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Traçons
maintenant un sommaire rapide de chacune des parties
qui composent notre ouvrage.
Le
Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle
étant, avant tout, le dictionnaire de la
langue, la partie lexicographique a reçu
des développements qu'on chercherait vainement
ailleurs, et qui se suivent dans un ordre logique,
clair, méthodique, que tous les dictionnaires
avaient trop dédaigné jusqu'à
présent : sens propres, sens par extension,
par analogie ou par comparaison, sens figurés
purs, sont nettement déterminés
par des exemples qui font rigoureusement ressortir
les nuances et les délicatesses des diverses
acceptions ; chaque mot trouve son historique
tout tracé par son étymologie, sa
formation, et les vicissitudes de sens qu'il a
subies pour arriver jusqu'à nous, vicissitudes
rendues sensibles par des exemples empruntés
à nos vieux chroniqueurs, aux fabliaux,
aux trouvères, aux auteurs du XVIe siècle,
à ceux du XVIIe et du XVIIIe, et enfin,
et surtout, aux écrivains de notre temps.
Un dictionnaire du XIXe siècle ne doit-il
pas s'attacher de préférence à
reproduire la physionomie de la langue au moment
actuel ? Les immortels écrivains du XVIIe
siècle ont fixé notre idiome, lui
ont donné sa forme nationale ; mais ceux
de notre époque l'ont assoupli, étendu,
plié aux innombrables besoins de l'esprit
et de la pensée, et il n'est peut-être
pas d'expression qui n'ait revêtu sous leur
plume une forme neuve, qui n'ait été
enrichie de quelque acception aussi juste que
pittoresque. Pourquoi donc, comme presque tous
nos devanciers l'ont fait, bannir ces écrivains
d'un domaine qu'ils ont si heureusement contribué
à cultiver et fertiliser ? Nous leur avons,
au contraire, réservé une large
place, convaincu que les V. Hugo, les Lamartine,
les Alfred de Musset, les Th. Gautier, les Villemain,
les Sainte-Beuve, les G. Sand, les Balzac, les
Alex. Dumas, les Proudhon, les Henri Martin, les
V. Cousin, et tant d'autres que nous pourrions
citer, valent bien la plupart de ces fades et
insipides auteurs du XVIIIe siècle et du
commencement du XIXe siècle, qui partageaient
avec Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon,
La Bruyère, Boileau, La Fontaine, Molière,
etc., le monopole des exemples à fournir
pour asseoir les différents sens des mots.
Tout écrivain de talent, à quelque
temps, à quelque opinion ou quelque spécialité
qu'il appartienne, a payé son tribut à
nos colonnes. Par elle-même, la langue n'a
point de doctrine fixe, puisqu'elle doit servir
d'instrument à l'athée comme au
dévot le plus fanatique, au révolutionnaire
le plus exalté comme au partisan de l'immobilisme,
et une sorte d'éclectisme est le seul système
qui puisse lui convenir.
Parlons
maintenant de la partie étymologique, à
laquelle le Grand Dictionnaire a voulu donner
de très-amples développements. Parmi
les sciences nouvelles auxquelles le XIXe siècle
s'honore avec raison d'avoir donné naissance,
il en est une qui attire tout d'abord l'attention
par la rapidité avec laquelle elle s'est
créée et par la fécondité
des résultats auxquels elle a conduit;
nous voulons parler de la philologie comparée,
qui ne date que d'hier et qui, cependant, a pris
rang immédiatement à côté
de l'histoire, de l'anthropologie, de l'ethnographie,
de la mythologie, pour lesquelles elle est désormais
un auxiliaire indispensable. Comme toute science,
la philologie comparée, la linguistique
a passé par des phases transitoires avant
d'arriver à l'état de science constituée.
Mais aucune, peut-être, n'a franchi en moins
de temps ces périodes, qui sont les âges
du savoir humain, les étapes de l'intelligence.
On peut dire sans exagération que tous
les progrès sérieux, positifs, qu'a
faits la linguistique, se sont accomplis dans
l'espace de cinquante années, comprises
entre l'apparition de la Grammaire comparée
de Bopp (16 mai 1816) et nos jours.
Ce
n'est pas à dire, cependant, que le langage
n'ait jamais préoccupé l'attention
des hommes avant cette époque. Au contraire,
nous retrouvons des traces extrêmement anciennes
de ces préoccupations. Mais, de même
que la chimie n'a commencé à exister
qu'à partir du moment où elle s'est
dégagée des théories sans
fondement et des notions empiriques de l'alchimie,
de même la linguistique ne s'est fondée
que lors de l'introduction de la méthode
scientifique dans ce terrain où s'étaient
perdus auparavant tant de rêveurs. Comme
nous venons de le dire, la linguistique date de
la publication de la Grammaire de Bopp, qui gardera
l'éternel honneur d'avoir posé cette
science sur une base solide, et d'avoir ensuite
pris une part des plus actives à son développement.
Les
peuples anciens se préoccupèrent,
à leur manière, de ce phénomène
merveilleux, la parole ; les brahmanes indiens,
par exemple, dans les hymnes des Védas,
élevèrent, nous apprend M. Max Müller,
la parole au rang d'une divinité. Dans
les Brahmanas, la parole est appelée la
vache, le souffle est appelé le taureau,
et l'esprit humain est présenté
comme leur progéniture. Mais un peu plus
tard on abandonna ces idées mystiques,
et l'étude de la grammaire fut instituée
par les brahmanes d'une façon qui n'a jamais
été surpassée, du moins,
sous le rapport de la minutie. " L'idée,
dit M. Max Müller, de réduire une
langue tout entière à un petit nombre
de racines, qu'en Europe, au XVIe siècle,
Henri Estienne tenta de réaliser le premier,
était parfaitement familière aux
brahmanes, au moins cinq cents ans avant Jésus-Christ.
" Les grammairiens grecs, représentés
par les deux écoles d'Alexandrie et de
Pergame, ont exécuté des travaux
grammaticaux qui aujourd'hui encore ne sont pas
sans valeur. Chez les Romains, ces études
furent également cultivées avec
grand succès ; il nous suffira de rappeler
les noms de Varron, de Lucilius, de Festus, de
Quintilien, de Priscien, etc. Si maintenant nous
sortons de l'antiquité, nous retrouvons
toujours la méthode empirique en vigueur,
mais successivement transformée par les
notions, de plus en plus étendues, acquises
par la connaissance des nouvelles langues. Il
faudrait plusieurs volumes pour faire l'histoire
de la linguistique avant le XIXe siècle
: nous nous bornerons à nommer Vossius,
les Estienne, Pasquier, Bochart, Ménage,
Huet, de Brosses, Court de Gébelin, Fabre
d'Olivet, Larcher, Turgot, etc., qui, même
de nos jours, ont encore, hélas ! des disciples
obstinés qui refusent de se rendre à
l'évidence.
De
très-bonne heure, ces précurseurs
de la linguistique voulurent chercher un lien
de parenté entre les différentes
langues qui leur étaient accessibles. Ces
préoccupations donnèrent naissance
aux systèmes les plus fantastiques, et
les plus inconciliables. Mais ces tendances latentes
dénotaient déjà un véritable
progrès ; ces aspirations intuitives furent
satisfaites par une découverte inespérée,
celle de la langue sanscrite, dont l connaissance
positive ne date chez les Européens que
de la fondation de la Société asiatique
de Calcutta, en 1784. Dès lors le rôle
des précurseurs est fini ; celui des initiateurs
commence : William Jones, Carey, Wilkins, Forster,
Colebrooke, etc., sont les glorieux promoteurs
du mouvement. L'étude du sanscrit démontra
immédiatement sa parenté étroite
avec la plupart des idiomes de l'Europe (postérieurement
appelés indo-européens) et plusieurs
de l'Asie. Puis arrivent les admirables travaux
de Bopp, de Schlegel, de Humboldt, de Pott, de
Grimm, de Rask, de Weber, de Max Müller,
qui achèvent la révolution ébauchée
par leurs prédécesseurs.
Sans
anticiper ici sur l'article étendu que
nous consacrerons dans cet ouvrage à la
langue sanscrite, nous ferons remarquer que le
sanscrit n'est pas, comme on le croit trop généralement
la souches des langues indo-européennes
; c'est tout au plus une branche collatérale
(pour la période védique). Dans
nombre de cas, le sanscrit classique trahit même,
par des symptômes non équivoques,
son âge moins avancé par rapport
au latin, au zend, etc. Nous signalerons, par
exemple, la substitution des palatales aux gutturales
dans les racines. L'importance du sanscrit ne
consiste donc pas, comme on pourrait le supposer
dans son antiquité, mais bien plutôt
dans son intégrité, dans l'état
de conservation de ses nombreux monuments littéraires.
Il nous a ainsi fourni des éléments
de comparaison d'une valeur inappréciable,
pour grouper tous les idiomes congénères,
combler les lacunes qui le séparent, et
renouer des liens rompus par des accidents inconnus.
Ces
quelques considérations suffiront, nous
l'espérons, pour faire comprendre à
nos lecteurs l'importance de la science nouvelle,
et leur expliqueront pourquoi nous avons cru de
voir lui consacrer une aussi large place dans
le Dictionnaire du XIXe siècle.
M.
Max Müller range parmi les sciences naturelles
la linguistique, qu'on avait à tort, suivant
lui, classée jusqu'ici parmi les sciences
historiques. Nous reconnaissons volontiers que
l'application de la méthode des sciences
naturelles à la linguistique a produit,
entre les mains de M. Max Müller et des savants
allemands, de merveilleux résultats ; mais
nous croyons cependant que les considérations
historiques sont d'une extrême importance
dans la linguistique, et que la science du langage
est mixte, qu'elle touche à la fois au
domaine naturel et au domaine historique. Cette
restriction faite, nous reconnaissons sans difficulté
le côté ingénieux et neuf
de la théorie de M. Max Müller. Rien,
en effet, ne ressemble plus à un anatomiste
armé de scalpel et fouillant un cadavre
pour lui arracher les secrets de la vie organique,
qu'un linguiste analysant, disséquant un
mot, dégageant au milieu des affixes et
des suffixes, et des différentes modifications
phonétiques internes, une racine primitive.
Des deux côtés, il faut la même
habileté de praticien, la même sûreté
de main, la même intelligence, la même
sagacité. Le linguiste a, lui aussi, ses
uvres merveilleuses de restitution inductive
; sur un fragment de livre, sur une phrase, sur
un mot, il reconstruit une langue tout entière
avec la même infaillibilité que le
paléontologiste restitue, sur une vertèbre,
sur une dent, un animal, un mode entier. Nous
pouvons même dire que, dans certains cas,
les résultats obtenus par la linguistique
semblent encore plus étonnants que ceux
qui le sont par la paléontologie. Les lignes
suivantes, empruntées à M. J. Perrot,
feront parfaitement comprendre ce fait aux lecteurs
:
"
Bien mieux que l'enquête archéologique,
si brillamment inaugurée, il y a une trentaine
d'années, dit M. J. Perrot, par les savants
du nord de l'Europe, l'étude des langues
et de leurs formes les plus anciennes nous permet
de remonter dans ce vague et obscur passé,
où se dérobent les premiers vagissements
et les premiers pas de l'humanité, bien
au-delà du point où s'arrêtent
la légende et la tradition même la
plus incertaine. Ni ces grands amas de coquilles,
si patiemment remués et examinés
par les antiquaires norwégiens ; ni ces
lacs italiens et suisses, dont M. Troyon et ses
émules explorent les rivages et interrogent
du regard et de la sonde les eaux transparentes
; ni les cavernes fouillées par M. Lartet
; ni ces antiques sépultures d'un peuple
sans nom, qui se retrouvent des plateaux de l'Atlas
aux terres basses du Danemark, ne nous livrent
d'aussi curieux secrets que ces riches et profondes
couches du langage, où se sont déposées,
et comme pétrifiées, les premières
conceptions de l'homme naissant à la pensée,
les premières émotions qu'il ait
éprouvées en face de la nature,
les premiers sentiments qui aient fait battre
son cur. Reste des grossiers festins de
nos sauvages ancêtres, débris de
leurs légères demeures suspendues
au-dessus de ces eaux qui les protégeaient
et les nourrissaient tout à la fois, monuments
authentiques de leur ingénieuse et opiniâtre
industrie, faibles instruments qui les aidaient
dans leurs premières luttes contre la nature,
armes fragiles et émoussées qui
leur servaient à se défendre contre
les bêtes fauves, étranges bijoux
gauches, et naïves parures où se révèlent
des instincts de coquetterie contemporains, chez
l'un et l'autre sexe, des premiers rudiments de
la vie sociale, tout cela n'est ni aussi instructif,
ni aussi clair et aussi précis, tout cela
ne nous en apprend pas autant sur ces longs siècles
d'enfance et de lente croissance, que l'analyse
même des mots, que l'explication de toutes
ces métaphores hardies dont nous avons
hérité, et que nous employons encore
tous les jours sans plus les comprendre, que l'examen
de tous ces termes figurés, qui, même
dans les plus raffinés et les plus philosophiques
de nos idiomes modernes, subsistent toujours comme
les vivants témoins d'un inoubliable passé,
et semblent protester, par le rôle qu'ils
continuent à jouer dans la langue, contre
les victoires et les conquêtes de l'abstraction.
"
M.
Max Müller embrasse sous le nom de science
du langage les différentes études
successivement appelées philologie comparée,
étymologie scientifique, phonologie, glossologie,
linguistique, etc., appellations dont il blâme
l'impropriété. Il est évident
que, comme terme générique, science
du langage est un mot très-heureux, très
large, qui permet de grouper en un seul faisceau
les différentes sciences auxquelles l'étude
du langage sert de base. Ces différentes
sciences, qui relèvent immédiatement
de la science du langage, et dont elles ne sont,
en quelque sorte, que les annexes, sont les suivantes
:
D'abord
l'étymologie, ou l'histoire des origines
individuelles des mots, la généalogie
des termes d'une langue. Les lecteurs verront
comment nous avons traité cette partie,
qui, dans un dictionnaire français, doit
être considérée comme une
des plus importantes, au point de vue de la connaissance
exacte des mots. Le Dictionnaire du XIXe siècle
est le premier jusqu'ici, nous pouvons le dire
sans vanité, qui ait inauguré en
France ce progrès capital. Jusqu'ici l'on
se bornait, même dans les dictionnaires
les plus récents et les mieux faits (nous
citerons pour exemple celui de M. Littré
auquel d'ailleurs nous avons rendu toute justice),
à donner l'étymologie latine ou
grecque la plus voisine du mot français,
sans remonter au-delà. Quelquefois on allait
jusqu'à rapprocher les termes congénères,
tels que nous les présentent les langues
néo-latines ou romanes. Nous avons procédé
tout autrement : non content de donner les étymologies
immédiates d'un mot, nous avons, avec Pictet,
Pott, Benfey, Kuhn, Weber et tant d'autres savants,
franchi ces colonnes d'Hercule de la philologie
classique. Nous nous sommes attaché à
faire l'histoire complète d'un radical,
à suivre les transformations multiples
qu'il a subies en passant en français,
en latin, en grec, en sanscrit, et dans les autres
idiomes collatéraux : persan, zend, langues
germaniques, slaves, etc., en un mot, dans toute
la grande famille indo-européenne. Nous
croyons avoir ainsi rendu un véritable
service à nos lecteurs, en élevant
l'étymologie, ce procédé
auparavant si restreint, et, pour ainsi dire,
si mécanique, à la hauteur d'un
enseignement philosophique et historique.
Une
autre science dérivée de la linguistique,
c'est la mythologie comparée, à
peine connue en France, et cependant si prodigieuse
dans ses applications. Nous ne pouvons pas donner
ici la définition complète de cette
science, qu'on trouvera traitée à
son ordre alphabétique. Nous ferons seulement
remarquer que si, comme le dit spirituellement
Max Müller, la mythologie est une maladie
du langage, il existe contre cette maladie un
remède spécifique dont les effets,
quoique rétrospectifs, n'en sont pas moins
certains : c'est la linguistique, la linguistique
seule, qui peut guider l'historien dans ce dédale
des mythes primitifs sans cesses transformés,
fondus, défigurés, intervertis,
substitués. Le lecteur verra ce que cette
science peut produire en parcourant les principaux
articles que nous avons consacrés aux mythes,
aux légendes, aux personnages fabuleux,
de l'Inde, de la Grèce, du Latium, de la
Perse, etc.
La
linguistique proprement dite, qui rentre également
dans la science du langage et en constitue un
des éléments les plus personnels,
a été de notre part l'objet d'une
grande attention. Toutes les langues importantes
ont été étudiées individuellement
dans le Dictionnaire, au point de vue grammatical
et au point de vue littéraire. Cette tâche
était des plus ardues, parce qu'il n'existe
pas un corps d'ouvrage renfermant tous les documents
nécessaires pour l'accomplir. Nous eussions
pu, il est vrai, à l'instar de nos devanciers,
puiser sans scrupule dans certains ouvrages incomplets,
mais commodes. Mais nous nous sommes imposé
l'obligation de recourir toujours, sur chaque
langue, aux travaux spéciaux dont elle
a été l'objet. Nous avons fouillé
quelquefois, pour un dialecte d'une importance
médiocre, plusieurs grammaires écrites
en différentes langues européennes,
nous avons mis à contribution les relations
de voyages, les revues linguistiques, les vocabulaires,
de volumineux recueils publiés par des
Allemands, des Anglais, des Italiens, des Espagnols,
des Russes, etc., en nous tenant au courant de
tous les ouvrages nouveaux. Souvent même
nous avons eu, grâce à la complaisance
de quelques savants, des renseignements complètement
inédits.
La
grammaire comparée, une des plus belles
conquêtes de la science du langage, a été
traitée avec tous les développements
qu'elle mérite. Comme pour la partie étymologique,
nous avons exclusivement employé la méthode
scientifique, telle qu'elle est aujourd'hui constituée
et appliquée en Allemagne et en Angleterre.
Là encore, nous sommes sorti de l'ornière
classique et nous avons singulièrement
agrandi le champ de notre sujet. Le rôle
des particules, des prépositions, des conjonctions,
les lois phonétiques auxquelles obéissent
les langues, le mécanisme physique et intellectuel
de la pensée, tout a été
scrupuleusement étudié et exposé
d'après les données les plus récentes.
Enfin,
comme corollaire du système que nous avons
suivi à l'égard de l'ensemble des
connaissances constituant la science du langage,
nous avons cru devoir, pour être complet,
donner une place convenable aux principaux monuments
des littératures orientales, si peu ou
si mal appréciées encore en France.
Ces monuments sont la base même des investigations
de la science du langage, et en dehors de leur
valeur purement littéraire, que nous avons
également mise en valeur, ils possèdent
aux yeux du linguiste, un prix inestimable. Les
grandes épopées, les traditions
religieuses et philosophiques, les travaux scientifiques
et historiques de l'Inde, de la Perse, des races
indo-européennes ou aryennes, de l'Égypte,
du Japon, de la Chine, de l'Arabie, et même
des peuples secondaires ou presque inconnus, Turcs,
Tartares, Mexicains, Finnois, nations de l'Afrique,
de l'Amérique et de l'Océanie, ont
été, lorsqu'ils en étaient
dignes, mentionnés à leur ordre
alphabétique et analysés en raison
de leur importance.
Une des parties les plus importantes traitées
dans le Grand Dictionnaire, c'est l'histoire.
Nous l'avons traitée avec l'impartialité
la plus complète, en dehors de toute opinion
préconçue, nous affranchissant,
autant qu'il a été en notre pouvoir,
de cet esprit systématique, ou de parti,
qui dicte si souvent les jugements de l'historien
; nous n'avons pas cherché à plier
les faits aux exigences de telle ou telle opinion,
nous les avons présentés sous leur
véritable jour, sans ménagement
comme sans faiblesse, et nous en avons tiré
les conséquences qui découlaient
naturellement de cette exposition impartiale.
N'ayant pris pour guide que les inspirations de
notre conscience, nous n'avons pas falsifié
l'histoire, nous l'avons racontée, sans
nous inquiéter de savoir si un fait demeurait
à la charge ou était acquis au bénéfice
d'un parti. Vitam impendere vero, telle pourrait
être le devise du Grand Dictionnaire universel,
si l'immortel auteur du Contrat social ne s'en
était pas créé une propriété
pour ainsi dire inaliénable, dont il serait
prétentieux de revendiquer l'héritage.
Quant
aux questions douteuses, à celles qu'on
pourrait appeler des problèmes historiques,
le grand Dictionnaire universel les a étudiées
avec une attention toute particulière et
toujours en s'affranchissant complètement
des hypothèses et des préjugés.
Sa profession de foi est tout entière contenue
dans cette devise : Recherche de la vérité,
toujours et quand même. Ni crédulité
banale, ni scepticisme systématique, ni
parti pris, ni opinions préconçues.
Quand nos laborieuses investigations ne nous livreront
pas une solution définitive, nous donnerons
au moins le résultat des travaux le plus
récents de l'érudition historique,
en même temps que celui de nos propres recherches
et des documents que nous possédons ou
que nous aurons découverts.
Nous
n'avons pas abordé avec une moindre indépendance
d'esprit la biographie, répertoire universel
où doivent entrer tous ces personnages
divers qui ont mérité ou dérobé
une part quelconque de célébrité,
bonne ou mauvaise ; tous les acteurs qui ont paru
un instant sur la scène du monde, tous
les figurants de cette danse macabre qui défile
à travers les siècles ; les petits
comme les grands ; les morts et les vivants, depuis
Adam, Sésostris et Manou, jusqu'à
Mourawieff, Abd-el-Kader et Juarez. Nous avons
donné à chaque article une étendue
proportionnée à la valeur réelle
du personnage, mais en nous renfermant, à
l'égard des contemporains, dans les limites
d'une appréciation courtoise, qui ne va
jamais jusqu'à une complaisance calculée,
et à travers laquelle, néanmoins,
perce toujours et facilement notre opinion. La
vérité ne gagne rien à être
formulée brutalement, et il y a des susceptibilités
qu'il serait injuste et quelquefois cruel de froisser,
en invoquant le prétexte de l'impartialité.
" On doit des égards aux vivants,
a dit si justement Voltaire ; on ne doit aux morts
que la vérité. " C'est sur
ce principe que nous avons réglé
nos jugements. Les personnages morts appartiennent,
eux, complètement à l'histoire,
et, pour un grand nombre de ces individualités
qui ont laissé une trace éclatante,
nous avons mis à contribution une foule
de documents inédits, curieux, intéressants,
qui jettent un jour nouveau et complet sur beaucoup
d'événements restés obscurs
et inexpliqués. Ici, nous n'avons obéi
qu'à la sévère équité
de l'histoire, sans admettre ces ménagements
intempestifs ou ces atténuations complaisantes
qui se produisent banalement dans presque tous
les livres et que personne ne prend plus au sérieux
depuis longtemps. Nous écrivons pour les
hommes qui veulent se renseigner et s'instruire,
nous ne publions pas un Grand Dictionnaire universel
du XIXe siècle -- ad usum Delphini.
Nous
avons accordé à la géographie
toute l'extension possible, en mettant à
profit les auteurs les plus compétents,
et surtout les relations modernes qui ont jeté
une si vive lumière sur un grand nombre
de difficultés restées jusqu'ici
non résolues. Les excursions hardies des
voyageurs contemporains, et, pour certaines contrées
du globe encore peu connues, les plus récentes
expéditions nous ont fourni des renseignements
précieux et nous ont mis à même
de rectifier des erreurs capitales, introduites
dans cette science si importante par des récits
exagérés ou incomplets, par des
observations superficielles, par la difficulté
d'étudier certaines régions, et,
disons-le franchement, par la fantaisie des explorateurs.
Sur les murs de tous les peuples, sur l'état
de la civilisation, la force, les ressources et
la population de chaque pays, sur les productions
de chaque climat, sur le commerce et l'industrie
de chaque Etat ; en un mot, sur tous les points
qui se rattachent à la géographie
physique ou politique, le Grand Dictionnaire universel
présentera un ensemble de notions aussi
neuf, aussi utile, aussi instructif et aussi complet
qu'on puisse le désirer.
Quant
aux sciences basées sur le calcul ou l'observation,
telles que les mathématiques en général,
la physique, la chimie, l'astronomie, la médecine,
l'art vétérinaire, les sciences
naturelles, chaque partie, chaque article comporte
des développements qui suffisent à
élucider toutes les questions, à
éclaircir tous les doutes, dans la mesure,
bien entendu, du degré de perfection auquel
sont arrivés ces diverses branches de nos
connaissances. Là où le génie
de l'homme n'a pu encore réussir à
sonder tous les mystères, nous n'avons
pu que constater des résultats incomplets
; mais partout, du moins, nous avons signalé
le point extrême qui marque la limite où
le connu s'arrête, pour faire place aux
hypothèses plus ou moins plausibles ; en
sorte que le lecteur est certain d'avoir une statistique
exacte, rigoureuses, de l'état actuel de
la science. Parfois il ne trouvera qu'une ébauche,
un dessin dont les formes ne sont pas encore accusées
; mais la reproduction en sera du moins fidèle
et complète. Un ordre d'idées naît,
un principe est en travail d'enfantement : nous
ne pouvons que faire pressentir des conséquences,
préjuger des résultats ou indiquer,
d'une manière hypothétique, le rôle
futur d'un système ou d'une découverte
dont on est encore à étudier la
valeur et l'importance ; trancher péremptoirement
des questions aussi délicates nous paraît
contraire à la tâche que nous nous
sommes attribuée, comme au-dessus de la
portée de notre esprit.
C'est
pour nous conformer à cete règle
que, tout en faisant l'usage le plus libre de
notre faculté de juger, nous nous sommes
attaché à présenter au lecteur
les doctrines philosophiques, religieuses, politiques
et économiques, même les plus controversées
et les plus controversables, sans parti pris polémique,
et en leur conservant leur véritable physionomie.
Matérialisme, spiritualisme, animisme,
sensualisme, idéalisme, mysticisme, éclectisme,
positivisme, saint-simonisme, fouriérisme,
etc., sont entendus et viennent tous à
égal titre plaider leurs causes respectives
dans nos colonnes. Nous donnons tour à
tour la parole au socialisme et au libéralisme
économique ; à la protection et
au libre échange ; à la centralisation
et à l'affranchissement de la commune et
de la province ; au principe des nationalités
et au droit international fondé sur les
traités ; à la morale dite indépendante,
et à celle qui invoque de principes et
des sanctions métaphysiques ; à
la critique rationaliste des religions et à
l'apologétique chrétienne. Nous
ne voulons blesser aucune conscience mais nous
voulons allumer tous les flambeaux ; tant pis
pour qui se plaît à la nuit et au
sommeil ! Le temps des dogmes et des infaillibilités,
les moyens purement utilitaires, les armes souvent
déloyales des vieilles polémiques,
et d'introduire sérieusement dans la lutte
des opinions le sentiment de l'honneur et l'idée
du droit. L'unité des esprits doit naître
désormais d'un libre, universel et incessant
examen, et non d'une autorité intellectuelle.
Saint Augustin disait : In necessariis unitas,
in dubiis libertas, in omnibus caritas. Nous appliquons
à la lutte des opinions cet aphorisme célèbre,
en le modifiant de la manière suivante
: In omnibus libertas et caritas, ut in necessariis
fiat unitas.
Nous
ne sommes pas, nous n'entendons pas être
une école, une secte, un parti, une autorité
; nous ne dogmatisons pas, nous n'excommunions
pas. Nous repoussons cet exclusivisme étroit
qui s'enferme dans un système, s'y cantonne,
s'y déclare satisfait, et ferme l'oreille
à toutes les voix du dehors. Nous repoussons
ces condamnations tranchantes, fondées
sur les conséquences dangereuses qu'on
prête à telles ou telles idées,
et qui arrêtent le mouvement et le progrès
de la science. Nous sommes ennemi du préjugé
(prae judicatum), de l'opinion préconçue,
de la foi passive, du discipulat. Aucun paradoxe
ne saurait nous émouvoir : nous croyons
plus funestes les lâchetés que les
audaces de l'esprit. Aucune doctrine, si surannée
qu'elle soit, ne nous trouve disposé à
l'écarter comme indigne de notre attention
: nous professons que pour avoir raison des fantômes,
le meilleur moyen est de les regarder en face.
Du reste, en toute erreur, ancienne ou nouvelle,
nous respectons, nous voulons respecter un effort
sincère de l'esprit humain vers le vrai
; le doute provisoire, appliqué à
toute matière, nous apparaît comme
un sorte de purification mentale nécessaire
à qui veut penser et croire par lui-même
et pour lui-même, et nous avons la plus
entière confiance dans l'efficacité
de l'examen sans cesse provoqué et prêt
à réviser les résultats d'un
premier travail.
Pénétrer
dans chaque doctrine et faire ressortir l'idée
qui en forme le centre et pour ainsi dire le noyau
solide, tel est le but principal que nous nous
proposons. Si nos opinions personnelles se laissent
voir plutôt qu'elles ne s'accusent, si généralement
nous ne formulons des conclusions qu'avec réserve
et sobriété, c'est que nous voulons
amener le lecteur, non à accepter un jugement
tout fait, mais à prononcer lui-même
en connaissance de cause ; c'est que nous nous
fions à la lumière qui jaillira
pour lui du choc des opinions contraires, et qui
mettra également en évidence les
côtés faibles des systèmes
et leur véritable force.
Pour
les diverses parties que nous venons de passer
en revue, nous n'avions pas à innover ;
nous ne pouvions qu'améliorer. Le fond
nous était fourni, la forme elle-même
nous était tracée par nos devanciers
; nous n'avions qu'à tenir compte des progrès
de la science actuelle, et à introduire
dans notre ouvrage l'ordre sévère,
logique, et le principe élevé dont
l'absence se fait trop souvent sentir dans les
encyclopédies du siècle. Mais ce
qui constitue le côté véritablement
neuf, original, du Grand Dictionnaire, ce qui
lui imprime un cachet tout particulier d'intérêt
et d'utilité, ce sont les innombrables
articles de littérature et d'art dont nous
allons donner un rapide aperçu, articles
que le lecteur n'a jamais trouvé réunis
dans un même ouvrage, et que nous ne sommes
parvenu à élaborer qu'au moyen de
recherches et d'études dont il serait difficile
de se faire une juste idée. Si quelques
omissions ont échappé à notre
attention, tenue constamment en éveil sur
tant d'objets à la fois, que l'indulgence
de nos lecteurs nous le pardonne ; nous nous lançons
les premiers, sans précédents, sans
guides, dans cette carrière dont l'horizon
se reculait sans cesse devant nos regards, et
nous avons dû nous amer d'une constance
à toute épreuve pour la parcourir,
avec la seule ressource d'un travail incessant
et de notre volonté.
Il
y a tout un monde qui, pour n'avoir jamais joui
que d'une existence fictive, ne s'en impose pas
moins à nos souvenirs et dont la vie imaginaire
a laissé des traces ineffaçables
dans notre histoire littéraire. Il n'est
pas plus permis d'ignorer les action et le caractère
de ces personnages enfantés par le génie,
que les faits et gestes des hommes célèbres
dont la mémoire est restée populaire
: Alexandre, Annibal, César, Charlemagne,
Henri IV et Napoléon. Nous voulons parler
des héros de romans, de poëmes et
de théâtre, qu'anime une individualité
bien autrement puissante que le prestige éteint
d'une foule de noms qu'on trouve obscurément
enfouis au fond de toutes les biographies. Est-ce
que Don Quichotte, Gil Blas, Agramant, Amadis
De Gaule, Armide, Asmodée, Astrée,
Céladon, Clarisse Harlowe, Lovelace, Pantagruel,
Vautrin ? Est-ce que Agnès, Alceste, Arlequin,
Banco, Bartholo, Basile, Brid'oison, Cassandre,
Célimène, Chicanau, Chrysale, Colombine,
Desdémone, Don Juan, Falstaff, Faust, Figaro,
Georges Dandin, Géronte, Hamlet, Léandre,
M. Dimanche, M. Josse, M. Jourdain, Othello, Patelin,
Sangrado, Shylock, Turcaret ; est-ce que, même,
Bertrand, Bilboquet, Chauvin, Mayeux, M. Prudhomme,
Robert Macaire ; est-ce que tous ces personnages
si vivants, si originaux, dont le caractère
se dessine avec une netteté si pittoresque,
n'animent pas l'histoire littéraire d'un
souffle plus puissant et surtout plus poétique
que la biographie de tel ou tel général,
préfet ou sénateur, ne donne de
piquant et de relief au cadre des existences réelles
? Ces personnalités sont entrées
dans le domaine de la littérature par le
droit de conquête et par le droit du génie
qui les a créées ; on cite leurs
action, leurs maximes ; on rappelle leur caractère,
leurs habitudes ; on invoque leur opinion sur
une question douteuse ou débattue ; en
un mot, on les assimile d'une manière complète
aux réalités de l'histoire. Comment
se fait-il donc qu'on n'ait jamais songé
à tracer leur monographie, à faire,
pour ces illustrations du monde la poësie,
ce que le moindre principicule a obtenu de nos
biographes complaisants. C'est cet inexplicable
oubli que nous venons réparer. Ces individualités
si originales, si brillantes, et souvent si populaires,
jouiront désormais du droit de bourgeoisie
dans toute encyclopédie bien conçue,
et nous croyons pouvoir affirmer que ce ne sont
pas ces noms-là qu'on cherchera le moins
souvent. Au reste, pour une foule d'anciens personnages
dont la vie et les exploits sont semi-historiques
et semi-fabuleux, on ne pourra trouver que dans
les nouveaux articles que nous leur consacrons
des détails propres à éclaircir
ou à rectifier les idées quelquefois
vagues, obscurs ou fausses qu'on s'en est formées
; la notice purement biographique ne suffira jamais
à satisfaire la curiosité. Achille,
Agamemnon, Nestor, Diomède, Ajax, Priam,
Hector, Andromaque, Énée, Didon,
Enchise, Turnus, Lavinie, doivent bien plus leur
existence à Homère et à Virgile
qu'à Hérodote ou à Tite-Live,
et c'est leur arracher tout à fait l'auréole
poétique qui les entoure, que de ramener
ces grandes figures aux mesquines proportions
que leur prête la plume des historiens.
Il
est un autre domaine, infiniment plus étendu,
neuf, encore inculte, mais qui est appelé
à produire des fruits magnifiques, et dont
nous avons entrepris la difficile exploitation.
C'est peut-être la plus lourde partie de
notre tâche, et nous avons dû nous
en représenter sans cesse l'immense utilité
pour ne pas être tenté cent fois
de l'abandonner ; nous voulons parler de la bibliographie
complète, de tous les temps et de tous
les pays. Au nom même d'un auteur, dans
un dictionnaire historique, on trouve quelquefois
une appréciation superficielle, maigre
et sèche, de ses uvres ; quant aux
critiques faites largement aux analyses consciencieuses
rédigées en pleine connaissance
de cause, il faut les chercher dans une foule
d'ouvrage dont on ignore le plus souvent l'existence.
Comment faire son profit de tous ces enseignements
dispersés de toute part, et qu'on ne sait
où aller puiser ? A quel auteur s'adresser,
par exemple, pour obtenir des notions suffisantes
sur tel ouvrage d'un érudit allemand, d'un
savant anglais, d'un écrivain français
? où trouver, quand on n'a pas une riche
bibliothèque sous sa main, le compte rendu
d'une pièce de théâtre, d'un
roman, d'un poème, surtout si l'uvre
qu'on veut connaître est celle d'un contemporain
? Il faudra lors fouiller plusieurs collections
de journaux ou de revues, et encore bien souvent
en sera-t-on pour sa peine et son temps perdu
? Et bien, nous avons recueilli tous ces documents
épars ; nous avons étudié,
analysé, toutes ces uvres, toutes
ce productions de l'esprit humain ; nous en avons
constitué un ensemble formidable, où
chacune d'elles a trouvé une place proportionnée
à sa valeur, à l'importance du rôle
qu'elle a joué et de l'influence qu'elle
a exercée dans le monde sans limite de
la pensée. Toutes ces créations
du talent, de l'imagination, de la fantaisie,
et du génie, tenues jusqu'ici à
l'écart de la masse des lecteurs par la
spécialité même des idées
qu'elles développent, mais que, dans une
circonstance donnée, ou ne fût-ce
que pour contenter les exigences d'une curiosité
légitime, on peut avoir besoin de connaître
et d'apprécier, nous les avons tirées
de leur obscurité relative et mises au
grand jour dans notre ouvrage, où chacun
les trouvera à l'ordre alphabétique
de leur titre, avec une analyse détaillée
qui en fait ressortir rigoureusement le plan,
les qualités, les défauts, la pensée
qui a présidé à leur rédaction,
les doctrines et les systèmes qu'elles
mettent en saillie ; en un mot, les vices de forme
ou de fond qui les ont condamnées en naissant
à l'indifférence et à l'oubli,
les côtés brillants qui leur ont
attiré ou leur promettent une vogue passagère,
ou les idées fécondes qui leur assurent
une éternelle vitalité. C'est ainsi
que nous avons évoqué au tribunal
d'une critique impartiale : poëmes, romans,
contes, tragédies, comédies, drames,
vaudevilles, pamphlets, histoires, mémoires,
ouvrages de sciences, de linguistique, d'érudition,
de philosophie, de théologie, lettres ou
correspondances des hommes célèbres,
jusqu'aux journaux et aux revues des temps modernes
et anciens, jusqu'aux chansons populaires qui
ont bercé notre enfance et égayé
quelquefois notre maturité. Nous adressant
aux lecteurs de toutes les classes, quels que
soient leur âge et leurs goûts, nous
n'avons rien dédaigné, et nous avons
voulu que le savant et l'ignorant, l'homme sérieux
et l'homme frivole, le vieillard et l'enfant,
pussent prendre chacun leur part à l'immense
banquet qui est dressé pour tous dans le
Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle.
Des
deux parties que nous venons d'examiner découle,
pour la langue littéraire, une autre source
de richesses, et ce n'est pas la moins féconde,
alimentée qu'elle est encore par le concours
que lui apportent l'histoire, la mythologie et
les langues mortes ou vivantes. Les héros
littéraires, historiques ou mythologiques,
ont accompli des actions célèbres
ou fait entendre des paroles remarquables, auxquelles
les écrivains font des allusions répétées
; les livres, les pièces de théâtre
ont formulé des maximes piquantes, résumé
des situations dramatiques, par un mot, une phrase
qui a fait fortune et a passé ensuite dans
la langue littéraire, et celle-ci s'est
ainsi trouvée enrichie d'une multitude
de locutions originales, pittoresques, dans lesquelles
les personnes peu instruites ne découvrent
aucun rapport apparent avec l'idée que
l'auteur a voulu exprimer, et qui lui communiquent
cependant une grâce, une force, une vivacité
incontestables. Qu'un écrivain, un critique,
pour mieux faire ressortir le décousu et
l'obscurité d'un raisonnement, en termine
le résumé par cette phrase si comique
: " Et voilà justement pourquoi votre
fille est muette, " une foule de lecteurs
ouvriront de grands yeux et ne s'expliqueront
pas le moins du monde comment une fille muette
vient se fourvoyer au beau milieu de l'exposé
d'un système scientifique ou philosophique.
Quel est le lecteur dans l'esprit duquel ne s'est
pas ouverte une solution de continuité
pénible lorsque, voulant suivre le développement
d'un principe ou d'une situation, il se heurtait
contre une sorte de phrase cabalistique qui venait
brusquement dérouter son intelligence ?
Qui ne s'est pas, suivant la spirituelle expression
de M. Jules Janin, piqué le nez contre
un chardon surgissant sous la forme d'un aphorisme
grec, latin, anglais, italien ou même français,
que tout le monde est censé comprendre
aux yeux de l'écrivain, mais don un nombre
très-minime de lecteurs peut faire son
profit ? J'ouvre un livre, un journal, j'assiste
à une conversation de gens instruits, et,
à chaque instant, à propos de tout,
je lis ou j'entends des allusions dans le genre
de celles-ci : " L'abîme de Pascal.
- Le bon billet qu'a La Châtre. - Le nud
gordien. - L'âne de Buridan. - La biche
de Sertorius. - Les cailloux de Démosthène.
- La béquille de Sixte-Quint. - Le chapeau
de Gessler. - La queue du chien d'Alcibiade. -
Mon siège est fait. - Nous dansons sur
un volcan. - L'ordre règne à Varsovie.
- Le talon d'Achille. - L'antre de Trophonius.
- Le fil d'Ariane. - La boite de Pandore. - La
lettre de Bellérophon. - Le cygne de Léda.
- Le tonneau des Danaïdes. - La pluie d'or.
- Les chênes de Dodone. - Rodrigue, as-tu
du cur ? Moi, moi, dis-je, et c'est assez.
- Qu'allait-il faire dans cette galère
? - Attacher le grelot. - C'est toi qui l'as nommé.
- Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.
- Comment peut-on être Persan ? Le festin
de Trimalcion. - Les dés du juge de Rabelais.
- L'abbaye de Thélème. - Les beaux
yeux de ma cassette. - Ab uno disce omnes. - Arcades
ambo. - Deus ex machina. - Donec eris felix. -Facit
indignation versum. - Invita Minerva. - Justum
ac tenacem. - Mens agitat molem. - Parturiunt
monts. - Pro aris et focis. Eurêka. - E
pur si muove. - Anch'io son pittore. - Traduttore,
traditore. - Lasciate ogni speranza
- God
save the Queen. - Time is money. - That is the
question. - To be or not to be, " etc., etc.
; avec une somme même considérable
de connaissances historiques, mythologiques ou
littéraires, il est évident qu'on
doit se trouver quelquefois embarrassé
en présence de quelques-unes de ces allusions
qui se reproduisent si souvent dans les écrits
contemporains. Beaucoup alors ont besoin d'apprendre,
mais beaucoup aussi aiment à sentir se
réveiller en eux des souvenirs effacés.
Indocti discant et ament meminisse periti.
Le
Grand Dictionnaire universel expliquera l'origine
de toutes ces locutions, en rendra intelligibles
pour tout le monde les applications nombreuses
qu'on en fait aujourd'hui, et cela au moyen d'exemples
choisis dans nos meilleurs écrivains, précédés
d'explications qui feront nettement ressortir
les faits et les situations, et ne laisseront
aucune obscurité dans l'esprit.
L'immense
panorama que nous venons de dérouler n'est
pas encore complet ; il manquerait quelque chose
aux gigantesques proportions du monument que nous
voulons édifier, si nous avions laissé
ouverte une lacune dans l'exposition des uvres
de l'esprit humain, en ne mettant pas en lumière
la partie la plus attrayante peut-être,
une des plus instructives et des plus riches,
et celle qui, pour arriver jusqu'à l'âme,
commence par frapper les sens. C'est, d'ailleurs,
une des formes les plus fécondes et les
plus magnifiques sous lesquelles s'est traduite
l'activité des plus belles intelligences,
et nous lui avons réservé une large
place. Dorénavant, on n'aura plus besoin
de recourir à des auteurs spéciaux,
tels que Winckelmann ou Vasari, pour connaître
et apprécier les créations des plus
illustres artistes, depuis Appelle et Phidias
jusqu'à MM. Ingres et Courbet, Etex et
Jouffroy ; depuis l'architecte inconnu qui a dressé
la grande pyramide de Chéops, jusqu'à
M. Baltard, auquel nous devons les Halles centrales
de Paris. Quelque immense que soit cette nouvelle
carrière, nous nous y sommes engagé
courageusement, les yeux à demi fermés
; car, autrement, peut-être eussions-nous
hésité à nous y lancer, quand
un horizon si vaste s'ouvrait devant nous.
Le
goût des arts, qui semblait être autrefois
le privilège de quelques riches Mécènes,
s'est répandu, depuis le commencement de
ce siècle, et particulièrement pendant
ces dernières années, dans toutes
les classes de la société. Aussi
n'est-il pas d'étude qui ait plus progressé
que celle de l'art, de ses principes, de es applications,
de son histoire. Le Dictionnaire universel a cru
devoir accorder une place d'autant plus large
aux sujets que cette étude embrasse, qu'ils
n'ont guère été traités
jusqu'ici que dans es monographies spéciales,
accessibles seulement à un petit nombre
de lecteurs. Il n'existe pas de dictionnaire complet
de l'art : sans avoir eu la prétention
de combler entièrement cette lacune, nous
avons voulu, du moins, que notre encyclopédie
offrît des réponses succinctes à
la plupart des questions qui pourraient être
posées sur la matière.
Dans
l'exposé des différentes théories
auxquelles donne lieu l'étude de l'art
envisagé dans son essence, nous n'avons
apporté aucun parti pris ; c'est avec la
même indépendance d'idées
que nous avons examiné et apprécié
les doctrines des classiques et celles des romantiques,
des réalistes et des idéalistes.
En esthétique, comme dans toutes les autres
parties de la philosophie, le Grand Dictionnaire
ne s'est mis à la remorque d'aucun système
: Nullius addictus jurare in verba magistri.
Nous
avons donné à l'histoire de l'art
des développements aussi étendus
que possible. Au nom des principaux peuples de
l'antiquité et des temps modernes, on trouvera
le récit des alternatives de progrès
et de décadence par lesquelles l'art a
passé, depuis les origines les plus reculées
jusqu'à l'époque contemporaine.
Des articles spéciaux sont consacrés
à l'historique des diverses branches de
l'art et des genres qui en forment les subdivisions.
Pour
la biographie des artistes, nous n'avons jamais
négligé de recourir aux sources
originales, et nous avons mis largement à
profit les beaux travaux qui ont été
publiés, depuis quelques années,
tant en France qu'à l'étranger.
C'est ainsi que nous avons pu rectifier l'orthographe
de bien des noms, redresser une foule de dates,
refaire même presque complètement,
à l'aide de documents nouveaux, la vie
de certains maîtres. Nous avons écrit
avec un soin tout particulier la biographie des
artistes contemporains : il nous a semblé
qu'il ne suffisait pas de dresser le catalogue
de leurs uvres et de mentionner les succès
officiels qu'ils ont obtenus ; nous avons tenu
à exprimer sincèrement notre opinion
sur le caractère particulier de leur talent,
mais sans nous écarter jamais des bornes
d'une critique bienveillante.
Les
chefs d'uvre de l'art, comme les chefs d'uvre
de la littérature, ont une sorte de personnalité
: on les cite à chaque instant, sans prendre
la peine de rappeler quels en sont les auteurs.
Et vraiment est-il besoin de nommer Raphaël,
Paul Véronèse, le Corrège,
Michel-Ange, Puget, Rembrandt, Rubens, Le Sueur,
Le Brun, Greuze, David, Gros, Ingres, Delacroix,
Decamps, lorsqu'on cite la Belle Jardinière,
les Noces de Cana, l'Antiope, les Fresques de
la chapelle Sixtine, le Milon de Crotone, la Leçon
d'anatomie, la Descente de croix, la Vie de saint
Bruno, les Batailles d'Alexandre, l'Accordée
de village, l'Enlèvement des Sabines, les
Pestiférés de Jaffa, l'Apothéose
d'Homère, le Massacre de Scio, la Ronde
de Smyrne ? Certains chefs d'uvre même
ne sauraient être désignés
autrement que par leur titre, les auteurs nous
étant inconnus : telles sont les immortelles
figures que nous alléguées l'Antiquité,
comme l'Apollon du Belvédère, la
Vénus de Médicis, la Vénus
de Milo, Niobé et ses enfants : tels sont
la plupart des édifices des temps anciens
et du moyen âge. Le Grand Dictionnaire a
consacré des articles spéciaux à
la description de toutes ces merveilles de l'art.
C'est là encore une partie entièrement
neuve. Indépendamment de l'intérêt
qu'elle présente au point de vue artistique,
elle a pour mérite d'ajouter des renseignements
précieux aux définitions et aux
notions générales contenues dans
la partie purement encyclopédique. C'est
ainsi que rien ne saurait mieux faire connaître
ce qu'est l'atelier d'un grand peintre que la
description des peintures dans lesquelles Miéris,
Ostade, Craesbeke, Horace Vernet, ont représenté
leur propre atelier. Et d'un autre côté,
n'est-il pas intéressant de rapprocher
du récit historique de telle ou telle bataille
le tableau que cette même bataille a inspiré
à l'un de nos plus grands maîtres.
Ce
que nous avons fait pour les tableaux, pour les
statues, pour les bas-reliefs célèbres,
nous l'avons fait aussi pour les chefs d'uvre
de l'architecture. Nous avons décrit les
plus fameux, le Parthénon, le Colisée,
les Pyramides, le Louvre, les Tuileries, le Panthéon,
l'Arc de l'Étoile, celui du Carrousel,
etc., sous leur titre particulier ; les autres,
aux noms des villes qui les possèdent.
Nous ne craignons pas de dire que, pour cette
partie comme pour toutes les autres qui se rattachent
à l'étude de l'art général,
le Dictionnaire universel est infiniment plus
complet que tous les dictionnaires spéciaux.
Dans
cette revue générale de tout ce
qui se rapporte aux beaux arts, nous ne pouvions
oublier celui qui est pour nous la source des
jouissances et des émotions les plus variées
: la musique. Ce que nous avons fait pour la peinture,
la sculpture et l'architecture, nous l'avons fait
de même pour l'art des Palestrina, des Pergolèse,
des Allegri, des Mozart, des Beethoven, des Haydn,
des Lulli, des Rameau, des Gluck, des Grétry,
des Piccinni, des Meyerbeer, des Rossini, des
Donizetti, des Aubert, des Gounod, etc., il n'est
pas une de leurs immortelles créations
que nous n'ayons analysée.
Ainsi,
nous avons entièrement parcouru le vaste
cercle des connaissances humaines ; pour chaque
branche, nous avons établi une statistique
précise, qui embrasse tous les progrès
des lettres, des arts et des sciences, jusqu'au
moment où nous écrivons ; en sorte
que le Grand Dictionnaire universel est l'image
vivante, la photographie exacte, une sorte de
grand-livre où se trouve consigné,
énuméré et expliqué
tout ce qui est sorti des inspirations du génie,
de l'intelligence, des études, de l'expérience
et de la patience de l'homme.
Après
cet exposé du cadre immense que nous nous
sommes tracé, et que, dieu aidant, nous
espérons remplir, est-il besoin d'indiquer
l'esprit qui nous a constamment dirigé
et soutenu dans l'exécution de notre uvre,
où l'on reconnaîtra sinon le fruit
du talent, du moins le résultat d'un infatigable
dévouement à la science et au progrès
? Cet esprit se dévoile à chaque
page, à chaque ligne ; nous n'avons pas
cherché à abriter derrière
des réticences obscures ou des euphémismes
pusillanimes la pensée qui a présidé
à la rédaction de tous nos articles,
parce qu'elle est honnête, loyale et impartiale,
et que nous la croyons en harmonie avec la tendance
et les aspirations du siècle. Nous sommes
de ceux qui ont le regard fixé sur l'avenir,
qui savent rendre justice au passé, mais
qui n'en regrettent rien, et qui, surtout, ne
voudraient en voir relever les ruines par quelque
expédient que ce soit. Nous le savons,
nous le voyons tous les jours, on s'ingénie
à étayer les vieux appuis qui en
soutiennent encore quelques parties ; on met tout
en usage pour prolonger de quelques moments l'existence
d'un monde qui croule de toutes parts ; on s'épuise
en efforts impuissants pour galvaniser un cadavre
; mais les temps approchent où un âge
nouveau, complètement affranchi des langes
du passé, verra s'inaugurer l'ère
d'une transformation totale des sociétés.
Le germe enfanté par 89 est impérissable
; il serait déjà arraché,
s'il avait pu l'être ; mais, semblable à
ces ressorts ingénieux dont une extrémité
se relève quand on presse sur l'autre,
il ne paraît étouffé parfois
que pour regagner en quelques jours plusieurs
années perdues, sous l'influence d'une
végétation mystérieuse, puissante
et irrésistible. Le soleil a ses éclipses,
la liberté peut avoir les siennes, jusqu'au
jour où, dégagée irrévocablement
de toute entrave, la grande exilée ne se
vengera qu'en versant des torrents de lumière
sur ses obscurs blasphémateurs.
Nous
venons de parler longuement de l'uvre, disons
quelques mots de l'humble ouvrier ; aussi bien
ce ne sera pas un sentiment de vanité qui
guidera notre plume. Notre prétention va
se borner à prouver que l'édification
du Grand Dictionnaire n'est pas une uvre
d'industrialisme, et à rassurer ceux de
nos souscripteurs dans l'esprit desquels la confiance
a pu être un instant ébranlée.
Nos lois, nos murs -- et que Dieu en soit
béni ! -- ont toujours accordé les
plus grandes immunités à l'homme
injustement attaqué et qui se défend.
C'est de cette liberté trois fois sainte
que nous réclamons ici le bénéfice.
Notre désintéressement a été
suspecté. Dans cette atmosphère
de mercantilisme qui infecte aujourd'hui toutes
les rues de la grande cité ; par ce temps
de publications mercenaires et malsaines où
la moralité n'est rien, où le charlatanisme
est tout, on n'a pas voulu croire qu'il pût
exister, au XIXe siècle, un homme assez
sot pour sacrifier sa vie, sa fortune, sa santé,
à l'accomplissement d'une uvre honnête
et convaincue. Ne pouvant se résoudre à
voir en lui un Caton, on a cherché à
en faire une sorte de Barnum littéraire
fondant sa cuisine sur la crédulité
publique.
Voilà
ce qui nous pèse lourdement sur le cur,
et ce qui, nous l'espérons, justifiera
aux yeux des plus délicats les détails
intimes dans lesquels notre dignité blessée
nous oblige à entrer. Au premier jour de
son apparition, alors que l'embryon était
encore renfermé dans l'uf, le Grand
Dictionnaire a soulevé contre lui les défiances
les plus vives. Malgré l'intention que
nous en avions d'abord, nous ne donnerons pas
ici un échantillon des aménités
qui nous ont été prodiguées
par des plumes qui confiaient bravement à
la poste ce virus anonyme ; mais l'auteur du Grand
Dictionnaire va mettre à nu sa propre personnalité,
établir le bilan de ses travaux et de ses
ressources, montrer enfin à ses souscripteurs
qu'il est de la famille de ce Romain qui désirait
que sa maison fût de verre et établie
au beau milieu du Forum. Ces détails, nous
le savons, sont inusités et paraîtront
peut-être insolites à certains esprits
susceptibles. Mais l'uvre dont nous écrivons
ici la préface, et qui est avant tout un
livre de conscience et de bonne foi, ne se pique
pas de suivre les voies battues ; elle est éminemment
originale dans la pensée, dans la conception,
elle doit l'être aussi dans ses moyens de
défense. Nous sommes donc heureux de pouvoir
emprunter au journal l'Yonne la notice biographique
suivante, publiée par M. Lobet, rédacteur
en chef de cette feuille estimable :
" M. Pierre Larousse est né vers la
fin de 1817, à Toucy, petit canton de la
basse Bourgogne, d'un père et d'une mère
qui se préparent à célébrer
dans quelques mois leur cinquantaine. Cette rareté,
sans doute, ne constitue pas au rejeton un brevet
de centenaire ; elle est cependant de nature à
rassurer les passagers qui pouvaient craindre
que Jason ne les laissât en route à
la merci des flots. Son enfance a été
des plus laborieuses ; à peine a-t-il entrevu
les jeux et les plaisirs du jeune âge. A
quinze ans, toutes les idées recueillies
dans les ouvrages de Voltaire, Rousseau, Diderot,
d'Alembert, Montesquieu, fermentaient pêle-mêle
dans sa tête, et déjà il entrevoyait
confusément le plan de son travail encyclopédique.
Jean-Jacques rapporte dans ses Confessions qu'il
lisait Plutarque après souper, en compagnie
de son père : " Bientôt, dit-il,
l'intérêt devint si vif que nous
lisions tour à tour sans relâche
et passions les nuits à cette occupation.
Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la
fin du volume. Quelquefois mon père, entendant
le matin les hirondelles, disait tout honteux
: Allons nous coucher, je suis plus enfant que
toi. " C'était le chant matinal de
l'alouette qui forçait le futur auteur
du Grand Dictionnaire à éteindre
sa lampe, car c'est à la campagne que son
enfance s'est écoulée. A vingt ans,
après des études sérieuses
terminées à Versailles, il fondait
une institution dans son pays natal. Mais son
imagination ardente subissait la fascination que
Paris exerce irrésistiblement sur tous
les esprits avides de s'instruire. A vingt-deux
ans, il arrivait dans la capitale, muni de quelques
billets de mille francs seulement, et, dès
lors, les cours de la Sorbonne, du Collège
de France, de l'Observatoire, du Muséum
et du Conservatoire des Arts et Métiers
n'eurent pas d'auditeur plus assidu. Tout était
avidement recueilli, et chaque soir, à
la bibliothèque Sainte-Geneviève
(ce qui l'avait fait surnommer le bibliothécaire
par ses compagnons d'hôtel), le fervent
adepte des Nisard, des Saint-Marc Girardin, des
Michelet, des Quinet, des Cousin, des Arago, des
Flourens, etc., classait, mettait en ordre son
butin et digérait laborieusement cete forte
nourriture hâtivement amassée durant
le jour.
"
Risquons ici quelques détails intimes sur
cette vie du jeune travailleur, si rude, si difficile
pour celui qui ne doit compter que sur lui-même,
et qui, une fois jeté, en quelque sorte
perdu, au milieu de cette multitude indifférente,
dans les mille rues de la capitale, se trouve
plus isolé dans sa mansarde du cinquième
étage que Robinson dans son île.
Nous avons dit que le futur auteur du Grand Dictionnaire
s'en était venu à Paris, riche de
quelques billets de mille francs. Or, c'est ce
mince viatique qui devait suffire à alimenter
dix années d'études et de travail
intellectuel, et à rassembler péniblement
les matériaux destinés à
former plus tard les colonnes du Grand Dictionnaire.
On connaît l'histoire d'Amyot dans une semblable
circonstance : chaque semaine, la vieille mère
du futur traducteur de Plutarque envoyait à
son fils par les bateliers de la Seine, un de
ces pains robustes comme on en fait encore dans
nos campagnes. Ici, c'était un pot de beurre
fondu que la mère du jeune Bourguignon
expédiait tous les mois à son fils.
" Or, on se figure pas tous les prodiges
d'économie que peut opérer, même
à Paris, en plein quartier latin, un estomac
jeune et vigoureux, avec un pot de beurre fondu,
un quarteron d'oignons superbes et force pains
de quatre livres, surtout quand ce menu spartiate
est assaisonné de courage, de patience
et d'une forte dose de ce piment qui s'appelle
la volonté d'arriver. Telle était
l'ambition de notre bibliothécaire. Chaque
soir à minuit, alors que tous les commensaux
de l'hôtel se livraient à des rêves
dorés, et qu'aucun nerf olfactif ne pouvait
plus être affecté par un parfum révélateur,
-- car l'oignon, surtout quand il est frit, a
des élans communicatifs auxquels il est
impossible de dire : Vous n'irez pas plus loin
! -- à minuit, l'indiscret ou le somnambule
qui aurait plongé ses regards à
travers la serrure de la porte n° 45 aurait
assisté à un singulier spectacle
: le Bourguignon, transformé en alchimiste
culinaire, ouvrait silencieusement une malle aux
vastes flancs, d'où il tirait, en lançant
autour de lui des regards inquiets, fourneau,
charbon, soufflet, et le pot de beurre servait
alors d'utile auxiliaire à une de ces soupes
copieuses qui auraient figuré avec honneur
sur la table patriarcale de Jacob et de ses douze
fils. Un pain de quatre livres, discrètement
acheté chez un boulanger éloigné,
était monté tous les deux jours,
habilement dissimulé sous un ample manteau,
à travers les trous duquel Socrate aurait
pu voir tout autre chose que ce qu'il reprochait
à Antisthène. Un soir, tout cet
échafaudage de discrétion faillit
s'écrouler en un instant. Notre jeune Bourguignon
escaladait furtivement ses cinq étages
; la loge du concierge était bruyante,
toutes les têtes folles de la maison semblaient
y tenir conseil. Le pain de quatre livres avait
déjà franchi sans encombre les deux
premiers étages, quand tout à coup
il se dérobe au coude qui le pressait fiévreusement
et roule avec un fracas épouvantable, menaçant
d'aller heurter la porte du cerbère. Le
propriétaire du fuyard se précipita
pour arrêter cette course vagabonde ; mais
la fatalité s'en mêlait ; la traîtresse
miche faisait des bonds à couper la corde
à Gladiateur, et notre Bourguignon se hâta
de regagner sa mansarde. Ce soir-là, le
fourneau fut bien étonné de cette
inactivité de service, car il n'y eut pas
de soupe à l'oignon, et l'alchimiste se
coucha sans souper, deux heures plus tôt
qu'à l'ordinaire. Le lendemain matin, il
aperçut le coupable s'étalant fièrement
à la fenêtre du concierge, flanqué
d'un écriteau sur lequel un étudiant
facétieux avait tracé ces trois
mots : Pain sans maître. Matin et soir,
pendant plusieurs jours, notre pauvre Bourguignon
eut à subir la vue du réfractaire,
qui, dans la barbe qui commençait à
lui pousser, semblait faire à son propriétaire
des grimaces fantastiques. Celui-ci perdait soixante
centimes, mais l'honneur était sauf.
"
Huit années de cette vie laborieuse s'étaient
écoulées avec une rapidité
que l'on regrette, hélas ! même quand
on est passé à l'état de
millionnaire. Les billets de mille francs n'existaient
plus qu'à titre de joyeux souvenir au fond
du vieux portefeuille. Mais la tête était
meublée, les cartons remplis de notes,
et l'aurore du Grand Dictionnaire se levait déjà
à l'horizon. Toutefois, ce n'était
pas encore même là un commencement
d'exécution : la plupart des matériaux
existaient, il restait à les mettre en
uvre, et, pour cela, l'auteur ne voulait
recourir qu'à lui, être à
lui-même son propre imprimeur, car il connaissait
déjà par cur la triste odyssée
de l'Encyclopédie du XVIIIe siècle.
Une nouvelle vie allait donc commencer, vie de
travail encore, mais, cette fois, d'un travail
fructueux.
Depuis
longtemps, le futur encyclopédiste avait
été frappé des lacunes qui
existaient dans notre déplorable système
d'enseignement, et cette simple remarque fut pour
lui la première révélation
du riche placer qui devait plus tard lui fournir
les moyens d'édifier l'uvre qu'il
rêvait depuis si longtemps. A des méthodes
routinières, reposant sur de purs mécanismes
de mémoire qui faisaient de l'enfant un
simple automate, il substitua un mode d'enseignement
où la mémoire était reléguée
au second plan et remplacée par l'intelligence
et le raisonnement. C'est alors que parurent successivement
cette foule de livres classiques dont plusieurs
se vendent annuellement à plus de cent
mille exemplaires, et qui forment aujourd'hui
sous le nom de Méthode lexicologique, la
base de l'enseignement grammatical et littéraire
en France, en Suisse et en Belgique. De 1848 à
1860, la rosée du ciel tomba abondamment
sur ce champ nouveau, si péniblement et
si courageusement défriché. Le succès
avait pleinement répondu aux espérances
du modeste, mais laborieux grammairien. Comme
il lui eût été facile alors
de se retirer dans un paisible Tusculum et de
jouir de l'otium cum dignitate dont par le l'Orateur
romain ! Mais non, il ne pouvait faillir un seul
instant à sa première ambition,
et le voilà aujourd'hui, non pas édifiant,
mais démolissant u |