L'Atelier historique de la langue française
le Grand Atelier historique de la langue française

Préfaces des dictionnaires de l'Atelier historique de la langue française

Le Littré | La Curne de Ste Palaye | Dictionnaire universel de Furetière | Dictionnaire philosophique de Voltaire | Dictionnaire des synonymes de Guizot | Curiosités françoises de Oudin | Dictionnaire de l'Académie française - édition 1762

et 7 dictionnaires supplémentaires composant
le Grand Atelier historique de la langue française

Le dictionnaire de Jean Nicot | Dictionnaire français contenant les mots et les choses de Richelet | Le Thomas Corneille | Dictionnaire étymologique de Gilles Ménage | Dictionnaire grammatical portatif de la langue française de l'Abbé Féraud | Dictionaire [sic] critique de l'Abbé Féraud | Dictionnaire universel de Trévoux

DICTIONNAIRE CRITIQUE DE LA LANGUE FRANçAISE

Par M. l'Abbé FÉRAUD, Auteur du Dictionaire Gramatical.

 

 

DÉDIÉ A Monseigneur de BOISGELIN,
Archevêque d'Aix, &c. l'un des Quarante de l'Académie Française, &c.

TOME PREMIER.

A =D.

A MARSEILLE, Chez Jean Mossy Pere et Fils, Imprimeurs du Roi, de la Ville, de la Marine, etc. et Libraires à la Canebiere, à côté du Bureau des Draps.

M. DCC. LXXXVII. AVEC APPROBATION, ET PRIVILEGE DU ROI.
A MONSEIGNEUR JEAN-DE-DIEU-RAYMOND DE BOISGELIN, ARCHEVÊQUE D'AIX, CONSEILLER DU ROI EN TOUS SES CONSEILS, PREMIER PROCUREUR-NÉ, ET PRÉSIDENT DES TROIS ORDRES DES ÉTATS DU PAYS ET COMTÉ DE PROVENCE, ABBÉ, CHEF, SUPÉRIEUR ET PRÉLAT DE L'ABBAYE ET CHAPITRE SÉCULIER DE ST. GILLES, ABBÉ COMMENDATAIRE DE CHAALIS, ET DE ST. MAIXANT ; L'UN DES QUARANTE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Monseigneur,
En vous dédiant cette production importante de nos presses, nous avons pensé qu'elle ne pouvait paraître sous de plus heureux auspices.
Vos talens supérieurs dans l'éloquence de la Chaire, l'amour & la culture des Lettres vous ont appellé dans la premiere Académie du Royaume ; & personne ne peut mieux apprécier que Vous, MONSEIGNEUR, un Dictionaire Critique de la Langue Française ; cette Langue dont vous avez si bien développé les ressources, la force, l'énergie, lorsque portant aux pieds du Trône les voeux du Clergé, vous avez été l'interprête du premier Ordre de l'Etat & de la Nation, en faisant avec tant de noblesse & de dignité l'éloge d'un Monarque adoré.

Vous êtes devenu cher à la Provence par l'établissement d'un Canal qui doit en vivifier les productions, en accroître les richesses, & dont le nom éternisera le souvenir de vos bienfaits. Vous y ajoutez encore, par la sagesse, avec laquelle vous savez, MONSEIGNEUR, concilier dans les Etats de la Province, les intérêts du Roi avec ceux de la Latrie. Vous portez un nom illustre que vous honorez par toutes les vertus de l'Episcopat.
Pouvions-nous, MONSEIGNEUR, choisir un Protecteur plus digne de notre hommage ? La bonté que vous avez eue de l'accepter, nous pénètre de la plus vive reconnoissance.

Nous sommes avec respect,
Monseigneur,
DE VOTRE GRANDEUR,
Les très-humbles & très-obéissans Serviteurs, J. MOSSY, Pere & Fils, Imprimeurs-Libraires, à Marseille.

 

PREFACE

A La renaissance des Lettres, la critique a été nécessaire pour faciliter l'intelligence des Langues anciènes, et pour en faire conaître le génie et les beautés. Elle ne l'est pas moins aujourd'hui, pour contribuer à la perfection des langues modernes & pour en arrêter la décadence & la dépravation. Et parmi celles-ci, on peut dire qu'il n'en est aucune, à laquelle le secours de la critique soit plus utile, que la Langue Française, la plus délicate, la plus dificile, la plus modeste, la plus exacte, la plus énemie des licences, des innovations ; et qui est pourtant parlée et écrite par le Peuple le plus amoureux des nouveautés, et chez qui tout est mode ; la Science, la Médecine, le Langage ; la Religion même, ainsi que la parûre.

On a dit, et l'on répète tous les jours, que notre Langue a été fixée dans le dernier siècle ; et les Critiques de ce temps-là y ont autant et peut-être plus contribué que les grands Écrivains en tout genre, que ce siècle si fameux a réunis : mais elle n'est à-peu-près fixée que pour le fond et les principales règles du Discours : elle ne l'est point et ne saurait l'être pour le détail des locutions, des expressions, des tours de phrâse même. Il est une foule, non-seulement de termes & de mots, mais de manières de parler, de régimes, de constructions, en usage dans le siècle pâssé, qui sont suranés aujourd'hui ; et l'on en rencontre, plus qu'on ne pourrait penser, dans nos plus grands Écrivains et dans ceux là même, qu'on regarde comme classiques. D'aûtre part, il y a un grand nombre de mots nouveaux, de nouveaux tours de phrâse, de nouvelles expressions, que l'usage a introduits, qui étaient inconnus au siècle précédent et qu'on y aurait peut-être traités de barbarismes et de méprisables nouveautés. = Ajoutez-y l'Ortographe des mots comuns aux deux siècles, ou des analogues, sur laquelle on peut dire, qu'on n'a jamais eu de principes bien assurés, sur laquelle on n'en a pas même encôre de bien constans, et qui a toujours été la partie la plus négligée.
Ces variations de l'Usage, constatées par les variantes des Dictionaires les plus estimés, et même du Dictionaire de l'Académie, dans ses diverses Éditions ; l'incertitude et l'insufisance des Règles ; les diverses opinions des Gramairiens et des Critiques ; les diférentes pratiques des Auteurs et des Imprimeurs, font naître tous les jours des doutes et des dificultés. Et il n'est persone, parmi ceux, qui ont voulu étudier leur Langue avec quelque soin, qui n'ait reconu et éprouvé l'insufisance des moyens et des ressources en ce genre.

Il en est de trois espèces ; les Gramaires et les Règles générales ; les Exemples, qu'on trouve dans les Dictionaires, et les Recueuils de Remarques et d'Observations critiques sur la Langue. = Les Règles sont en trop petit nombre, souvent obscûres, toujours dificiles à comprendre, plus dificiles encôre à retenir ; et encôre plus mal-aisées à apliquer aux câs particuliers. Qui peut se flater de les conaître toutes ? Qui peut en charger sa mémoire et compter sur sa fidélité ? Et pour supléer à son défaut, que de Livres ne faut-il pas parcourir ? A quels endroits de ces Livres faut-il les chercher ? Les dificultés dégoûtent ; et l'on abandone des recherches pénibles et qu'on a souvent éprouvé être infructueûses. = Les Exemples, qu'on troûve dans les Dictionaires sont de deux sortes : les uns ont été puisés dans les Auteurs ; les aûtres ont été composés à plaisir par les Lexicographes. L'Académie a préféré cette dernière méthode, qui a ses avantages. Il parait pourtant que le plus grand nombre des lecteurs aime mieux la première ; et dans les Dictionaires de Richelet et de Trévoux, on lui a doné la préférence, quand on a pu le faire. Mais ce qui est comun aux deux méthodes, c'est que ces Exemples sont souvent anciens, recueuillis des premières Editions ; quelquefois contraires entr'eux, presque toujours destitués de remarques ; et que n'étant pas apréciés au flambeau de la critique, ils sont souvent plus propres à égarer qu'à guider dans ce labyrinte. = Les Remarques et les Observations seraient plus utiles pour résoudre les doutes, si elles étaient en plus grand nombre ; si elles s'étendaient à tous les mots de la Langue, qui en sont susceptibles ; si plusieurs n'avaient pas vieilli avec les expressions, qu'elles critiquent, ou qu'elles aproûvent ; si elles n'étaient pas quelquefois oposées les unes aux aûtres ; si elles étaient toujours fondées en principes ; si elles n'étaient pas souvent arbitraires, et le fruit du caprice ou du goût particulier des Auteurs. Les Juges, dans cet Empire gramatical, ont besoin d'être jugés eux-mêmes. Dâilleurs, ces Remarques ont l'inconvénient des Règles : elles sont éparses dans diférens livres, et y sont entassées sans méthode. La Touche est le seul, qui les ait rangées par ordre alphabétique, et La Touche est peu conu et peu consulté. = Outre cela, il est un grand nombre d'Observations judicieuses et utiles, répandûes dans les diférentes Gramaires, dans les Journaux de Litératûre, dans les Comentateurs de nos Poètes et autres Écrivains, non moins dificiles à retrouver au besoin, plus dificiles même, parce qu'on n'a pas la ressource des Tables pour les chercher. Et quand nous n'aurions fait que les réunir dans un même ouvrage, et les disposer dans l'ordre le plus comode pour en faciliter la recherche, nous croirions toujours avoir rendu un grand service, non seulement à toutes les Nations, chez qui notre Langue et notre Litératûre sont familières ; non seulement aux jeunes gens et aux habitans des diférentes Provinces de France, à qui ce secours est absolument nécessaire, mais aux Français même de la Capitale, sans en excepter les Gens de lettres, souvent plus ocupés des chôses et des pensées que de l'emploi et de l'arrangement des mots, et plus jaloux de l'élégance que de la correction du style, quoiqu'il ne puisse y avoir de véritable élégance sans correction.

Mais nous n'avons pas borné là notre travail. Nous avons joint aux Remarques des Gramairiens et des Critiques, qui nous ont précédés, un nombre si considérable d'Observations gramaticales et critiques, qu'elles égalent, si elles ne le surpâssent, l'ensemble de toutes celles qu'on troûve répandûes dans les bons Auteurs, qui ont travaillé sur la Langue Française (*). Nous ne nous sommes pas contentés de raporter leurs remarques, nous en avons fait quelquefois la critique, avec les égards que méritent des Auteurs si estimables, et qui nous ont été si utiles pour la composition de ce Dictionaire.
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NOTE
(*) Telles sont les Remarques de MM. de l'Académie Française, de MM. de Port-Royal ; de Regnier des Marais ; Vaugelas, Th. Corneille, Ménage, Bouhours, Andry de Bois-regard., Dangeau, La Touche, des Abbés Girard et Des Fontaines ; du P. Buffier ; de Brossette et St. Marc, comentateurs de Boileau, de Voltaire et Bret ; l'un comentareur de Corneille et l'aûtre de Molière ; de Duclos, Froment, du Marsais, de l'illustre Abbé d'Olivet, à qui la Langue a tant d'obligations, à qui j'en ai moi-même de si essentielles, et dont je dois chérir et respecter toute ma vie le souvenir ; de Restaut, de MM. Beauzée, de Wailli, Harduin, d'Açarq, de Fréron, de MM. les Abbés Grozier et Royou, de M. Geofroi et des aûtres Auteurs de l'Année Littéraire ; de M. l'Abbé Roubaud, Auteur des nouveaux Synonymes François, des Auteurs du Mercùre, et de ceux du Journal de Paris, etc. etc.
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Ce n'est donc pas ici un Ouvrage de pure compilation, et nous espérons qu'on ne nous fera pas l'injustice de nous apliquer ce que dit M. l'Abbé de Fontenai, au sujet d'une aûtre production litéraire, que : ” c'est un de ces Livres, fait sur des livres, un de ces livres retournés, qui ne corrigent rien, ne rectifient rien.

Ce n'est pas non plus simplement une nouvelle Édition plus ample du Dictionaire Gramatical : c'est un Ouvrage tout diférent. Ce qui fait le principal du premier n'est qu'un faible accessoire du Second. Celui-là n'est, dans le fonds, qu'une Gramaire Alphabétique, plus complète, à la vérité, et mise dans un arrangement plus comode pour ceux, qui veulent consulter. Celui-ci est un vrai Dictionaire Critique, où la Langue est complètement analysée. C'est un Comentaire suivi de tous les mots, qui sont susceptibles de quelque observation ; un Recueuil, qui laisse peu à desirer ; des Remarques, qui peûvent éclaircir les doutes et lever les dificultés, que font naître tous les jours les bizârres irrégularités de l'Usage. C'est la Critique des Auteurs et l'examen, la comparaison, critique aussi, des divers Dictionaires. Nous ôsons croire qu'il réunit les avantages de tous, et qu'il y ajoute des utilités, qui ne se troûvent dans aucun. = Le Dictionaire de Trévoux et le Vocabulaire François ont plutôt pour objet la Nomenclatûre des Arts et des Sciences, commune à toutes les Langues, que les Règles de la Langue Française en particulier. Du moins, elles n'en sont pas l'objet principal, et l'on ne s'y est pas étudié à en discuter fort au long les principes. = L'Académie, dans son Dictionaire, s'est abstenûe de toute critique ; et elle a presque toujours renvoyé aux Gramaires le détail des instructions. Comme Juge Souverain, elle prononce ses Arrêts, sans en énoncer les motifs : et ces arrêts sont les exemples qu'elle done, ou le silence qu'elle garde. Par les uns, elle avertit de ce qui est bon : par l'aûtre, elle semble indiquer ce qui ne vaut rien. Elle a eu de bones raisons pour préférer cette méthode, et il ne nous apartient pas de les aprofondir. Après les services si importans, qu'elle a rendus et qu'elle rend encôre aux Lètres et à la Langue, ce serait être bien ingrat que de les méconaître, sous prétexte d'en exiger de plus grands, auxquels peut-être même sa dignité et sa prudence s'opôsent. Mais, outre que cette méthode est peu satisfaisante pour les Savans, elle est assez peu utile à ceux, qui ne le sont pas, parce qu'elle supôse une parfaite conaissance de la Gramaire, précédemment aquise. = Le Dictionaire de Richelet ne peut qu'égarer ceux, qui le prendraient aujourd'hui pour guide. Le Richelet Portatif, quoique rédigé avec beaucoup de soin et de goût, n'est qu'un abrégé trop court et trop concis, pour satisfaire les voeux et les besoins de ceux, qui veulent bien parler et bien écrire en français.

Nous avons donc travaillé à réunir les avantages de ces diférens Dictionaires et à y en joindre de nouveaux, que du moins du côté de l'utilité, nous croyons fort supérieurs. Les aûtres n'instruisent guère que par des définitions et par des exemples, et par quelques remarques assez rares : nous ajoutons à ces instructions, celles d'un nombre immense de remarques et d'observations. Ceux, qui ont puisé les exemples dans les Auteurs, nous aprènent ce qui a été dit. L'Académie, qui ne cite persone, qui propôse des exemples de son chef, et décide d'autorité, veut nous aprendre ce qu'on doit dire, mais ne nous enseigne pas pourquoi on doit le dire. Nous, aidés des aûtres Gramairiens, des aûtres Critiques et des aûtres Dictionaires, nous examinons ce qui a été dit ; nous proposons ce qu'on doit dire ; nous relevons ce qui a été mal dit, et nous aprenons à le mieux dire.

Pour cela, nous considérons chaque mot relativement et à ce qu'il a de matériel, comme composé de sons et de caractères ; et à ce qu'il ofre de spirituel (qu'on nous permette ici l'emploi détourné de ce terme) dans l'idée qu'il réveille dans l'esprit et dans la manière dont il l'énonce par le langage. L'Ortographe et la Prononciation ont raport au premier chef. Les Définitions des mots, les diverses Acceptions, dans lesquelles on les emploie ; leurs Régimes, leurs Synonymes, les divers Styles, où certains mots sont employés, ont raport au second chef. La Construction des mots dans la phrâse tient à l'un et à l'aûtre. On en peut dire autant des barbarismes, néologismes, gasconismes, anglicismes, etc. = Disons un mot sur chacune de ces branches de notre travail.

Ortographe.
I. L'Ortographe et la Prononciation sont deux soeurs de la même mère, et ce devrait être deux soeurs jumelles : elles auraient dû naître en même temps et avoir la plus parfaite ressemblance possible. Les sons, exprimés par la Prononciation, sont les images des idées ; et les caractères, tracés par l'Ortographe, sont les images des sons. Il devrait donc y avoir entr'eux une exacte correspondance. Il est vrai que ce sont des signes arbitraires et des images de convention ; mais, dès qu'ils ont été adoptés par l'usage, il est raisonable qu'ils gardent entr'eux les mêmes raports. Que si l'on cherche laquelle des deux soeurs doit être soumise à l'aûtre, il paraîtra évident que ce doit être l'Ortographe, dont la Prononciation est la soeur ainée ; puisque les Langues ont été parlées avant que d'être écrites ; que la Prononciation tient immédiatement aux idées et que l'Ortographe n'y tient que médiatement et par l'entremise de la prononciation. Celle-ci changeant, l'aûtre doit changer avec elle. Si elle se livre à la légèreté et à l'inconstance, ou si se piquant par caprice ou par paresse d'une constance déplacée, elle continûe à employer les mêmes caractères pour exprimer des sons, qui ont changé, la confusion succède à l'ordre, l'usage se contredit lui-même ; et le défaut de correspondance fait naître sans cesse des doutes, des contradictions et multiplie les dificultés.

Il était arbitraire sans doute et peut-être indiférent qu'on exprimât le son, qu'on a apelé e, par ce caractère simple, ou par la diphtongue ai ou oi ; mais après qu'on est convenu de représenter le son simple é par ai et le son double oa par oi, il devient déraisonable de continuer à employer le dernier, pour représenter deux sons si diférens. Il ne l'est pas moins d'employer, pour les mêmes sons, diférens caractères : nous en verrons bientôt des exemples. = Pourquoi encôre tant de consones inutiles et qui ne se prononcent point ; et qu'y a-t-il de plus embarrassant ? N'est-ce pas multiplier les êtres non seulement sans nécessité, mais encôre sans utilité et même avec le plus grand désavantage ? = Les langues des Anciens n'avaient aucun de ces inconvéniens. Quoique nous n'ayions qu'une idée fort imparfaite de la manière, dont on les prononçait, il paraît pourtant à peu près démontré que les mêmes caractères exprimaient les mêmes sons ; et qu'on n'employait dans l'ortographe aucune lettre inutile à la prononciation : tout ce qui s'écrivait, se prononçait, et l'on avait dans les caractères, tracés sur le papier, l'image fidèle des sons, que la bouche faisait entendre. = Il n'en est pas de même des langues de l'Europe, de celles même, qui ont été le plus épurées et dont les hommes de génie ont tiré le meilleur parti. A l'exception de l'Italien et de l'Espagnol, qui se raprochent un peu plus des Langues anciènes, les autres sont hérissées d'une foule de sons rudes et de caractères superflus, et demandent le plus long usage pour déméler leurs inconséquences, leurs variations, et leurs disparates. Elles se ressentent toutes du mélange des Langues barbâres du Nord avec l'anciène Langue des Indigènes et celle des Romains, les premiers conquérans de l'Europe. Ce sont des Édifices gothiques, où l'on a prodigué sans ordre les ornemens de l'Architectûre anciène. Je ne parle ici que de l'Ortographe et de la Prononciation comparées. = La Langue Française n'est pas la moins surchargée de ces ornemens inutiles et embarrassans, employés en confusion. Outre cette multitude étonante de consones, qu'on écrit et qu'on ne prononce pas, elle présente aux yeux les mêmes caractères, pour exprimer diférens sons ; et des caractères diférens, pour exprimer des sons, qui sont les mêmes. Par exemple oi sert à représenter le son de l'é ouvert dans François, Anglois, conoître, je parois, j'aimois ; je dirois, etc. etc. Et un son aprochant d'oa dans Loi, Roi, moi, Chinois, croître, etc. etc. Au contraire l'e ouvert est représenté de six manières diférentes ; par e sans accent, fer, ouvert, etc. par ê marqué de l'accent circonflexe ; tête, tempête ; etc. par è marqué de l'accent grâve, accès ; procès ; succès, etc. et par l'une ou l'aûtre de ces dipthongues, ai, ei, oi, haine, peine, je ferois, ou je ferais, etc. -- L'e fermé le peut être par e non accentué, aimer ; par é afecté de l'accent aigu, recherché, fortuné, etc. et par la diphtongue ai, je ferai, je dirai, etc. Le son de l'o est peint aux yeux de trois façons ; par o orange ; par au, auditoire ; et par eau, bateau, rameau, etc. Le son composé in s'exprime tantôt par in, fin, divin ; tantôt par ein, dessein, tantôt par ain, prochain, tantôt enfin par aim, faim, essaim, etc. = On ne troûve pas dabord de bones raisons pour justifier ces disparates et ces superfluités d'un luxe bien mal-entendu ; et l'on est tenté de les attribuer au caprice ou à l'ignorance. Point du tout : elles sont le fruit d'une érudition déplacée et inconséquente. La fureur des étymologies, le respect outré pour les Langues anciènes, l'avantage qu'on imaginait à marquer l'origine des mots et leur descendance, et à faire sentir la quantité des voyelles par la réduplication des consones, et aûtres principes semblables, dont on s'est long-temps aplaudi, et dont on s'aplaudit encôre, sont les véritables caûses de l'état où est notre ortographe. Ce sont des Savans, qui l'ont dirigée ; il aurait été à souhaiter que ce fussent des gens de goût sans érudition. Ils n'auraient pas transporté dans une Langue, où beaucoup de lettres ne se prononcent pas, l'ortographe d'une Langue (la Latine) où toutes les lettres se prononcent. = Pour comble d'embarras, ces règles, qu'ont inventées quelques Gramairiens, d'après un usage incertain et inconséquent, ne sont rien moins que générales. Cette réduplication des consones, qui avait pour principe le respect pour l'étymologie, ou l'envie de marquer la quantité des voyelles précédentes, a été souvent apliquée contre les lois de l'étymologie et de la prosodie. On écrit personne, donner, etc. etc. et tant d'aûtres mots avec deux nn, quoiqu'il n'y en ait qu'une dans le latin persona, donare, ou qu'il n'y ait point de mot correspondant en latin à ceux qu'on afuble de ces doubles consones, comme abandonner, environner, et tant d'aûtres. On écrit aujourd'hui aplanir, aplatir, etc. avec un seul p, quoique la syllabe soit brève dans ces mots, comme dans applaudir, appliquer, appeler, etc. qu'on écrit avec deux pp. = Quoiqu'on en dise, notre ortographe n'est point le fruit d'un usage réfléchi ; et l'espèce de culte, que le grand nombre des gens de lettres lui rendent, me paraît être le fruit du préjugé et de l'habitude, plutôt que du raisonement et d'un goût épuré. = On objecte l'Usage, et c'est la réponse décisive à toutes les objections qu'on peut faire. Mais l'Usage a si souvent changé : pourquoi ne changerait-il pas encôre ? Et quand cet Usage est incertain, déraisonable, inconséquent, incomode ; pourquoi aurait on pour lui un respect aveugle, poussé jusqu'au fanatisme ? = Quand on comença à écrire, tête, tempête, croître, tantôt, etc. l'usage universel n'était il pas d'écrire, teste, tempeste, croistre, tantost, etc. quoiqu'on ne prononçât plus l's dans ces mots ? Ne s'éleva-t-on pas alors contre ceux, qui introduisirent cette nouvelle ortographe, si raisonable ? Et ne leur sait-on pas gré aujourd'hui d'avoir tenté de l'introduire ? Pourquoi ceux, qui font aujourd'hui, avec modération, des tentatives aussi raisonables et aussi utiles, n'espèreraient ils pas, au moins dans la postérité, le même succès, s'ils éproûvent dans leur siècle les mêmes contradictions ? = Aûtrefois on prononçait François, nom de Peuple, comme on prononce encôre François, nom de plusieurs Saints : on prononçait je conois, je faisois, je dirois, comme on prononce rois, lois, emplois, etc. On croit que ce sont les Italiens, qui vinrent à la suite des deux Reines de Médicis, surtout de la derniere, femme d'Henri IV, qui firent changer la prononciation dans un grand nombre de ces mots ainsi terminés : ils prononçaient Francè, je conè, je faisè, je dirè, etc. et on les imita, dabord à la Cour et ensuite dans tout le Royaume. Les Praticiens seuls s'obstinèrent à conserver l'anciène prononciation, et l'on pardona long-temps aux Poètes de la faire revivre, quand la rime l'exigeait, et de faire rimer françois avec lois, choix, etc. que les Acteurs étaient obligés à prononcer à pleine bouche, comme s'exprime Vaugelas. Mais aujourd'hui, que cette prononciation parait ridicule, même au Barreau, et n'est souferte qu'avec peine au Théâtre ; aujourd'hui que les Poètes ont renoncé à cette licence, pourquoi s'obstinerait-on à conserver dans l'ortographe des caractères, qui ne représentent plus le même son ? Pourquoi écrire François, Anglois, etc. comme Chinois, Danois, etc. tandis que ces mots se prononcent si diféremment ? Pourquoi ne pas écrire les premiers avec un ai, puisque ces deux lettres sont consacrées dans notre Langue, pour exprimer le son de l'è, que la prononciation fait entendre dans ces mots et dans un si grand nombre d'aûtres de cette espèce ?

De tout temps, le plus grand nombre des Gramairiens ont fait des voeux pour voir simplifier notre ortographe, et pour la voir débarrassée des superfluités, qui la surchargent, et des inconséquences, qui la déshonôrent. Plusieurs même ont fait des tentatives en ce genre, qui n'ont pas toujours été heureûses ; mais qui ne laissent pas d'avoir ouvert et débarrassé en partie la route, que doivent suivre leurs successeurs. Sans parler d'une foule d'Aventuriers, Auteurs sans aveu, qui se sont rendus ridicules, en s'érigeant en Réformateurs de la Langue, et qui ont fortifié le préjugé favorable à l'anciène ortographe par l'excès de leurs innovations, plusieurs Auteurs estimables, chacun dans leur genre, ont proposé, ou même exécuté des réformes raisonables ; Ramus, sous François I. et Henri II. Malherbe, sous Henri IV. Louis XIII. ; sous Louis XIV. Richelet, dont le Dictionaire serait encôre très-utile, si l'on n'avait à lui reprocher que son ortographe ; dans ce siècle, l'Ab. de St. Pierre (*), La Touche, le P. Buffier, l'Ab. Girard, Voltaire, Duclos, du Marsais, etc. M. d Wailli, etc. Pour l'illustre Abbé d'Olivet, sans s'expliquer aussi ouvertement, il semble aprouver, au moins en partie, la nouvelle ortographe, en la prédisant. (**)
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NOTE
(*) Dans un Discours, lu à l'Académie Française et inséré dans son Histoire, il dit : " Nous avons grand intérêt à rendre notre Langue plus facile à lire et à écrire, le plus exactement qu'il est possible, soit par les enfans, soit par les femmes, soit par les étrangers ; et présentement dans les Provinces les plus éloignées de la Capitale, et dans les siècles futurs, par toutes les espèces de Lecteurs. -- Il n'y a que deux règles à suivre pour la bonne ortographe d'une Langue. La première, qu'il y ait précisément autant de voyelles écrites que de prononcées. La deuxième, que l'on n'emploie jamais un caractère pour un aûtre. "
(**) Après avoir loué l'Académie d'avoir, dans la troisième Édition de son Dictionaire, tenu un juste milieu, ne s'obstinant pas à vouloir conserver des lettres, dont on peut se pâsser, et que le Public a tout-à-fait rejetées, mais fuyant avec soin tous ces ridicules excès, où se portent l'inadvertance des Imprimeurs et la témérité de quelques Auteurs ; il finit par dire ; " Plus l'ortographe est menacée d'innovation, plus il devient essentiel de fixer, s'il se peut, la Prosodie.
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Les changemens dans l'ortographe, quelque raisonables qu'ils puissent être, ont toujours trouvé, et trouveront toujours des contradicteurs. Il est aisé d'en imaginer la raison. Presque tous les hommes sont d'habitude, et les Savans, les Gens de lettres peut-être encôre plus que le peuple. On ne veut pas, à un certain âge, aprendre de nouveau à lire et à écrire, et surtout à recevoir des leçons de ceux qu'on regarde comme fort au dessous de soi. On se prévient dabord et l'on condamne, sans se doner même la peine d'examiner. = On pourrait dire : “ Ce qui ne me convient point, peut convenir à d'aûtres : ce qui m'est inutile à moi, qui sais parfaitement ma Langue, peut être utile au grand nombre, qui ne la sait qu'imparfaitement. Je suis trop vieux pour changer : que les jeunes gens adoptent la nouvelle ortographe, je le troûve fort bon : pour moi je garderai ma vieille pratique avec ses défauts. ” = Mais on craint d'être entraîné par la foule ; ou de faire bande à part désagréablement. = Il est un autre principe plus caché de cette oposition à des nouveautés utiles, et qui échape à ceux-mêmes, qui s'en laissent prévenir. C'est qu'en prenant la prononciation pour mesûre et pour règle de l'ortographe, il faudra faire un peu plus d'atention, en écrivant, à la manière dont les mots se prononcent : il faudra se rafraichir la mémoire de bien des chôses qu'on a oubliées, ou réduire en principes ce qu'on n'a jamais su que par routine. Au lieu qu'en conservant l'anciène ortographe, qui multiplie les caractères, soit qu'on les prononce, soit qu'on ne les prononce pas, on est dispensé de cette étude et de cette atention, et l'on cache facilement ou son ignorance ou ses distractions.

Quoiqu'il en soit de la justesse de ces réflexions et de la vérité de ces conjectûres, la Réforme de notre Ortographe est impraticable dans sa totalité ; et quand tout le monde s'acorderait à y travailler de concert, ce qui est impossible, on ne pourrait y réussir que par des éforts successifs ; et il faudrait plus d'un siècle pour achever l'ouvrage. Mais il est des changemens, qui sont sans inconvéniens, et qui sont aussi faciles qu'utiles ; et c'est à ceux là que nous avons borné nos tentatives. Elles consistent seulement à suprimer le plus souvent les doubles consones, quand leur réduplication n'est pas exigée par les règles de la Prononciation ; et à marquer, le plus souvent aussi, d'un accent circonflexe les voyelles longues. Encôre, quant au premier article, pour ne pas mettre dans l'embarras les Lecteurs, nous conservons l'anciène Ortographe dans l'ordre alphabétique, et nous n'introduisons la nouvelle que par des renvois, des exemples et des remarques. Ainsi l'on troûve en titre : Accommodé ou acomodé ; Accueil ; ou acueuil ; affirmatif ou afirmatif, etc. etc. On aura donc le choix des deux Ortographes ; et chacun choisira selon son goût. Nous ne prétendons faire la loi à persone ; cela serait trop ridicule. Nous faisons seulement, avec modération, à ce qu'il nous semble, et avec tous les ménagemens possibles, des tentatives, que nous croyons utiles, et où d'aûtres n'ont échoué, que parce qu'ils les ont faites sans prudence et sans discrétion. = Là-dessus, nous prions les Lecteurs de vouloir bien distinguer l'Ortographe de l'Auteur de celle du Dictionaire. Quand c'est nous, qui parlons, nous employons notre Ortographe. Quand nous citons les Auteurs, nous nous servons de la leur. Dans l'ordre alphabétique des mots, nous mettons l'une et l'autre Ortographe ; l'anciène et la nouvelle. Mais bien loin que ces diférences puissent être choquantes et nuisibles dans un Ouvrage de ce genre, nous pensons que le raprochement et la comparaison de ces deux Ortographes seront une source d'instructions.

L'emploi d'ai pour oi dans plusieurs mots de la Langue (Français, Anglais, je disais, je ferais, conaître, faible, etc.) n'est pas, par raport à nous, une innovation ; plusieurs Auteurs nous en ont doné l'exemple. Ceux, qui n'aiment pas cette manière d'ortographier, peûvent tout au plus nous reprocher de lui avoir doné la préférence. Nous en avons aporté plus haut les motifs. = Nous proposons aussi quelques changemens dans un petit nombre de mots, où les signes de l'Ortographe ne nous paraissent point correspondre à ceux de la Prononciation. On écrit acueil, recueil, écueil, orgueil, etc. Mais, en analisant ces mots, on troûvera que l'u, qui est après le c ou le g, ne sert qu'à doner à ces deux consones un son fort qu'elles n'ont pas devant l'e, et à empêcher qu'on ne prononce aceuil, orgeuil, etc. D'après ce principe, l'u ne s'unit point avec l'e ; et quand il s'y associerait, ue n'exprimerait point le son de la diphtongue eu, que fait entendre la prononciation. Il faut donc écrire acueuil, comme Malherbe, et orgueuil, comme l'Abbé du Resnel, ainsi qu'on écrit chevreuil, deuil, fauteuil, etc. M. de Wailli propôse d'écrire acoeuil, orgoeuil : nous croyons l'aûtre manière plus conforme à l'analogie. = Il est un aûtre article, sur lequel l'usage nous parait inconséquent : c'est dans l'emploi de la double nn après l'e : on la redouble où elle est inutile : on ne la redouble pas où elle est nécessaire. On écrit ennemi et enivrer, enorgueillir : suivant l'analogie, on devrait donc prononcer anemi, comme on prononce anuié d'après ennuyer ; on devrait au contraire prononcer énivré, énorgueilli, comme on prononce énergie, énigme, énoncer. Car, quand on met deux nn après l'e, la première sert à doner à cet e le son de l'a, et la seconde se lie avec la voyelle suivante. Quand l'e conserve son propre son, comme dans énemi, il ne faut donc mettre qu'un n : quand il a le son de l'a, comme dans ennivrer, il faut en mettre deux.

Mais la réforme la plus nécessaire, et la moins embarrassante en même temps, c'est celle, qui regarde l'aplication de l'accent circonflexe et de l'accent grâve sur un grand nombre de voyelles. Le premier n'était originairement destiné qu'à marquer les voyelles longues et les e fort ouverts : mais quand on comença de suprimer certaines lettres, qui ne se prononçaient plus, comme, par exemple, l's dans teste, tempeste, etc. ou marqua cette supression par l'accent circonflexe, et l'on écrivit tête, tempête, etc. Cet accent était mis fort à propôs dans les mots de cette terminaison, parce que l'e y est long et ouvert : mais en l'employant à toutes les supressions de l's, on a mis de la confusion dans l'Ortographe et dans la Prononciation. On s'est servi de cet accent sur des e, qui sont fermés, et sur des voyelles qui sont brèves ; et parce qu'on écrivait aûtrefois mesler, il a vescu, il est vestu, costeau, etc. on a cru devoir écrire mêler, il a vêcu, il est vêtu, côteau, etc. En même temps, on avertit de faire longues toutes les voyelles, qui sont accentuées du circonflexe, et de prononcer en e ouvert tous les e, où cet accent se troûve. Cette Ortographe ainsi employée sans règle et même contre la règle, induit donc en erreur sur la prononciation, et ne doit être attribuée qu'à un usage aveugle et inconséquent. Nous croyons donc être autorisés à ne mettre l'accent circonflexe que pour exprimer l'e ouvert et la quantité des syllabes : et à écrire méler, vétu, coteau, quoique nous écrivions, il mêle, ils vêtent, côte, etc. pensant que les signes de la Prononciation sont plus utiles dans l'Ortographe que ceux de l'étymologie. Plusieurs Auteurs et Imprimeurs, et l'Académie elle-même nous en ont doné l'exemple pour certains mots ; et autant que nous l'avons pu, nous l'avons étendu à tous ceux, qui sont dans le même câs. = Il serait à souhaiter aussi qu'on consacrât entièrement l'accent circonflexe à cet usage (de marquer l'e ouvert et long) et qu'on écrivît procês, accês, succês, etc. n'employant l'accent grâve que pour exprimer l'è moyen et pour distinguer certains monosyllabes d'aûtres, qui leur resemblent, à, là, où, etc. = A propôs d'è moyen, on peut dire qu'il n'est pas encôre bien conu. Pendant très-long-temps, on n'a distingué dans l'Ortographe que trois sortes d'e ; l'e ouvert qu'on marquait du circonflexe, tête, ou du grâve, accès ; l'e fermé qu'on désignait par l'aigu, témérité ; et l'e muet qu'on ne chargeait d'aucun accent, gloire, fortune, nous recevons, etc. Mais la Prononciation en exprimait un quatrième, qu'on a ensuite apelé moyen, parce qu'il tient le milieu entre l'é fermé et l'ê fort ouvert. On n'avait pas de règle pour représenter dans l'écritûre cet e moyen. Les uns écrivaient reméde, privilége, pére, thése, etc. avec l'accent aigu, ce qui faisait croire que l'é est fermé dans ces mots, quoiqu'il ne le soit pas. D'aûtres, voyant bien que cet accent aigu ne convient pas dans ces ocasions, et n'ôsant pas employer l'accent grâve, avaient pris le parti de ne point mettre d'accent sur cet e, et écrivaient remede, privilege, pere, these, etc. ce qui était un autre inconvénient, puisqu'ils confondaient par là l'è moyen avec l'e muet. Enfin, vers le milieu du siècle, on a comencé à employer l'accent grâve pour représenter cet e moyen dans les mots terminés en èce, èche, ède, ègle, èle, ème, ène, ère, èse, ète, ève, etc. On écrit donc, nièce, brèche, remède, collège, règle, zèle, crème, cène, père , thèse, prophète, brève, etc. On n'a pas encôre étendu cette accentuation aux e suivis d'une double consone, parce qu'on a cru que cette consone redoublée indique assez que l'e n'est ni muet, ni fermé, ni fort ouvert. On écrit donc encôre sans accent, immortelle, musette, tendresse, suspecte, sexe, etc. Pour les aûtres terminaisons, la pratique de marquer l'e d'un accent grâve n'est encôre ni générale, ni uniforme. Les Auteurs et les Imprimeurs le placent sur certaines pénultièmes, et continûent à mettre l'aigu sur d'aûtres, quoique la raison de mettre l'accent grâve soit la même pour toutes. Les Éditeurs même du Dictionaire de l'Académie emploient tantôt l'accent grâve, comme dans brèche, tantôt l'accent aigu, comme dans collége et une foule d'aûtres. Voy. E. n°. 1°. = Il me semble qu'on n'est pas remonté au principe, qui doit diriger dans l'emploi de cet accent. Je crois que le voici. L'e muet étant un son sourd et obtus, exige naturellement qu'on apuye sur la syllabe, qui le précède ; et cela est si vrai que, ne pouvant changer la natûre de l'e du féminin des Adjectifs et des Participes, terminés en é fermé (aimé, aimée, rusé, rusée, etc.) on fait du moins cet e long pour doner un apui plus solide à cet e muet ; et l'on exige que la rime soit riche, pour fortifier cet apui par la consone, qui précède l'é fermé : renomée, aimée. Ce qui confirme cette réflexion c'est que dans les verbes, dont la pénultième est un e muet, cet e se change en e un peu ouvert devant la syllabe féminine, jeter, je jette ou jète ; je jetterai ou jèterai, etc. apeler, j'apelle, j'apellerai, ou apèle, apèlerai, etc. cela étant ainsi, tout e, qui précède l'e muet, est ou fort ouvert, comme dans conquête, ou moyen et un peu ouvert, comme dans belle, zèle, prophète, lumière, etc. L'é fermé ne donerait pas à cet e muet un apui assez fort. -- D'où l'on peut tirer cette règle générale, que : ” Tout e qui précède l'e muet, et qui n'est pas ouvert et long, ” est un è moyen et doit être marqué de l'accent grâve. (*)
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NOTE
(*) Nous nous sommes un peu plus étendus sur cet article, parce que c'est la partie la plus critique de notre travail.
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Prononciation.
II. La Prononciation est une chôse, qu'on ne peut bien montrer que de vive voix, et bien aprendre que par un long usage. En tâchant de la peindre à l'oeuil, nous n'avons prétendu que dégrôssir cette partie, et faire éviter les faûtes les plus grossières et les plus sensibles. Nous avons borné notre travail (en répétant les mots entre deux crochets) à suprimer les lettres, qui ne se prononcent pas ; à mettre un équivalent aux diphtongues, plus raproché de la Prononciation ; à substituer, aux caractères de l'Ortographe, d'aûtres caractères moins équivoques ; enfin à mettre entre deux tirets, ou divisions, les assemblages de voyelles, qui ne forment qu'une seule syllabe. Ainsi, dans Accablement, par exemple, un des deux cc ne se prononçant pas, non plus que le t final, en se prononçant comme an et c comme k, nous écrivons entre deux crochets [akâbleman]. Dans Accéder, les deux cc se prononcent, le 1er. comme k, le 2d. comme un c doux ou une s forte, l'r est muette et l'e, qui la précéde, est fermé : nous écrivons donc [akcédé, ou aksédé]. Dans Croire, oi a le son d'oa dans la Prononciation soutenûe, et (suivant plusieurs) d'è dans le discours familier : en répétant ce mot, nous écrivons donc [croâ-re ou crère]. Dans Accoutumer, ou ne forme qu'une syllabe : nous l'avons donc mis entre deux tirets, ou divisions [A-kou-tumé]. = Il est aussi beaucoup d'accens, qui se prononcent et ne s'écrivent pas : en répétant le mot en italique, nous avons marqué ces accens. Agreste, Aigrette, Alerte, Abbesse, Admettre, Aisselle, en sont des exemples. Nous écrivons entre deux crochets [agrèste, égrète, alèrte, abèce, admètre, écèle] en avertissant quand l'è est ouvert, comme dans le 3e., et quand il est moyen, comme dans les aûtres. = Pour les règles générales de la Prononciation, on les trouvera au comencement de chaque lettre, avec leurs exceptions. Voy. dans ce Volume, A, B, C, D.Prosodie.

III. Malgré l'excellent Traité de la Prosodie Française, par M. l'Abbé d'Olivet, bien des gens ignôrent encôre si notre Langue a une Prosodie (**). Plusieurs observent, en parlant, les longues et les brèves ; mais sans trop savoir pourquoi, et n'étant guidés que par l'habitude. Un plus grand nombre, qui n'ont pas eu les mêmes secours du côté de l'éducation, font, en ce genre, les faûtes les plus grossières. M. l'Abbé d'Olivet a donc rendu au Public un service inapréciable, en consacrant ses talens et ses veilles à un travail très-utile, mais non moins ingrat et non moins pénible. Nous l'avons pris pour guide, et il nous servira de garant. Nous avons mis à leur place, dans l'ordre Alphabétique, la terminaison des mots et les règles générales de la Prosodie Française, telles qu'elles se troûvent dans le Traité de cet illustre Académicien ; et réfléchissant sur ces règles, nous en avons conclu quelques principes généraux pour plusieurs voyelles longues. Ils serviront à diminuer le travail de la mémoire, et à généraliser les décisions. On les trouvera au mot Long. La grande utilité de notre travail a été d'apliquer à chaque mot ces règles générales de Prosodie. = Nous n'avertissons pas des syllabes, qui sont brèves : mais le silence est un avertissement dans cette ocasion. Toutes les syllabes, qui ne sont pas qualifiées longues, ou douteûses, doivent être censées brèves. Pour les longues, nous les marquons le plus souvent d'un accent dans l'Ortographe ; et si cet usage s'établissait, on n'aurait presque plus besoin d'étudier la Prosodie. Voy. Accent, à la fin.

Il est nécessaire, avant que de terminer cet article, de doner quelques avis, qui servent ou d'instruction et d'éclaircissement, ou de réponse aux objections qu'on peut faire. = 1°. Dans les règles, que nous donons d'après l'illustre Abbé d'Olivet, nous ne considérons que la Prononciation soutenûe, sans toucher aux licences de la conversation. Cet avis est nécessaire à ceux, qui ne conaissent leur Langue que par le Langage des Sociétés polies, qu'ils fréquentent, et dans lesquelles ils ne retroûvent pas cette exactitude gramaticale, qui y paraitrait un pédantisme. = 2°. Parmi les longues et les brèves, il y en a de plus ou moins longues et de plus ou moins brèves respectivement. Dans les mots, où tous les dérivés ont des voyelles longues, celles, qui sont devant la syllabe féminine (devant l'e muet) sont plus longues, que celles qui précèdent la syllabe masculine (c. à d. toutes les terminaisons aûtres que l'e muet). Ainsi dans, il amâsse, il câsse, il pâsse, etc. l'â est plus long que dans amâsser, il a câssé, nous pâssons etc. quoiqu'il soit long dans ceux ci. Au contraire, les pénultièmes brèves sont moins brèves devant l'e muet que devant toute aûtre terminaison. Ainsi, il éface, a l'a moins bref qu'éfacer, nous éfaçons. Dans ceux-ci, il est si bref, que ces mots forment ce qu'on apèle un dactyle dans les vers latins. = 3°. C'est surtout sur les pénultièmes que la diférence de la quantité se fait le mieux sentir, parce que, comme le dit si bien d'Olivet, ce sont les syllabes, qui sont toujours saisies avec le plus d'avidité par l'oreille ; dans notre Langue surtout, où il y a beaucoup de finales muettes, auxquelles comme nous l'avons dit, les pénultièmes servent d'apui. Ainsi, quoique les voyelles nazales, suivies d'une consone, soient sensiblement longues ; dans entendre, par exemple, le 2d. en, qui est pénultième, est plus long que le premier, qui comence le mot. = 4°. Les voyelles, le plus décidément longues, le sont plus ou moins suivant la position des mots dans la construction. Ainsi dans âme, grâce, tête, chôse, mûse, murmûre, etc. l'â, l'ê, l'ô, et l'û seront moins allongés dans le cours de la phrâse, que lorsque ces mots la terminent ; parceque la natûre et la raison nous portent également à apuyer plus fortement sur les derniers mots des périodes. = 5°. La même syllabe longue le parait davantage, quand elle est suivie d'une syllabe très-brève, que quand elle l'est d'une syllabe longue, ou moins brève. Ainsi, dans abandoner, et bondoner, l'an et l'on, sont plus longs que dans abandon et abondant : le voisinage de la syllabe brève rend plus sensible-la quantité de la syllabe longue. = 6°. Enfin, il est des syllabes, qui ne sont brèves ou longues que par leur position : elles sont brèves dans le cours de la phrâse : elles sont longues, quand elles la terminent. On apelle ces syllabes douteûses. Voy. au mot Douteux. Telle est la pénultième des Adjectifs terminés en able : aimable, favorable, etc.
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NOTE
(**) Un homme de Lettres, assurément très-estimable, dans une Lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, surpris de voir dans le Prospectus de ce Dictionaire, les mots faûte, encôre, aûtre etc. marqués d'un accent circonflexe, me demande sérieusement si je suis bien assuré de ne mettre cet accent que sur des voyelles longues. A ce moment, il avait oublié sans doute qu'il existe un Traité de Prosodie, qui m'a servi de guide et de garant dans le Dictionaire Gramatical, et qui m'en servira dans ce Dictionaire ; ou bien, cet Homme de Lettres, qui sait tant de chôses, ignôre celle-là.
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Définitions.
IV. Les Définitions des mots ont été assez peu réfléchies par les Auteurs des Dictionaires : et l'on ferait un gros Volume de Remarques sur cet article. Nous n'en avons fait que sur celles, qui sont les plus importantes, ou dans lesquelles il y a plus d'obscurité ou d'erreur. Le plus souvent, nous avons emprunté celles, qui se troûvent dans le Dictionaire de l'Académie, que nous ne confondons point avec les aûtres. Elles sont ordinairement les plus claires et les plus précises. Parmi les Exemples, qui les éclaircissent, et qui sont, nous ôsons le dire, souvent prodigués sans nécessité, nous avons choisi ceux, qui pouvaient mieux en justifier l'heureûse aplication. Enfin nous leur avons doné un nouveau jour par la comparaison des Synonymes, tirés de divers Auteurs, surtout de l'excellent Traité de l'Abbé Girard, et des ingénieuses augmentations, qu'y a faites M. Beauzée. Nous avons également profité du nouveau travail de M. l'Abbé Roubaud, dans les articles, qui sont susceptibles d'extrait. Nos propres réflexions nous ont fourni des additions, qui rendront cette partie plus complète. = Quant aux diférentes Acceptions des mots, nous les avons raprochées, le plus qu'il a été possible, pour en rendre le raport ou la diférence plus sensibles ; et nous les avons cottées et marquées d'un chifre, pour faciliter les renvois ou d'un mot à un aûtre, ou des diverses remarques faites sur le même mot.Remarques.

V. Ces Remarques sont la partie la plus considérable et la plus intéressante de notre travail. Elles ont pour objet les Régimes des Verbes, des Noms, des Adverbes, des Prépositions ; la Construction des mots, qui nous a paru être, malgré son importance, l'article le plus négligé par les Gramairiens et par les Critiques ; la distinction des persones, et des chôses dans l'emploi des mots, du sens propre ou figuré, du sens actif ou passif des noms, du sens afirmatif, ou négatif ou interrogatif des phrâses ; les diférents Styles et leurs nuances, plus variées peut-être dans la Langue Française que dans aucune aûtre Langue. Car outre le style poétique ou oratoire, le style élevé ou familier, dont on n'a pas toujours distingué les diférentes espèces ; il y a le style du Bârreau ou du Palais, où l'on parle une langue toute particulière ; le style médiocre ou de dissertation ; le style simple ou de conversation, qu'on ne doit pas confondre avec le style familier, qui a un degré de plus d'aisance et de liberté ; le style polémique, qui a ses licences, moindres pourtant que celles du style critique, qui, à son tour, en a moins que le style satirique ; le style badin, plaisant, ou comique, dont les nuances sont diférentes, et vont en enchérissant l'une sur l'aûtre ; le style marotique, qui se done encôre plus de libertés, moindres pourtant que le style burlesque. Nous avons profité de toutes les ocasions, qui se sont présentées, de marquer toutes ces diférences, que l'usage et le goût ont introduites dans l'emploi d'un grand nombre de mots.
Dans ce vaste champ de Remarques et d'Observations, nous avons recueuilli une abondante moisson. Nous nous sommes surtout atachés aux Poètes, pour deux raisons ; la première, c'est qu'on retient mieux les Vers que la Prôse, et que les incorrections de style, inévitables dans la Poésie Française, peûvent, à caûse de cela, induire plus facilement en erreur ; la seconde, c'est que la contrainte de la mesûre et de la rime et le droit des inversions, jettent comme nécessairement dans des fautes gramaticales, qui pâssent trop aisément pour des licences autorisées, parceque l'harmonie des Vers les dérobe facilement aux yeux et aux oreilles. Pour s'en apercevoir, il faut déranger la Construction. Alors on est étoné de trouver souvent dans les plus beaux Vers des barbarismes et des solécismes. (*) = Ce n'est pas que nous condamnions tout ce que nous relevons : mais il nous a paru utile d'avertir de ce qui n'est pas selon l'exactitude gramaticale, pour qu'on ne l'imite point dans la prôse.
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NOTE
(*) Lorsque le Dictionaire Gramatical parut, on me reprocha trop de sévérité envers Molière. Voici ce qu'en dit La Bruyere. " Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement.
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Ce qu'on fait remarquer être contre les règles et l'usage les fait bien mieux conaître : la meilleure manière de les inculquer dans l'esprit, c'est de citer des phrâses où elles sont violées. (*)

Que si l'on trouvait mauvais que nous ayions étendu notre critique jusque sur nos plus grands Écrivains, nous troûverions notre justification dans ce que dit Bouhours : “ L'exemple des bons Écrivains est plus contagieux que celui des aûtres ; et l'on ne sauroit trop se précautioner contre certaines locutions, qui, toutes méchantes qu'elles sont, pâssent pour bonnes, parcequ'elles se troûvent dans d'excellens Livres. ” = Les Traductions ne fournissent pas moins que les Vers une riche Récolte de Remarques critiques. On peut le dire surtout de celles des Livres Anglais, qui se multiplient journellement. Quelque habile que soit un Traducteur, il ne se tient pas toujours en garde contre la sourde influence de la Langue étrangère, dans laquelle est écrit l'Ouvrage qu'il traduit ; et, sans trop s'en apercevoir, il en fait pâsser les tours et les expressions dans la copie qu'il en fait. L'Histoire d'Angleterre, composée en Anglais par M. Hume et traduite en Français en partie par l'Abbé Prévot et en partie par Mde. B ... en est une preûve frapante. Cette Traduction, écrite d'un style coulant et quelquefois élégant, fourmille d'Anglicismes ; et elle a fourni à ce Dictionaire un grand nombre d'articles. Que dirons-nous de ceux, qui aprènent l'Anglais en traduisant, et donent ensuite au Public leurs versions d'écolier. On leur reproche de faire leurs traductions à coups de Dictionaires. Il serait à souhaiter qu'ils les consultassent plus souvent : ils éviteraient des expressions et des constructions étrangères, qui sont de vrais barbarismes dans notre Langue.

Parmi ce grand nombre de Remarques de toute espèce, plusieurs paraîtront minucieuses, plusieurs triviales, plusieurs inutiles, plusieurs trop souvent répétées : mais nous prions les Gens de Lettres de faire atention que ce Dictionaire est spécialement destiné à l'instruction des étrangers, des jeunes gens, des Habitans des diférentes Provinces ; et que ce qu'il a de particulier et de plus utile est l'aplication en détail des principes, et des règles générales ; ce qui ne peut se faire sans répétitions.

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NOTE
(*) En fait de Gramaire, l'exposition des fautes est plus utile que celles des Préceptes ; et c'est par-là que le travail d'un Ecrivain éclairé seroit très-avantageux aux Provinces méridionales du Royaume. L'Ab. Sabatier, Trois siècles, etc. Art. Desgrouais.
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Néologismes.
VI. La fureur du Néologisme a saisi les meilleurs esprits, et non seulement dans les mots, mais dans les expressions composées, dans les régimes, les tours de phrâse, etc. Il y a peut-être deux mille mots nouveaux, qui se sont éforcés de s'introduire dans notre Langue depuis vingt ans. Un assez grand nombre ont été déjà adoptés par l'Usage. Plusieurs, qui ne le seront peut-être jamais, sont dans des Livres fort répandus. Nous les avons insérés dans ce Dictionaire avec des remarques.Gasconismes, etc.
VII. Quant aux Gasconismes, aux Provençalismes, aux Normanismes, et aûtres locutions et manières de parler vicieûses, qui sont particulières aux diférentes Provinces, il entrait dans notre plan de les relever ; et nous en avons fait conaître le plus qu'il nous a été possible. Il fut un temps, où nous aurions pu rassembler aisément un grand nombre de remarques en ce genre. Aujourd'hui, nous ne pouvons qu'inviter les Gens de Lettres, répandus dans les Provinces, à entreprendre, en faveur de leurs compatriotes, ce travail peu pénible et vraiment utile, comme a fait M. Desgrouais, dans ses Gasconismes corrigés. = Nous ôsons encôre exhorter les Litérateurs zélés des aûtres Nations à faire pour leurs Langues respectives ce que nous avons fait pour la nôtre, et à nous rendre le même service, que nous nous sommes proposé de leur procurer à eux-mêmes.Réponse à quelques Objections.

VIII. Il nous reste, en finissant cette Préface, à répondre à quelques Objections et à quelques Critiques, que nous avons déjà essuyées depuis la distribution du Prospectus ; et à prévenir en partie celles que nous ne manquerons pas d'essuyer dans la suite. =
1°. La première, et celle qui paraîtra à plusieurs la plus spécieuse et la mieux fondée, n'est qu'un éfet du préjugé. Elle est tirée du lieu où cet Ouvrage a été composé et où il s'imprime. Je sais que, dans la Capitale, on a les plus terribles préventions contre les Provinces méridionales, pour tout ce qui regarde le langage ; et l'on me le mande encôre tout récemment. Mais ces préventions n'ont tout au plus quelque fondement que pour la Langue parlée et la Prononciation ; et nous avons pris sur cet objet toutes les précautions possibles pour ne pas nous tromper, et pour ne pas induire en erreur ceux, qui consulteront ce Dictionaire. Nous nous sommes défié de nous-mêmes ; et nous ne disons rien de notre chef. Ce n'est pas nous qui parlons, ce sont les Gramairiens et les Critiques les plus estimés. C'est l'Académie Française elle-même, dont nous avons recueuilli les principes, les décisions ; et tout notre travail a consisté à apliquer à chaque mot les Règles générales de la Prononciation ou leurs exceptions (*).
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NOTE
(*) C'est ce que nous avons fait conaître depuis peu dans la Réponse à une Lettre écrite de Paris par un Littérateur, qui s'est masqué sous le nom de Philandre. Il prétend qu'on prononce les deux mm dans Grammaire, les deux tt dans Littérature, les deux nn dans innombrable, etc. Nous ne lui avons répondu qu'en citant nos guides, et nos garans, Duclos, M. de Wailli, etc. qui ont une doctrine et une pratique contraires à la sienne. Nous n'avons pas dit, comme M. Philandre : c'est ainsi que nous prononçons ; mais nous avons dit : c'est ainsi que d'habiles Gramairiens, qui ont fait une étude particulière de la Langue, nous avertissent de prononcer.
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Si nous ne citons pas à tout prôpos nos guides et nos garans, c'est que cela serait fort ennuyeux et tiendrait trop de place dans l'ouvrage. Du reste, on peut s'en fier à nous pour l'attention à ne rien dire de nous-mêmes sur cet article. = C'est une erreur de croire qu'on puisse puiser les principes de la Prononciation dans la conversation des persones, qui ont la réputation de bien parler. La méthode n'est ni sûre, ni facile. Il y a tant de variété dans les opinions et dans la pratique entre les diférentes persones, et souvent tant de variations dans la même, dificiles à saisir dans la liberté et la rapidité de la conversation, qu'on se troûve dans le plus grand embarrâs, soit qu'on observe, ou qu'on consulte. En tout câs, d'aûtres ont observé ou consulté pour moi, et mieux que je ne pourrais faire moi-même ; et l'on doit plus se fier à ce que je dis d'après leurs observations, qu'à ce que je dirais d'après les miennes, si j'avais travaillé dans ce centre du goût et de la Litératûre, hors duquel on croit qu'il n'y a pas de salut. = Quelle que soit donc la Prononciation personelle de l'Auteur de ce Dictionaire, on ne doit pas prendre de la défiance de son travail sur cette partie. On peut être un bon Musicien et un mauvais Chanteur ; et avec une voix faûsse, rude et désagréable, noter très-exactement l'air le plus dificile. = Quant à la Langue écrite, n'a-t-on pas dans les Provinces les mêmes secours que dans la Capitale ; et ayant les mêmes Livres ne peut on pas faire les mêmes études ? Que pensera-t-on, si nous ôsons dire qu'on y a peut-être moins d'obstacles et plus d'avantages de côté-là ? Ne regardera-t-on pas cette proposition comme un Paradoxe insoutenable ? Cependant, sans parler des jargons des Sociétés de la Capitale, dont on aperçoit l'influence dans un grand nombre d'Écrits modernes, parceque les Écrivains de nos jours sont plus répandus dans le Monde, que les Gens de Lettres ne l'étaient aûtrefois ; à en juger par les discours de ceux, qui y ont fait un assez long séjour, et qui se sont étudiés à y prendre le bon ton et le bon air en tout genre ; par les lettres qui en viènent de la part même des persones, qui pâssent pour avoir des lettres, du monde et du goût ; et surtout par les nouvelles productions, qui sortent de ce centre si célèbre de la Litératûre, il paraît qu'on y parle toute sorte de Langues ; et qu'un Litérateur y doit être bien embârrassé à découvrir, parmi tant de variantes, la véritable version. = Dâilleurs, la présomption qu'inspire ce séjour si vanté, et les préventions, les préjugés de toute espèce, dont on y est environé, peûvent contribuer à égarer et à faire prendre pour l'usage universel ce qui n'est que le goût particulier des Coteries qu'on fréquente.