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II.
Classification des significations des mots
Au
point de vue lexicographique, on peut nommer mot
compliqué celui qui a beaucoup d'acceptions
; or, dans un mot compliqué, il ne doit
pas être indifférent de ranger les
acceptions en tel ou tel ordre. Ce n'est point
au hasard que s'engendrent, dans l'emploi d'un
mot, des significations distinctes et quelquefois
très éloignées les unes des
autres. Cette filiation est naturelle et partant
assujettie à des conditions régulières,
tant dans l'origine que dans la descendance. En
effet un mot que rien dans sa création
primitive, d'ailleurs inconnue, ne permet de considérer
comme quelque chose de fortuit, l'est encore moins
dans des langues de formation secondaire telles
que les langues romanes et, en particulier, le
français ; il est donné tout fait
avec un sens primordial par le latin, par le germanique,
par le celtique ou par toute autre source dont
il émane. C'est là que gît
la matière première des sens qui
s'y produiront ; car, il suffit de le noter pour
le faire comprendre, ceux de nos aïeux qui
en ont fait usage les premiers, n'ont pu partir
que de l'acception qui leur était transmise.
Cela posé, les significations dérivées
qui deviennent le fait et la création des
générations successives, s'écartent
sans doute du point de départ, mais ne
s'en écartent que suivant des procédés
qui, développant tantôt le sens propre,
tantôt le sens métaphorique, n'ont
rien d'arbitraire et de désordonné.
Ainsi la règle est partout au point de
départ comme dans les dérivations
: c'est cette règle qu'il importe de découvrir.
Le
Dictionnaire de l'Académie n'entre point
dans ce genre de recherches, ou, pour mieux dire,
il obéit à une tout autre considération,
qui, sans pouvoir être dite arbitraire,
n'a pourtant aucun caractère d'un arrangement
rationnel et méthodique. Cette considération
est le sens le plus usuel du mot : l'Académie
met toujours en premier rang la signification
qui est la principale dans l'usage, c'est-à-dire
celle avec laquelle le mot revient le plus souvent
soit dans le parler, soit dans les écrits.
Quelques exemples montreront comment elle procède.
Dans le verbe avouer, la première signification
qu'elle inscrit est confesser, reconnaître
; mais, sachant que avouer est formé de
vu, on comprend que tel ne peut pas être
l'ordre des idées. Dans commettre, elle
note d'abord le sens faire (commettre un crime)
; mais commettre, signifiant proprement mettre
avec, ne peut être arrivé au sens
de faire qu'après un circuit. Dans débattre,
ce qu'elle consigne en tête de l'article
est contester, discuter ; mais débattre,
dans lequel est battre, ne reçoit le sens
de contestation et de discussion qu'à la
suite d'un sens propre et physique que l'Académie
ne consigne qu'après le sens figuré.
Sans
doute, en un dictionnaire qui ne donne ni l'étymologie
ni l'historique des mots, ce procédé
empirique a été le meilleur à
suivre. Dans l'absence des documents nécessaires
à la connaissance primitive des sens et
à leur filiation, on échappait au
danger de se méprendre et de méconnaître
les acceptions fondamentales et les dérivées
; et, en plaçant de la sorte au premier
rang ce que le lecteur est disposé à
trouver le plus naturel comme étant le
plus habituel, on lui donne une satisfaction superficielle
il est vrai, mais réelle pourtant. Toutefois
cet avantage est acheté au prix d'inconvénients
qui le dépassent de beaucoup. En effet
ce sens le plus usité, le premier qui se
présente d'ordinaire à la pensée
quand on prononce le mot, le premier aussi que
l'Académie inscrit, est souvent, par cela
même qu'il est habituel et courant dans
le langage moderne, un sens fort éloigné
de l'acception vraie et primitive ; il en résulte
que, ce sens ayant été ainsi posé
tout d'abord, il ne reste plus aucun moyen de
déduire et de ranger les acceptions subséquentes.
La première place est prise par un sens
non pas fortuit sans doute, mais placé
en tête fortuitement ; une raison étrangère
à la lexicographie, c'est-à-dire
une raison tirée uniquement d'un fait matériel,
le plus ou le moins de fréquence de telle
ou telle acception parmi toutes les acceptions
réelles, a fixé les rangs ; les
autres sens viennent comme ils peuvent et dans
un ordre qui est nécessairement vicié
par une primauté sans titre valable. N'oublions
point que ce n'est pas un caractère permanent
pour une signification, d'être la plus usuelle
; les exemples des mutations sont fréquents.
Ranger d'après une condition qui n'a pour
elle ni la logique ni la permanence, n'est pas
classer.
Autre
a dû être la méthode d'un dictionnaire
qui consigne l'historique des mots et en recherche
l'étymologie. Là, tous les éléments
étant inscrits, on peut reconnaître
la signification primordiale des mots. L'étymologie
indique le sens originel dans la langue où
le mot a été puisé ; l'historique
indique comment, dès les premiers temps
de la langue française, ce mot a été
entendu, et supplée, ce qui est souvent
fort important, des intermédiaires de signification
qui ont disparu. Avec cet ensemble de documents,
il devenait praticable, et, j'ajouterai, indispensable
de soumettre la classification à un arrangement
rationnel, sans désormais rien laisser
à ce fait tout accidentel de la prédominance
de tel ou tel sens dans l'usage commun, et de
disposer les significations diverses d'un même
mot en une telle série, que l'on comprît,
en les suivant, par quels degrés et par
quelles vues l'esprit avait passé de l'une
a l'autre.
Afin
que l'on conçoive nettement la méthode
qui a dirigé la marche, je citerai trois
exemples très simples et très courts.
Prenons le substantif croissant ; l'Académie
le définit par son acception la plus usuelle
: la figure de la nouvelle lune jusqu'à
son premier quartier. Mais il est certain que
croissant n'est pas autre chose que le participe
présent du verbe croître pris substantivement.
Comment donc a-t-on eu l'idée d'exprimer
par ce participe une des figures de la lune ?
Le voici : il y a une acception peu usuelle, que
même le Dictionnaire de l'Académie
ne donne pas, qui se trouve pourtant dans certains
auteurs, et qui est l'accroissement de la lune
; par exemple, le cinquième jour du croissant
de la lune. Voilà le sens primitif très
positivement rattaché au participe croissant.
Puis, comme la lune, étant dans son croissant,
a la forme circulaire échancrée
qu'on lui connaît, cette forme à
son tour a été dite croissant. De
là enfin les instruments en forme de croissant
de lune ; si bien qu'un croissant, instrument
à tailler les arbres, se trouve de la façon
la plus naturelle et la plus incontestable un
dérivé du verbe croître.
Prenons
encore le verbe croupir. L'Académie dit
qu'il s'emploie en parlant des liquides qui sont
dans un état de repos et de corruption
: c'est là, en effet, un des sens les plus
usuels. Mais croupir vient de croupe ; comment
concilier cette étymologie certaine avec
cette signification non moins certaine ? Après
le sens qui lui a semblé le plus usuel,
l'Académie en ajoute un autre ainsi défini
: croupir se dit aussi des enfants au maillot
et des personnes malades qu'on n'a pas soin de
changer assez souvent de linge. Ce sens aurait
dû précéder l'autre où
il s'agit de liquides. En effet, l'historique
fournit une acception ancienne qui n'existe plus
et qui explique tout. Croupir a eu le sens que
nous donnons aujourd'hui à accroupir. La
série des sens est donc : 1° s'accroupir
; 2° être comme accroupi dans l'ordure
; 3° par une métaphore très
hardie, être stagnant et corrompu en parlant
des liquides. Dès lors la difficulté
est levée entre croupe et croupir, entre
l'étymologie et le sens ; tout paraît
enchaîné, clair, satisfaisant.
Examinons enfin, de la même manière,
un mot très usuel, merci, que l'Académie
définit par miséricorde. Il est
certain que merci vient du latin mercedem, signifiant
proprement salaire, puis faveur, grâce.
Si l'on passe en revue les anciens textes, on
voit qu'il n'en est pas un à l'interprétation
duquel grâce, faveur ne suffise ; ainsi
la dérivation de la signification latine
est expliquée. La dérivation de
la signification française s'explique en
remarquant que le sens de faveur, de grâce,
s'est particularisé en cette faveur, cette
grâce qui épargne ; d'où l'on
voit tout de suite en quoi merci diffère
de miséricorde, qui renferme l'idée
de misère. On disait jadis la Dieu merci,
la vostre merci, et cela signifiait par la grâce
de Dieu, par votre grâce ; de là
le sens de remerciement qu'a reçu merci.
Mais comment, dans ce passage, est-il devenu masculin
contre l'usage et l'étymologie ? Il y avait
la locution très usuelle grand merci, dans
laquelle, suivant l'ancienne règle des
adjectifs, grand était au féminin
; le seizième siècle se méprit,
il regarda grand comme masculin, ce qui fit croire
que merci l'était aussi. C'est là
ce que j'appelle donner l'explication d'un mot
: on comble par les intermédiaires que
fournissent les différents âges de
la langue les lacunes de signification, et l'on
montre comment les mots tiennent à leur
étymologie par des déductions délicates,
mais certaines.
Le
classement des sens, quand ils sont nombreux et
divers, est un travail épineux. Parfois
on a de la peine à déterminer exactement
quelle est l'acception primordiale. Mais le plus
souvent la difficulté gît dans l'enchaînement,
qu'il s'agit de trouver, des dérivations.
L'esprit vivant et organisateur qui préside
toujours à une langue est, on peut le dire,
aussi visible dans ces transformations qu'il l'est
dans la création des racines, des mots
et des significations primitives. Quand on examine
cette élaboration d'un mot par la langue,
élaboration qui, partant de tel sens, arrive
à tel autre souvent très éloigné,
on est frappé des intuitions vraies, profondes,
délicates, plaisantes, métaphoriques,
poétiques, qui, suivant les circonstances,
ont agrandi le champ de l'acception et créé
de nouvelles ressources au langage. C'est une
création secondaire sans doute, mais c'est
certainement une création. Elle s'est poursuivie
pendant des siècles ; et notre langue tient
mille ressources de ces élaborations qui,
se portant tantôt sur un mot tantôt
sur un autre, l'ont fait se renouveler par une
sorte de végétation.
Ces
considérations montrent qu'établir
la filiation des sens est une opération
difficile, mais nécessaire pour la connaissance
du mot, pour l'enchaînement de son histoire,
surtout pour la logique générale
qui, ennemie des incohérences, est déconcertée
par les brusques sauts des acceptions et par leurs
caprices inexpliqués.
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