer
du moins aux yeux ; puisqu'on ne peut la distinguer
à l'oreille. On pourrait citer d'aûtres
exemples, comme, comte, compte, et conte.
Plusieurs
goûteront ces raisons, aportées par
le P. Bufier, en faveur de la réforme de
l'Ortographe : d'autres penseront qu'elles ne
sont rien moins que décisives. L'usage
seul peut juger ce procês, qui a été
si souvent repris et abandoné ; et il faut
atendre avec patience ses arrêts. Peut être
quelques particuliers entraîneront ils la
foule : peut être aussi que la foule intimidera
et arrêtera les particuliers ; et que de
long-tems aucun des Auteurs ou des Imprimeurs,
même parmi ceux, qui aprouveront la nouvelle
Ortographe, n'ôsera atacher le grelot.
III.
La troisième critique, qu'on nous a faite,
ne regarde pas l'ortographe, mais à raport
à la Prononciation. Plusieurs persones
ont été surprises que nous représentions
la diphtongue oy, entre deux voyèles, par
oa-i, au lieu de la représenter par oi
; et qu'aux mots Citoyen, employer, moyen, Royaume,
nous mettions, entre deux crochets, pour indiquer
la prononciation [anploa-ié, citoa-ien,
moa-ien, roa-iôme], au-lieu d'écrire,
cito-ien, anplo-ié, mo-ien, ro-iôme
: mais ces persones, parmi lesquelles il y en
a de très habiles, n'ont pas fait réflexion
à l'analogie et au génie de la Langue
Française, qui done à l'y, placé
entre deux voyèles, la valeur de deux i,
dont l'un se lie avec la voyèle, qui précède,
pour former avec elle une diphtongue ; et l'autre
se joint avec la voyèle qui suit. Ainsi
crayon, payer, essayer, apuyer, se prononcent
come s'ils étaient écrits crai-ion,
pai-ier, essai-ier, apui-ier. D'aprês ce
principe, reconu de tout le monde, oy doit se
prononcer comme oi-i : or oi a le son d'oa ; oy
équivaut donc, dans la prononciation, à
oa-i. C'est ce que l'Académie remarque
dans son Dictionaire, à la lettre Y ; où
elle avertit de prononcer Citoyen, employer, Royal,
appuyer, pays, etc. comme s'il y avait, citoi-ien,
emploi-ier, roi-ial, appui-ier, pai-is ; et où
elle ajoute que c'est mal à propos que
quelques Auteurs ou Imprimeurs écrivent
: citoïen, moïen avec un ï tréma.
IV.
Enfin nous avons quelques lances à rompre
contre un de nos Compatriotes, M. Domergue, Auteur
d'un Journal, qui s'imprime à Lyon, sous
le titre de Journal de la Langue Françoise,
soit exacte, soit ornée. Certes, il n'y
va pas de main morte ; et, s'il continue du train
qu'il a comencé, ce Dictionaire sera pour
le Journaliste une mine riche et abondante, propre
à remplir et à soutenir long-tems
un Journal, qui languit souvent faûte de
matière. M. D. parait avoir entrepris la
longue tâche de critiquer pied-à-pied
tout le Dictionaire Critique. Il débute
par dire, que : " Si l'on excepte l'étymologie,
partie non moins utile que curieuse, dont l'Auteur
ne s'est pas ocupé, le nouveau Dictionaire
lui a paru avoir embrassé la totalité
de la matière, et avoir, sur les autres
Ouvrages de ce genre, l'avantage d'offrir une
moisson plus ample .... Mais le bel Usage, ajoute-t'il,
" la logique et le goût ont-ils dicté
tous les articles ? Si cela est, M. " l'Abbé
Féraud est, de tous nos Grammairiens, celui
qui a le mieux mérité des Lettres
Françoises ; s'il lui est échapé
quelques erreurs, le Journal de la Langue Françoise
doit les éclairer. -- Voyons donc ces erreurs,
qu'éclaire M. D. Il y en a de générales,
et qui influent sur un grand nombre d'articles
de ce Dictionaire : il y en a de particulières
et de locales.
1°.
M. D. n'aprouve pas trop que M. l'Abbé
Féraud ait pris l'Abbé d'Olivet
pour guide, et qu'il croit qu'il lui servira de
garant. Quel guide est infaillible ? s'écrie-t'-il.
J'avoue qu'il n'y en a point ; pas même
l'Auteur du Journal de la Langue Françoise,
soit exacte, soit ornée. Mais enfin il
en faut un dans une route si dificile et si tortueûse
; et jusqu'à-présent il n'y en a
point de plus sûr pour ce qui regarde la
Prosodie, ni qui ait une aussi grande autorité,
que l'Ab. d'Olivet. Nous ne pensons pas que M.
D. ait la prétention qu'on doive préférer
ses opinions à celles de cet illustre Académicien.
Le
Journaliste dit âilleurs, qu'en général
la Prosodie de ce Dictionaire n'est pas trop sûre
: mais lui, où a-t'-il puisé la
sienne ? Il serait peut être convenable
qu'il fît ses preuves, et qu'il montrât
ses titres et ses lettres de créance. =
Il est possible qu'il y ait quelques erreurs dans
le Traité de la Prosodie de l'Ab. d'Olivet
; et je croirais avoir rendu un service essentiel
au Public, si mon Dictionaire donait ocasion à
mieux examiner cet Ouvrage três-important,
qu'on estimé beaucoup sans le lire ; et
d'en discuter avec soin les principes. Ce travail
serait sur tout digne de Mrs. de l'Académie
Française ; et il ocuperait três-utilement
les Séances Académiques. En atendant,
je n'ai pu mieux faire, je crois, que de suivre
les règles tracées par un si habile
homme en cette partie. M. D. a pour oracles les
Dames de sa Coterie, qu'il cite avec complaisance,
sans les nomer. Mais je n'ai pas eu l'avantage
d'être à portée de les consulter.
2°.
M. D. ne veut point de syllabes douteuses, suivant
leur position dans le cours, ou à la fin
de la phrâse ; et c'est-là-dessus
sur-tout qu'il trouve le systême de l'Ab.
d'Olivet presque ridicule. Il prétend que
la distinction entre honête homme et homme
honête, aimable homme et homme aimâble,
est une distinction frivole, et qui n'a point
de fondement. Selon lui, l'a est moyen dans les
adjectifs terminés en al le ; c'est-à-dire,
qu'il n'est ni bref ni long. Il serait fort curieux
d'entendre prononcer à M. D. cet a moyen
: mais peut-être n'aurions-nous pas l'oreille
assez subtile pour distinguer cette nuance de
prononciation. = Les Latins ont des syllabes douteuses
pour la quantité, c'est à dire,
qui sont longues ou brèves, suivant qu'elles
sont devant des mots començant par une
consone ou par une voyèle : on les apèle
dans les Colèges si sequatur. Mais, dans
aucune Langue, il n'y a de voyèles qui
soient toujours moyènes, qui tiènent
le milieu entre les longues et les brèves,
en quelque position qu'elles se trouvent. = M.
D. remarque qu'il y a dans notre Langue des voyèles
plus ou moins longues, et nous l'avons remarqué
nous-même d'après l'Ab. d'Olivet
; mais le systême des voyèles moyènes
n'est pas aussi facile à comprendre.
3°.
Le Journaliste de la Langue Française a
une manière de peindre à l'oeuil
la quantité de la voyèle longue,
laquelle est de son invention, et lui apartient
en propre. Pour montrer le ridicule éfet
que produirait la pénultième des
adjectifs en able, si on la faisait longue à
la fin de la phrâse, il écrit déploraable,
miséraable, etc. Il est certain qu'un Acteur
qui prononcerait de la sorte, serait siflé
; et le conte que fait M. D. à ce propôs,
et qu'il trouve si plaisant, parceque c'est lui,
qui l'a fabriqué à plaisir, viendrait
assez bien à l'apui de cette suposition.
Mais ce n'est point ainsi qu'on prononce les voyèles
longues. Qui a jamais prononcé de cette
manière ce vers latin ?
(Huumaanoo
capitii ceerviiceem piictor equiinaam.)
Qui
s'est avisé de prononcer teete, conqueete,
tempeete ; aame, graace, au lieu de, tête,
etc. âme, grâce, etc.
4°.
Au mot Abdication, que je marque tout bref, le
Journaliste décide que c'est une faute
de Prosodie essentielle, et il ajoute que c'est
une règle incontestable, que tion alonge
et ouvre l'a ou l'o, qui précède,
abdication, émotion ; et alonge seulement
l'e, l'i et l'u ; réplétion, pétition,
ablution ; et il ajoute que tion a tellement le
pouvoir d'alonger les syllabes, qu'il s'étend
même à celles, qui se terminent par
une consone, satisfaction, atention, confection.
= Il y a bien des remarques à faire sur
cette décision si tranchante. = D'abord
cette règle n'est rien moins qu'incontestable
: elle est positivement faûsse. On ne sait
où l'Auteur l'a puisée ; et c'est
bien là que l'autorité de quelque
Homme de lettres conu aurait été
bone à citer. Il est vrai qu'en Bourgogne
et en Franche-Comté, où j'ai fait,
dans ma jeunesse, un assez long séjour,
on prononce assez volontiers, abdicâtion,
conversâtion, etc. Mais je n'ai point vu
qu'on étendît cet alongement de syllabe
à émôtion, réplétion,
ablûtion, etc. et j'ai remarqué de
plus, que les persones, qui parlaient bien, n'afectaient
point cet alongement dans les mots même
terminés en ation. L'Ab. d'Olivet, qui
était Franc-comtois, n'a eu garde de mettre
cette règle incontestable dans sa Prosodie
; et il s'était sûrement corrigé
de cette prononciâtion contractée
dans sa Province. = Ensuite, on peut avouer, que,
dans les vers où tion est dissyllabe, et
où ti est extrêmement bref, on alonge
naturellement la voyèle qui précède,
parce qu'il est naturel d'apuyer un peu sur la
syllabe, qui précède une voyèle
très-brève.
Les
dangereux éfets de la divi-si-on...
Tout plaît dans lui, son air, sa conversa-ti-on.
Mais
ce n'est pas à dire que cette syllabe soit
constament et incontestablement longue, même
en prôse : et qu'elle soit ouverte, quand
c'est un a ou un o. = En troisième lieu,
le mot atention, que M. D. cite en exemple, ne
prouve rien pour sa règle incontestable
; car, outre que l'n dans en, n'est pas une consone,
mais que l'e et l'n ne forment qu'un seul son,
qu'on apèle voyèle nasale, c'est
le propre de ces voyèles d'être longues,
devant quelque consone que ce soit : puissance,
prétendre, peindre, conter, etc. = Enfin,
la remarque qui termine sa décision, est
en raison inverse ; car il serait moins étonant
qu'une voyèle, soutenue d'une consone,
fût longue devant tion, qu'une voyèle
simple et sans apui.
5°.
Venons-en aux remarques particulières et
locales. = Sur la lettre A, M. D. décide
que ay, dans paysan, est un dissyllabe, comme
dans pays, paysage, paysagiste. Il fortifie sa
décision par un exemple de La Fontaine,
et par une raison d'analogie. Mais l'exemple ne
prouve rien, et la raison ne prouve pas davantage.
Un
Paysan ofensa son Seigneur, a dit l'inimitable
Fabuliste, et il a pu le dire : mais, qui ne sait
que beaucoup de diphtongues, qui ne sont que monosyllabes
en prôse, sont dissyllabes en vers. La raison
d'analogie, c'est que tous ces mots sont dérivés
de pays, et ont (par conséquent) la prononciation
de leur primitif. La conséquence n'est
pas fort juste ; et combien d'exemples du contraire
ne pourrait on pas citer ? Je n'en aporterai que
deux ou trois. Dans Diacre et Diable, ia est monosyllabe
: dans Diaconat, Diaconesse, diabolique, il est
dissyllabe, au moins dans le discours soutenu
: ie est dissyllabe dans minucie ; et il est monosyllabe
dans minucieux, du moins dans le discours familier.
L'usage, pour la prononciation, consulte moins
l'analogie que l'oreille. Ay, monosyllabe, la
choquerait dans pays ; et ne la choque pas dans
paysan.
6°.
Au mot Abandon, nous remarquons qu'avec le sens
actif et le régime, ce mot n'est usité
qu'au Palais. Sur quoi M. D. observe que l'Auteur
permet aux Avocats une expression qu'il défend
à ceux qui exercent une aûtre profession.
Il demande si les solécismes sont du domaine
des Avocats ; et il finit par dire que mal à-propos
nous concluons du fait au droit. = D'abord nous
ne permettons, nous ne défendons rien ;
c'est à l'usage seul à permettre
ou à défendre : or, l'usage est
tel par raport à ce mot. -- En second lieu,
les solécismes ne sont pas du domaine des
Avocats ; mais ce qui serait un solécisme
dans un aûtre Auteur, peut n'en être
pas un dans un Avocat, dans un Praticien ; parce
que l'usage l'autorise dans celui ci, et le condamne
dans l'aútre. Qui ne sait que la langue
du Barreau est toute diférente du langage
ordinaire ? On verra au mot Palais, dans le 3°.
Volume, quelle est ma façon de penser là-dessus
: ici, je n'aprouve, ni ne condamne. Je dis le
fait, et je ne parle pas du droit. Mais, quand
je conclurais du fait au droit, la conclusion
serait légitime en fait de langage : car
le fait, c'est l'usage ; le droit, ce sont les
règles de la Gramaire : or, quand l'usage
est constant, il est la véritable règle.
7°.
Sur le mot Aboutir, M. D. dit que l'r n'est pas
nul ; que cette consone ne se fait pas sentir
dans les infinitifs en er, qui ne sont pas suivis
d'une voyèle, mais qu'il se prononce dans
tous les mots en ir. -- Tout le monde ne convient
pas de cet usage : on le verra sous la lettre
R au troisième volume : = Aboutir, ajoutons-nous,
n'est actif qu'avec faire. C'est, dit le Journaliste,
n'avoir pas une idée juste de cette sorte
de verbe. Là-dessus un grand lieu comun
de Métaphysique gramaticale, dans lequel
nous ne suivrons pas M. D. parce que cela nous
mènerait trop loin. Nous nous contenterons
de dire que nous n'avons parlé, dans cette
ocasion, que suivant le langage gramatical, qui
apèle actifs tous les verbes qui ont le
régime simple (qui régissent l'acusatif),
et que nous n'avons pas voulu dire autre chôse
sinon qu'Aboutir n'a ce régime simple que
quand il est joint au verbe faire. = Mais il ne
faut pas omettre de relever une proposition de
M. D. qui prétend qu'il n'y a d'actifs
que les verbes qui peuvent se tourner en passifs.
Il se trompe : chercher est actif ; l'on dit :
on me cherche ; mais l'usage ne permet pas de
le tourner en passif, et de dire : je suis cherché
: Obéir, au contraire, n'est pas actif
; on dit pourtant, vous serez obéï.
8°.
Au mot Absolument, nous donons, pour exemple,
qu'impatient se dit absolument et sans régime.
M. D est d'un avis contraire : il assûre
qu'impatient du joug, du frein sont des expressions
énergiques et précises, que tous
les Ecrivains emploient avec succês ; et
il n'en cite aucun. Pour ne pas répéter
inutilement, nous renvoyons au mot Impatient,
qui est dans ce 2d Volume.
9°.
Le Journaliste n'est pas non plus de notre avis
sur le Néologisme, que nous reprochons,
dit-il, à M. Linguet dans cette expression,
justice absorbante. Selon M. D. employer une métaphôre,
ce n'est pas parler un langage nouveau ; c'est
parler comme tout le monde parle dans toutes les
langues. Mais, depuis quand est-il permis, dans
toutes les langues, d'employer tous les termes
en métaphôre ? N'y en a-t'-il pas
que l'usage a consacrés ; et d'autres que
le génie d'une langue réprouve ?
Notre Langue, en particulier, n'est-elle pas,
sur ce point, plus délicate et plus réservée
qu'aucune langue anciène ou moderne ? De
tout tems, et dans toutes les langues, les Critiques
et les Gens de goût ne se sont-ils pas élévés
contre l'abus des métaphôres ? Et
n'a-t'-on pas aujourd'hui, plus que jamais, sujèt
de remarquer les progrês de cet abus ? Une
expression métaphorique ne peut-elle pas
être apelée une expression nouvelle,
quand elle parait pour la première fois,
et que persone n'avait encôre ôsé
s'en servir ? Observer que c'est un néologisme,
ce n'est pas faire un reproche à l'Auteur
; c'est avertir le Lecteur, que l'usage ne l'a
pas encôre adoptée.
10°.
M. D. pense qu'absurde se dit des persones, comme
des chôses, et que ce mot, apliqué
aux persones, ne doit pas blesser le goût
le plus délicat. La raison qu'il en done,
c'est qu'une opinion absurde est contraire au
sens comun ; et que l'homme, qui agit contre le
sens comun, est un homme absurde. Si telle est
la logique du Journaliste, elle est d'une espèce
toute particulière. De la définition
d'un mot, il conclut à son usage et à
l'étendûe de son emploi. Cette conclusion
n'est pas fort juste. De ce qu'absurde signifie
qui est contraire au sens comun, on peut conclûre
qu'un homme, qui agit contre le sens comun, tient
une conduite absurde ; mais on ne peut pas conclûre
qu'on puisse dire qu'il est absurde, si l'usage
ne le permet. Or, pour prouver qu'il le permet,
il falait citer d'autres exemples que celui de
Voltaire, que j'avais critiqué, et que
M. D. aprouve.
11°.
M. D. nous reproche de confondre le verbe réciproque
avec le verbe réfléchi. Mais à
lui permis de faire cette distinction métaphysique,
introduite par de nouveaux Gramairiens, qui, réduisant
toute la Gramaire en définitions abstraites
et subtiles, n'ont réussi qu'à embrouiller
les idées, au lieu de les éclaircir
; et en introduisant un nouveau langage, ont rendu
les règles de cet art plus obscûres,
sur-tout lorsqu'ils ne se sont pas acordés
entre eux, et que chacun d'eux a voulu faire prévaloir
les termes qu'il avait inventés. Pour nous,
nous avons pensé qu'il était toujours
dangereux de changer les termes d'art, auxquels
on est acoutumé, et qu'il vaut mieux conserver
les anciens, quoique moins conformes à
la précision métaphysique, que d'en
introduire de plus justes et de plus précis,
auxquels on n'est pas fait, et pour lesquels il
faudrait établir de nouveaux Dictionaires.
Ainsi, en suivant l'exemple de l'Académie
et des plus célèbres Gramairiens,
nous apelons verbes réciproques tous ceux
qui se conjuguent avec le pronom personel, soit
qu'ils soient réfléchis, ou qu'ils
expriment l'action d'un sujèt sur lui-même
; comme il se promène, il se divertit,
soit qu'ils puissent être apelés
réciproques, et qu'ils se disent de l'action
que deux persones ou deux chôses exercent
réciproquement l'une sur l'autre ; comme
: Pierre et Paul se louent l'un l'autre ; les
foudres se heurtent dans les airs, etc. Cette
distinction ne peut contribuer en rien à
la pûreté du langage et à
la correction du style ; seuls objèts que
nous ayions en vûe ; et ce sont de pûres
dénominations, qu'on peut regarder comme
indiférentes.
12°.
Nous disons que dans acablé, l'a est bref,
quoi qu'il soit long dans j'acâble. M. D.
décide au contraire que ca est long dans
tous les mots de cette famille, soit qu'il précède
une syllabe muette, soit qu'il précède
une syllabe sonore. Il ajoute que d'Olivet, ne
parlant que d'acable, le silence du prosodiste
a induit en erreur le lexicographe. En vérité,
ce Journaliste parait avoir une bien petite idée
de l'Auteur de ce Dictionaire, puisqu'il le fait
si mal raisoner. Nous nous flatons qu'on croira
sans peine, que nous sommes un peu plus familiarisés
que M. D. avec la Prosodie de l'Ab. d'Olivet.
Ce n'est pas simplement sur le silence de cet
excellent Gramairien que nous nous sommes décidés
; mais, sur son silence combiné avec sa
méthode conûe. On peut aisément
se convaincre, que, toutes les fois que la pénultième
conserve sa quantité devant la syllabe
masculine ou sonore, comme l'apèle M. D.
d'aprês plusieurs aûtres, d'Olivet
ne manque jamais d'en avertir. On a donc droit
de conclûre, quand il n'en avertit pas,
que la pénultième n'est longue que
devant la syllabe féminine, ou, ce qui
est la même chôse, devant l'e muet.
Je crois que cette logique n'est pas si méprisable.
Il ne reste donc que les deux sentimens oposés
de M. D. et de l'Ab. d'Olivet ; car le Journaliste
n'a pas même voulu s'aider de l'autorité
de M. de Wailly, qui le favorise sur cet article
: il a cru sans doute que la siène sufisait.
En
voilà assez et peut-être trop sur
ces critiques. M. D. nous menace d'un déluge
d'autres remarques: il veut éclairer toutes
nos erreurs : mais si ses aûtres observations
ne sont pas mieux fondées, nous sommes
d'avance dispensés d'y répondre.
LIVRES qui se trouvent chez J.Mossy, pere et fils,
Imprimeurs Libaires, à Marseille.
Avis aux Gens de mer sur leur Santé : Ouvrage
nécessaire aux Chirurgiens-Navigans, et
à tous les Marins en général,
qui se trouvent embarqués dans des Bâtimens
où il n'y a point de Chirurgiens. Par M.
G. Mauran, Docteur en Médecine, & ancien
Chirurgien-Navigant. 1 vol. in-12. 2-liv. 10 s.
Quoique ce titre ne semble embrasser que la partie
des Gens de mer ; ce Livre peut être d'une
utilité générale dans toutes
les familes ; et l'esprit le plus borné
peut faire et composer tous les remèdes
propres aux différentes maladies ; les
connoître, les guérir, et même
les prévenir, etc.
Formules
de Médicamens, rédigées par
ordre du Roi, à l'usage des Hôpitaux
Militaires, avec la version française,
pour la commodité des personnes à
qui la langue latine n'est pas familiere, suivies
d'un Recueil des Médicamens les plus usités
; de ceux qui ont été nouvellement
inventés ; tirés des meilleurs Auteurs,
avec la méthode de les préparer
la plus correcte ; leurs doses, leurs usages,
et leurs effets en Médecine ; la maniere
de les administrer ; les cas où ils sont
utiles, de maniere que ceux où leur administration
pourroit entraîner des inconvéniens,
y sont décrits. Par M. A. J. Delaye, Me.
ès Arts et en Chirurgie, ancien Chirurgien
dans les Armées du Roi ; un vol. in-12,
2 liv. 10 s.
Histoire Naturelle de la Provence ; par feu M.
Darluc, Professeur de Médecine en l'Université
d'Aix; trois vol. in-8°. 12 liv.
Les
deux premiers volumes de cet Ouvrage avoient paru
du vivant de l'Auteur, mort depuis peu ; le troisième
et dernier, que nous avons fini l'année
derniere, est en vente. On séparera les
second & troisième volumes, à
4 livres chaque.
Essai
sur l'Histoire de Provence, avec une Notice des
Hommes celèbres qui l'ont illustrée,
un Recueil des différens Monumens anciens,
qui sont répandus dans divers endroits
de cette Province, etc. Par M. Bouche, Avocat
au Parlement. 2 vol. in 4°. 1785, 14 livres.
Cet
Ouvrage, d'un style piquant, est extrêmement
intéressant à la lecture. Des Littérateurs,
tels que M. l'Abbé Raynal, & autres,
en ont fait le plus grand éloge.
Hérodote, Historien du Peuple Juif, sans
le savoir, un vol in-8°. 1786. 4 liv. Cet
Ouvrage est un éclaircissement apologétique
de celui de M. l'Abbé du Rocher, intitulé
: Histoire des Temps fabuleux. C'est un monument
de notre Religion, contre lequel le systême
de nos prétendus esprits forts ne peut
manquer de se briser.
Cartes
des Comptoirs des Changes de l'Europe, en sept
feuilles. 8 liv.
Commentaire sur l'Ordonnance de la Marine de 1681,
par M. Vallin ; nouv. édit. 2 vol. in-4°.
24 liv.
Commentaire
sur l'Ordonnance de la Marine de 1681, avec les
nouvelles Ordonnances de Louis XVI, Ouvrage nouveau
et considérablement augmenté, 2
vol. in-12. 6 liv.
Considérations
sur la Grandeur et Décadence de l'Empire
Romain, de Montesquieu, traduites en Italien par
M. Kelli Pagani, avec le français à
côté, 2 volumes in 12. 4 liv.
Conversations Morales, dédiées aux
Demoiselles de St. Tyr, par M. l'Abbé Collot,
1 vol. in-12. 1787. 2 liv. 5 s.
Dictionaire
(nouveau) Italien-Français et Français-Italien,
par M. l'Abbé d'Alberti de Villeneuve :
Nouv. Edit. deux vol. in-4°. 1783. 30 liv.
Esprit
(véritable) Militaire ; deux vol. in-8°.
grand papier, Liege, fig. 9 l.
Formules
(Recueil des) propres pour les Consuls de commerce
dans les Villes et Ports de mer, par M. Germain,
ancien Consul ; un vol. in-8°. 3 liv.
Gnomonique
(la) mise à la portée de tout le
monde, par M. Garnier, Géometre ; un vol.
in-8°. figure. 4 livres.
Grammaire
Italiene, par M. Veneroni, nouv. édit.
augmentée, 1 vol. in-8°. 1786. 4 liv.
Résolution
des Equations invariables, par M. Mouraille, de
l'Académie de Marseille : 1 volumes in-4°.
fig. 9 livres.
Science
(la) des Négocians et Teneurs de Livres,
ou Instruction générale sur tout
ce qui se pratique dans les Comptoirs, par M.
de la Porte : Nouvelle édition exactement
revue, corrigée & augmentée
d'un Traité des Changes étrangers,
des Arbitrages, des Usances, Factures, Ordres,
Commissions, etc. 1 vol. in-8°. oblong. 1785.
6 liv.
Tablettes
des Négocians, par Giraudeau ; 1 vol. 1753.
15 s.
Testament
Spirituel, de M. Delane : 1 vol. in-12. 1 liv.
5 s.
Traité
des Assurances et Contrats à la grosse,
par M. Emérigon, ancien Conseiller à
l'Amirauté de Marseille : deux vol. in-4°.
1785. 24 liv. Ouvrage très-estimé.
Traité
de la Vieillesse & de l'Amitié, de
Cicéron, traduit en Français par
M. le Bailli de Resseguier, le latin à
la fin, 1 vol. in-8°. 3 liv.
Traité
général du Commerce de l'Amérique,
par M. C**, ancien Receveur des Fermes du Roi
: 2 vol. in-4°. 1783. 24 liv.
Outre
ces Ouvrages, nous avons un très-bel assortiment
de toutes sortes de Livres, à des prix
discrets, & que le peu d'espace ne nous permet
pas de placer ici.
DICTIONNAIRE CRITIQUE, DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Par M. l'Abbé FÉRAUD, Auteur du
Dictionaire Gramatical.
DÉDIÉ A Monseigneur de BOISGELIN,
Archevêque d'Aix, &c. l'un des Quarante
de l'Académie Française, &c.
TOME
TROISIEME.
O
= Z.
A
MARSEILLE, Chez Jean Mossy, Père et Fils,
Imprimeurs du Roi, de la Ville, de la Marine,
etc. et Libraires, à la Canebière,
à côté du Bureau des Draps.M.
D. CC. LXXXVIII. AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE
DU ROI.ERRATA RAISONÉNous nomons cet Avertissement
Errata, parce que, dans l'opinion de quelques
critiques, les articles, qui y sont mentionés,
seraient autant de faûtes à corriger
; et nous l'apelons Errata raisoné, parce
que nous discutons leurs remarques, et nous donons
les raisons, pour lesquelles nous n'y adhérons
pas.
I.
Un Journaliste, qu'on dit être l'écho
des Illustres de la capitale, et Illustre lui-même,
rendant compte du 1er. Volume de ce Dictionaire,
nous fait d'abord la grâce de dire, que
cette entreprise mérite d'être encouragée
; que l'Auteur a dû faire beaucoup de recherches
et se livrer à un travail três-pénible
pour exécuter cet ouvrage ; qu'on ne peut
nier qu'il ne s'y trouve beaucoup d'articles bien
faits et un grand nombre d'observations utiles
; qu'on sent, en le parcourant, combien des citations
de beaux vers, de phrâses éloquentes,
de tournures spirituelles, sont utiles pour faire
sentir, dans l'emploi des mots, des nuances délicates,
qu'il seroit difficile d'exprimer par des définitions
; mais qu'en rendant justice à notre zèle,
il ne peut se dispenser de faire quelques observations
sur ce 1er. Volume, qui nous engageront peut-être
à redoubler de soins et de travail pour
perfectioner l'exécution des Volumes suivans.
= Ces observations ne nous sont parvenûes
que lorsque le 2d. Volume était achevé
d'imprimer. Voyons si elles ont pu contribuer
à la perfection du 3e.
1°.
" L'Auteur (de ce Dictionaire) écrit
Béchée pour Becquée ; Baldachin
pour Baldaquin ; comme si cette ortographe avoit
été en usage. = Rép Il y
a ici deux méprises ; l'une de doner à
entendre que nous adoptons Béchée
et Baldachin, tandis que nous ne les raportons
que pour les condamner ; l'aûtre d'assurer
que cette ortographe n'a jamais été
en usage. Si le Journaliste avait fait quelque
recherche, il aurait trouvé ces mots dans
l'ancien Trévoux, dans Joubert, dans le
Dict. Anglais et Français et dans plusieurs
aûtres.
2°.
" Il prodigue l'accent circonflexe sur des
syllabes, qui n'ont point la quantité qu'indique
cet accent. Il écrit Aventûre, Amûsement,
encôre, comme si les syllabes accentuées
se prononçoient très-longues. "
= Rép. Il n'est pas nécessaire que
ces syllabes soient três-longues, pour mériter
l'accent circonflexe : il sufit qu'elles soient
longues. Cette critique tombe moins sur nous que
sur M. l'Abé d'Olivet. Nous y avons répondu
dans la Préface qui est à la tête
du Ier. Volume et dans l'Avertissement, qui est
au comencement du 2d.
3°.
" Il dit que Chiquet se prononce Chiké.
Aucune terminaison en et n'a le son de l'é
fermé. " = Rép. Pour celui-ci,
il est un peu fort ; et le critique a eu une forte
distraction, quand il a lu cet article. Il nous
fait dire le contraire de ce que nous avons dit
en éfet. Quand le Dictionaire porterait
chiké avec un accent aigu, l'observateur
aurait pu croire, sans nous traiter trop favorablement,
que c'était une faûte d'impression,
et cherchant d'aûtres mots terminés
en et, vérifier quelle est notre pratique
pour cette terminaison. Mais chiké n'est
que dans les lunettes mal chaussées du
Journaliste. Dans le Dictionaire, on lit chikè,
è moyen.
4°.
" Il dit qu'on prononce ennemi comme énemi,
ennuyer comme anuyé. Si l'Auteur vivoit
à Paris, il n'auroit pas adopté
une pareille prononciation. " = Rép.
L'Auteur de cet extrait, qui voulait contribuer
à la perfection de notre ouvrage, aurait
bien dû nous aprendre coment on prononce
ces mots dans la Capitale. Doit-on prononcer,
én-nemi, ou annemi, ou anemi ? Car la double
nn, que nous avons voulu proscrire, indique une
de ces prononciations três-vicieuses, et
qui ont cours parmi le peuple en certaines Provinces.
Assurément, ce n'est point la pensée
du Censeur. = Reste donc le choix entre énemi,
qui est de Mrs. Dumarsais et de Wailly ; et ènemi,
qui est de Mr. Duclos et de l'Académie.
Celle-ci, continuant d'écrire ennemi, avertit
qu'il faut prononcer Enemi, c'est-à-dire,
avec un è ouvert. Voy. Ennemi au 2d. Volume
de ce Dictionaire critique. = Nous nous sommes
décidés pour la première
manière, comme étant la plus conforme
à l'analogie. Il y a bien du tems qu'on
a remarqué, qu'excepté le mot être,
aucun de nos mots ne comence par un E ouvert ;
et que l'E initial et final, non muet, est toujours
un é fermé. = Serait-ce à
cause de l'e muet, qui suit, que M. Duclos écrit
ènemi avec un accent grave à la
1ere. syllabe ? Mais il écrit élever
avec un accent aigu ; ce qui n'est pas fort conséquent.
Il écrit aussi séve, malgré
l'e muet, qui suit ; et il marque, au contraire,
èfet, èfort avec un accent grave,
contre l'analogie. On peut observer, en éfet,
qu'aûtrefois on écrivait avec 2 ff,
deffaut, deffense, etc., et que quand on a retranché
une de ces f inutile, on a accentué l'e
d'un aigu, défaut, défense. Si l'on
écrit donc éfet, éfort avec
une seule f, c'est un é fermé qu'on
doit exprimer et non pas un è ouvert. =
On dit qu'au Théâtre on prononce
ènemi : mais pas plus la prononciation
que la déclamation théâtrale
n'est un modèle pour le discours ordinaire
et même pour le discours soutenu. "
Personne, dit M. Beauzée, d'aprês
M. Duclos lui-même, personne jusqu'ici,
ne s'est avisé de faire entrer l'autorité
du Théâtre dans ce qui constitue
le bon usage d'une langue. "
Pour
ce qui regarde le mot ennuyer, que nous disons
se prononcer anuyé ; outre l'autorité
de M. de Wailly, qui vit à Paris, et dont
nous nous apuyons volontiers, nous avons suivi
les règles de l'analogie et du génie
présent de notre langue. Nous avons pensé
que la 1ere. n, dans ennuyer, n'y était
mise que pour faire changer l'e en a dans la prononciation
; et qu'il n'y avait que la 2de. n, qui se prononçât.
C'est ainsi qu'on écrit aujourd'hui solennel,
solennité ; et que l'Acad. avertit de prononcer
solanel, solanité ; qu'on écrit
différemment, ardemment, pertinemment,
etc., et qu'on prononce différaman, ardaman,
pertinaman, etc.
5°.
" Il (toujours l'Auteur de ce Dictionaire)
se donne la peine de critiquer des prononciations
tellement vicieuses ; qu'elles ne méritent
pas d'être relevées. Il dit, par
exemple, qu'il ne faut pas prononcer avant-hier
comme avanzier. " = Rép. Ceci est
une vétille ; et c'est gréler sur
le persil. Pourquoi n'aurai-je pas employé
une demi-phrâse, pour relever cette faûte,
qui est comune en plusieurs Provinces ? J'ai suivi
en cela l'exemple de plusieurs Gramairiens célèbres,
à qui l'on a su gré de relever des
prononciations aussi grossières. = On reproche
à plusieurs Gens de Lettres de ne penser
qu'à eux et de ne juger des chôses
que par raport à eux. Ce qu'ils savent,
ou croient savoir, est inutile à dire.
Mais ce que vous savez, Messieurs, d'aûtres
ne le savent pas ; et permettez-nous donc de le
leur aprendre. = Nous avions prévenu cette
objection dans la Préface (n°. V. à
la fin ; mais on ne lit guère les Préfaces
; et plusieurs Journalistes mêmes ne les
lisent pas en entier, quoiqu'ils y puisent les
principaux matériaux de leurs extraits.
6°.
" Il prétend qu'aucun ne doit pas
s'employer au pluriel ; et en même tems
il cite des passages de Racine, de Bossuet, de
Montesquieu, où ce mot est employé
de cette manière. C'est être difficile
en autorités. " = Rép. On ne
cite pas comme autorités les Auteurs les
plus illustres, quand on les critique d'aprês
un usage constant et presque universel, d'aprês
une assez bone raison et d'après la décision
de ceux qui ont fait une étude particulière
de notre langue, Mrs. de l'Acad. Franç.
et tous les Gramairiens ; et les plus récens
comme les plus anciens. " Aucun n'a point
de pluriel, que dans le style marotique ou dans
le style du Palais ; et alors il signifie quelques-uns.
Dict. de l'Acad. Fr. L'article Nul n'a point de
pluriel -- Aucun exclut le pluriel comme nul.
Beauzée, etc. etc. " = Je ne puis
donc, en conscience, réformer cette remarque
; et c'est encore un article, qui ne peut servir
à la perfection de mon Dictionaire.
7°.
" Le reproche le plus grave, que nous ayions
à faire à M. l'Abbé. Féraud,
c'est d'avoir mis si peu de choix dans les autorités,
qu'il cite. Dans le petit nombre de noms célèbres,
qui peuvent faire autorité dans la langue,
on est bien étonné de trouver une
foule de noms très-obscurs. Il est vrai
que c'est quelquefois pour les critiquer qu'il
cite de mauvais Auteurs ; mais, pour l'intérêt
du goût, ce sont les bons Écrivains,
dont il faut également citer les beautés
et critiquer les faûtes. " = Rép.
Cet article demande quelque discussion. D'abord
tous les Auteurs, que je cite, même sans
les critiquer, je ne les cite pas comme autorités.
Ensuite, ceux qui peuvent faire autorité,
ne sont pas en si petit nombre dans mon Dictionaire.
Il est bien peu de noms vraiment célèbres,
qui n'y soient cités, et un grand nombre
de fois. Pour ce qui regarde la maxime, qu'avance
le Critique, qu'on ne doit critiquer les faûtes
que des bons Écrivains, je ne crois pas
qu'elle soit aprouvée de beaucoup de persones.
Elle nuirait au progrês des Arts, et elle
est contraire à la pratique de tous les
Critiques et du Journaliste lui-même. Ne
critique-t-il dans son Journal, que des Écrivains
illustres, et privera-t-il ses Lecteurs d'observations
judicieuses et utiles, parce qu'il n'a que três-rarement
des noms déjà célèbres
à leur présenter ? Ce qu'il fait
pour les livres nouveaux, nous le faisons pour
les Ouvrages, soit anciens, soit modernes. S'il
en est plusieurs, que les gens d'un goût
trop délicat, ou trop frivole, ne lisent
pas ; et si le nom seul de plusieurs de ces Auteurs,
à bien des égards estimables, leur
fait mal au coeur, leurs livres sont entre les
mains de beaucoup de persones, à l'instruction
desquelles nous avons voulu travailler de préférence.
Voici,
ce me semble, les vrais principes en ce genre.
Les Auteurs qu'on peut citer, dans un Ouvrage,
comme celui-ci, et les phrâses, qu'on en
raporte, on peut les citer, ou comme simples exemples,
ou comme ornemens, ou comme autorités et
modèles, ou enfin, comme objets de critique.
= Les exemples servent merveilleusement à
éclaircir les définitions, et à
montrer plus sensiblement le vrai, le bon emploi
des mots. Or, quand il n'y a ni doute, ni difficulté,
les exemples tirés des Auteurs médiocres,
s'ils sont d'ailleurs réguliers, remplissent
cet objet aussi bien que ceux des Écrivains
les plus illustres, qui souvent ne les fourniraient
pas. Et quels travaux immenses ne faudrait-il
pas à un Lexicographe, qui, ayant de bons
exemples sous sa main, n'ôserait les employer
qu'aprês s'être assuré que
les bons Écrivains n'en fournissent pas
de pareils ? Le tems perdu à ces recherches
peu utiles, n'est-il pas mieux employé
à des réflexions et à des
remarques instructives ? = Ces exemples sont quelquefois
un ornement pour un Dictionaire de la langue ;
et alors, je l'avoûe, les noms célèbres
en relèvent le prix. Mais, s'il se trouve
des tours heureux, des pensées fines et
délicates, des expressions énergiques,
des phrâses éloquentes, comme s'exprime
le Journaliste, dans des Auteurs peu conus, faudra-t-il
les rejeter, parce que ces Auteurs ne peuvent
prouver dans la litératûre une Noblesse
ds seize quartiers ? = Quand il se rencontre des
doutes et des difficultés, il faut aporter,
il est. vrai, des autorités imposantes,
mais alors nous n'avons pas cité des Auteurs
três-obscurs. = Enfin, pour les Remarques
critiques et utiles, auxquelles les grands, ou
les bons Écrivains ne donent pas lieu par
leurs faûtes, je crois qu'on peut les faire
à l'ocasion des faûtes des Auteurs
médiocres ; et c'est ainsi que tous les
critiques l'ont toujours pratiqué. Je ne
vois pas en quoi cette pratique intéresse
et blesse le goût ; et c'est, en vérité,
le faire entrer par tout, bon gré mal gré,
et le méler où il n'a que faire.
Jamais on n'a tant parlé de Goût,
de Raison, de Philosophie, d'Humanité :
mais l'on sait assez ce qu'il faut penser de tons
ces beaux étalages. S'il en faut croire
d'habiles Observateurs, ce siècle ne brille
pas par le vrai et le bon goût et par les
bons principes en aucun genre, et la Capitale
même n'en fournit pas un grand nombre de
modèles.
Aprês
ces réflexions générales,
qu'il me soit permis d'en faire quelques unes
de plus particulières. Quand je vis cette
critique dans le Journal de .... j'en fus d'abord
étoné. Je compris ensuite qu'il
y avait anguille sous roche et qu'on en voulait
à quelques Auteurs en particulier. Je soupçonai
que ces Auteurs três-obscurs étaient,
au contraire, des Auteurs, qui ne sont que trop
célèbres pour les préjugés
ou les intérêts de certains Écrivains.
Je ne tardai pas à trouver le mot de l'énigme
dans un aûtre Journal. On m'y avertit charitablement
que les Journalistes ne sont pas des autorités
et que je le saurais bien, si je vivais à
Paris. Il n'y a pas d'aparence que, sur ce point,
ce Journaliste soit avoué de ses confrères.
Car il y aurait de terribles conséquences
à tirer de cet aveu, ou de cette assertion.
Les Auteurs critiqués, quelquefois assez
durement, triompheraient et batraient des mains
; ceux, qui sont loués, prônés,
célébrés, outre mesûre,
seraient peu flatés d'éloges, qui
ne signifieraient rien. On demanderait à
ces Faiseurs de feuilles périodiques, pourquoi
ils barbouillent tant de papier pour fixer le
jugement du Public sur les Ouvrages qui paraissent,
puisque leur aprobation ou leurs critiques seraient
également sans conséquence. Nous
sommes bien éloignés de souscrire
à cette sentence, du moins dans sa généralité.
Nous nous sommes fait, au contraire, un devoir
et un plaisir de consulter les divers Journaux
litéraires ; et nous leur devons des observations
utiles. Il est naturel de penser que ces critiques
de profession ont fait de la langue et des principes
du goût, une étude plus profonde,
que ne l'ont faite le comun des Gens de Lettres.
Sans
doute que ceux, dont ce dernier Journaliste est
l'écho, et l'interprète, font quelque
exception à cette proscription générale.
Dans le parti oposé, l'on en exceptera
d'aûtres ; et ainsi tous les Journalistes
respectivement seront et ne seront pas des autorités.
Or, il n'est pas nécessaire de vivre à
Paris pour savoir tout cela. On sait fort bien,
en Province, que tout est secte, parti, cabale,
faction dans la République des Lettres
; que, comme dit Gresset dans son fameux Tableau
de la Capitale,
(L'Aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une
autre ;)
Qu'ici
un tel Auteur est élevé jusqu'aux
nûes ; et que là il est mis plus
bâs que terre. Il y a, dis-je, long-tems
qu'on le sait. Et c'est ce qui faisait dire à
l'Abé Trublet que : " avec moins de
goût, d'esprit et de conoissances, nos Ouvrages
nouveaux sont quelquefois mieux jugés dans
les Provinces qu'à Paris, à cause
des partis et des cabales de la Capitale ; qu'on
a plus de goût et de lumière à
Paris et plus d'impartialité en Province.
"
Ce
que nous savons encôre, c'est qu'il est,
en particulier, une secte puissante ; mais qui
perd journellement de son crédit, qui a
dit depuis long-tems :
Nul
n'aura de l'esprit que nous et nos amis ;
Et
que la bête d'aversion de cette secte est
un Journal litéraire, le plus ancien de
tous et qui se soutient. depuis prês d'un
demi-siècle, dans l'estime publique. Des
Cordons-Bleus de la litérature, à
ce qui nous a été raporté,
ont trouvé mauvais que nous ayions montré
tant de confiance en cet Ouvrage périodique
; et que nous l'ayions si souvent cité.
Nous ne sommes pas prêts à nous corriger
de ce défaut.
8°.
Revenons au premier Journal. On nous y anonce
un Dictionaire de l'Académie Française
sur un nouveau plan. " M. de Voltaire, y
dit-on, frappé de l'imperfection du plan,
que l'Académie a continué de suivre
dans son Dictionnaire (où, au lieu de raporter
à l'apui des définitions, des passages
tirés de nos bons Auteurs, on se contente
de citer des exemples, pris dans le langage ordinaire),
l'avoit déterminée à en adopter
un autre plus étendu & plus raisonné.
Il croyoit qu'un bon Dictionnaire de la langue
devoit être tout à la fois une Grammaire,
une Rhétorique & une Poétique.
C'étoit peut-être beaucoup prétendre
: mais il est sûr que des définitions
exactes de chaque mot, accompagnées d'une
critique saine & concise sur ses emplois divers,
et justifiées par des exemples choisis
dans nos meilleurs Auteurs, contiendroient d'excellens
principes de Grammaire et de goût. Nous
avons lieu de croire que l'Académie remplira,
dans une Édition prochaine de son Dictionnaire,
l'espérance, que le Public a conçue,
et qu'elle seule peut être en état
de réaliser. " = Cette anonce est
faite pour plaire à tous les esprits bien
faits ; et persone, en particulier, ne doit plus
souhaiter de la voir bientôt acomplie, que
l'Auteur de ce Dictionaire critique ; puisque
le nouveau travail de l'Académie servira
à perfectioner le sien, qui pourra toujours
se soutenir, dans un degré inférieur
de mérite et de gloire, mais peut-être
supérieur d'instruction et d'utilité.
= Nous ne sommes pas de ceux, qui disent, d'après
le même M. de Voltaire, que : " Il
y a une fatalité sur les Académies
; et qu'aucun Ouvrage, qu'on apelle académique,
n'a été encore, en aucun genre,
un Ouvrage de génie. " Siècle
de Louis XIV, T. 1. P. 286. Nous croyons, au contraire,
três-fermement, que Mrs. de l'Acad. Franç.
feront un Ouvrage excellent et supérieur,
s'ils veulent s'en doner la peine, et en embrasser,
dans l'exécution, toute l'étendûe
; ouvrage nécessaire aujourd'hui plus que
jamais. Ce qui seul peut paraître incertain,
c'est de prévoir jusqu'à quel point
ils le voudront.
On
a beaucoup raisoné là-dessus, et
de vive voix et par écrit, et l'on a élevé
bien des questions. -- L'Académie entière
travaillera-t'elle à ce Dictionaire ? --
Y aura-t'il du moins un grand nombre d'Académiciens,
qui y doneront leurs soins ; ou ne sera-ce l'ouvrage
que de trois ou quatre particuliers ? -- Discutera-t'on
tous les articles, et les décidera t'on
à la pluralité des voix ? La multitude
en est immense. -- Suivra-t'on ce travail avec
constance ? Il est bien dégoutant. -- Se
contentera-t'on de mettre à la place des
exemples pris dans le langage ordinaire, des citations
et des passages tirés de nos bons Auteurs
? Le Public atend aujourd'hui quelque chôse
de plus. -- Osera-t'on citer les Académiciens
et les aûtres Auteurs vivans ? Ne prendra-t'on
les exemples que dans les Ouvrages de ceux, qui
sont morts ? Cette critique saine et concise,
qui accompagnera ces exemples, sera-ce une critique
en l'air, ou sera-t'elle relative aux citations
des Auteurs ? Donera-t'on un traité
complet de Gramaire, de Rhétorique et de
Poétique, répandu et semé
dans les divers articles rangés par ordre
alphabétique, et dont les renvois ne feront
qu'un seul corps ? -- Quel parti prendra-t'on
pour l'Ortographe ? En discutera-t'on les principes
? En donera-t'on, autant qu'il est possible, les
règles générales ? Les apliquera-t'on
à chaque mot plus exactement qu'on ne l'a
fait jusqu'aujourd'hui ? Il règne un grand
désordre en cette partie dans les Dictionaires
et encore plus dans les aûtres livres. Três-souvent
les Auteurs négligent cet article ; plus
souvent encore ce sont les Imprimeurs, qui en
décident. -- Marquera-t'on la prononciation,
du moins dans les mots, où elle peut être
douteuse pour le comun des Lecteurs, pour les
étrangers, pour les gens de Province ?
-- Comprendra-t'on, dans ce nouveau plan, la Prosodie,
les Synonymes, les Néologismes ? -- Fera-t'on
des observations sur les Remarques des Critiques
et des Gramairiens, anciens et modernes, comme
on le fit autrefois sur celles de Vaugelas ? etc.
etc. -- Le grand nombre des Amateurs de la Langue
française, soit parmi les Nationaux, soit
parmi les Étrangers, désirent, sans
doute, qu'on n'exclûe aucun de ces articles
d'un travail si intéressant. Je laisse
à des persones plus habiles et plus autorisées
à dire leur sentiment, le soin d'aprécier
la légitimité de ce désir.
II.
Un troisième Journaliste a rendu trois
fois compte de ce Dictionaire ; mais il l'a fait
si vaguement et si légèrement qu'il
nous a mis hors d'état de profiter de ses
remarques ou de les combatre. Son dernier extrait
n'est qu'une amplification du premier, qui disait
plus en moins de paroles. Ce n'était pas
la peine d'anoncer, six mois d'avance, qu'il reviendrait
sur cet Ouvrage, pour le faire ensuite de cette
manière. La seule chôse, qu'il relève,
ce sont les innovations dans l'ortographe ; et
comme nous avons répondu fort au long à
cette objection dans l'Avertissement, qui est
à la tête du 2d. Volume, nous y renvoyons
le Lecteur.
III.
Un des Auteurs d'un autre Journal litéraire,
où l'on parle des livres frivoles dans
leur primeur, et où l'on ne rend ordinairement
compte des Ouvrages solides et utiles que long-tems
aprês qu'ils ont paru, s'est souvenu du
premier Volume de ce Dictionaire dix mois aprês
qu'il a été distribué dans
la Capitale. Il en a critiqué quelques
articles fort durement ; et ses critiques peuvent
se diviser en quatre classes ; critiques, qui
sont afaire de goût, de sentiment et d'opinion
; critiques, qui nous sont comunes avec tous les
Gramairiens, observateurs et comentateurs des
Poètes ; critiques non pas de ce que nous
avons dit, mais de ce que nous n'avons pas dit
; critiques enfin générales, mais
excessivement sévères et que nous
espérons que plusieurs trouveront outrées
et injustes. = Critiques, qui sont afaire de goût
et de sentiment. C'est ainsi que le Censeur pense
que, un abominable homme n'est pas une inversion
choquante, que, abréger un prodige, pour
dire, en abréger le récit, n'est
pas une ellipse trop forte, que cet amour de gloire,
pour, cet amour de la gloire, n'est pas une faûte
gramaticale ; et cela parce qu'on dit fort bien,
un désir de vengeance, qu'il apèle
fort improprement une ellipse pareille à
la première, confondant ainsi le pronom
un avec le pronom démonstratif ce, tandis
que le premier exprime un sens indéfini
et le second un sens défini et déterminé.
C'est ainsi qu'il décide que, une cire,
pour dire, une bougie, est encore du bel usage,
parce que Boileau l'a employé, il y a cent
ans, dans de três-beaux vers ; que, parler
du coeur est une três-bone expression, parce
que Racine s'en est servi ; que, la renomée,
qui fait sa revûe acoutumée, dans
tous les coins de l'Univers, n'a rien de bâs
dans une ode ; que, le bouillon de la melancolie
est une métaphôre três-juste,
par la raison que mélancolie signifie bile
noire, etc. A lui permis : il ne faut pas disputer
des goûts. = Critiques ou plutôt injures,
qui nous sont comunes avec tous les Gramairiens,
les Observateurs et Comentateurs des Poètes.
On les a tous acusés de n'être pas
nés pour parler de Poésie, ni pour
juger les Poètes ; d'avoir l'oreille peu
acoutumée à l'élégance
des vers, à l'harmonie, à la mélodie
du style, comme si l'élégance, l'harmonie,
la mélodie autorisaient des faûtes
visibles contre la Langue ; et qu'en pardonant
aux Poètes les licences qu'ils prènent,
ou auxquelles la rime et la mesûre les forcent
souvent, on eût tort d'avertir les Prosateurs
de ne pas les imiter, n'ayant pas la même
excûse. Le Journaliste réfute quelques-unes
de mes Remarques sur les Poètes, comme
Mr. l'Abé des Fontaines et Mr. Racine le
fils ont réfuté, dans le tems, les
Remarques de M. l'Abé d'Olivet sur les
Tragédies de Racine. En parcourant le Dictionaire
Critique, on trouvera plusieurs exemples de cette
manière, assez singulière, de détruire
des observations judicieuses. = Critiques, où
l'on ne relève pas ce que j'ai dit, mais
où l'on me reproche de n'avoir pas tout
dit. Ainsi j'ai eu tort, au mot Courtine, qui
signifiait autrefois rideau de lit, de n'avoir
pas cité six vers de Clément Marot,
qui se sont heureusemant présentés
à la mémoire du Journaliste, ou
qu'il a trouvés dans ses répertoires
; ainsi que d'autres vers sur les Dames d'Atour
et des passages de J. J. Rousseau et de Bossuet
sur les mots charogne & cadavre. Il aurait
pu acumuler d'aûtres citations aussi importantes,
que j'ai omises ; & cette critique serait
fort aisée. = Il remarque une faûte,
d'impression peut-être, dit-il, dans ce
demi Vers de Gresset : cet haut-bois révéré.
Dans le Dictionaire on lit, ce haut bois. Ainsi
il n'y a pas même de faûte d'impression.
A-t'il eu la berlûe, comme cet autre Journaliste,
qui a lu chiké au lieu de chikè,
è moy., ou bien les divers exemplaires
sont-ils dissemblables ? Voy. Hériter.
= Enfin critiques générales, qui
paraîtront à plusieurs excessivement
sévères et outrées, et même
injustes et indécentes ; comme quand il
dit que notre travail n'a été qu'une
compilation de Gramairien, tandis qu'il y a dans
ce Dictionaire un si grand nombre d'observations
nouvelles ; que ce n'était pas la peine
de refaire ce que tant d'aûtres ont fait,
ce qui supôse que le Censeur n'a parcouru
que fort légèrement cet ouvrage
et qu'il n'en a pas même lu la Préface
; que nous n'avons travaillé que pour des
enfans, des écoliers, ce qui est plus que
dur et mordant, et vise au mépris et à
l'insulte. = On pensera, peut-être, que
c'est par représailles que ce Journaliste
nous a traités si mal. Il est vrai que
nous avons quelquefois critiqué le Journal,
auquel il travaille, et peut-être personellement
cet Auteur lui-même, sans le savoir, parce
qu'il ne se nomme pas : mais nous l'avons toujours
fait avec honêteté ; et plus souvent
encôre, nous avons cité avec confiance
cet Ouvrage périodique et nous en avons
adopté les décisions. = Il parait
que l'Auteur de cet Extrait était de mauvaise
humeur, quand il l'a composé. Nous n'avons
pas été heureux et nous avons rencontré
un de ses mauvais momens. On peut, je crois, l'inviter
à invoquer plus souvent la Muse du cousin
Jacques, La Gaîté.
IV.
Enfin, que répondre à un Professeur
d'Éloquence, qui décide nettement
que ce Dictionaire est mauvais ; et qui, pour
se dispenser d'en fournir la preuve, renvoie au
Journal de .... que nous venons de réfuter
fort au long ; et qui, pour justifier ce ton si
tranchant, assure qu'il a droit de dire la vérité,
parce qu'il est Bourguignon et Professeur d'Histoire
? = M. le Professeur n'a pas bien réfléchi
sur la valeur des termes. Il confond dire ce qu'on
pense avec dire la vérité. Ce sont
deux chôses bien diférentes ; car,
quand on pense mal, en disant ce qu'on pense,
on est bien éloigné de dire la vérité.
Je ne sais si l'on se pique en Bourgogne d'être
sincère de cette manière ; mais
pour la dignité de Professeur d'Histoire,
si elle impôse l'obligation d'aimer la vérité,
elle ne done par elle-même ni le zèle
de la chercher, ni les talens pour la trouver.
|