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Il
y a cent soixante-dix ans que l'auteur anonyme
de la préface du Dictionnaire de Furetière
(Furetière était mort avant la publication
de son livre) disait : "Le public est assez
convaincu qu'il n'y a point de livres qui rendent
de plus grands services ni plus promptement ni
à plus de gens que les dictionnaires; et,
si jamais on a pu s'apercevoir de cette favorable
disposition du public par les fréquentes
réimpressions ou par la multiplicité
de cette sorte d'ouvrages, c'est surtout en ces
dernières années ; car à
peine pourroit-on compter tous les dictionnaires
ou réimprimés ou composés
depuis quinze ou vingt ans. Rien donc ne pourroit
être plus superflu que d'entreprendre ici
la preuve si souvent donnée par d'autres
de l'utilité de cette sorte de compilations."
Rien
n'a changé depuis lors; les dictionnaires
ont continué à se faire et à
se refaire, et le public a continué de
les accueillir et d'en user. Ajouter à
ce genre de compositions une composition de plus
pour quelque amélioration que l'on imagine
et que l'on exécute, est donc chose ordinaire.
Pourtant, comme un dictionnaire de la langue française,
même lorsqu'il porte le moins le caractère
d'une élaboration originale et le plus
celui d'une compilation, est toujours une uvre
et bien longue et bien lourde, je ne me serais
pas décidé à me détourner
de mes études habituelles et à consacrer
vingt années à une pareille entreprise,
si je n'y avais été entraîné
par le plan que je conçus. C'est donc ce
plan qu'il importe d'exposer aux lecteurs ; car
il renferme toute la cause, si je puis ainsi parler,
de ce dictionnaire. Un plan, quand il apparaît
à l'esprit, le séduit et le captive,
il est tout lumière, ordre et nouveauté
; puis, lorsque vient l'heure d'exécution
et de travail, lorsqu'il faut ranger dans le cadre
et dans les lignes régulières qu'il
présente, la masse brute et informe des
matériaux amassés, alors commence
l'épreuve décisive. Rien de plus
laborieux que le passage d'une conception abstraite
à une uvre effective. Mais, quoi
qu'il advienne de celle-ci, un plan qui a changé
le point de vue habituel et haussé le niveau
a pu seul m'engager dans ce travail qui a là
son originalité principale.
Avant
tout, et pour ramener à une idée
mère ce qui va être expliqué
dans la Préface, je dirai, définissant
ce dictionnaire, qu'il embrasse et combine l'usage
présent de la langue et son usage passé,
afin de donner à l'usage présent
toute la plénitude et la sûreté
qu'il comporte. La
conception m'en fut suggérée par
mes études sur la vieille langue française
ou langue d'oïl. Je fus si frappé
des liens qui unissent le français moderne
au français ancien, j'aperçus tant
de cas où les sens et les locutions du
jour ne s'expliquent que par les sens et les locutions
d'autrefois, tant d'exemples où la forme
des mots n'est pas intelligible sans les formes
qui ont précédé, qu'il me
sembla que la doctrine et même l'usage de
la langue restent mal assis s'ils ne reposent
sur leur base antique.
Le
passé de la langue conduit immédiatement
l'esprit vers son avenir. Il n'est pas douteux
que des changements surviennent et surviendront
progressivement, analogues à ceux qui,
depuis l'origine, ont modifié la langue
d'un siècle à l'autre. Le style
du dix-septième siècle, celui qui
a été consacré par nos classiques,
n'a pas pour cela été à l'abri
des mutations, et la main du temps s'y est déjà
tellement fait sentir, qu'à bien des égards
il nous semble appartenir à une langue
étrangère, mais avec cette particularité
qui n'est pas sans charme, une langue étrangère
dont nous comprenons les finesses, les élégances,
les beautés. Le style du dix-huitième
siècle, plus voisin de nous par le temps
et par la forme, a innové sur l'âge
précédent ; le dix-neuvième
siècle innove à son tour, et il
n'est personne qui ne soit frappé, quand
il se place au sein du dix-septième, de
l'invasion du néologisme soit dans les
mots, soit dans les significations, soit dans
les tournures.
On
conçoit pourquoi le néologisme naît
à fur et à mesure de la durée
d'une langue. Sans parler des altérations
et des corruptions qui proviennent de la négligence
des hommes et de la méconnaissance des
vraies formes ou des vraies significations, il
est impossible, on doit en convenir, qu'une langue
parvenue à un point quelconque y demeure
et s'y fixe. En effet l'état social change
; des institutions s'en vont, d'autres viennent
; les sciences font des découvertes ; les
peuples, se mêlant, mêlent leurs idiomes
: de là l'inévitable création
d'une foule de termes. D'autre part, tandis que
le fond même se modifie, arrivant à
la désuétude de certains mots par
la désuétude de certaines choses,
et gagnant de nouveaux mots pour satisfaire à
des choses nouvelles, le sens esthétique,
qui ne fait défaut à aucune génération
d'âge en âge, sollicite, de son côté,
l'esprit à des combinaisons qui n'aient
pas encore été essayées.
Les belles expressions, les tournures élégantes,
les locutions marquées à fleur de
coin, tout cela qui fut trouvé par nos
devanciers s'use promptement, ou du moins ne peut
pas être répété sans
s'user rapidement et fatiguer celui qui redit
et celui qui entend. L'aurore aux doigts de rose
fut une image gracieuse que le riant esprit de
la poésie primitive rencontra et que la
Grèce accueillit ; mais, hors de ces chants
antiques, ce n'est plus qu'une banalité.
Il faut donc, par une juste nécessité,
que les poëtes et les prosateurs innovent.
Ceux qui, pour me servir du langage antique, sont
aimés des cieux, jettent, dans le monde
de la pensée et de l'art, des combinaisons
qui ont leur fleur à leur tour, et qui
demeurent comme les dignes échantillons
d'une époque et de sa manière de
sentir et de dire.
Le
contrepoids de cette tendance est dans l'archaïsme.
L'un est aussi nécessaire à une
langue que l'autre. D'abord on remarquera que,
dans la réalité, l'archaïsme
a une domination aussi étendue que profonde,
dont rien ne peut dégager une langue. On
a beau se renfermer aussi étroitement qu'on
voudra dans le présent, il n'en est pas
moins certain que la masse des mots et des formes
provient du passé, est perpétuée
par la tradition et fait partie du domaine de
l'histoire. Ce que chaque siècle produit
en fait de néologisme est peu de chose
à côté de ce trésor
héréditaire. Le fonds du langage
que nous parlons présentement appartient
aux âges les plus reculés de notre
existence nationale. Quand une langue, et c'est
le cas de la langue française, a été
écrite depuis au moins sept cents ans,
son passé ne peut pas ne pas peser d'un
grand poids sur son présent, qui en comparaison
est si court. Cette influence réelle et
considérable ne doit pas rester purement
instinctive, et, par conséquent, capricieuse
et fortuite. En examinant de près les changements
qui se sont opérés depuis le dix-septième
siècle et, pour ainsi dire, sous nos yeux,
on remarque qu'il s'en faut qu'ils aient été
toujours judicieux et heureux. On a condamné
des formes, rejeté des mots, élagué
au hasard sans aucun souci de l'archaïsme,
dont la connaissance et le respect auraient pourtant
épargné des erreurs et prévenu
des dommages. L'archaïsme, sainement interprété,
est une sanction et une garantie.
L'usage
contemporain est le premier et principal objet
d'un dictionnaire. C'est en effet pour apprendre
comment aujourd'hui l'on parle et l'on écrit,
qu'un dictionnaire est consulté par chacun.
Il importe de constater cet usage aussi complètement
qu'il est possible ; mais cette constatation est
uvre délicate et difficile. Pour
peu qu'à ce point de vue on considère
les formes et les habitudes présentes,
on aperçoit promptement bien des locutions
qui se disent et ne s'écrivent pas ; bien
des locutions qui s'écrivent, mais qui
sont ou dépourvues d'autorité ou
fautives. C'est là le fond où le
néologisme commence ; c'est là qu'apparaît
le mouvement intestin qui travaille une langue
et fait que la fixité n'en est jamais définitive.
Mais, au milieu de ce mouvement instinctif et
spontané hors des limites anciennes, il
est à propos que la critique essaye un
triage, distinguant ce qui est bon, et prévoyant
ce qui doit surnager et durer.
Ainsi
toute langue vivante, et surtout toute langue
appartenant à un grand peuple et à
un grand développement de civilisation,
présente trois termes : un usage contemporain
qui est le propre de chaque période successive
; un archaïsme qui a été lui-même
autrefois usage contemporain, et qui contient
l'explication et la chef des choses subséquentes
; et, finalement, un néologisme qui, mal
conduit, altère, bien conduit, développe
la langue, et qui, lui aussi, sera un jour de
l'archaïsme et que l'on consultera comme
histoire et phase du langage.
Chez
nous, l'usage contemporain, pris dans un sens
étendu, enferme le temps qui s'est écoulé
depuis l'origine de la période classique
jusqu'à nos jours; c'est-à-dire
que, commençant à Malherbe, il compte
aujourd'hui plus de deux cents ans de durée.
Cet intervalle est rempli par une foule d'écrivains
de tout genre, dont les uns font autorité
et dont les autres, sans jouir de la même
renommée et du même crédit,
méritent pourtant d'être consultés.
Cela forme un vaste ensemble dans lequel les plus
anciens touchent à l'archaïsme et
les plus récents au néologisme.
Dans le plan que je me suis fait d'un dictionnaire,
les uns et les autres ne peuvent manquer d'entrer
en ligne de compte et d'occuper une place très
importante. Leur présence, à l'aide
d'exemples empruntés à leurs ouvrages,
constate les emplois, autorise les locutions,
agrandit les significations, et est l'appui le
plus sûr de celui qui prétend associer
la lexicographie à la critique.
Ainsi,
selon la manière de voir qui m'a guidé,
un dictionnaire doit être, ou, si l'on veut,
ce dictionnaire est un enregistrement très
étendu des usages de la langue, enregistrement
qui, avec le présent, embrasse le passé,
partout où le passé jette quelque
lumière sur le présent quant aux
mots, à leurs significations, à
leur emploi. Je me suis arrêté à
ces limites et n'ai point inscrit les mots de
la vieille langue tombés en désuétude
; c'est l'objet d'un autre travail, tout différent
du mien, et qu'il importe de recommander vivement
à l'érudition. Mais, même
en de telles limites, l'enregistrement n'est pas
complet, car il faudrait avoir tout lu la plume
à la main, et je n'ai pas tout lu ; il
faudrait n'être pas le premier dans ce travail,
et je suis le premier qui en ait réuni
et rapproché les matériaux, et surtout
qui ait tenté de les faire servir d'une
façon systématique et générale
à l'étude de la langue.
Deux
ouvrages seulement sont entrés simultanément
avec le mien dans la voie où je suis entré
: le Dictionnaire de M. Dochez et celui auquel
travaille l'Académie française.
M. Dochez, qui, privé par une mort prématurée
de la satisfaction souvent refusée à
un long labeur, n'a pas vu la publication de son
livre, a, comme moi, recueilli un choix d'exemples
classiques et d'exemples antérieurs à
l'âge classique ; mais c'est le seul point
où nous concourions. L'usage que nous faisons
de ces deux catégories d'exemples est tout
à fait différent : il met les exemples
classiques à la suite les uns des autres,
moi je les distribue suivant les significations
; quant aux exemples antérieurs, il n'en
use ni pour l'étymologie, ni pour la grammaire,
ni pour la classification des sens. Semblablement,
je dirai, en parlant du dictionnaire historique
préparé par l'Académie française,
que le plan qu'elle suit et le mien ne se ressemblent
aucunement. D'ailleurs l'illustre compagnie n'a
encore publié qu'un fascicule comprenant
seulement les premiers mots de la lettre A. Ces
tentatives montrent qu'un dictionnaire qui fonde
l'usage présent sur l'histoire de la langue
intéresse de plus en plus le public, mais
qu'un travail ainsi conçu restait à
faire.
Un
travail ainsi conçu se fait en ce moment
même en Allemagne. Deux célèbres
érudits, les frères Grimm, associant
en cela comme presque toujours leurs travaux,
ont entrepris de donner à leur pays un
dictionnaire historique de sa langue. Cette grande
publication, commencée depuis quelques
années, se poursuit avec succès,
nonobstant le malheur qui vient de la frapper
et de lui enlever un des deux frères. Elle
est une preuve de plus de ce désir d'histoire
qui occupe les esprits.
Mon
dictionnaire à moi a pour éléments
fondamentaux un choix d'exemples empruntés
à l'âge classique et aux temps qui
l'ont précédé, l'étymologie
des mots et la classification rigoureuse des significations
d'après le passage de l'acception primitive
aux acceptions détournées et figurées.
Si l'on considère l'ensemble et la connexion
de ces éléments, on reconnaît
qu'ils donnent précisément l'idée
d'un dictionnaire qui, usant de la part d'histoire
inhérente à toute langue, montre
quels sont les fondements et les conditions de
l'usage présent, et par là permet
de le juger, de le rectifier, de l'assurer.
Certaines
personnes seront peut-être disposées
à penser qu'un dictionnaire où intervient
l'histoire est principalement une uvre destinée
à l'érudition. Il n'en est rien.
L'érudition est ici, non l'objet, mais
l'instrument ; et ce qu'elle apporte d'historique
est employé à compléter l'idée
de l'usage, idée ordinairement trop restreinte.
L'usage n'est vraiment pas le coin étroit
soit de temps, soit de circonscriptions, où
d'ordinaire on le confine ; à un tel usage,
les démentis arrivent de tous côtés,
car il lui manque d'avoir en soi sa raison. L'usage
complet, au contraire, a justement sa raison en
soi, et il la communique à tout le reste.
C'est ainsi qu'un dictionnaire historique est
le flambeau de l'usage, et ne passe par l'érudition
que pour arriver au service de la langue.
Imposer
à la langue des règles tirées
de la raison générale et abstraite
telle que chaque époque conçoit
cette raison, conduit facilement à l'arbitraire.
Un dictionnaire historique coupe court à
cette disposition abusive. Comme il consigne les
faits, il remplit, quant à la langue, le
rôle que remplissent les observations positives
et les expériences quant aux sciences naturelles.
Ces faits ainsi donnés, l'analyse, j'allais
dire la raison grammaticale, s'y subordonne, et,
en s'y subordonnant, trouve les vraies lumières.
Il faut en effet transporter le langage des sciences
naturelles dans la science des mots, et dire que
les matériaux qu'elle emploie sont les
équivalents des faits expérimentaux,
équivalents sans lesquels on ne peut procéder
ni sûrement ni régulièrement.
Puis intervient le rôle de la critique lexicographique
et grammaticale, s'efforçant de tirer de
ces faits toutes les informations qui y sont implicitement
renfermées. De la sorte la raison générale
se combine avec les faits particuliers, ce qui
est le tout de la méthode scientifique.
Un
dictionnaire ainsi fondé peut être
défini un recueil d'observations positives
et d'expériences disposé pour éclairer
l'usage et la grammaire. Telle est l'idée
et le but de ce dictionnaire. Voici maintenant
comment l'arrangement des différentes parties
a été conçu. Cet arrangement
n'est point indifférent, si l'on veut d'une
part que le lecteur trouve la clarté par
l'ordre, et d'autre part qu'il mette sans retard
la main sur ce qu'il cherche. La disposition commune
à tous les articles est la suivante : le
mot ; la prononciation ; la conjugaison du verbe,
si le verbe a quelque irrégularité
; la définition et les divers sens classés
et appuyés, autant que faire se peut, d'exemples
empruntés aux auteurs des dix-septième,
dix-huitième et dix-neuvième siècles
; des remarques, quand il y a lieu, sur l'orthographe,
sur la signification, sur la construction grammaticale,
sur les fautes à éviter, etc. ;
la discussion des synonymes en certains cas ;
l'historique, c'est-à-dire la collection
des exemples depuis les temps les plus anciens
de la langue jusqu'au seizième siècle
inclusivement, exemples non plus rangés
suivant les sens, mais rangés suivant l'ordre
chronologique ; enfin l'étymologie. Il
ne sera pas inutile d'entrer en quelques détails
sur chacune de ces subdivisions.
I.
Nomenclature des mots.
C'est
en essayant de dresser le catalogue des mots que
l'on reconnaît bien vite qu'une langue vivante
est un domaine flottant qu'il est impossible de
limiter avec précision. De tous les côtés
on aperçoit des actions qui, soit qu'elles
détruisent, soit qu'elles construisent,
entament le langage traditionnel et le font varier.
Des mots tombent en désuétude ;
mais, dans plus d'un cas, il est difficile de
dire si tel mot doit définitivement être
rayé de la langue vivante, et rangé
parmi les termes vieillis dont l'usage est entièrement
abandonné et qu'on ne comprend même
plus. En effet, il faut bien se garder de ce jugement
dédaigneux de l'oreille qui repousse tout
d'abord un terme inaccoutumé et le rejette
parmi les archaïsmes et, suivant l'expression
méprisante de nos pères, parmi le
langage gothique ou gaulois. Pour se guérir
de ce dédain précipité, il
faut se représenter que chacun de nous,
même ceux dont la lecture est le plus étendue,
ne possède jamais qu'une portion de la
langue effective. Il suffit de changer de cercle,
de province, de profession, quelquefois seulement
de livre, pour rencontrer encore tout vivants
des termes que l'on croyait enterrés depuis
longtemps. Il n'en est pas moins vrai que la désuétude
entame journellement la langue et qu'il y a là
un terrain qu'on ne peut fixer avec sûreté.
Ma tendance a toujours été d'augmenter
la part d'actif de l'archaïsme, c'est-à-dire
d'inscrire plus de mots au compte du présent
qu'il ne lui en appartient peut-être réellement.
Ce qui m'y a décidé, c'est d'abord
cette incertitude qui existe en certaines circonstances
sur le véritable état civil d'un
mot : est-il mort? est-il vivant ? En second lieu,
c'est la possibilité qu'un terme vieilli
effectivement n'en revienne pas moins à
la jeunesse ; on rencontrera plus d'un exemple
de ce genre de résurrection dans le dictionnaire
; plusieurs mots condamnés par l'usage
ou par un purisme excessif sont rentrés
en grâce ; il n'est besoin ici que de rappeler
sollicitude, que les puristes Philaminte et Bélise,
dans les Femmes savantes, trouvent puant étrangement
son ancienneté, et contre lequel nul n'a
plus les préventions de ces dames.
Enfin
la qualité même et la valeur du mot
m'ont engagé plus d'une fois à le
noter, soit qu'il n'ait plus d'équivalent
dans la langue moderne, soit qu'il complète
quelque série ; et je l'ai mis, non sans
espérance que peut-être il trouvera
emploi et faveur, et rentrera dans le trésor
commun d'où il est à tort sorti.
Pas plus en cela qu'en autre chose il ne faut
gaspiller ses richesses, et une langue se gaspille
qui sans raison perd des mots bien faits et de
bon aloi.Quand en 1696 l'Académie française
prit le rôle de lexicographe, elle constitua,
à l'aide des dictionnaires préexistants
et de ses propres recherches, le corps de la langue
usuelle. Ce corps de la langue, elle l'a, comme
cela devait être, reproduit dans ses éditions
ultérieures, laissant tomber les mots que
l'usage avait abandonnés et adoptant certains
autres qui devaient à l'usage leur droit
de bourgeoisie. On peut ajouter que, dans la dernière
édition, qui date de 1835, elle a conservé
certains mots plus vieux et plus inusités
que d'autres qu'elle a rejetés. Quoi qu'il
en soit, ce corps de langue aété
rigoureusement conservé dans mon dictionnaire
; il n'est aucun mot donné par l'Académie
qui ne se trouve à son rang. Mais, comme
la nomenclature a été notablement
augmentée, comme il est toujours curieux
de savoir si un mot appartient à la nomenclature
de l'Académie, et qu'il est quelquefois
utile d'en être informé quand on
parle ou qu'on écrit, enfin comme cette
notion est exigée par certaines personnes
qui se font un scrupule d'employer un terme qui
n'ait pas la consécration de ce corps littéraire,
j'ai eu soin de noter par un signe particulier
tous les mots qui sont étrangers au Dictionnaire
de l'Académie.
Ces
additions sont considérables et proviennent
de diverses sources.
La première est fournie par le dépouillement
des auteurs classiques. En effet, quand on les
lit la plume à la main et dans une intention
lexicographique, on ne tarde pas à recueillir
un certain nombre de mots qui ne sont pas dans
le Dictionnaire de l'Académie. De ces mots
les uns sont archaïques, les autres sont
encore de bon usage ; mais, à mon point
de vue, les uns et les autres doivent être
admis. Ceux qui sont devenus archaïques veulent
être inscrits, pour que, rencontrés,
on puisse en trouver quelque part l'explication.
Un dictionnaire qui dépasse les limites
de la langue purement usuelle et contemporaine
doit cette explication aux lecteurs qui en ont
besoin, et cette inscription aux auteurs classiques
eux-mêmes, à qui ce serait faire
dommage de laisser perdre ces traces de leur pensée
et de leur style. Quant aux termes que l'usage
n'a pas abolis, ou auxquels leur forme ou leur
sens permet sans peine de rentrer dans l'usage,
ils appartiennent de plein droit à une
nomenclature qui essaye d'être complète.
Une
autre source de mots très abondante serait
fournie par les auteurs du seizième siècle,
du quinzième, et même par les auteurs
antérieurs, s'il était possible
d'y puiser sans réserve. Mais ici la plus
grande discrétion est commandée
; ce qui est tout à fait mort doit être
abandonné. Cependant, dans ce riche amas
de débris, il n'est pas interdit de choisir
quelques épaves qui peuvent être
remises dans la circulation, parce que les termes
ainsi restitués ne choquent ni l'oreille
ni l'analogie, et qu'ils se comprennent d'eux-mêmes.
L'Académie
a donné dans son Dictionnaire un certain
nombre de termes de métiers ; mais depuis
longtemps les lexicographes ont pensé qu'il
fallait étendre davantage cette nomenclature.
Furetière et Richelet ont effectivement
dirigé leurs recherches de ce côté
et fourni un complément notable. Depuis,
ce complément s'est beaucoup agrandi, d'autant
plus que l'industrie, s'incorporant davantage
à la société, a rendu utile
à tout le monde la connaissance d'un grand
nombre de ces termes particuliers. A ce genre
d'intérêt qui est le premier, la
langue des métiers en ajoute un autre qui
n'est pas sans prix : c'est qu'on y rencontre
de temps en temps de vieilles formes, de vieux
mots ou de vieux sens, qui, perdus partout ailleurs
et conservés là, fournissent plus
d'une fois des rapprochements explicatifs. Ici
aussi la nomenclature n'est fixe que du côté
du passé, elle est mobile et progressive
du côté du présent et de l'avenir
: de nouveaux procédés se créent
tous les jours et exigent concurremment de nouveaux
termes et de nouvelles locutions.
La
question des termes scientifiques est de même
nature. La science elle aussi influe de toutes
parts sur la société, et dès
lors les termes qu'elle emploie se rencontrent
fréquemment dans la conversation et dans
les livres ; de là la nécessité,
pour un lexicographe, de les enregistrer et d'augmenter
le fonds qui est déjà dans le Dictionnaire
de l'Académie. Avant tout il faut remarquer
que la langue scientifique diffère essentiellement
de celle des métiers. En effet, tandis
que la langue des métiers est toujours
populaire, souvent archaïque, et tirée
des entrailles mêmes de notre idiome, la
langue scientifique est presque toute grecque,
artificielle et systématique; là
l'étymologie se présente d'elle-même.
Ce qui est difficile, c'est de donner brièvement
des explications claires de choses souvent compliquées.
La langue scientifique, il est à peine
besoin de l'ajouter, est dans une rénovation
et une extension perpétuelles ; car chaque
jour les connaissances positives se modifient
et s'amplifient. Puis le champ est immense et,
pour ainsi dire, sans limite. Pour ne citer que
la botanique et la zoologie, les espèces
y sont, dans chacune, au nombre de bien plus de
cent mille, toutes pourvues d'un nom spécifique.
Enfin, dans cet amas de termes souvent changeants
et qui plus d'une fois dépendent de principes
et de systèmes différents, il y
a bien des cas où un dictionnaire général
ne peut faire comprendre en peu de mots tant de
dépendances, encore moins tenir lieu de
dictionnaire technique. En conséquence
il m'a semblé qu'il fallait faire un choix,
prendre les termes qui ont chance de se rencontrer
et d'être de quelque besoin à un
homme cultivé, demeurer non en deçà
mais au delà de cette mesure, et pour le
reste s'en remettre aux dictionnaires spéciaux,
qui seuls ici peuvent tout donner et tout faire
comprendre.
Telles
sont les idées qui ont réglé
la nomenclature de ce dictionnaire.
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