L'Atelier historique de la langue française
le Grand Atelier historique de la langue française

Préfaces des dictionnaires de l'Atelier historique de la langue française

Le Littré | La Curne de Ste Palaye | Dictionnaire universel de Furetière | Dictionnaire philosophique de Voltaire | Dictionnaire des synonymes de Guizot | Curiosités françoises de Oudin | Dictionnaire de l'Académie française - édition 1762

et 7 dictionnaires supplémentaires composant
le Grand Atelier historique de la langue française

Le dictionnaire de Jean Nicot | Dictionnaire français contenant les mots et les choses de Richelet | Le Thomas Corneille | Dictionnaire étymologique de Gilles Ménage | Dictionnaire grammatical portatif de la langue française de l'Abbé Féraud | Dictionaire [sic] critique de l'Abbé Féraud | Dictionnaire universel de Trévoux

DICTIONNAIRE UNIVERSEL FRANçOIS ET LATIN

VULGAIREMENT APPELÉ DICTIONNAIRE DE TRÉVOUX

 

TOME PREMIER

A = CHA



DICTIONNAIRE UNIVERSEL FRANÇOIS ET LATIN, CONTENANT LA SIGNIFICATION ET LA DEFINITION

Tant des mots de l'une & de l'autre Langue, avec leurs différens usages, que des termes propres de chaque Etat & de chaque Profession. La Description de toutes les choses naturelles & artificielles ; leurs figures, leurs espéces, leurs proprietés. L'Explication de tout ce que renferment les Sciences & les Arts, soit Libéraux, soit Méchaniques.
AVEC DES REMARQUES D'ÉRUDITION ET DE CRITIQUE ;
Le tout tiré des plus excellens Auteurs, des meilleurs Léxicographes, Etymologistes & Glossaires, qui ont paru jusqu'ici en différentes Langues.

Dédié à Son Altesse Serenissime Monseigneur

PRINCE SOUVERAIN DE DOMBES.


NOUVELLE ÉDITION CORRIGÉE ET CONSIDERABLEMENT AUGMENTÉE.

TOME PREMIER

A PARIS,

Chez, La Veuve Delaune, rue S. Jacques.
Chez, La Veuve Ganeau, rue S. Jacques.
Chez, Gandouin, Quai des Augustins.
Chez, Legras, au Palais.
Chez, Cavelier, pere, rue S. Jacques.
Chez, Vincent, rue S. Severin.
Coignard, rue S. Jacques.
Mariette, rue S. Jacques.
Giffart, rue S. Jacques.
Guerin, l'aîné, rue S. Jacques.
Rollin, fils, Quai des Augustins.
Le Mercier & Boudet, rue S. Jacques.


A SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LOUIS-AUGUSTE DE BOURBON, PRINCE SOUVERAIN DE DOMBES.


MONSEIGNEUR,
Le Livre que nous avons l'honneur de présenter à Votre Altesse Serenissime, appartenoit par tant de titres à Monseigneur le Duc du Maine, votre auguste pere, qu'on devoit, en quelque sorte, le regarder comme son Ouvrage. Il en avoit conçû le dessein, c'est par ses Ordres qu'il a été entrepris, c'est sur le plan qu'il a bien voulu en tracer lui-même, qu'on s'est réglé dans l'exécution : on s'est fait une loi d'autant plus inviolable de s'y assujétir & de le suivre, qu'on a crû que c'étoit le plus sûr moyen de conduire l'Ouvrage à sa perfection.

Ce seroit, MONSEIGNEUR, lui dérober une partie de son prix, que de laisser ignorer au Public la part que Son Altesse Serenissime a bien voulu y prendre. On ne pourra s'empêcher d'en concevoir une idée avantageuse, quand on saura qu'il a été fait, non-seulement sous les auspices, mais même si nous l'osons dire, sous la direction d'un Prince si judicieux & si habile : d'ailleurs il y va de la gloire des Belles-Lettres, que tout le monde sache qu'il ne s'est pas contenté de s'intéresser à leur avancement, & à leur progrès, par la protection & l'appui qu'il leur donnoit, mais qu'il daignoit encore y contribuer de ses soins & de ses lumieres.

Cette circonstance, MONSEIGNEUR, donne un nouveau lustre à la faveur dont, à l'exemple d'un Pere si illustre, vous honorez vous-même les beaux Arts. Elle fait voir que si vous les protégez, ce n'est point simplement, parce qu'il est beau & glorieux à un grand Prince de les prendre sous sa protection ; mais bien plus encore, parce que vous en connoissez toutes les beautés, & que vous en êtes véritablement touché. Cette affection leur fait d'autant plus d'honneur, qu'elle est plus éclairée. Il y a lieu de juger qu'elle sera d'autant plus constante, qu'elle n'est point dans Votre Altesse Serenissime l'effet de la prévention, mais le fruit d'un discernement délicat, & de ce goût exquis que vous avez reçû de la nature pour toutes choses, & en particulier pour les Belles-Lettres.

Nous osons donc espérer, MONSEIGNEUR, que la quatrième Edition de l'Ouvrage que nous prenons la liberté de Vous présenter, n'aura pas un sort moins favorable que les trois premières. On n'a rien épargné pour lui donner enfin toute la perfection possible, & pour la mettre en état de paroître dignement sous votre Illustre Nom. Pour nous, MONSEIGNEUR, nous nous tiendrons trop récompensés de notre travail, si vous daignez le regarder comme une marque du zèle, & du profond respect avec lequel nous sommes,
MONSEIGNEUR,
DE VOTRE ALTESSE SERENISSIME,
Les très-humbles & très-obéissans serviteurs les Libraires associés.


AVIS SUR CETTE ÉDITION.

LES Libraires de Paris ont entrepris cette nouvelle Edition du Dictionnaire de Trevoux, qui aura beaucoup d'avantages, non seulement sur les trois précédentes, mais encore sur tous les autres Dictionnaires.

Celui de l'Académie dont il vient de paroître une nouvelle Edition, est sans contredit un Ouvrage parfait en son genre. Les définitions y sont justes & exactes ; les explications simples & naturelles ; les phrases bien choisies, & tout-à-fait dans le génie de la Langue ; la décision des difficultés courte & précise : l'Orthographe y est ramenée à l'usage le plus général, & aux règles les plus raisonnables de l'étymologie & de la prononciation : il y regne par-tout une sagesse & une oeconomie digne des grands Maîtres qui y ont travaillé.

Mais ce Dictionnaire, suivant le plan que l'on s'y est proposé, se renferme uniquement dans ce qui regarde la Langue, & dans les expressions autorisées par l'usage actuel. On n'y trouve pas les mots qui ont rapport à l'Histoire, à la Géographie, aux Arts & aux Sciences, ni ceux que l'usage n'admet plus, & qu'il est pourtant nécessaire de savoir pour l'intelligence des Auteurs anciens. On n'y trouve pas même bien des mots du style familier, dont on se sert très-communément. Parce que les définitions y sont précises, elles laissent à desirer à bien des personnes des explications plus étendues, & une connoissance plus détaillée des circonstances. En un mot, il n'a pour objet que de fixer & de déterminer l'usage & les divers sens des expressions qui doivent entrer dans le langage ou dans la composition.

Le Richelet dans son origine n'avoit guère plus d'étendue que le Dictionnaire de l'Académie ; & l'on sait que la plupart des augmentations qui y ont été faites, ne l'ont pas rendu beaucoup plus instructif ni plus intéressant. D'ailleurs, l'orthographe qu'on y a suivie est singuliere, & n'est pas autorisée par l'usage, qui respecte toujours les étymologies.

Il passe pour constant que tout ce qu'il y a de bon dans le Furetiere a été pris du Dictionnaire de l'Académie, & que c'est ce qui en a fait le principal mérite. La partie dont Furetiere se faisoit le plus d'honneur, étoit celle des Arts & des Sciences, & c'étoit précisément celle qui valoit le moins, parce qu'on manquoit alors des secours qui nous sont venus depuis, & qui ont beaucoup contribué à la réputation du Dictionnaire de Trevoux.

On peut dire de ce dernier Dictionnaire que c'est proprement un Furetiere, un Basnage, un Richelet, & un Corneille, que l'on a amplifiés, & auxquels on a ajoûté un grand nombre de sentences, de maximes, de réflexions, de proverbes, & de passages choisis, tirés de toutes sortes d'Auteurs, tant en prose qu'en vers. Ce qui y a paru de plus utile regarde les Sciences & les Arts, dont les termes ont été puisés dans les Livres les plus estimés sur chaque matiere. On a été bien-aise d'y trouver les noms des principales Provinces & Villes du monde, leur situation, & ce qu'elles ont de plus remarquable. On a cru devoir y donner une idée des divinités payennes & des hommes illustres de l'Antiquité, dont la réputation est le plus généralement répandue, & dont on entend tous les jours parler dans le commerce du monde. Les amateurs du vieux style peuvent y satisfaire leur curiosité sur la plus grande partie des mots hors d'usage, qui se lisent dans les Auteurs anciens, & qui ont souvent plus de force & d'énergie que ceux qu'on leur a substitués. On n'y a pas oublié les mots de conversation ; ceux qui ne sont en usage que parmi le peuple ou dans les Provinces, & qu'on ne trouve pas ordinairement dans les autres Dictionnaires. Enfin on doit le regarder comme un excellent répertoire, non seulement de tous les mots admis dans les différentes sortes de langages, mais encore de faits curieux & de traits d'érudition, qui y répandent une agréable variété, & qui ne peuvent manquer d'attacher & de satisfaire l'esprit des Lecteurs.

Mais malgré tous ces avantages, il s'y étoit glissé bien des défauts & des négligences que l'on s'est proposé de réformer dans cette nouvelle Edition.

L'orthographe y étoit irrégulière & contraire à l'usage général. On y avoit laissé dans le corps des mots les s & autres lettres qui en ont été retranchées depuis long-temps, parce qu'elles ne s'y prononcent pas. On avoit écrit, par exemple, advertir, advocat, abysme, blasmer, &c. quoiqu'il soit généralement reçu d'écrire avertir, avocat, abîme, blâmer ; & par un systême assez singulier, on n'avoit mis ces lettres inutiles que dans les premiers mots imprimés en capitales ; encore y étoient-elles en petits caracteres romains, & elles n'y paroissoient plus ensuite dans les mêmes mots employés pour exemples, & tirés des différens Auteurs : ce qui étoit autoriser une orthographe que l'on sembloit en même temps désaprouver. Il est vrai que l'on a eu par-là intention de conserver les traces de l'ancienne ; mais d'un autre côté, c'étoit en quelque sorte laisser le choix de l'une ou de l'autre ; donner une espèce d'autorité à l'erreur, ou tout-au-moins jetter les Lecteurs dans l'embarras & dans le doute, en leur présentant comme indifférente une orthographe absolument proscrite. On avoit encore retranché tout-à-fait d'un grand nombre de mots les lettres doubles, ou d'autres que l'usage y a conservées, pour n'en pas laisser disparoître les étymologies grecques ou latines ; ou on avoit doublé sans aucun motif ni d'étymologie ni de prononciation, des lettres qui doivent demeurer simples.

Pour remédier à tous ces défauts & à tous ces inconvéniens dans la nouvelle Edition, on y a suivi pour l'orthographe l'usage le plus constant & le plus autorisé ; & on n'a pas cru pouvoir mieux faire dans cette vûe, que de se conformer exactement à celle qui vient d'être fixée par le nouveau Dictionnaire de l'Académie. On a supprimé le mélange plus bizarre qu'utile des grandes & des petites lettres, pour ne laisser que celles qui sont absolument nécessaires, & qui doivent s'écrire. On a rétabli les doubles lettres & les autres qui avoient été retranchées des mots où l'usage veut qu'elles subsistent, & on a simplifié celles qui avoient été doublées sans fondement. Mais pour conserver à ce Dictionnaire quelque chose de son ancienne forme, & pour ne pas y introduire un changement trop considérable & trop précipité, on y a laissé à leurs places une bonne partie des mots écrits comme ils l'étoient, avec des renvois à ceux où la bonne orthographe est observée ; en sorte qu'on les trouvera toujours, de quelque maniere qu'on les cherche, & que l'on sera averti en même temps que c'est l'orthographe des derniers qu'il faut suivre.

On a inséré dans les définitions & explications des mots beaucoup de corrections & de nouvelles observations, soit pour en donner des idées plus justes & plus précises, soit pour en faire connoître des sens & des significations dont il n'avoit pas été parlé. On a même ajoûté dans bien des endroits de nouveaux exemples tirés des meilleurs Auteurs anciens & modernes, qui ont pour objet, ou de confirmer les explications déja données, ou d'autoriser celles qui ont été ajoûtées, ou seulement d'apprendre quelque fait intéressant, quelque anecdote curieuse, ou quelque circonstance particuliere, qui peut contribuer à une intelligence plus parfaite du mot dont il s'agit. On n'a pas laissé échaper les occasions de donner des rgles & des principes sûrs, pris de l'Académie ou des meilleurs Grammairiens, pour lever les doutes & éclaircir les difficultés qui peuvent naître sur certains mots, soit en ce qui regarde la prononciation, soit en ce qui regarde la conjugaison des verbes irréguliers, les inflexions singulieres de quelques noms, ou les autres bizarreries de la Langue, sur lesquelles il est assez ordinaire d'être embarrassé ; & on s'est attaché, autant qu'il a été possible, à résoudre les difficultés par les décisions de l'Académie.

Mais ce ne sont là que les moindres avantages que l'on trouvera dans la nouvelle Edition du Dictionnaire de Trevoux. Quelque étendue qu'on lui ait donnée, on avoit cependant lieu d'être étonné d'y voir manquer un grand nombre de mots du bel usage, soit de ceux qui appartiennent au discours ordinaire, soit de ceux qui regardent les Arts & les Sciences, ou d'autres dont on n'a pas donné toutes les différentes significations.

Tous ces mots seront insérés dans la nouvelle Edition avec beaucoup d'autres qui ne se trouvent dans aucun Dictionnaire, & dont on a jugé que la connoissance ne pourroit être qu'utile au Public. La plupart ont été introduits & confirmés par l'usage depuis la derniere Edition du Trevoux. Les autres ont été recueillis de différens Auteurs estimés. Il y en a qui concernent la Physique ou l'Histoire naturelle, & qui donneront occasion d'en expliquer quelques effets curieux. Il n'y a guère d'Arts ni de Sciences qui n'en aient fourni de nouveaux. On a augmenté le nombre des mots du vieux style, sur-tout de ceux qui peuvent encore être employés dans certains genres d'écrits en prose ou en vers. On n'a pas négligé les mots que les modes ont mis en vogue, ni ceux qui doivent leur origine à certains évènemens & à certaines circonstances remarquables, ni ceux qui sont purement de conversation familiere, qui ne s'écrivent pas, & que l'on hazarde, pour ainsi dire, sans conséquence. On a cru devoir pousser l'attention jusqu'à donner un plus grand détail de ceux qui sont d'un usage commun dans quelques Provinces. Le Public est redevable de toutes ces additions à Mr. Restaut, à Mr. Valdruche & à plusieurs autres qui n'ont pas voulu être nommés.

En un mot, on n'a épargné ni soins ni recherches pour rendre ce Dictionnaire d'une utilité générale, & pour y rassembler tous les mors que toutes sortes de personnes voudront y chercher, en quelque matiere que ce puisse être. Le nombre de ceux qui y sont ajoûtés ne va guère à moins de 4000. sans parler des changemens & des corrections répandues dans le cours de l'Ouvrage. On peut juger par cette prodigieuse augmentation de l'avantage considérable qu'aura ce Dictionnaire, au dessus de tous ceux qui ont paru jusqu'à présent.


Préface


COMME il n'y a point d'Ouvrage qui soit d'une utilité plus étendue & plus universelle qu'un Dictionnaire, on ne doit point être surpris qu'après ceux qui ont paru jusqu'ici, on en donne encore un nouveau. C'est un bien & un avantage pour le Public, qu'on s'attache à perfectionner de plus en plus cette partie de la Littérature qui en fait comme le fondement, & qu'on lui fournisse toujours de nouveaux secours pour écrire avec toute l'éxactitude & toute la pureté que demande un siècle aussi poli & aussi délicat que le nôtre, sur-tout en matiere de Langue, où aujourd'hui on ne pardonne rien.

Quelque habile qu'on puisse être de ce côté-là, & quelque usage que l'on ait, il est difficile qu'on ne soit quelquefois en doute sur un terme, sur une maniere de parler, sur la véritable signification d'un mot, sur les divers sens qu'il peut avoir, sur la maniere de le placer : il y a sur cela tant de variété, & si on l'ose dire, tant de bizarrerie dans notre Langue, aussi bien que dans toutes les autres, qu'on s'y trouve surpris tous les jours, & qu'on n'ose décider soi-même, sans se mettre en danger de se tromper. C'est pour cela qu'il n'y a point de Livre si correctement écrit, où l'on ne trouve toujours quelque chose à reprendre. On voit des Auteurs qui ne craignent point de hazarder, sur leur réputation, des expressions de génie, dont le brillant & le tour hardi impose quelquefois, mais qui n'étant point encore reçûes ni autorisées, ne doivent point servir de modèle. D'autres, à force de s'être rendu familieres certaines façons de parler, se sont imaginé qu'elles étoient en usage, parce qu'ils s'y sont habitués, & qu'ils s'en sont fait un usage eux-mêmes. La connoissance des Langues savantes ou étrangères est encore un écueil pour plusieurs, qui, confondant ces idées différentes, transportent souvent dans leur Langue naturelle des tours & des manieres de s'exprimer, qui ne sont propres que dans les Langues qu'ils ont apprises, & parlent souvent Latin, ou Italien en François. Enfin, ceux mêmes qui se sont le plus attachés à écrire puremement, & qui en font en quelque sorte leur capital, ne sauroient être si exacts, qu'ils ne donnent prise quelquefois à la Critique, & cela faute d'avoir une règle sûre qu'ils puissent consulter, & sur laquelle il y ait lieu de faire fonds. On a beau dire que c'est l'usage qui doit servir de règle dans les Langues vivantes, & qu'il vaut mieux que tous les Dictionnaires du monde ; cela est vrai, mais l'embarras est de connoître cet usage, & de savoir discerner le bon du mauvais. Dans toutes les contestations qui arrivent en cette matiere, chacun croit avoir l'usage de son coté, chacun le cite pour soi avec la même assurance. Ainsi l'autorité de l'usage, quelque décisive qu'elle soit en fait de Langue, ne décidera jamais rien, tant que cet usage demeurera vague & indéterminé. Le point est donc de le fixer, & c'est ce que fait un Dictionnaire, & ce qui en montre la nécessité.

Or l'autorité de ces sortes d'Ouvrages, qu'on peut appeller Classiques, peut être fondée ou sur l'habileté de ceux qui les composent, ou sur la réputation & le mérite des Auteurs qui y sont cités, & qu'on y prend en quelque maniere pour règle : ce qui fait comme deux espèces différentes de Dictionnaires. Celui de l'Académie Françoise est de la premiere espèce, & ceux de Richelet, de Furetiere, &c. sont de la seconde ; tous sont excellens en leur genre ; cependant les Auteurs des Dictionnaires de cette seconde espèce n'étant que de simples particuliers, n'avoient point, quelque éclairés qu'ils pussent être, assez d'autorité pour décider de leur chef. Ils se sont donc vû obligés par là d'emprunter des Ouvrages d'autrui une autorité qu'ils ne pouvoient se donner d'eux-mêmes, & d'appeller en témoignage nos plus savans Ecrivains, sur les choses qu'il leur falloit décider. L'Académie au contraire faisant un Corps de personnes qu'on a crû les mieux versées dans la Langue, & se trouvant chargée en particulier de la composition d'un Dictionnaire, ne pouvoit avec honneur en user autrement qu'elle a fait. Ce qu'on demandoit d'elle dans cet Ouvrage, n'étoit point de rapporter les sentimens des autres sur les difficultés de la Langue & sur l'usage, mais de déclarer les siens. En effet, s'il n'eût été question que de citer les Auteurs qui ont écrit avec succès, & dont l'autorité pouvoit être de quelque poids, il n'eût pas été nécessaire d'assembler tant d'habiles gens, & de les occuper durant tant d'années à un Ouvrage, qu'un simple particulier, avec quelque érudition & quelque usage de la Langue, eût pû achever en beaucoup moins de temps, ainsi que l'expérience l'a fait assez voir. D'ailleurs, comme une partie de nos meilleurs Ecrivains étoient membres de l'Académie, ils auroient souvent été obligés de se citer eux-mêmes, ce qui n'eût pas été dans la bienséance, & ce qu'ils n'auroient pû faire sans blesser cette modestie qui convient si bien aux Auteurs. Il n'étoit pas même, ce semble, de l'honneur de l'Académie d'en citer qui ne fussent pas de son Corps, puisque c'eût été, en quelque sorte, soûmettre son autorité à une autorité étrangere, qu'elle étoit en droit de regarder comme inférieure à la sienne. C'a donc été pour elle une nécessité de ne citer jamais, comme c'en a été une pour les autres de citer toujours. On doit regarder en cela l'Académie comme une Cour souveraine qui a droit de donner des Arrêts, sans être obligée de les motiver ; au lieu que les autres ne peuvent être considérés que comme des Avocats qu'on consulte, & qui ne font foi qu'autant qu'ils sont fondés sur de bonnes raisons, ou sur des témoignages certains. De dire maintenant laquelle de ces deux sortes d'autorités doit l'emporter, c'est ce qui n'est pas aisé. Ceux qui sont pour le Dictionnaire de l'Académie prétendent qu'il y a plus de sûreté à suivre ses décisions, en ce qu'ayant été faites après de mûres & de longues délibérations durant plusieurs années, & après une discussion exacte de toutes les difficultés qui pouvoient se rencontrer, il n'est point probable que des personnes si habiles, en si grand nombre, de caractere & de profession si différente, se soient trompés dans une matiere où ils apportoient toutes les précautions imaginables pour ne se point tromper ; au lieu que les divers Auteurs qu'on cite dans les autres Dictionnaires, n'ayant bien souvent employé un terme dans leurs écrits, que parce qu'il se présentoit & qu'il leur paroissoit bon, sans autre examen, il est à présumer qu'ils ont pû aisément s'y méprendre. D'un autre coté, ceux qui sont pour les Dictionnaires appuyés sur l'autorité de ces derniers, soûtiennent que les témoignages qu'on tire de leurs Livres sont d'autant moins suspects, que les Auteurs s'accordent ensemble sans s'être communiqué leurs sentimens, & qu'ayant écrit chacun à part, ils n'ont pas laissé de convenir dans la maniere de s'exprimer. C'est cette conformité qui paroît plus considérable à bien des gens, que la décision de tout un Corps, quelque illustre & quelque éclairé qu'il soit, en ce qu'il arrive souvent, dans ces sortes de déliberations, que l'autorité d'un seul entraîne les suffrages de tous les autres.

Quoi qu'il en soit, il semble que le Public penche un peu plus du coté de ceux qui citent, que du coté de ceux qui ne citent pas, moins peut-être par raison que par une certaine malignité, & par un effet de cet orgueil si naturel à l'esprit humain, qui n'aime pas à être maîtrisé, & qui souffre impatiemment qu'on veuille prendre empire sur lui, & agir souverainement à son égard, en lui imposant des loix absolues sans lui en faire connoître les motifs & les raisons. Cette espèce de soûmission aveugle qu'il croit qu'on exige de lui, a quelque chose qui le choque & qui le révolte; & il est au contraire flatté agréablement par la déférence & le ménagement que font paroître pour ses lumieres ceux qui n'avancent rien sans l'appuyer de preuves solidés & de bons témoignages. Il aime à être instruit, mais il n'aime pas qu'on lui fasse des leçons ; & il présume qu'on lui en veut faire, lorsque sans citer, on semble lui prescrire d'autorité, qu'il faut parler de telle ou telle maniere, ou qu'on ne doit pas se servir de telle ou telle expression ; au lieu que ceux qui citent, semblent moins lui prescrire comment il faut parler, que lui apprendre comment ont parlé les plus célèbres Auteurs. Il se figure que les premiers veulent lui imposer une espèce d'obligation & de nécessité de se rendre à leurs décisions ; & c'est ce qui ne lui plaît pas. Il s'imagine au contraire que les seconds ne font que lui exposer les sentimens & l'usage des meilleurs Ecrivains, en lui laissant la liberté de s'y conformer, s'il le juge à propos ; & c'est ce qui flatte sa vanité. Enfin, il regarde les uns comme des Juges supérieurs qui donnent des Arrêts, & qui veulent qu'on s'y soûmette sans autre discussion ; au lieu qu'il considere les autres comme des amis éclairés, qui déliberent avec lui, si l'on peut user de telle expression, sur la foi & sur l'autorité de tels & tels Auteurs qui en ont usé ; ce n'est point une loi qu'on lui fait ; c'est un avis qu'on lui propose ; c'est un conseil qu'on lui donne, & auquel il se rend d'autant plus volontiers, qu'il semble le faire avec moins de contrainte.

On ne prétend point se faire ici un mérite auprès du Public, d'avoir suivi cette derniere méthode dans le nouveau Dictionnaire qu'on lui présente, puisque, comme je l'ai remarqué, on n'a pû se dispenser de la suivre ; mais si l'on a lieu de se promettre quelque faveur auprès de lui, c'est uniquement sur le soin & l'application qu'on a apporté à rendre cet Ouvrage plus complet, plus étendu & plus correct qu'aucun de ceux qui ont paru jusqu'ici en ce genre. Ce qu'on en dit, au reste, n'est point pour diminuer en rien la gloire de ceux qui ont travaillé aux autres Dictionnaires ; ils sont tous très-louables dans ce qu'ils ont fait, & très-excusables dans ce qui leur a échapé. Il n'est presque pas possible de finir absolument ces sortes d'Ouvrages. Si nous avons été plus loin que les autres, nous ne nous flattons pas pour cela que personne ne puisse aller plus loin que nous ; mais je ne crois pas qu'on trouve à redire que nous croyions être approchés de plus près que les autres, de ce point de perfection que tous se proposent, & où il est difficile de parvenir. Ceux qui viennent les derniers, ont un grand avantage sur ceux qui les ont précédés, en ce qu'ils peuvent profiter de leurs lumieres, quelque différence qu'il y ait dans la méthode qu'on suit, & dans la maniere d'exposer les choses. Car, quoiqu'on travaille sur le même fonds, on ne suit pas toujours la même route, & l'on ne se tient pas toujours dans les mêmes bornes ; & si l'on convient pour le principal, on ne convient pas quelquefois pour le détail, & pour le tour & l'explication.

C'est ce qui fait que cette multiplicité de Dictionnaires, loin d'être onéreuse au Public, lui est au contraire d'un grand avantage & d'un grand secours, en ce qu'elle lui fournit de nouvelles autorités, & qu'en confrontant ensemble ces Livres différens, on n'a point de peine à se rendre sur les point dont ils conviennent. Que s'il s'en trouve sur lesquels ils ne soient pas d'accord, on peut peser leurs raisons & leurs autorités, & l'on se voit en état d'en juger par soi-même, & de prendre le parti qu'on juge le meilleur, tout bien considéré.

Ce qu'on peut dire en général de ce nouveau Dictionnaire, c'est qu'il n'y en a peut-être point qui porte avec plus de justice le titre de Dictionnaire Universel. Car quoiqu'on se soit attaché à exposer de la maniere la plus précise & la plus courte qu'on a pû, tout ce qui est renfermé sous ce titre, cependant il est certain qu'il embrasse universellement tout ce qui a quelque rapport à la Langue, & qu'il n'exclut que les faits purement historiques. Ainsi, quoiqu'on n'ait point fait une longue énumeration de toutes les Sciences & de tous les Arts, dont ce Dictionnaire explique les notions & les termes, on conçoit aisément qu'ils sont tous compris sous ce titre général de tout ce que renferment les Sciences & les Arts, soit libéraux, soit mécaniques.

On y trouvera en effet tout ce qui regarde la Philosophie & chacune de ses parties, comme la Logique, la Métaphysique, la Physique, & tout ce qui peut servir à l'explication des expériences, par le moyen desquelles on a si fort perfectionné cette derniere science dans le siècle passé. J'en dis de même de la Théologie, des Mathématiques, de la Navigation, de la Médecine, de la Chymie, de la Botanique, de la Jurisprudence, de l'Architecture, de la Peinture, de la Gravure, de la Monnoie, de l'Imprimerie, & de tous les Arts, sans m'étendre plus au long sur chacun en particulier, & sur tout ce qui les regarde, dont le détail ne serviroit qu'à charger inutilement une Préface, sans que le Lecteur s'en trouvât plus instruit. D'ailleurs, comme les autres Dictionnaires, qui se donnent pour Universels, promettent à peu près la même chose, & que celui-ci ne peut avoir d'autre avantage sur eux de ce côté-là, que celui de les surpasser en effet par une plus grande exactitude, j'aime mieux me retrancher à ce qu'il y a de particulier, & à ce qui le distingue essentiellement des autres, & pour la matiere & pour la forme.

Je dirai donc d'abord que ce qui fait proprement son caractère distinctif, & ce qu'il n'a de commun avec aucun autre Dictionnaire Universel, c'est qu'il est François & Latin ; voilà ce qui fait en partie son mérite particulier, & ce qui le rendoit en quelque sorte nécessaire. Je sai qu'on pourra dire, que n'étant question principalement que d'un Dictionnaire de la Langue Françoise, & le Latin ne s'y trouvant, pour ainsi parler, que comme accessoire, on ne voit pas qu'il y eût grande raison de le joindre au François ; mais, outre qu'il est d'un grand agrément & d'un grand secours, de trouver en même temps, & d'un même coup d'oeil, le mot Latin & le mot François qui se répondent, on ne peut disconvenir que le mot Latin ne serve beaucoup à l'intelligence parfaite du mot François, non-seulement pour les Etrangers, mais encore pour les Naturels mêmes ; de sorte qu'à bien prendre les choses, ce n'est point sortir des termes d'un Dictionnaire de la Langue Françoise, que d'y joindre les secours d'une autre Langue, qui, toute étrangere qu'elle y paroisse, y a tant de rapport pour les mots & pour les tours, & est si propre à faire prendre une idée claire & juste du François même. Ce sont comme deux images différentes, qui loin de se nuire ou de se détruire, s'entraident au contraire l'une l'autre, & concourent en quelque sorte, à former dans l'esprit une notion distincte des objets qu'elles représentent. Il est vrai que cela est tout-à-fait inutile pour ceux qui n'entendent point le Latin ; mais ceux-là en seront quittes pour s'en tenir précisément au François, qu'ils trouveront aussi clairement expliqué, & aussi nettement développé que si on ne s'étoit rien proposé de plus. A l'égard de ceux qui ont l'usage de la Langue Latine, ils ne seront point fachés de voir le rapport & la liaison qu'il y a entre ces deux Langues, & de reconnoître les mots François qui tirent leur origine du Latin. Pour ce qui est des Etrangers, il est évident que rien ne sauroit être d'une plus grande utilité pour eux dans l'étude qu'ils font de notre Langue, & que rien n'est plus propre à leur faire pénétrer la force & le vrai sens des mots François. Car en premier lieu, si l'explication d'un mot n'est qu'en François, ceux qui ne savent point encore notre Langue, & qui l'apprennent, n'entendront pas mieux l'explication du terme qu'ils cherchent, que ce terme même, & souvent pour un mot seul qui les arrêtoit, en trouvant, dans l'exposition qu'en fait le Dictionnaire, deux ou trois mots qu'ils ignorent, leur recherche ne fait qu'augmenter leur embarras. De plus, quelque peine qu'on puisse prendre à leur bien déterminer la véritable signification, & les usages différens d'un terme de notre Langue, le mot Latin qu'ils y trouveront joint immédiatement, servira plus à leur en donner une idée bien nette, que toutes les leçons & toutes les explications du monde. En effet, ayant, comme on peut le supposer de la plupart de ceux qui manient les Dictionnaires, assez de connoissance de la Langue Latine, ils concevront tout d'abord la force & l'énergie d'un mot François, quand ils verront qu'il signifie précisément la même chose que le terme Latin qui le suit, & dont ils pénètrent le sens : au lieu que sans cela, il n'y aura qu'un long usage qui puisse les aguerrir, pour ainsi dire, en cette matiere. Parlez à un Etranger, par exemple, d'une avance de deniers pour un payement, ou une entreprise, il ne comprendra jamais mieux ce qu'on entend par-là, que quand il lira dans son Dictionnaire, que ce n'est autre chose que ce qu'on appelle en Latin, Repraesentatio pecuniae. J'en dis autant des différens usages d'un mot. Car, pour ne point m'écarter de celui que je viens de rapporter, on ne fera jamais mieux concevoir à un Etranger, en combien de manieres se peut prendre le terme d'avancer, qu'en lui marquant qu'il signifie, tantôt ce qu'on entend en Latin par procedere, tantôt ce qu'on entend par extare, prominere, ou par crescere, maturescere, &c. C'est pour cela qu'on ne s'est pas contenté de mettre le mot principal en Latin, mais qu'on y a joint encore tous ceux qui en dépendent, comme en étant les principales parties ou les propriétés. Ainsi, sur le mot de Cheval, on ne s'en est pas tenu au mot Latin Equus ; on y a encore ajouté en Latin comme en François, les différentes espèces de chevaux, soit pour la couleur, soit pour la taille, comme on peut aisément le vérifier, & sur ce mot en particulier, dont il n'est pas besoin de faire un plus long extrait, & sur tous les autres en général.

C'est aussi dans la vûe de l'utilité qu'on peut tirer de ces deux Langues ainsi rapprochées & comparées l'une avec l'autre, que Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Duc du Maine, souhaita qu'à l'instar du Dictionnaire de la Crusca, on fît aussi un Dictionnaire Latin & François pour répondre à celui-ci qui est François & Latin ; Le Sieur Le C * * *. qui fut en même temps chargé de ce travail, a fait voir par les soins & l'application qu'il y a apportés, combien il étoit sensible à l'honneur d'exécuter l'intention de S. A. S. Et pour rendre ce nouveau Dictionnaire Latin & François d'autant plus conforme à celui qui est François & Latin, il l'a tiré du propre fonds de ce Dictionnaire même ; c'est pourquoi il n'a pas crû devoir s'étendre sur la signification & sur la définition des termes François qui répondent aux mots Latins : il s'est contenté, par un avertissement general qu'il a mis à la tête du Dictionnaire Latin, de renvoyer le Lecteur au Dictionnaire François & Latin, où il trouvera tout l'éclaircissement qu'il peut desirer sur ces termes, & qu'il auroit été par consequent inutile de répéter une seconde fois dans le corps de cet Ouvrage. Ce Dictionnaire est à la suite de celui-ci dans le sixième Volume ; & il devient par là d'autant plus utile qu'on y trouve en quelque sorte deux Dictionnaires en un seul, & qu'il peut également servir à composer en Latin & en François. On peut même ajoûter avec justice que de tous les Ouvrages qui ont été jusqu'à présent composés dans ce genre, celui-ci doit être regardé comme le plus complet, le plus commode pour les personnes qui travaillent, & en même temps le plus propre à étendre la Langue Françoise dans les Pays Etrangers.

Un second avantage particulier à cet Ouvrage, & qui en relève infiniment le prix au jugement de plusieurs Savans Hommes qui en avoient vû une partie avant qu'il fût entièrement imprimé ; c'est qu'on y trouve ce qui n'est non-seulement dans aucun autre Dictionnaire, mais même dans aucun autre Livre, je veux dire, une explication très-curieuse & très-nette de toutes les sectes différentes en fait de Religion. Comme ces mots transférés d'une Langue étrangere dans la nôtre, en font maintenant une partie, on n'a pû s'empêcher de les mettre en leur place ; & il eût été inutile de les y mettre, si l'on n'eût donné en même temps une explication assez ample pour faire connoître toute la force & l'étendue de leur signification. En effet, si l'on se fût contenté, pour tout commentaire au mot de Caraïte, de dire que c'est un nom de Sectaires parmi les Juifs, le Lecteur n'en seroit guère plus avancé, & ne sauroit point en quoi ils différeroient des autres Sectaires de cette Religion, tels que les Sadducéens, les Samaritains, &c. Il a donc fallu lui apprendre en même temps ce que cette secte avoit de particulier, & ce qui la distinguoit des autres. C'est pour cela qu'on en a marqué l'origine, en montrant, sur l'autorité d'un fameux Rabbin, qu'elle vient du mot de Caraï, mot dérivé de Kara ou Cara, qui signifie en Hebreu Lyre, & d'où se forme Micrah, qui veut dire le pur texte de la Bible, & Karaï ou Caraï, celui qui s'attache uniquement à ce texte, nom que l'on a donné à ces Sectaires, parce qu'ils rejettoient toutes les interprétations, paraphrases, & constitutions des Rabbins, qu'ils regardoient comme des rêveries, voulant qu'on s'en tînt précisément au texte & à la lettre. On fait remarquer que cette secte subsiste encore aujourd'hui, & qu'il y a des Caraïtes en Pologne, à Constantinople, au Caire & en d'autres endroits du Levant ; qu'ils ont des synagogues, des cérémonies, des coutumes particulieres, & qu'ils se regardent comme les seuls vrais observateurs de la Loi de Moïse. On parle de l'opposition extrême qui est entre eux & les autres Juifs, qu'on nomme Rabanistes : on releve en passant les erreurs où quelques Ecrivains sont tombés à l'égard de ces Sectaires, en leur attribuant des opinions qu'on montre qu'ils n'avoient pas, comme de dire, qu'ils n'admettoient que le Pentateuque, ne reconnoissant point pour canoniques les autres Livres de l'ancien Testament ; qu'ils rejettoient absolument toutes sortes de Traditions, & qu'ils étoient Sadducéens. Enfin, on apporte quelques exemples qui font voir de quelle maniere ils s'y prenoient pour réfuter les constitutions du Talmud, s'appuyant principalement sur ce principe, qu'il falloit rejetter toutes celles qui n'étoient point conformes à l'Ecriture, ou qui n'en étoient point tirées par des conséquences manifestes & nécessaires. Si l'on s'est un peu étendu sur cet article que l'on a pris au hazard & sans choix, c'est afin qu'on pût juger de tous les autres par celui-là. Car si l'on veut se donner la peine de les examiner, on trouvera qu'ils sont tous traités avec le même soin & la même exactitude.

Au reste, si l'on a eu tant d'exactitude à expliquer les différentes sectes des Religions étrangeres, on en a encore plus apporté sur ce qui regarde les sectes particulieres qui partagent la Religion Chrétienne, & les hérésies diverses qui en sont sorties ; mais on a pris soin de ne point perdre de vûe la nature de l'Ouvrage auquel on travailloit. On s'est contenté d'exposer les opinions sur lesquelles ces hérésies sont fondées, & cela d'une maniere simple, & qui ne sortît point des bornes d'un Dictionnaire, où l'on ne doit toucher ces matieres, qu'autant qu'elles sont du ressort de la Grammaire, & que les termes qui leur sont particuliers font partie de la Langue. C'est aux Théologiens à réfuter les erreurs, & à établir les vérités sur lesquelles est appuyée la véritable Religion ; il suffit au Grammairien d'expliquer nettement les termes dont on est obligé d'user, en traitant ces sortes de questions, & de donner des notions claires de ces partis différens, qui se sont élevés contre l'Eglise C'est tout ce qu'on peut exiger de lui, & il sortiroit de son caractère, s'il poussoit l'érudition plus loin. On n'attend point de lui qu'il s'érige en Controversiste, mais qu'il mette les Controversistes en état de se rendre intelligibles les uns aux autres, dans les démêlés de Religion qu'ils ont ensemble. En un mot, sa jurisdiction est resserrée précisément dans les mots & dans les termes de la Langue, & elle ne s'étend point jusqu'aux choses, dont il ne lui est permis de parler qu'autant que cela est nécessaire, pour l'intelligence des mots mêmes, qui font proprement l'objet qu'il doit se proposer, & la matiere où doit se renfermer son érudition & sa critique. Il a le champ libre de ce côté-là, & il ne peut même se dispenser de discuter exactement les difficultés de Grammaire qu'il rencontre quelquefois en son chemin. C'est à quoi on a tâché de satisfaire dans ce Dictionnaire, où, quand on est tombé sur des termes dont tout le monde ne convient pas, par rapport à la force & à l'étendue de leur signification, & qui ont donné lieu à des contestations entre des Auteurs célèbres, jusqu'à rendre la chose problématique, on a crû devoir quelque explication sur ces points-là, afin de mettre le Lecteur à portée de prendre son parti. On en trouvera un exemple sur le mot de commerce, qu'un savant Critique avoit trouvé mauvais qu'on eût employé en bonne part dans la traduction du nouveau Testament, qui a paru depuis quelques années. L'Auteur qui, de l'aveu public, étoit un des hommes du monde qui entendoit le mieux notre Langue, & celui, peut-être, qui l'avoit étudiée le plus à fond, s'étoit servi du mot de commerce, pour traduire ces paroles de l'Ecriture, au sujet de Joseph & de Marie, antequàm convenissent, en les rendant ainsi, sans qu'auparavant ils eussent eu commerce ensemble. Il avoit été relevé sur cela ; & c'est ce qui a donné lieu de s'étendre un peu en tombant sur ce mot, où l'on vérifie par plusieurs exemples, qu'il est de soi indifférent au bien & au mal, & qu'il n'y a que le terme qu'on y joint, ou la matiere dont il s'agit, qui le détermine à un bon ou à un mauvais sens. On en a usé de la même maniere à l'égard des mots qui souffroient de semblables difficultés. Sans rien augmenter, ni retrancher dans ces articles, nous avons rapporté les sentimens contraires ; & nous en avons ainsi usé d'autant plus volontiers, que l'exemple nous en avoit été donné dans les éditions précédentes, & que nous avons remarqué que le Public l'a trouvé bon. Il y auroit encore beaucoup d'autres choses à dire à l'avantage de ce Dictionnaire, mais ausquelles on ne s'arrête pas, pour ne point faire cette Préface trop longue. Ce qu'on y a exposé suffit pour faire concevoir l'utilité du Livre, & pour convaincre qu'on n'y a rien omis de ce qui étoit nécessaire pour le rendre très-instructif.





NOTE
Matth Cap. 1.

Il ne reste plus qu'à parler de la forme qu'on lui a donnée ; ce qui n'est pas la chose la moins à considérer dans un Ouvrage tel que celui-ci, où il faut contenter l'oeil aussi bien que l'esprit. Il ne suffit pas aujourd'hui qu'un Livre soit plein d'érudition & de doctrine ; on veut encore qu'il fasse plaisir à lire, par la beauté du caractere & du papier, par la netteté de l'impression, & par la disposition & la distribution commode des pages. Quelque estimée qu'ait généralement été la première Edition de celui-ci, & quelque beau qu'en fût le caractere, cependant parce que bien des gens l'ont trouvé trop menu, on a jugé nécessaire d'en employer un plus gros dans la seconde, & qui pût convenir à tous les âges, & de le perfectionner encore dans celle-ci. Enfin tout y est si bien proportionné, les caracteres différens en sont si nets & si propres, & le papier si beau, que peu d'Editions pourront le lui disputer.

A l'égard de l'orthographe, c'étoit un point qui paroissoit d'abord assez embarrassant, à cause de la diversité des sentimens qu'il y a en cette matière entre plusieurs bons Auteurs, sur-tout pour ce qui regarde les lettres qui ne se prononcent pas. Car c'est une chose étrange qu'avec tous les soins qu'on se donne depuis si longtemps pour perfectionner, & pour fixer notre Langue, on n'ait pû encore établir une uniformité parfaite sur cet article. Les uns prétendent qu'il faut écrire comme on parle, & supprimer sur le papier les lettres qu'on supprime dans la prononciation. Les raisons qu'ils en apportent sont ; premierement, qu'elles sont inutiles, puisqu'elles ne font point de son, & qu'elles ne se prononcent pas ; secondement, qu'elles sont un écueil pour les Etrangers qui étudient notre Langue, & qui n'ayant point de règle sûre & générale pour discerner les lettres muettes de celles qu'il faut prononcer, s'y trouvent souvent pris, & prononcent Mestre de Camp comme Maistre d'Ecole, ou Maistre d'Ecole comme Mestre de Camp, supprimant ou faisant sonner la lettre s également dans ces deux mots. Les autres conviennent bien de l'embarras qu'il y a pour les Etrangers, si l'on veut conserver ces lettres, mais non pas de leur inutilité. Car servant à marquer l'origine des mots François & le rapport qu'ils ont aux Langues étrangeres dont ils sont dérivés, ils soutiennent qu'elles leur sont essentielles, & d'un très-grand secours pour les entendre. Ils disent que, comme chaque Langue a ses usages & ses difficultés, la nôtre a aussi les siennes, ausquelles ceux qui veulent l'apprendre doivent s'assujétir ; & que ce n'est pas à nous à accommoder notre Langue au goût des Etrangers, mais que c'est aux Etrangers à s'accommoder au goût de notre Langue. Comme ces raisons sont bonnes de part & d'autre, & qu'il y a toujours de l'inconvénient, soit à mettre ces lettres muettes, soit à les supprimer, on avoit pris dans la troisième Edition un milieu, où on croyoit que tout le monde trouveroit son compte. D'un côté, pour contenter ceux qui veulent qu'on les retienne, on les avoit conservées ; de l'autre, pour donner moyen aux Etrangers de les discerner de celles qu'on doit prononcer en parlant, on les avoit mises en caractère différent & plus petit. Ainsi on avoit écrit EsPÉE, COMpTE, pour marquer que la lettre s dans le premier, & la lettre p dans le second, ne se prononcent pas. Cette bizarrerie a déplu ; on s'est donc assujéti dans cette quatrième Edition à l'orthographe du nouveau Dictionnaire de l'Académie Françoise. Le Lecteur jugera par ce trait particulier du soin qu'on a eu d'aplanir toutes les difficultés, & d'aller au devant de tout ce qui pouvoit arrêter les Lecteurs les moins versés dans notre Langue.

Quoi que l'on puisse encore ajoûter d'avantageux sur la nouvelle Edition que nous présentons au Public, il vaux mieux le laisser s'instruire par ses propres yeux, & former de lui-même le jugement qu'il en doit porter, que de le prévenir par des observations qu'il ne manquera pas de faire, si elles sont vraies, & qu'il ne pouroit s'empêcher de désapprouver, si elles étoient trop favorables, ou peu sinceres. Il y a pourtant certains Articles sur lesquels il n'est pas tout-à-fait indifférent de se taire ; c'est à ceux-là que nous allons nous borner.

La première Edition du Dictionnaire de Trevoux fut reçûe si favorablement en France, & dans les Pays étrangers au commencement de ce siècle, & debitée si promtement, que l'on ne fût pas longtemps sans en souhaiter, & sans en demander une autre. On crut qu'il ne falloit pas rassasier si-tôt cette faim ; qu'il étoit bon de la laisser croître ; qu'en donnant plus de temps aux Lecteurs pour faire leurs réflexions sur ce Livre, leur jugement seroit plus sûr, & qu'on verroit mieux ce qu'il y manquoit, & ce qu'il y avoit à ajoûter ou à corriger, soit pour la matière, soit pour la forme ; que profitant ensuite du goût constant du Public, on seroit plus en état de donner à l'Ouvrage toute la perfection, dont il est capable, ou du moins d'en approcher.

Dans la suite, quand on a cru qu'il étoit temps de penser à une seconde Edition, (celle de 1721.) tant de personnes habiles s'y sont intéressées, & l'ont fait si efficacement, qu'après la rapidité avec laquelle la première Edition fut enlevée, rien ne fait plus d'honneur à ce Livre, & ne montre mieux combien on l'estime, que le zèle avec lequel on s'est porté à le corriger & à contribuer à le rendre plus accompli.

On a reçû de tous côtés des corrections, des additions, des avis, des remarques.
Le premier soin a été de rassembler tous ces Mémoires, de les examiner avec exactitude, & d'y étudier le goût du Public. On a eu le plaisir de voir qu'il s'accordoit parfaitement avec le plan qu'on avoit suivi dans la première Edition ; & que les Critiques même qu'on en faisoit, étoient un éloge du bon goût & des vûes excellentes du Prince, qui en avoit prescrit & tracé le dessein, & sous les auspices duquel on n'avoit fait que l'exécuter. Car si l'on y a trouvé quelque chose à redire, c'est que ce dessein n'a pas été rempli dans toute l'étendue que S. A. S. l'avoit conçû : on demandoit tous les termes des Arts, même inusités : tous ceux des plus vieilles coutumes avec des exemples : tous les noms des Ordres, tant réguliers que séculiers & militaires : tous ceux des Astres & des Etoiles, dont l'Astronomie se sert, fussent-ils tirés du Latin, du Grec ou de l'Arabe : ceux de l'Astrologie judiciaire : ceux des Factions, des Sectes, des Religions, des Divinités fabuleuses, de tous les Peuples : leurs cérémonies, leurs rites, leurs sacrifices, leurs fêtes sacrées, civiles, ou politiques ; leurs combats & leurs jeux ; leurs mois, leurs cycles, les noms des jeux, & les termes dont on se sert en les jouant : les noms des animaux, & des plantes, même étrangeres, quelque barbares qu'ils soient ; & généralement tous les termes de relations : les noms de certains Livres fameux ; ceux des places & des lieux publics ; les noms propres d'hommes, leurs diminutifs, & tous les changemens que le peuple y fait dans l'usage ordinaire : enfin, outre les termes généraux de Géographie, tous les noms propres de Royaumes, de Provinces, de Contrées, de Villes & autres lieux ; & une infinité d'autres choses qu'on a jugé qui manquoient à la première Edition, & dont il seroit trop long de faire ici le dénombrement.

Quelque disposé que l'on fût à se conformer aux desirs des gens habiles, qui donnoient ces avis, on n'a pas cru les devoir toujours suivre aveuglément & sans examen. On a déliberé quelque temps sur plus d'un article, & en particulier sur les deux derniers, qui regardent les noms propres d'hommes & de lieux ; mais enfin on s'est rendu au parti qui nous étoit proposé, parce qu'on a cru le voir appuyé de raisons sans replique.

En effet, bien que nous ayons plusieurs Dictionnaires, où ces deux espèces de noms ne se trouvent point, il en est pourtant un plus grand nombre encore en toutes Langues, si vous en exceptez peut-être le Grec, dans lesquels on a donné place, au moins en partie, à ces sortes de mots. Robert Estienne, qui les avoit exclus des premières Editions de son Trésor de la Langue Latine, en a fait entrer plusieurs dans l'Edition de Lyon, la plus ample & la plus estimée de ce grand Ouvrage. Quant aux Dictionnaires des Langues modernes, il en est peu où les noms propres, sur-tout de lieu, n'aient été mis ; pourquoi donc manqueroient-ils dans celui-ci ? blâmeroit-on dans ce livre ce que l'on approuve & que l'on estime si utile dans beaucoup d'autres ?

Ainsi, autorisés par l'exemple à prendre le parti que nous avons suivi, nous avons crû trouver encore dans la raison des motifs plus forts de nous y déterminer. En effet les noms propres n'ont'ils pas leurs significations, leur étymologie, leur orthographe, leurs variations, leurs nombres, leur usage & leurs difficultés, comme tous les autres ? Ils sont donc aussi du ressort de la Grammaire. Ne doit-on pas savoir comment il faut les traduire des autres Langues, & les exprimer dans la nôtre ? y auroit-il une moindre faute à dire Stephane ou Estephane pour Etienne, Aegide ou Aegidie pour Gilles, Vedaste pour Vât, Noviorege pour Royan, Rotomage pour Rouen, Cadom pour Caën, qu'à faire quelque semblable barbarisme dans les mots voir, connoître, faire, écrire, & autres semblables ? Est-il moins nécessaire de savoir la signification, l'usage, l'orthographe d'une infinité de mots d'Arts singuliers, que le plus grand nombre des hommes, je dis, des François mêmes, n'auront pas une fois dans toute leur vie besoin ni occasion de prononcer ou d'écrire, que de ceux que l'on entend, & que l'on dit tous les jours, qui se trouvent dans des Livres qui sont entre les mains de tout le monde, qu'il faut interpréter dans des Historiens, dans des Titres & dans des Chartes ? Qu'on écrive l'Histoire, sur-tout Ecclésiastique, ou la Vie des Saints, sans être instruit de la maniere dont nous avons travesti les noms propres dans notre Langue, que Bonosus, c'est Venoux, Verus Ver, Rodingus ou Chrodingus Rouïn, Vincentianus Viants, Paduinus Pavin, Romulus Romble, Nicetius Nisier, ou Nisiez, Natalis Noël, ou No, Fanchea Faine, Austrigisilus Outrillet, Odilo Ougean, ou Olon, Valerius Vauri, Leonius Liêne, Trigidius Terrède, Hiemulus Gemble, Vodoalus Voël, Varocus Guérec, Ceadmaimus Cémon, Valburgis Gauburge, Vaubourg, Falbourg, & Avaugourd, Eorcungoda Artongathe, Almachius Telemaque, Mathildis Mahaut, Sacerdos Serdot, Desiderius Didier, ou Dizier, Deodatus Dié, Hadelangis Halloie, Flosculus Flou, Valdus Gaud, Adelelmus Alleaume, Linentius Louent, Marius Mari, Lupatius Lubais, Caidocus Cazou, Ulfus Ou, Deicolus Déel, &c. On défigurera tous ces noms, & l'on ne reconnoîtra plus ceux qui les ont portés, dans les lieux mêmes où la plûpart sont honorés comme Saints. Combien de ces sortes de mots, qui dans leur origine étant les mêmes, ont néanmoins dans notre Langue presque autant de différentes formes, qu'il y a de différens Saints qui les ont eus, ou de différens lieux, où le culte de ces Saints s'est établi ? Quelle confusion l'ignorance de l'usage ne produira-t-elle pas, si on les emploie indifféremment & sans distinction, & qu'on dise Basile, quand il faut dire Vêle pour Basilius, Maximin au-lieu de Mémin Maximinus, Patrocle au lieu de Pârre Patroclus, Cyprien au lieu de Subran Cyprianus ; Agrippa, ou Agripin, pour Aggrève, Agrippa, ou Agripanus, Paschase pour Pâquier Paschasius, Gélase au lieu de Giorz Gelasius, Domitien au lieu de Tuitien Domitianus, Sulpice au lieu de Soupplex Sulpicius, Léon au lieu de Lée Leo, Emilien pour Miani Aemilianus, Dagobert au lieu de Dabert Dagobertus, Pallade pour Palais Palladius, Celse pour Ceols Celsus ? Ne seroit-il pas ridicule de dire Isabeau Reine d'Angleterre, Elisabeth Reine de Castille, & Isabelle mere de saint Jean-Baptiste ? Il faut donc qu'un Dictionnaire nous apprenne quel est l'usage dans ces mots.

Il en est de même des noms de lieu. Un Etranger qui saura que Turones c'est la Touraine, interpretera Pictones la Pictaine, & Santones la Santaine, au lieu de dire le Poitou & la Saintonge. Il ne s'imaginera jamais que trois Provinces qui se touchent, & dont les noms sont dérivés de mots d'une terminaison semblable, se soient déguisés d'une maniere si différente. Se trompera-t-il moins aux noms des peuples, qui habitent ces Provinces, & devinera-t-il aisément qu'il faut dire Turo Tourangeau, Picto Poitevin, & Sancto Saintongeois, ou Xaintongeois ? Combien même de nos François ignorent que ceux du Hainaut s'appellent Hennuyers, ceux du Berry Berruyers, ceux du Pays de Caux Cauchois, ceux du Périgord Périgourdins ? Je ne parle que des noms des peuples & des lieux de France, que sera-ce des Etrangers ? On appellera Naples en françois tout ce qui s'appelle Neapolis en latin, où l'on dira Naples de Romanie, Napoli en Syrie, & Naplouse en Italie : on confondra Royaumont dans l'Isle de France, Montreal en Canada, & Konigsberg en Prusse, parce que ces trois lieux signifient & se nomment Regius Mons.

Importe-t-il plus de savoir le nom d'un oiseau & d'un serpent de l'Amérique, d'un fruit de Perse, ou d'une plante de la Chine, ou de l'Afrique, d'en avoir des descriptions exactes, qui les caractérisent bien, que de savoir distinguer les noms des hommes & des lieux, que nous avons sans cesse à la bouche, dont nos Histoires & nos Livres sont pleins, & que nos Ecrivains souvent expriment mal ? Où trouvera-t-on mieux, & plus aisément, ces différences & les remarques qu'il faut faire sur cela, que dans un Dictionnaire ? N'est-ce pas là leur place naturelle ? Quel embarras ! quel travail que d'avoir à les chercher ailleurs ? Qui a tous les Livres nécessaires pour s'en instruire ? Combien de gens d'étude, d'Avocats, d'Antiquaires, de ceux qui sont obligés de lire d'anciens Titres, des Chartes, de vieux Auteurs, seront-ils ravis qu'on leur épargne cette peine ? Enfin combien y a-t-il de phrases & de façons de parler populaires ou proverbiales, qui dépendent de la connoissance de ces mots, & dans lesquels ils entrent, comme on le peut voir aux noms, CELERIN, GILLES, GILLETTE, BASQUE, CAORSIN, MANSEAU, NORMAND, GASCON, ORLEANS, BERRY, NORMANDIE, &c.

On dira peut-être au regard des noms de lieu, que nous avons des Dictionnaires de Géographie où ils se trouvent. Mais outre que ces Livres n'entrent point ou presque point dans ce qui concerne la Grammaire, nous avons aussi des Dictionnaires des Arts en général, & en particulier des Dictionnaires d'Antiquités, de Marine, de Droit, de Musique, de Philosophie hermétique, de Manege, de Mathématiques, d'Agriculture, &c. Exige-t-on moins pour cela que tous les termes de ces Arts se trouvent rassemblés dans un Dictionnaire Universel ? Et n'est-ce pas parce que le Dictionnaire de Trevoux les comprend & les explique exactement tous, qu'il a été si recherché, quoiqu'on eût déja tous ces autres Dictionnaires particuliers ?

Enfin c'est principalement par la connoissance des noms propres, que l'on apprend bien les origines, & les principes d'une Langue, & que l'on se rend habile dans la science des étymologies. On ne sait souvent d'où viennent les autres mots, on ne peut douter de la source de ceux-ci. On voit quelles sont les lettres que l'usage y change, en quoi il les change, celles qu'il retranche ou qu'il ajoûte ; c'est là principalement qu'on remarque son art, sa méthode, &, si je puis ainsi parler, ses allures & ses façons de faire ; de quelle maniere il travaille sur les mots ; comment il les fond & les refond, les moule, les façonne, & se les approprie. Ainsi tout conspire à montrer qu'il ne faut point omettre les mots dont nous parlons.

Véritablement quelques Auteurs, je ne sai par quelle mauvaise délicatesse, ou par la vaine crainte de s'opposer à une coutume qu'ils ont trop respectée, parce qu'ils l'ont peut-être crû plus générale & plus raisonnable qu'elle n'est en effet, n'ont osé donner place dans le corps de leurs Ouvrages à cette partie de la Langue qu'ils enseignent. Persuadés pourtant qu'ils ne la devoient pas oublier, ils ont fait des listes des noms propres d'hommes & de lieu, & comme un second Dictionnaire qu'ils ont placé à la fin du premier. Mais à quoi bon ce nouveau Dictionnaire ? Si ces mots sont étrangers à la Langue, pourquoi ne les pas rejetter tout-à-fait ? s'ils ne le sont pas, & s'ils ne doivent pas être oubliés, pourquoi ne les pas ranger dans leur ordre naturel ? Quelle nécessité de donner au Lecteur l'embarras de chercher en deux endroits différens, & quelquefois en divers volumes, ce qu'il devroit trouver dans la même page ?

Telles sont à peu près les raisons qui nous ont persuadé qu'on avoit droit de nous demander ces augmentations, & que le Public ne le désagréeroit pas. Peut-être même nous saura-t-il moins de gré de la peine que nous nous sommes donnée pour lui ramasser ce que nous lui présentons en ce genre, qu'il ne nous blâmera de ne lui en donner pas davantage. Car après tout, nous n'avons pas crû devoir embrasser généralement tous les noms propres, ni déférer entierement à l'opinion de quelques-uns de ceux qui ont envoyé des Mémoires, & qui eussent voulu, ce semble, qu'on eût recueilli jusqu'aux noms des moindres Villages, & des plus petits lieux. Nous avons pris un milieu qui nous a paru plus raisonnable. Pour les noms propres d'hommes & de femmes, à moins qu'il n'y eût d'ailleurs quelque chose qui nous engageât à ne les point omettre, nous avons exclu presque tous ceux, sur lesquels notre Langue n'a point exercé son empire ; c'est-à-dire, ceux qui s'y conservent tels qu'en Latin, ou dans les autres Langues, ou qui se changent si peu, qu'il est difficile qu'on s'y trompe, & qu'on ne les forme bien. Et quant aux noms de lieu, nous ne donnons guère que ceux qui ont quelque chose de remarquable, & qu'il est utile de connoître, ou pour l'antiquité, ou pour nos temps.

Que dirons-nous des noms Grecs, Latin