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III.
Prononciation
Après
chaque mot et entre parenthèses est placée
la prononciation. Dans les langues qui ont appliqué
aux sons nationaux un système orthographique
provenant de la tradition d'une langue étrangère,
par exemple le français appliquant l'orthographe
latine, il y a souvent un grand écart entre
la prononciation réelle et l'orthographe.
Cela oblige, quand on veut figurer cette prononciation,
autant que cela se peut faire par l'écriture,
de recourir à certaines conventions qui
ramènent à des types connus les
discordances orthographiques. Un tableau annexé
à la fin de la Préface indique le
procédé de figuration que j'ai employé.
Il
est notoire que la langue a varié dans
les mots mêmes qui la constituent, malgré
leur enregistrement dans les livres et dans les
documents de toute espèce. A plus forte
raison a-t-elle varié dans la prononciation
qui, de soi, est plus fugitive et qui d'ailleurs
est plus difficile à consigner par l'écriture.
Nous n'avons rien de précis sur la prononciation
du français pendant le moyen âge,
dans le douzième siècle et dans
les siècles suivants. Cependant Génin
a pu soutenir, et, je pense, avec toute raison,
qu'en gros cette prononciation nous a été
transmise traditionnellement, et que les sons
fondamentaux du français ancien existent
dans le français moderne. On peut en citer
un trait caractéristique, à savoir
l'e muet. Il est certain qu'il existait dès
les temps les plus anciens de la langue ; car
la poésie d'alors, comme la poésie
d'aujourd'hui, le comptant devant une consonne,
l'élidait devant une voyelle.
Toutes
les fois que j'ai rencontré des indications
de prononciation pour les temps qui ont précédé
le nôtre, je les ai notées avec soin.
Ce sont des curiosités qui intéressent
; ce ne sont pas des inutilités. En effet,
un traité de prononciation tel que je le
concevrais devrait, en constatant présentement
le meilleur usage, essayer de remonter à
l'usage antérieur, afin de déduire,
par la comparaison, des règles qui servissent
de guide, appuyassent de leur autorité
la bonne prononciation, condamnassent la mauvaise,
et introduisissent la tradition et les conséquences
de la tradition.
Je
tiens de feu M. Guérard, de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, homme que
l'amitié ne peut assez regretter ni l'érudition
assez louer, un souvenir qui vient à point
: un vieillard qu'il fréquentait et qui
avait été toute sa vie un habitué
de la Comédie française, avait noté
la prononciation et l'avait vue se modifier notablement
dans le cours de sa longue carrière. Ainsi
le théâtre, qu'on donne comme une
bonne école et qui l'a été
en effet longtemps, subit lui-même les influences
de l'usage courant à fur et à mesure
qu'il change. La prononciation de notre langue
nous vient de nos aïeux, elle s'est modifiée
comme toutes les choses de langue ; mais, pour
juger ces modifications et jusqu'à un certain
point les diriger, il importe d'examiner à
l'aide des antécédents quelles sont
les conditions et les exigences fondamentales.
Cette
réflexion n'est point un conseil abstrait
; elle s'applique à la tendance générale
qu'on a, de nos jours, à conformer la prononciation
à l'écriture. Or, dans une langue
comme la nôtre, dont l'orthographe est généralement
étymologique, il ne peut rien y avoir de
plus défectueux et de plus corrupteur qu'une
pareille tendance. Voici un exemple qui fera comprendre
comment, dans la langue française, l'écriture
est un guide très infidèle de la
prononciation : altre, de l'ancienne langue, vient
du latin alter, et conserve sous cette forme son
orthographe étymologique ; mais les peuples
qui de alter formèrent altre, ne faisaient
pas entendre l'l dans al et donnaient à
cette combinaison orthographique le son de ô.
Sans doute, plus tard, la combinaison al a fait
place à la combinaison au ; ce fut un essai
pour conformer l'orthographe à la prononciation
; mais, derechef, on se trouva embarrassé
pour figurer le son qui s'entend dans la première
syllabe de autre, et l'adoption de au n'est que
la substitution d'une convention à une
autre. Faire prévaloir ces conventions
sur la chose réelle, qui est la prononciation
traditionnelle, est un danger toujours présent.
L'
écriture et la prononciation sont, dans
notre langue, deux forces constamment en lutte.
D'une part il y a des efforts grammaticaux pour
conformer l'écriture à la prononciation
; mais ces efforts ne produisent jamais que des
corrections partielles, l'ensemble de la langue
résistant, en vertu de sa constitution
et de son passé, à tout système
qui en remanierait de fond en comble l'orthographe.
D'autre part, il y a, dans ceux qui apprennent
beaucoup la langue par la lecture sans l'apprendre
suffisamment par l'oreille, une propension très
marquée vers l'habitude de conformer la
prononciation à l'écriture et d'articuler
des lettres qui doivent rester muettes.
Ainsi
s'est introduit l'usage de faire entendre l's
dans fils, qui doit être prononcé
non pas fis', mais fi; ainsi le mot lacs (un lien),
dont la prononciation est lâ, devient, dans
la bouche de quelques personnes, lak et même
laks'. On rapportera encore à l'influence
de l'écriture sur la prononciation l'habitude
toujours croissante de faire sonner les consonnes
doubles : ap'-pe-ler, som'-met, etc. Dans tous
les cas semblables, j'ai soigneusement indiqué
la bonne prononciation fondée sur la tradition,
et réprouvé la mauvaise.
On
peut citer d'autres exemples de cet empiétement
de l'écriture sur les droits de la prononciation.
Les vieillards que j'ai connus dans ma jeunesse
prononçaient non secret, mais segret ;
aujourd'hui le c a prévalu. Dans reine-claude
la lutte se poursuit, les uns disant reine-claude,
les autres reine-glaude, conformément à
l'usage traditionnel. Second lui-même, où
la prononciation du g est si générale,
commence à être entamé par
l'écriture, et l'on entend quelques personnes
dire non segon, mais sekon.
Il
est de règle, bien que beaucoup de personnes
commencent à y manquer, qu'un mot, finissant
par certaines consonnes, qui passe au pluriel
marqué par l's, perde dans la prononciation
la consonne qu'il avait au singulier : un buf,
les bufs, dites les beû ; un uf,
les ufs, dites les eû, etc. Si l'on
cherche le motif de cette règle, on verra
que, provenant sans doute du besoin d'éviter
l'accumulation des consonnes, elle se fonde sur
le plus antique usage de la langue. En effet,
dans les cas pareils, c'est-à-dire quand
le mot prend l's, la vieille langue efface de
l'écriture et par conséquent de
la prononciation la consonne finale : le coc,
li cos. C'est par tradition de cette prononciation
qu'en Normandie les coqs se prononce les cô
; et, vu la prononciation de bufs, d'ufs,
où l'f ne se fait pas entendre, c'est cô
que nous devrions prononcer, si, pour ce mot,
l'analogie n'avait pas été rompue.
Je le répète, dans les hauts temps
la consonne qui précédait l's grammaticale
de terminaison ne s'écrivait pas, preuve
qu'elle ne se prononçait pas. L'ancien
usage allongeait les pluriels des noms terminés
par une consonne : le chat, les châ, le
sot, les sô, etc. Cela s'efface beaucoup,
et la prononciation conforme de plus en plus le
pluriel au singulier ; c'est une nuance qui se
perd.
Il
est encore un point par où notre prononciation
tend à se séparer de celle de nos
pères et de nos aïeux, je veux dire
des gens du dix-huitième et du dix-septième
siècle : c'est la liaison des consonnes.
Autrefois on liait beaucoup moins ; il n'est personne
qui ne se rappelle avoir entendu les vieillards
prononcer non les Étâ-z-Unis, comme
nous faisons, mais les Étâ-Unis.
A cette tendance je n'ai rien à objecter,
sinon qu'il faut la restreindre conformément
au principe de la tradition qui, dans le parler
ordinaire, n'étend pas la liaison au delà
d'un certain nombre de cas déterminés
par l'usage, et qui, dans la déclamation,
supprime les liaisons dans tous les cas où
elles seraient dures ou désagréables.
Il faut se conformer à ce dire de l'abbé
d'Olivet : "La conversation des honnêtes
gens est pleine d'hiatus volontaires qui sont
tellement autorisés par l'usage, que, si
l'on parlait autrement, cela serait d'un pédant
ou d'un provincial."
Dans
la même vue on notera que, dans un mot en
liaison, si deux consonnes le terminent, une seule,
la première, doit être prononcée.
Ainsi, dans ce vers de Malherbe : La mort a des
rigueurs à nulle autre pareilles ; plusieurs
disent : la mor-t-a.... mais cela est mauvais,
il faut dire la mor a. Au pluriel la chose est
controversée ; il n'est pas douteux que
la règle ne doive s'y étendre :
les mor et les blessés ; mais l'usage de
faire sonner l's comme un z gagne beaucoup : les
mor-z et les blessés; c'est un fait, et
il faut le constater.
Telles
sont les idées qui m'ont dirigé
dans la manière dont j'ai figuré
la prononciation et dans les remarques très
brèves qui accompagnent quelquefois cette
figuration. Je voudrais que cela pût susciter
quelque travail général où
l'on prît en considération d'une
part le bon usage et la tradition, d'autre part
la lutte perpétuelle entre l'orthographe
et la prononciation.
IV.
Exemples tirés des auteurs classiques ou
autres
La
citation régulière et systématique
d'exemples pris aux meilleurs auteurs est une
innovation qui paraît être en conformité
avec certaines tendances historiques de l'esprit
moderne. Du moins c'est surtout de notre temps
qu'on s'est mis à insérer, dans
la trame d'un dictionnaire français, des
exemples pris dans les livres. Richelet en a quelques-uns,
mais clairsemés, et sans aucun effort pour
concentrer sur chaque mot les lumières
qui en résultent. De nos jours les dictionnaires
de M. Bescherelle et de M. Poitevin ont fait une
place plus large à cet élément
; dans le Dictionnaire de M. Dochez et dans le
mien il est partie constituante de l'uvre
; il l'est aussi dans le Dictionnaire historique
que l'Académie prépare et dont il
a paru un premier fascicule.
Voltaire
avait songé à des collections d'exemples
pour un dictionnaire de la langue française,
et, parlant de celui auquel l'Académie
travaillait alors, il dit : " Il me semble
aussi qu'on s'était fait une loi de ne
point citer ; mais un dictionnaire sans citation
est un squelette. " (Lettre à Duclos,
11 d'août 1760.) Sans admettre d'une manière
absolue l'expression de Voltaire, puisqu'un dictionnaire
peut être fait à bien des points
de vue, il est certain qu'une littérature
classique fondée il y a plus de deux cents
ans, reçue comme le plus beau des héritages
dans le dix-huitième siècle, entretenue
avec des renouvellements dans le dix-neuvième,
offre de quoi largement alimenter la lexicographie
; et, si la nomenclature des mots avec des exemples
créés exprès est un squelette,
il est facile de lui redonner du corps et de l'ampleur
avec tant et de si précieux éléments.
Ce n'est que continuer ce qui fut à l'origine
; car les littératures, précédant
les dictionnaires, en fournirent les premiers
éléments. Voltaire pensait qu'il
fallait laisser pénétrer les exemples,
soutenir l'usage par les autorités, et
établir entre les mots et ceux qui s'en
sont heureusement servis le lien réel qui
est consacré par les livres. C'est ce que
pratiquent les dictionnaires qui citent ; et c'est
ce qui a suggéré à Voltaire
de dire qu'un dictionnaire sans citation est décharné.
Quand
on a sous les yeux une collection d'exemples et
qu'on cherche à les faire tous entrer dans
le cadre des significations, tel qu'il est tracé
par les dictionnaires ordinaires et en particulier
par celui de l'Académie, il arrive plus
d'une fois que ce cadre ne suffit pas et qu'il
faut le modifier et l'élargir. L'emploi
divers et vivant par un auteur qui à la
fois pense et écrit, donne lieu à
des acceptions et à des nuances qui échappent
quand on forme des exemples pour les cadres tout
faits. Sous les doigts qui le manient impérieusement,
le mot fléchit tantôt vers une signification,
tantôt vers une autre ; et, sans qu'il perde
rien de sa valeur propre et de son vrai caractère,
on y voit apparaître des propriétés
qu'on n'y aurait pas soupçonnées.
L'on sent que le mot qui paraît le plus
simple et, si je puis parler ainsi, le plus homogène,
renferme en soi des affinités multiples
que les contacts mettent en jeu et dont la langue
profite. Mais il faut ajouter que celui qui, faisant
un dictionnaire, se donne pour tâche de
ranger les acceptions dans l'ordre le plus satisfaisant,
éprouve des difficultés particulièresdans
la classification des exemples. C'est un très
grand travail que de déterminer les places
où ils conviennent logiquement. L'intercalation
des exemples est une épreuve dont la classification
des sens sort presque toujours modifiée,
corrigée, élargie. Il n'en faut
laisser aucun hors cadre ; aussi m'efforcé-je
toujours de leur trouver un compartiment convenable
à la nature du mot et à l'intention
de l'auteur.
D'autres
fois les exemples offrent des combinaisons que
les dictionnaires n'ont pas. Entre beaucoup on
peut citer celui-ci : cherchez dans le Dictionnaire
de l'Académie à date la locution
sans date, vous y trouverez lettre sans date ;
et en effet il ne doit pas y avoir autre chose
tant qu'on ne fait pas intervenir les exemples.
Mais ouvrez les Harmonies de M. de Lamartine,
et vous rencontrerez : Ce furent ces forêts,
ces ténèbres, cette onde Et ces
arbres sans date et ces rocs immortels....et dès
lors vous inscrivez à sa place sans date
avec le sens d'immémorial, du moins dans
la poésie.
Il
arrive que les passages cités ainsi donnent
une explication précise ou élégante,
ou contiennent quelque détail curieux,
quelque renseignement historique. Bien que j'aie
tourné mon attention sur ce motif de choisir
les exemples, cependant le genre d'utilité
qui en résulte ne m'a frappé qu'assez
tardivement. Aussi maints passages utiles m'ont
échappé sans doute ; mais, arrivé
au terme d'un si long labeur, il a fallu me contenter
de ce que j'avais amassé depuis près
de vingt ans. Comme les plus anciens de nos auteurs
classiques touchent au seizième siècle
et que même, à vrai dire, il n'y
a qu'une limite fictive entre les deux époques,
les exemples qu'on leur emprunte donnent plus
d'une fois la main à ceux de l'âge
précédent inscrits à leur
place chronologique. De la sorte la transition
apparaît telle qu'elle fut entre la langue
parlée et écrite de la fin du seizième
siècle et celle du commencement du dix-septième.
Pour
citations, les plus anciens exemples doivent être
préférés aux nouveaux. En
effet l'objet de ces citations est de compléter
l'ensemble de la langue et la connaissance des
significations, connaissance qui n'est donnée
que par les origines. Plus on remonte haut, plus
on a chance de trouver le sens premier, et, par
lui, l'enchaînement des significations.
Les textes modernes ont leur tour ; car ils témoignent
de l'état présent de la langue ;
mais ils sont réservés pour indiquer
ce qui leur est propre, c'est-à-dire les
nouvelles acceptions, les nouvelles combinaisons,
en un mot les nouvelles faces des mots. Ils sont
les autorités de l'usage nouveau, comme
les autres sont les autorités de l'usage
ancien.
Enfin,
indépendamment de ces avantages, les exemples
ne sont pas sans quelque attrait par eux-mêmes.
De beaux vers de Corneille ou de Racine, des morceaux
du grand style de Bossuet, d'élégantes
phrases de Massillon plaisent à rencontrer
; ce sont sans doute des lambeaux, mais, pour
me servir de l'expression d'Horace, si justement
applicable ici, ce sont des lambeaux de pourpre.
V.
Remarques
Sous
ce chef, j'ai réuni quelques notions complémentaires
qui n'entrent pas d'ordinaire dans les plans lexicographiques,
mais qui pourtant ne me semblent pas dénuées
d'intérêt et d'utilité.
Sans qu'un dictionnaire puisse jamais devenir
un traité de grammaire, il se rencontre
de temps en temps des mots qui, par leur nature
et par leur emploi, invitent à quelques
recherches et à quelques décisions
grammaticales. Je n'ai pas voulu me refuser, par
le silence et la prétermission, à
ces naturelles invitations, et c'est de la sorte
que, dans ce dictionnaire, un paragraphe s'est
ouvert, sous le titre de Remarques, à des
observations de grammaire.
Ces
remarques se rapportent essentiellement à
des difficultés. En plus d'un cas l'usage
est chancelant ; on ne sait ni comment dire, ni,
s'il s'agit d'écrire, comment écrire.
Les grammairiens se sont beaucoup appliqués
à la discussion de ces cas. Il a donc suffi
souvent de résumer leurs décisions
et de les présenter sous une forme concise.
Mais il est arrivé aussi que soit l'examen
du fait en lui-même, soit l'abondance des
renseignements fournis par les exemples et par
l'histoire, ont conduit à modifier leur
décision, ou bien à introduire des
cas nouveaux auxquels ils n'avaient pas songé.
Ces remarques, de leur nature, sont très
diverses. Cependant, j'indiquerai comme exemples
la discussion des locutions dans ce but, remplir
un but, imprimer un mouvement, sous ce rapport,
se suicider, sous ce point de vue, se faire moquer
de soi.
D'autres
fois ces remarques sont relatives a des faits
rétrospectifs de grammaire, mais appartenant
toujours à l'âge classique de la
langue et de la littérature. Des constructions
et des emplois de mots ont varié ; c'est
ainsi que davantage que (je cite celui-là
entre beaucoup d'autres), après avoir été
usité chez les meilleurs écrivains
du dix-septième siècle, a été
condamné par les grammairiens et est finalement
exclu du bon usage. Pour un double motif cette
sorte de remarques méritait d'avoir une
place : ou bien, comme ces tournures se trouvent
dans d'excellents auteurs bien qu'elles soient
condamnées par la grammaire présente,
le lecteur qui les rencontre se pourrait croire
autorisé à en user, et pourtant
il pécherait contre la correction contemporaine
; ou bien, comme elles sont aujourd'hui qualifiées
de fautes, il serait porté à imputer
aux auteurs classiques qui les lui offrent, des
péchés contre le bon langage qui
n'y sont pas ; car dans leur temps la grammaire
n'avait rien dit contre et l'usage les justifiait.
Il
est enfin un dernier ordre de remarques, tantôt
mises sous ce chef, tantôt incorporées
dans la série des acceptions du mot. Il
s'agit de l'interprétation de certaines
locutions figurées ou proverbiales. J'ai,
toutes les fois que cela m'a été
possible, expliqué d'où provenait
la locution et comment on devait en comprendre
l'origine et l'application ; mais je conviens
sans hésitation que, malgré mes
efforts, cette partie est loin d'être complète.
En effet, à moins que l'interprétation
ne s'offre d'elle-même, ou que des renseignements
précis n'aient été conservés,
il n'est guère que le hasard qui fasse
rencontrer, en cela, ce que l'on cherche ; je
veux dire que le succès dépend des
chances de lecture qui amènent sous les
yeux quelque passage explicatif.
VI.
Définitions et synonymes
Un
dictionnaire ne peut pas plus contenir un traité
de synonymes qu'un traité de grammaire
; c'est aux ouvrages spéciaux qu'il faut
renvoyer les développements que comporte
un sujet aussi étendu et aussi important.
Cependant la synonymie touche à la lexicographie
par quelques points qui ne doivent pas être
négligés.
La
définition des mots est une des grandes
difficultés de la lexicographie. Quand
on fait un dictionnaire d'une langue morte ou
d'une langue étrangère, la traduction
sert de définition ; mais, quand il faut
expliquer un mot par d'autres mots de la même
langue, on est exposé à tomber dans
une sorte de cercle vicieux ou explication du
même par le même. Ainsi, le Dictionnaire
de l'Académie définit fier par hautain,
altier; et il définit hautain par fier,
orgueilleux. Évidemment il y a là
un défaut duquel il faut se préserver.
Je
ne prétends pas, malgré mon attention,
m'en être partout préservé
; mais la discussion des synonymes m'a souvent
averti de prendre garde aux nuances et de ne pas
recevoir comme une véritable explication
le renvoi d'un terme à l'autre. C'est entre
tant d'objets qu'un dictionnaire doit avoir en
vue un de ceux auxquels j'ai donné le plus
d'attention. L'exemple cité plus haut de
hautain et altier signale un autre côté
par où la synonymie donne un utile secours
à la lexicographie, en la forçant
à préciser des idées très
étroitement unies. Il s'agit des mots qui
ne diffèrent que par un suffixe : hautain
et altier proviennent d'un même radical,
le latin altus ; joignez-y haut dans le sens moral,
et vous aurez trois termes identiques radicalement,
ayant par conséquent un fond commun de
signification, et n'étant distingués
que parce que haut est sans suffixe, haut-ain
pourvu du suffixe ain, et alt-ier du suffixe ier.
Ce sont là des nuances qui sont difficiles
à exprimer et qui pourtant influent sur
les définitions.
VII.
Historique
Ici
se termine ce que j'appellerai l'état présent
de la langue. Ceux qui ne voudront rien de plus
pourront s'arrêter là et laisser
une dernière partie que la disposition
typographique en a tout à fait séparée.
Mais ceux qui seront curieux de voir comment un
mot a été employé d'âge
en âge depuis l'origine de la langue jusqu'au
seizième siècle ; ceux qui iront
jusqu'à désirer de connaître
l'étymologie entreront dans l'histoire
du mot, et trouveront, au-dessous de cette histoire,
l'étymologie qui très souvent en
est dépendante.
Je
donne le nom d'historique à une collection
de phrases appartenant à l'ancienne langue.
Lorsqu'un mot a été exposé
complètement tel qu'il est aujourd'hui
dans l'usage, lorsque les sens y ont été
rangés d'après l'ordre logique,
lorsque des exemples classiques, autant que faire
se peut, ont été rapportés
à l'appui, lorsque la prononciation a été
indiquée et, au besoin, discutée,
lorsque enfin des remarques grammaticales et critiques
ont touché, dans les cas qui le comportent,
à l'emploi du mot ou aux difficultés
qu'il présente, alors s'ouvre un nouveau
paragraphe pour les textes tirés de la
langue d'oïl. Ainsi placé, c'est le
prolongement naturel d'une série que l'on
tronque quand on s'arrête à notre
temps et aux temps classiques. Après avoir
vu comment écrivent Corneille, Pascal,
Bossuet, Voltaire, Montesquieu et nos contemporains,
on pénètre en arrière et
l'on voit comment ont écrit Montaigne,
Amyot, Commines et Froissart, Oresme et Machaut,
Joinville, Jean de Meung, Guillaume de Lorris,
Villehardouin, le sire de Couci, le traducteur
du livre des Psaumes, et Turold, l'auteur de la
Chanson de Roland.
Ce
n'est point, je l'ai déjà dit et
je le répète, un dictionnaire de
la vieille langue que j'ai entendu faire ; on
ne trouve pas ici tous les mots qui nous ont été
conservés dans les livres de nos anciens
auteurs. Mon plan est plus restreint ; la vieille
langue ne figure qu'à propos de la langue
moderne. Toutes les fois qu'un mot d'aujourd'hui
a un historique, c'est-à-dire n'a pas été
formé et introduit depuis le dix-septième
siècle, il est suivi d'un choix de textes
qui en montrent l'emploi dans les siècles
antérieurs. Il y a deux cents ans que quelque
chose d'analogue avait été conseillé
par l'auteur anonyme de la préface du Dictionnaire
de Furetière : " L'on pourra avec
le temps faire porter à ce dictionnaire
le titre d'universel en toute rigueur ; il faudroit
pour cela y enfermer tous les mots qui étoient
en usage du temps de Villehardouin, de Froissart,
de Monstrelet, du sire de Joinville et de nos
vieux romanciers.... On y pourroit insérer
l'histoire des mots, c'est-à-dire le temps
de leur règne et celui de leur signification.
Il faudroit observer à l'égard de
ces vieux termes ce qu'on pratique dans les dictionnaires
des langues mortes, c'est de coter les passages
de quelque auteur qui les auroit employés.
On ne feroit pas mal non plus de se répandre
sur les ouvrages des anciens poëtes provençaux
; et rien ne serviroit plus à perfectionner
la science étymologique qu'une recherche
exacte des mots particuliers aux diverses provinces
du royaume ; car on connoîtroit par là
l'infinie diversité de terminaisons et
d'altérations de syllabes que souffrent
les mots tirés de la même source
; ce qui donneroit une nouvelle confirmation et
plus d'extension aux principes de cet art, et
justifieroit plusieurs conjectures qui ont servi
de raillerie à quelques mauvais plaisants."
Je reviendrai ci-après sur les patois,
le provençal et les autres langues romanes,
et je continue l'explication de cet historique.
Pendant
que, dans l'article consacré à l'usage
présent, les acceptions sont rigoureusement
classées d'après l'ordre logique,
c'est-à-dire en commençant par le
sens propre et en allant aux sens de plus en plus
détournés, ici tout est rangé
d'après l'ordre chronologique. Le principe
de succession prévaut sur le principe de
l'ordre des significations ; ce qui importe, c'est
de connaître comment les emplois se succèdent
les uns aux autres et s'enchaînent. D'un
coup d'il on saisit toute cette filiation
; et, allant de siècle en siècle,
on voit le mot tantôt varier d'usage, de
signification et d'orthographe, tantôt se
présenter dès les plus hauts temps
à peu près tel qu'il est aujourd'hui.
La curiosité qu'excite naturellement un
tel déroulement ne se satisfait pas sans
éveiller une foule de réflexions
spontanées qui rendent la langue plus claire,
plus précise, et, si je puis dire ainsi,
plus authentique, et qui, faisant sentir le prix
de la tradition, inspirent le respect des aïeux,
et, au lieu du dédain pour le passe, la
reconnaissance.
L'antiquité
des langues romanes est fort grande ; elle se
confond avec l'origine de toutes les choses modernes
en Occident, puisque c'est du centre romain que
sont parties les influences de civilisation qui
ont agi sur la Germanie, conquise par Charlemagne,
christianisée par la conquête et
par les missionnaires, et rendue féodale
du même coup. Quand on considère
l'Occident européen dans son ensemble et
comme corps politique, on y aperçoit trois
groupes : le groupe allemand, le groupe roman,
le groupe anglais, tous trois distincts par la
langue. Le premier, comme le nom l'indique, est
de langue germanique ; le second est de langue
latine ; le troisième est intermédiaire,
germanique d'origine, mais fortement mélangé
de roman par l'effet de la conquête normande.
Le premier est le plus ancien, je parle des monuments
de langue : on remonte, dans le domaine germanique,
jusqu'au quatrième siècle, aux Goths
et à Ulfilas, à une époque
où le latin était encore vivant,
et où il n'était aucunement question
des langues romanes. Le second est postérieur,
et son idiome commence à se dégager
vers le neuvième siècle. Le troisième
est le dernier en date ; au quatorzième
siècle l'anglais se forme de la combinaison
d'un fonds germanique avec un mélange français.
C'est ainsi que se partage l'histoire des langues
dans l'Occident.
La
langue française, en tant que langue distincte
du latin, a commencé d'exister dans le
courant du neuvième siècle, du moins
à en juger par les monuments écrits.
Un trouvère du douzième siècle,
Benoît, nous apprend que des vers satiriques
en cette langue furent faits contre un comte de
Poitiers qui s'était mal conduit dans un
combat avec les pirates normands. Ces vers du
neuvième siècle ne nous sont point
parvenus, et nous n'avons d'une aussi haute antiquité
que le serment des fils de Louis le Débonnaire.
Le
dixième siècle n'est guère
plus riche en textes. La langue vulgaire, cela
est certain, ne faisait que bégayer, et,
quand il s'agissait d'écrire, c'était
au latin que l'on recourait. Deux très
courts échantillons du parler d'alors nous
ont été conservés : c'est
le Chant d'Eulalie et le Fragment de Valenciennes.
Le Chant d'Eulalie est une petite composition
qui n'a que vingt-huit vers ; le Fragment de Valenciennes
est un lambeau de sermon trouvé sur la
garde d'un manuscrit, décollé à
grand'peine et lu avec non moins de difficulté.
Quelque courts qu'ils soient, ces textes sont
précieux et curieux par leur date.
C'est
au onzième siècle que commencent
les grandes compositions poétiques ; mais
comme ces compositions, d'abord écrites
en assonances, furent remaniées dans le
siècle suivant en rimes exactes, il ne
nous reste que bien peu de poëmes que l'on
puisse faire remonter avec certitude jusque-là.
Cependant ce n'est point une témérité
que d'attribuer au onzième siècle
la Chanson de Roland, qui a conservé les
assonances primitives et qui porte d'ailleurs
toute sorte de caractères d'ancienneté.
Les Lois de Guillaume, imposées par le
conquérant à l'Angleterre lorsqu'il
y établit le système féodal,
sont incontestablement du onzième siècle
; seulement les textes que nous en avons ne sont
pas purs de toutes retouches ni de ces influences
qui donnèrent au français parlé
en Angleterre un cachet particulier. Rien de pareil
ne peut être reproché au Poëme
de Saint Alexis, qui est un excellent texte de
la langue écrite du onzième siècle.
Il n'y a que ces trois documents pour la période
qui compte ses années depuis 1001 jusqu'à
1100.
Celle
qui les compte de 1101 à 1200 voit se développer
dans son essor le mouvement et le travail commencés
dans le siècle précédent.
Le douzième siècle est l'âge
classique de l'ancienne littérature. C'est
alors que se composent ou se remanient les grandes
chansons de geste et que se font les poëmes
du cycle breton sur la Table ronde et Artus. Les
textes abondent ; et, ne pouvant tout citer, il
faut faire un choix. On trouvera à l'historique,
particulièrement mis à contribution,
la geste des Saxons, le poëme si remarquable
de Raoul de Cambrai, les chansons du sire de Couci,
le poëme si bien écrit et si travaillé
sur le martyre de saint Thomas de Cantorbéry,
les traductions du livre des Psaumes, de Job,
des Rois, des Machabées et des sermons
de saint Bernard, Benoît et sa Chronique
de Normandie, Wace et ses poëmes de Brut
et de Rou. De la sorte, on a sous les yeux un
suffisant témoignage de la manière
de parler et d'écrire du temps de Louis
le Gros et de Philippe Auguste.
Le
treizième siècle est a tous égards
la continuation du douzième ; il n'innove
pas, mais il ne laisse rien dépérir,
et il cultive tous les genres créés
dans l'âge précédent. Seulement
le nombre des textes conservés est plus
grand ; c'est une immensité, si à
ce qui est publié on ajoute ce qui demeure
inédit dans les bibliothèques. Les
exemples de l'historique sont empruntés
à Villehardouin et à Joinville,
ces deux historiens, l'un du commencement, l'autre
de la fin de ce siècle, à la Chronique
de Rains, à Beaumanoir, au Renart, épopée
burlesque et vive satire de la société
féodale, à la Rose, aux fabliaux,
à la Chanson d'Antioche, à Berte
aux grands pieds, à Marie de France, etc.
Le quatorzième siècle perd le goût
des compositions qui avaient fait le charme des
âges précédents, et pourtant
il n'est pas en état d'y suppléer
par des créations de son fonds ; l'originalité
languit, mais cela n'empêche pas les textes
d'être fort nombreux. Quelques-uns seulement
figurent dans l'historique : pour la poésie,
le roman héroïcomique de Baudoin de
Sebourg, la vie de Bertrand du Guesclin, Machaut,
Girart de Rossillon, etc. ; pour la prose, Oresme,
le traducteur d'Aristote, Bercheure, le traducteur
de Tite Live, Modus, qui est un traité
sur la chasse, le Ménagier de Paris, qui
est une espèce de guide de l'administration
d'une maison et d'un ménage, les Chroniques
de Saint-Denis, etc.
Dans
le quinzième siècle, on trouvera
des citations de Froissart, qui clôt le
quatorzième siècle et qui meurt
dans le quinzième, d'Alain Chartier, de
Christine de Pisan, de Charles d'Orléans,
d'Eustache Deschamps, de Coquillart, de la spirituelle
comédie de Patelin, de Commines, de Villon,
de Perceforest, l'un de ces romans en prose qui
remplacèrent les anciennes chansons de
geste, du petit Jehan de Saintré. C'est
par ces écrivains que le quinzième
siècle passe sous les yeux du lecteur.
Au
seizième siècle se termine la partie
archaïque de la langue ; on ne le quitte
que pour entrer dans l'âge classique. Rabelais,
Amyot, Calvin, Montaigne, d'Aubigné, Marguerite
de Navarre, le conteur des Perriers et quelques
autres ont été dépouillés
; Olivier de Serres et Ambroise Paré l'ont
été aussi pour le langage technique
de l'agriculture et de la chirurgie. Les poëtes,
dans cette période, n'ont pas atteint à
la hauteur des prosateurs ; cependant les deux
Marot, le père et le fils, Joachim du Bellay,
Ronsard, donnent encore un contingent important.
Tels
sont les principaux auteurs et ouvrages, mais
les principaux seulement, qui ont fourni des échantillons
de leur langage. Quand la série est complète,
c'est-à-dire quand on a des exemples jusqu'au
onzième siècle (en avoir plus haut
est rare, puisque des deux siècles précédents
quelques lignes seulement nous sont parvenues),
une même vue montre d'âge en âge
comment le mot s'est comporté, et quelles
modifications graduelles l'ont fait ce qu'il est
aujourd'hui.
En
ceci, le classement par significations troublerait
tout ; le classement par ordre de temps éclaircit
tout. Je citerai quelques exemples. Toutes les
personnes familiarisées avec la latinité
ne peuvent manquer d'être frappées
du mot choisir tres-voisin d'élire par
le sens. Élire est, si je puis ainsi parler,
du cru ; il nous appartient par droit d'héritage
; mais comment avons-nous l'autre, et quel est-il?
L'historique donne la réponse. En le suivant
dans son ordre chronologique, on voit que choisir
a le sens d'apercevoir, de voir, et n'a que ce
sens ; puis, peu à peu, à côté
de cette signification fondamentale apparaît
la signification d'élire, de trier ; puis,
entre les deux significations, le rapport devient
inverse : c'est celle d'élire qui prédomine
; l'autre n'a plus que de rares exemples ; si
bien qu'au seizième siècle elle
est un archaïsme, abandonné tout à
fait dans le dix-septième. On comprend
comment l'idée d'apercevoir s'est changée
en une idée dérivée, celle
de trier. A ce point, l'étymologie se présente
sans conteste ; et notre mot vient du germanique
kausjan, voir, regarder.
Danger
peut encore être allégué comme
un de ces mots que l'historique éclaire
particulièrement.
Avant toute histoire et toute ancienne citation,
on a été porté à y
voir un dérivé du latin damnum ;
par exemple, damniarium, d'où danger ou
dangier. Mais d'abord l'idée de dommage
n'est pas tellement voisine de celle de péril,
qu'une simple conjecture, sans preuve de textes,
suffise à établir le passage de
l'une à l'autre. De plus, la langue du
droit a, dans quelqu'un de ses recoins, conservé
des emplois où danger ne signifie aucunement
péril, mais signifie la défense
qu'impose une autorité. Enfin, ce qui est
décisif, l'historique élève
deux objections fondamentales : la première,
que la forme primitive est non pas danger, mais
dongier ou donger ; la seconde, que le sens primitif
est non pas péril, mais pouvoir, autorité,
et, par suite, interdiction, défense. Il
faut donc, quant à l'étymologie,
ne considérer que cette forme et ce sens
; on satisfait à l'une et à l'autre
à l'aide du latin dominium, seigneurie,
pouvoir, fournissant par dérivation la
forme fictive dominiarium, ou la forme réelle
dongier. On voit les conditions précises
imposées à l'étymologie ;
il faut qu'elle soit explicative de la forme et
du sens.
Elle
vient pour ces deux, forme et sens, d'expliquer
dongier ; il lui reste à expliquer danger.
C'est une habitude beaucoup plus étendue
dans l'ancienne langue, mais dont il reste des
traces dans la moderne, de changer o des latins
en a, on ou un en en ou an : ainsi dame, de domina
; damoiseau, de dominicellus ; volenté,
de voluntas ; mains pour moins ; cuens pour coms
(de comes, comte), etc. A cette catégorie
appartient danger, qui figure dans les textes
à côté de donger, et qui n'en
est qu'une variante dialectique. Voilà
pour la forme ; quant au sens, on voit, en suivant
la série historique, que vers le quatorzième
ou quinzième siècle se trouve estre
au danger de quelqu'un, qui signifie également
être en son pouvoir et courir du péril
de sa part. Là est la transition ; dès
lors le sens de péril devient prédominant
; on oublie l'autre peu à peu, si bien
que, quand l'ancienne et propre signification
est exhumée des livres, on la méconnaît
; et l'on douterait de l'identité, si l'on
ne tenait tous les chaînons.
Ce
sont ces chaînons qui permettent de rattacher
dais au latin discus dans le sens de table à
manger. Les anciens textes sont concordants :
un dais y est toujours la table du repas, et particulièrement
du repas d'apparat, de celui des princes et des
seigneurs. Puis, comme le repas d'apparat occupait
un endroit élevé au-dessus du sol,
dais passe au sens d'estrade ; enfin, comme l'estrade
est souvent recouverte de draperies qui la décorent,
le sens actuel de dais s'établit, et les
autres qui ont servi d'intermédiaire tombent
en désuétude.
Les
mots, comme les familles, sont exposés
à perdre leur noblesse et à descendre
des significations élevées aux basses
significations. L'historique, qui est leur arbre
généalogique, en fait foi. Voyez
donzelle ; c'est un terme du langage familier,
d'un sens très dédaigneux et appliqué
à des femmes dont on parle légèrement.
Tel n'était point l'usage originel : donzelle,
ou doncele, ou dancele (ces formes sont équivalentes)
n'avait pas d'autre emploi que demoiselle ou damoiselle,
dont il est la contraction : c'était la
jeune dame, la jeune maîtresse, la fille
de la maison, du manoir féodal ; et cette
signification prenait sa source dans le latin
; car demoiselle est la représentation
française de dominicella, diminutif de
domina. C'est encore au sein de la hiérarchie
domestique que valet, après avoir été
dans le haut, descend dans le bas. D'abord, il
fut bien loin d'appartenir aux serviteurs de la
maison et de jamais prendre l'acception défavorable
qui lui vient quand il sert à caractériser
une complaisance servile et blâmable. Valet,
et, selon l'orthographe véritable, vaslet,
est le diminutif de vassal, proprement le petit
vassal ; or, dans le langage du moyen âge,
ce petit vassal est le jeune homme des familles
nobles qui en est à son apprentissage dans
les fonctions domestiques et militaires. Le sens
propre est resté dans varlet, qui ne se
dit plus qu'en parlant des temps féodaux
et qui est le même mot, l'r se substituant
quelquefois à l's. Vassal avait deux sens
très distincts dans le vieux français
: il signifiait et celui qui était subordonné
à un autre dans la hiérarchie féodale,
et celui qui se distinguait à la guerre
par sa vaillance et sa prouesse. On peut croire
que l'idée de vassal, perdant sa dignité,
à mesure que la société féodale
dépérissait, est descendue jusqu'à
celle de valet ; mais l'on voit par l'exemple
de donzelle, que l'usage n'a pas même besoin
de ces prétextes pour faire passer un mot
des rangs élevés dans les humbles
positions.
Il
en est de certaines locutions comme des sens détournés
; si elles sont difficiles, il n'y a guère
que l'historique qui en fournisse l'explication
; s'il manque à la fournir, les conjectures
ne mènent d'ordinaire qu'à des incertitudes.
Qui, par exemple, sans l'historique, peut deviner
ce qu'est chape chute? Une chape et une chute,
que veut dire cela? Et si, dans l'impuissance
d'expliquer ces deux mots, on cherche à
les interpréter en attachant à chape
et à chute un autre sens que celui qui
leur est propre, quelle confiance avoir en d'aveugles
tâtonnements? Rien n'est à changer
au sens de ces mots ; c'est bien de chape qu'il
s'agit ; chute est le participe chu ou chut, devenu
substantif dans notre mot chute, conservé
dans la seule locution chape chute, qui dès
lors signifie chape tombée. Or cette chape
chute ou chape tombée figure dans un vieux
récit du trouvère Wace sur la justice
rigoureuse du duc Rollon ou Rou en Normandie.
Une femme s'empare d'une chape chute et est punie
; de là vient la locution de chape chute
pour chose de quelque valeur que l'on trouve,
et dont on s'empare ; et c'est ainsi que, dans
la Fontaine, le loup, rôdant autour de la
maison où l'enfant pleurait, attendait
chape chute, c'est-à-dire quelque aubaine.
Par
une efficacité de même genre, l'historique
ramène parfois à des origines distinctes
des mots qui sont allés se confondant par
une vicieuse assimilation. Le dé à
jouer et le dé à coudre est-ce étymologiquement
la même chose? Et, s'ils sont différents,
quelle est la forme primitive de chacun? Du premier
coup d'il, la lecture des textes successifs
tranche la question, montrant que le dé
à jouer est toujours dé, et ne change
pas en remontant vers les anciens temps, au lieu
que le dé à coudre quitte une apparence
trompeuse, cesse d'être assimilé
à l'autre et devient deel, lequel indique
le latin digitale.
Chaque
époque a son genre de néologisme.
L'historique en donne la preuve : tels mots n'apparaissent
qu'au quatorzième siècle, tels autres
datent du quinzième ou du seizième.
Ce sont des additions continuelles ; il est vrai
que des pertes non moins continuelles agissent
en sens inverse ; tous les siècles font
entrer dans la désuétude et dans
l'oubli un certain nombre de mots ; tous les siècles
font entrer un certain nombre de mots dans l'habitude
et l'usage. Entre ces acquisitions et ces déperditions,
la langue varie tout en durant. Un fonds reste
qui n'a pas changé depuis le onzième
et le douzième siècle ; des parties
vont et viennent, les unes périssant, les
autres naissant. C'est cette combinaison entre
la permanence et la variation qui constitue l'histoire
de la langue.
VIII.
Patois ; Langues Romanes
Les
patois, dans l'opinion vulgaire, sont en décri,
et on les tient généralement pour
du français qui s'est altéré
dans la bouche du peuple des provinces. C'est
une erreur. Je montrerai plus loin, à l'article
Dialectes, que les patois sont les héritiers
des dialectes qui ont occupé l'ancienne
France avant la centralisation monarchique commencée
au quatorzième siècle, et que dès
lors le français qu'ils nous conservent
est aussi authentique que celui qui nous est conservé
par la langue littéraire. Cela étant,
un dictionnaire comme celui-ci ne pouvait pas
les négliger ; car ils complètent
des séries, des formes, des significations.
En
fait de langue et de grammaire, des exemples mettent
les choses bien plus nettement sous les yeux que
ne font les raisonnements. Je prends de nouveau
notre mot danger, pour en faire l'étude
par les patois comme j'en ai fait l'étude
par l'historique, et pour y montrer comment les
patois et l'historique se donnent souvent la main.
De quelque manière qu'il soit devenu synonyme
de péril, qui est le terme propre, le terme
d'origine latine (periculum), le français
littéraire ne donne rien au delà
de cette acception présente. Mais allons
aux patois ; aussitôt la signification s'étend
et ouvre des aperçus dont il faut tenir
compte. Dangier, en normand, signifie domination,
puissance; et dangî, en wallon, nécessité,
péril. Sont-ce des sens arbitraires et
nés de caprices locaux ? Pas le moins du
monde ; la série des textes écarte
une aussi fausse interprétation. Dans l'ancien
français, danger signifie autorité,
contrainte, résistance, et le sens de péril
n'y paraît qu'assez tard. L'historique,
les patois, le sens d'aujourd'hui, voilà
donc les éléments de toute discussion
sur le classement des significations du mot danger
et sur son étymologie.
Certaines
formes pures qui ont disparu du français
sont demeurées dans les patois. Si l'on
doutait que lierre fût une production fautive
née de l'agglutination de l'article avec
le mot (l'-ierre), les patois suffiraient à
en fournir la preuve ; tous n'ont pas suivi la
langue littéraire dans la corruption où
elle est tombée ; et hierre, du latin hedera,
se trouve dans la bouche des paysans de plusieurs
provinces, tandis que les lettrés sont
obligés de dire et d'écrire ce barbarisme,
le lierre. Non pas que je veuille, grammairien
ou lexicographe rigoureux, conseiller en aucune
façon de revenir sur ce qui est accompli
et d'essayer, par exemple, de restaurer hierre
à la place du vicieux usurpateur lierre
; y réussir serait un mal. En effet, qu'arriverait-il?
L'oreille s'accoutumant à hierre, lierre
deviendrait un barbarisme insupportable, et tous
les vers de notre âge classique, où
lierre figure honorablement, seraient déparés.
On n'a que trop fait cela au dix-septième
siècle, quand, déclarant entre autres
dedans, dessus, dessous, adverbes au lieu de prépositions
qu'ils avaient été jusque-là,
on a rendu désagréables pour nous
tant de beaux vers de Malherbe et de Corneille.
Il est des barbarismes et des solécismes
qu'il est moins fâcheux de conserver, qu'il
ne le serait de les effacer.
D'autres
fois les patois offrent un secours particulier
à l'étymologie. Dans notre mot ornière,
si l'on prend en considération le commencement
or... et le sens, on sera très porté
à y trouver un dérivé du
latin orbita, roue (l'ornière étant
la trace d'une roue), par l'intermédiaire
d'une forme non latine orbitaria, mais qu'on peut
supposer. Cependant des scrupules étymologiques
persistent, et la présence de l'n au lieu
du b entretient les doutes ; car orbita, par l'intermédiaire
d'orbitaria, aurait dû donner orbière,
non ornière. Si orbière était
quelque part, il éclaircirait ornière,
qui ne pourrait pas en être séparé.
Il est en effet quelque part ; le wallon a ourbîre,
qui signifie ornière, et de la sorte le
chaînon nécessaire est trouvé.
Un
fait qui est certain, bien qu'il n'ait pas été
très remarqué, c'est que de temps
en temps il s'introduit dans la langue littéraire
des mots venus des patois, particulièrement
des patois qui, avoisinant le centre, ont avec
lui moins de dissemblance pour le parler. Cela
n'est point à regretter ; car ce sont toujours
des mots très français et souvent
des mots très heureux, surtout quand il
s'agit d'objets ruraux et d'impressions de la
nature. Cette introduction se fait principalement
par les récits de comices agricoles et
de congres provinciaux, par les journaux, par
les livres. Il est possible que, grâce à
une plume célèbre, le mot champi
(enfant trouvé), qui est usité dans
tout l'Ouest, prenne pied dans la langue littéraire.
Pour
ces raisons, j'ai fait usage des patois. Malheureusement
toutes ces sources de langue qui coulent dans
les patois sont loin d'être à la
portée du lexicographe. Il s'en faut beaucoup
que le domaine des parlers provinciaux ait été
suffisamment exploré. Il y reste encore
de très considérables lacunes. C'est
aux savants de province à y pourvoir ;
et c'est à l'Académie des inscriptions
et belles-lettres à encourager les savants
de province.
La
place que j'ai accordée aux patois est
petite et ne dépasse pas la rubrique que
j'ai intitulée ÉTYMOLOGIE. Là
je recueille toutes les formes qu'ils fournissent,
autant du moins que les glossaires qui ont été
publiés me l'ont permis ; je les mets les
unes à côté des autres, et
souvent elles me servent à la discussion
étymologique, quelquefois à la détermination
des sens et à leur classification ; dans
tous les cas elles complètent l'idée
totale de la langue française, en rappelant
qu'elle a eu des dialectes, et qu'avant d'être
une elle a été nécessairement
multiple, suivant la province et la localité.
Je
dirai des langues romanes ce que je viens de dire
des patois : je leur donne une petite place à
l'ÉTYMOLOGIE, citant avec soin les mots
qu'elles m'offrent en correspondance avec le mot
français ; et là elles me servent
à la discussion étymologique et
à la détermination du sens.
A l'article langues romanes, dans le Complément
de cette préface, j'exposerai avec quelques
développements les rapports des langues
romanes entre elles et la position que le français
y occupe. Pour le moment, je veux seulement expliquer
l'usage de ce dictionnaire, c'est-à-dire
indiquer quelles sont les parties qui le composent,
quelle place ces parties y occupent et à
quel office elles sont employées.
Dans
la plupart des cas, un mot français n'est
point un mot isolé dans l'Occident, mais
il est également provençal, espagnol,
italien, soit qu'il provienne du latin, ce qui
est l'ordinaire, soit qu'il provienne du germanique
ou d'autres sources. Cette simultanéité
ne peut pas ne pas être consultée
pour l'étymologie ; l'étymologie,
à son tour, réagit sur la connaissance
des acceptions primitives et sur leur filiation.
Et dès lors il devient nécessaire
de faire une place, petite sans doute, mais déterminée,
à la comparaison des langues romanes, pour
chaque mot qu'elles ont en commun.
IX.
Étymologie
L'étymologie
a pour office de résoudre un mot en ses
radicaux ou parties composantes, et, reconnaissant
le sens de chacune de ces parties, elle nous permet
de concevoir comment l'esprit humain a procédé
pour passer des significations simples et primitives
aux significations dérivées et complexes.
L'étymologie
est primaire ou secondaire : primaire, quand il
s'agit d'une langue a laquelle, historiquement,
on ne connaît point de mère ; secondaire,
quand il s'agit d'une langue historiquement dérivée
d'une autre. Ainsi l'étymologie romane,
et, en particulier, française, est secondaire,
remontant pour la plupart des mots au latin, à
l'allemand, au grec, etc. Puis l'étymologie
latine, ou grecque, ou allemande, est primaire
; ces idiomes n'ont pas d'ascendants que nous
leur connaissions, mais ils ont des frères,
le sanscrit, le zend, le slave, le celtique ;
ce sont autant de termes de comparaison pour l'étymologie
primaire, qui s'efforce d'isoler les radicaux
irréductibles, de déterminer quel
en fut le sens et d'en faire la nomenclature.
Dans
ce dictionnaire, il n'est question que de l'étymologie
secondaire et seulement de la langue française.
Le problème à résoudre est
de trouver pour chaque mot français le
mot ancien dont il procède et l'origine
de la signification que prend le mot ancien en
devenant le mot moderne. Il s'en faut, certes,
que le problème soit résolu pour
tous les mots ; mais il l'est pour beaucoup ;
et sur ce terrain de l'étymologie secondaire,
qui est plus rapproché de nous et plus
historique, on a d'amples et précieux documents
qui enseignent comment l'esprit d'un peuple, à
l'aide d'un fonds préexistant, fait des
mots et des significations : ce qui jette du jour
sur le terrain plus éloigné et moins
historique de l'étymologie primaire.
Mais
l'étymologie est-elle une science à
laquelle on puisse se fier, et dépasse-t-elle
jamais le caractère de conjectures plus
ou moins ingénieuses et plausibles? Cette
appréhension subsiste encore chez de bons
esprits, restés sous l'impression des aberrations
étymologiques et des moqueries qu'elles
suscitèrent. L'étymologie fut, à
ses débuts, dans la condition de toutes
les recherches scientifiques, c'est-à-dire
sans règle, sans méthode, sans expérience.
La règle, la méthode, l'expérience
ne naissent que par la comparaison des langues,
et la comparaison des langues est une application
toute nouvelle de l'esprit de recherche et d'observation.
Les savants qui les premiers s'occupèrent
d'étymologie, ne pouvant consulter que
la signification et la forme apparente des mots,
ne réussissaient que dans les cas simples
: ils n'avaient aucun moyen de traiter les cas
complexes et difficiles sinon par la conjecture
et l'imagination ; et dès lors les aberrations
étaient sans limites, puisqu'il ne s'agissait
que de satisfaire tellement quellement au sens
et à la forme.
Désormais
les recherches étymologiques sont sorties
de cette période rudimentaire ; et l'ancien
tâtonnement a disparu. L'étude comparative
a établi un certain nombre de conditions
qu'il faut remplir ; le mot que l'on considère
est soumis à l'épreuve de ces conditions
; s'il la subit, l'étymologie est bonne
; s'il la subit incomplétement, elle est
douteuse ; s'il ne peut la subir, elle est mauvaise
et à rejeter. De la sorte tout arbitraire
est éliminé ; ce sont les conditions
qui décident de la valeur d'une étymologie
; ce n'est plus la conjecture ni l'imagination.
Voici, pour l'étymologie française,
l'énumération de ces conditions
; ce sont : le sens, la forme, les règles
de mutation propres à chaque langue, l'historique,
la filière et l'accent latin. Quelques
mots sont nécessaires sur chacune de ces
divisions.
1.
Le sens est la première condition ; il
est clair qu'il n'y a point d'étymologie
possible entre deux mots qui n'ont point communauté
de sens. Ainsi entre louer, donner ou prendre
à location, et louer, faire l'éloge,
il ne faut chercher aucun rapport étymologique
; si on en cherchait, on s'égarerait :
l'un vient de locare, l'autre de laudare. Mais
il ne faut pas se laisser tromper non plus par
les détours divers, quelquefois très
prolongés et difficiles à suivre,
que prennent les significations. Dans l'ancien
français on trouve louer, loer, avec le
sens de conseiller ; y verra-t-on autre chose
que le verbe laudare? Non. Celui qui conseille
loue ce qu'il conseille à celui qui le
consulte, il en fait l'éloge ; de là
ce sens détourné qu'anciennement
louer avait pris. Et pour mentionner un exemple
de notre temps, se laissera-t-on empêcher,
par la différence des sens, de voir un
seul et même mot dans cour, espace libre
attenant à une maison, et cour de prince,
ou encore cour de justice? En aucune façon
; une étude exacte des significations,
appuyée sur l'histoire, montre que la cour
fut d'abord une habitation rurale, d'où
le sens de cour de maison ; puis l'habitation
rurale d'un grand seigneur franc, d'où
la signification relevée de résidence
des princes ou des juges.
2.
La forme est d'un concours non moins nécessaire
que le sens. Des mots qui n'ont pas même
forme soit présentement, soit à
l'origine, n'ont rien de commun, et appartiennent
à des radicaux différents ; mais
l'identité de forme n'implique pas toujours
l'identité de radical ; témoin les
deux louer cités tout à l'heure.
Les lettres qui composent un mot en sont les éléments
constitutifs ; elles ne peuvent pas se perdre,
elles ne peuvent que se transformer, ou, si elles
se perdent, l'étymologie doit rendre compte
de ce déchet. Je comparerai volontiers
les métamorphoses littérales dans
le passage d'une langue à l'autre aux métamorphoses
anatomiques que le passage d'un ordre d'animaux
à l'autre donne à étudier.
Que deviennent les os dont est formé le
bras de l'homme, quand ce bras se change en patte
de devant d'un mammifère, en aile d'un
oiseau, en nageoire d'une baleine, en membre rudimentaire
d'un ophidien? Semblablement, que deviennent les
lettres d'un mot latin ou allemand qui en sont
les os, quand ce mot se change en mot français?
Des deux parts, pour l'étymologiste comme
pour l'anatomiste, il y a un squelette qui ne
s'évanouit pas, mais qui se modifie.
Il
faut pousser plus loin la comparaison entre l'anatomie
et l'étymologie. L'anatomie a ses monstruosités
où des parties essentielles se sont déformées
ou détruites ; l'étymologie a les
siennes, c'est-à-dire des fautes de toute
nature sur la signification, la contexture ou
l'orthographe du mot. Ces infractions n'ont, des
deux côtés, rien qui abolisse les
règles ; elles sont des accidents qui en
partie ont des règles secondaires, en partie
constituent des cas particuliers, expliqués
ou inexpliqués. Ce sont les règles
générales et positives qui permettent
de dire qu'il y a faute là même où
l'on ne peut connaître les circonstances
ou les conditions de la faute, et de diviser tout
le domaine en partie régulière et
correcte et en partie altérée et
mutilée par les inévitables erreurs
du temps et des hommes.
Parmi
les lettres, les consonnes sont plus persistantes
que les voyelles ; et, parmi les voyelles, les
longues plus que les brèves. Voyez peindre
du latin pingere, et plaindre de plangere ; l'e
bref disparaissant, il en devait résulter
peingre et plaingre. Mais, au moment de la transformation,
l'oreille, du moins l'oreille française,
ne put guère supporter entre la nasale
n et la liquide r, que la dentale d ; et ainsi
naquirent peindre et plaindre ; l'habitude fut
de rendre par ei ou, moins bien, par ai, les combinaisons
latines en, in, em, im. Louange est un peu plus
compliqué : c'est le verbe louer, avec
un suffixe ange, ou plutôt enge (car telle
est l'orthographe ancienne) : or vendange, de
vindemia, nous apprend que ce suffixe représente
emia ; ce qui nous conduit à un bas-latin
laudemia, qui existe en effet ; de sorte que louange
est fait sur le même modèle que vendange.
Pour la forme comme pour le sens, on doit prendre
garde aux transformations ; elles conduisent quelquefois
bien loin un mot, qu'on méconnaîtra
si on ne tient pas les gradations qui en ont changé
la figure. A première vue, on ne saura,
par exemple, ce que peut être notre adverbe
jusque ; et si l'on spécule tant qu'il
est dans cet état, on entreverra sans doute
qu'il tient au latin usque, mais sans pouvoir
en fournir la démonstration. Il y tient
en effet ; la forme primitive est dusque, ce qui
mène à de usque, sorte d'adverbe
composé comme l'est la préposition
dans (de intus) ; de ou di latin se changea souvent,
sous l'exigence de l'oreille française,
en j ou g sifflant. Jour peut aussi servir à
mesurer l'espace parcouru, sans se dénaturer,
par un mot qui se transforme ; dans l'ancienne
langue il est jorn, en italien giorno, tous deux
du latin diurnus, qui lui-même provient
de dies ; si bien que, très certainement,
dies et jour, n'ayant plus aucune lettre commune,
mais en ayant eu, sont liés l'un à
l'autre.
3.
A la forme du mot on rattachera étroitement
les règles de permutation des lettres.
Toute forme d'un mot ne dépend pas des
règles de permutation ; mais toute permutation
influe sur la forme. On entend par règles
de permutation le mode uniforme selon lequel chacune
des langues romanes modifie un même mot
latin. Il ne faut pas croire, en effet, que ces
langues traitent capricieusement les combinaisons
latines de lettres, et que la même combinaison
soit rendue par chacune d'elles, tantôt
d'une façon, tantôt d'une autre.
Non, là aussi la régularité
est grande et prime les exceptions. Chaque langue
romane eut, à l'origine, son euphonie propre,
instinctive, spontanée, qui lui imposa
les permutations de lettres en les réglant,
et qui fit que tel groupe de lettres en latin
est uniformément rendu, dans les cas les
plus variés, par tel groupe de lettres
en roman. Le latin maturus devient : en italien,
maturo ; en espagnol, maduro ; en provençal,
madur ; en français, meür et, par
contraction, mûr. Ce petit tableau ou diagramme
montre comment un même mot peut être
traité par chacune des quatre langues :
l'italien est aussi voisin que possible du latin
; l'espagnol change la consonne intermédiaire
; le provençal la change aussi et efface
la finale ; le français, qui efface semblablement
cette finale, supprime de plus la consonne médiane.
Supprimer les consonnes médianes des mots
latins est un des caractères spécifiques
du français, par rapport aux autres langues
romanes, et ce qui l'écarte le plus, en
apparence, non au fond, du latin.
On
peut, pour le français, citer entre autres
les habitudes ou règles suivantes : en
général, dans le corps du mot, les
syllabes non prosodiquement accentuées
sont supprimées, d'où résulte
une contraction du mot latin, comme dans sollicitare,
soulcier (soucier) ; ministerium, mestier (métier)
; monasterium, moustier (moutier) ; cogitare,
cuider ; cupiditare, mot du bas-latin, convoiter
; oestimare, esmer, etc. Il arrive souvent qu'une
consonne est supprimée, ce qui produit
le rapprochement des voyelles, rapprochement que
nos aïeux paraissent avoir aimé :
securus, seür (sûr) ; maturus, meür
(mûr) ; regina, reïne (reine) ; adorare,
aorer (adorer) ; fidelis, féal ; legalis,
loyal, etc. Enfin, quand deux consonnes sont consécutives
dans le latin, le français a deux modes
de les traiter : ou bien il en supprime une, adversarius,
aversaire (le d a reparu dans le français
moderne), advocatus, avoué, etc. ; ou bien
l'une d'elles se fond avec la voyelle antécédente
pour en modifier le son : alter, autre ; altar,
autier, aujourd'hui autel, etc. La partie initiale
du mot est en général respectée
par le français, sauf un seul cas, celui
où le mot commence par une s suivie d'une
autre consonne ; alors le français, qui
trouve cette articulation pénible, la facilite
par un e prosthétique : scribere, escrire
(écrire) ; species, espèce ; stringere,
estreindre (étreindre) ; spissus, espois
(épais), etc. On comprend que les mots
tels que statue,spécial, etc. ne sont que
des exceptions apparentes ; l'ancienne langue
a dit especial et aurait dit estatue. Pour le
reste, le français conserve cette partie
initiale telle que le latin la donne ; on ne peut
plus mentionner que des exceptions très
rares, comme l'addition du g dans g-renouille,
qui vient de ranuncula ; le changement de t en
c dans craindre, qui vient de tremere. Surtout,
notre langue ne se permet pas ces suppressions,
qui sont fréquentes dans l'italien, comme
rena pour arena, le sable, badia, abbaye, etc.
On ne peut guère citer, et encore dans
l'ancien français, que li vesque pour li
evesques, qui d'ailleurs se disait aussi (vesque
ayant été formé par une influence
provençale ou italienne : en provençal,
vesque ; en italien, vescovo).
Quant
à la partie finale du mot, je me contente
de noter ces particularités : la terminaison
latine ationem devient aison : sationem, saison
; venationem, venaison ; orationem, oraison ;
la finale sionem ou tionem se change généralement
en son : mansionem, maison ; potionem, poison
; suspicionem, soupçon, etc. La finale
iculus, icula, iculum, devient eil ou il : periculum,
péril ; vermiculus, vermeil ; la finale
alia devient aille : animalia, aumaille ; la finale
ilia devient eille : mirabilia, merveille ; la
finale aculum devient souvent ail : suspiraculum,
soupirail ; quelquefois simplement acle : miraculum,
miracle. La finale arius devient aire ou ier :
contrarius, contraire, primarius, premier. La
finale aticus, aticum, s'exprime par age : viaticum,
voyage. Les finales enge, inge, onge, proviennent
de emia, imius, omia ou omnia : simius, singe
; somniari, songer. Le double w germanique se
rend par gu : guerre, de werra. L'n suivie d'une
r exige souvent l'intercalation d'un d : veneris
dies, ven'ris dies, vendredi ; ponere, pon're,
pondre.
Ces
exemples, qu'il serait facile d'étendre
davantage, suffisent ici. Une fois que les règles
de permutation ont été ainsi obtenues
par la comparaison de beaucoup de cas, on s'en
sert comme d'une clef. Prenons le verbe ronger
: comparé à songer, qui vient de
somniari, ronger viendra de rumniare, dit, par
l'épenthèse très commune
d'un i, pour rumnare ; de sorte que ronger est
proprement ruminer. Cette déduction, que
la théorie suffirait pour assurer, est
vérifiée de fait par les patois,
qui disent en effet ronger pour ruminer. De la
même façon, on trouvera une élégante
étymologie de notre mot âge : l'accent
circonflexe indique une contraction ; en effet,
la forme complète est eage ou aage, et,
dans les plus vieux textes, edage ; dès
lors tout est clair : le corps du mot est ea ou
eda, représentant oeta, du latin oetatem
; la finale age représente aticum ; et
l'on remonte sans conteste à un mot bas-latin
oetaticum, réel ou fictif, qui sert d'intermédiaire
entre le français âge et le latin
oetas. Ce que sont les mots bas-latins ainsi formés,
on le comprend ; ils n'ont rien de commun avec
les intermédiaires imaginés par
les anciens étymologistes. Ceux-ci ne connaissaient
pas les règles de permutation, et ils inventaient
des thèses pour justifier leur étymologie
; elle dépendait de ces intermédiaires
qui en dépendaient à leur tour ;
c'était un cercle vicieux. Aujourd'hui
rien de semblable ; on sait exactement quelle
est la forme qui en bas-latin peut répondre
à la forme romane ; et quand, ne la trouvant
pas, on la reconstitue, on ne fait que mettre
complétement sous les yeux du lecteur une
série d'ailleurs assurée; cela sert
à représenter l'explication, non
à la fonder.
4.
L'historique, en regard des formes diverses données
par les langues romanes, fournit les formes et
les significations primitives. Sans la connaissance
de ces formes et de ces significations, il n'y
a guère d'étymologie qui puisse
être cherchée avec sécurité,
je parle des étymologies non évidentes
de soi.
C'est
par le défaut d'historique qu'il est en
beaucoup de cas impossible d'expliquer les noms
de métier. Quand on n'a que la conjecture,
des chemins divers sont ouverts pour atteindre
la forme primitive, le sens primitif ; mais, quand
on a un historique, le chemin prend une direction
fixe dans laquelle il faut s'engager. Ainsi basoche
vient de basilica, cela est certain ; mais comment
est-ce certain? C'est que tous les lieux qui portent
le nom de basoche ont basilica pour nom latin
; cela posé, basilica donne baselche, réel
ou fictif, peu importe, car on sait par des exemples
suffisants que le latin ilica ou ilice donne elce
ou elche ; puis, par le changement connu de el
en eu ou o, baselche devient basoche, avec l'accent
tonique sur la syllabe qui est, en latin, accentuée
(basilica) ; d'ailleurs le sens convient, puisque
la basilique désignait un édifice
où se rendait la justice.
Il
est encore un autre service que l'historique rend
à l'étymologie, c'est de lui signaler
les cas où un mot s'établit par
une circonstance fortuite. Dans l'ignorance de
cette circonstance, on s'égare à
mille lieues, cherchant à interpréter
par la décomposition ou par la ressemblance
un mot qui, d'origine, ne tient ni par la forme
ni par le sens à aucun élément
de la langue. Si l'on ne savait que espiègle
vient d'un recueil allemand de facéties
intitulé Eulenspiegel (le Miroir de la
Chouette), où n'irait-on pas en cherchant
à ce mot une étymologie plausible?
Si le dix-huitième siècle ne nous
avait pas appris que la silhouette est dite ainsi
d'un financier d'alors, dont on tourna en ridicule
les réformes et les économies, y
aurait-il rien de plus malencontreux que de tâcher
à décomposer ce mot en éléments
significatifs? Un cas de ce genre m'a été
fourni par mes lectures, et de la sorte j'ai pu
donner une étymologie nécessairement
manquée par tous mes devanciers qui n'avaient
pas mis la main sur ce petit fait. Il s'agit de
galetas ; Ménage le tire de valetostasis,
station des valets ; Scheler songe au radical
de galerie ; on a cité un mot arabe, calata,
chambre haute ; Diez n'en parle pas, ce qui, en
l'absence de tout document, était le plus
sage. Quittons le domaine des conjectures qui
ne peuvent pas plus être réfutées
que vérifiées, et venons aux renseignements
particuliers qui, dans des significations que
j'appellerai fortuites, contiennent seuls explication.
Galetas est de l'efficacité de ces trouvailles
une excellente preuve ; en effet, qui le croirait?
c'est la haute et orgueilleuse tour de Galata
à Constantinople qui, de si loin, est venue
fournir un mot à la langue française.
Galata a commencé par quitter l'acception
spéciale pour prendre le sens général
de tour, puis il s'est appliqué à
une partie d'un édifice public de Paris
; enfin ce n'est plus aujourd'hui qu'un misérable
réduit dans une maison. Il n'a fallu rien
moins que l'expédition des croisés
de la fin du douzième siècle, leur
traité avec les Vénitiens qui les
détourna de la terre sainte sur Constantinople,
la prise de cette ville, l'établissement
momentané d'une dynastie française
à la place des princes grecs, pour que
le nom d'une localité étrangère
s'introduisît dans notre langue et y devînt
un terme vulgaire. Galetas est allé toujours
se dégradant ; parti des rives du Bosphore
dans tout l'éclat des souvenirs de la seconde
Rome, il s'est obscurément perdu dans les
demeures de la pauvreté et du désordre.
5.
La filière est, par comparaison avec l'instrument
de ce nom, une suite de pertuis par lesquels le
mot doit passer ; ces pertuis sont les formes
qui lui appartiennent dans les langues romanes.
Pour qu'une étymologie soit valable, il
ne suffit pas qu'elle satisfasse à la condition
française du mot ; quand ce mot est commun
à toutes les langues romanes ou à
plusieurs, il faut qu'elle satisfasse à
la condition italienne, espagnole, provençale.
Soit, par exemple, le mot encre ; l'italien dit
inchiostro ; il faudra donc trouver un mot latin
qui convienne à la fois à encre
et à inchiostro ; ce mot latin est encaustum,
qui, de la signification d'encaustique, était
passé a celle d'encre, dès Isidore
et le sixième siècle ; et sacrum
encaustum désignait une encre de pourpre
réservée à l'empereur. Encaustum
avait deux prononciations : l'une latine, avec
l'accent sur caus, a donné l'italien inchiostro
; l'autre grecque, avec l'accent sur en (egkauston),
a donné le français encre. Autre
exemple : dans la finale age, qui répond
à la finale latine aticus, la filière
est pleinement satisfaisante ; sauvage, de sylvaticus,
présente la forme où l'étymologie
est le plus masquée ; l'italien, par les
deux gg (selvaggio), fait connaître que
la finale avait plus d'une consonne ; enfin le
provençal met à découvert
la seconde consonne (selvatge). En revanche, ce
qui rend l'étymologie du verbe aller si
difficile, et, à vrai dire, impraticable
jusqu'à présent, c'est la filière
qui ne laisse pas passer toutes les formes romanes
; ces formes sont : en italien, andare ; en espagnol,
andar ; en provençal, anar ; en français,
aller, et aussi, dans l'ancienne langue, aner.
Il est malaisé de voir, dans ces mots qui
se touchent par le sens et même un peu par
la forme, des mots différents ; mais il
est impossible qu'ils traversent tous la filière
: où l'un passe, l'autre est arrêté
; telle forme latine (aditare) qui donnerait très
bien l'italien andare, s'il était seul,
ne donne plus le provençal ou le français.
Si on les prend comme ayant même radical,
on ne peut rendre compte de la transformation
; si on les prend comme ayant des radicaux différents,
on perd la garantie de la comparaison, et on n'a
plus que des conjectures plus ou moins plausibles.
La
particule péjorative mes (mésestimer,
mésuser, mespriser, etc.) est un des exemples
où ressort particulièrement la nécessité
de la filière. A première vue on
croirait qu'elle représente la particule
allemande miss (en anglais mis), qui a même
sens et même forme ; avec le français
seul et surtout avec l'italien qui dit mis, il
serait impossible d'échapper à cette
conclusion. Mais allons plus loin et poussons
jusqu'au bout la filière : mes ou mis devient,
dans les mots parallèles, en provençal
mens, menes (mesprezar, mensprezar ou menesprezar,
mépriser), en espagnol et en portugais
menos (menospreciar, menosprezar). Ce n'est donc
pas à la particule allemande miss qu'on
a affaire ; elle ne donnerait ni mens, ni menes,
ni menos ; c'est à l'adverbe latin minus,
moins, qui donne menos, menes, mens, et, par la
suppression non rare de la nasale devant l's,
mes, puis, par altération de la voyelle,
mis en italien.
6.
Enfin l'accent tonique latin est, dans la recherche
des étymologies romanes, de première
importance. On nomme accent tonique ou, simplement,
accent, l'élévation de la voix qui,
dans un mot, se fait sur une des syllabes. Ainsi,
dans raison, l'accent est sur la dernière
syllabe, et, dans raisonnable, il est sur l'avant-dernière
syllabe. L'accent tonique peut être dit
l'âme du mot ; c'est lui qui en subordonne
les parties, qui y crée l'unité
et qui fait que les diverses syllabes n'apparaissent
pas comme un bloc informe de syllabes indépendantes.
En français, il n'occupe jamais que deux
places : la dernière syllabe, quand la
terminaison est masculine ; l'avant-dernière,
quand la terminaison est féminine. L'une
et l'autre de ces places ont leur cause dans l'accentuation
latine. Celle-ci, sans avoir une règle
aussi simple que l'accentuation française,
est beaucoup moins compliquée que l'accentuation
grecque. En voici la règle essentielle
en deux mots : la langue latine recule l'accent
tonique jusqu'à la syllabe antépénultième
du mot. Ainsi dans anima, animas, dominus, dominos,
l'accent est sur an, sur dom ; il importe peu
que la finale soit longue, l'accent garde sa place.
Mais si la syllabe pénultième est
longue, alors l'accent se déplace et vient
se fixer sur cettepénultième : dólor,
dolórem : l'accent, qui est d'abord sur
do, passe sur lo.
Toutes
les langues romanes obéissent à
l'accent latin. Dans chaque mot, la syllabe accentuée
en latin est la syllabe accentuée en français,
en espagnol, en italien, en provençal ;
les exceptions elles-mêmes confirment la
règle, c'est-à-dire qu'il est toujours
possible de les expliquer, en montrant que la
règle les domine. Cette puissance de l'accent
est surtout remarquable dans le français,
qui mutile singulière ment le mot latin
; car toutes ces mutilations portent sur les syllabes
non accentuées la syllabe accentuée
est toujours respectée. Considéré
dans sa forme par rapport au latin et dans son
origine, je définirais le français,
une langue qui conserve la syllabe accentuée,
supprime d'ordinaire la consonne médiane
et la voyelle brève ; puis, cela fait,
reconstruit le mot suivant l'euphonie exigée
par l'oreille entre les éléments
littéraux qui restent ; et de la sorte
etablit sa nouvelle et propre accentuation, qui
porte toujours sur la dernière syllabe
en terminaison masculine, et sur l'avant-dernière
en terminaison féminine. On définirait
autrement les autres langues romanes ; mais il
demeure avéré, pour lui comme pour
elles, que toute étymologie qui pèche
contre l'accent latin est à rejeter, si
elle n'a pas d'ailleurs quelque explication précise
et valable.
Telles
sont les conditions déterminées
que désormais l'étymologie doit
remplir. La recherche a des limites qui l'assurent
et, j'allais dire en songeant à quelques
rêveries anciennes ou modernes, des garde-fous
qui la protègent. En dehors de ces limites
commence la conjecture, que dès lors on
donne uniquement pour ce qu'elle vaut. En dedans
de ces limites s'exerce l'habileté étymologique
; car, pour avoir posé les règles,
on est loin d'avoir tout fait, on a seulement
mis l'outil entre les mains de l'ouvrier. Les
difficultés étymologiques sont,
dans les langues romanes, beaucoup plus grandes
et plus nombreuses qu'on ne le croit communément.
Dans
la composition des articles de ce dictionnaire,
j'ai placé l'étymologie tout à
fait en dernier lieu ; c'est qu'en effet elle
ne peut être discutée à fond
qu'après que tous les documents ont passé
sous les yeux, à savoir les significations,
les emplois, l'historique, les formes des patois
et celles des langues romanes. Les éléments
de la discussion une fois rassemblés, il
ne reste plus qu'à en tirer le meilleur
parti possible.
C'est
dans ce dictionnaire que, pour la première
fois, on trouvera traitée dans sa généralité
l'étymologie de la langue française.
Jusqu'à présent il n'y a eu que
des travaux partiels ; ici est un travail d'ensemble.
Habitué aux méthodes rigoureuses,
j'ai peu usé de la conjecture. Aussi reste-t-il
de notables lacunes, surtout pour les termes de
métier, qui rarement ont un historique
et pour lesquels on est loin de savoir toujours
si l'acception est propre ou figurée. Mais
j'ai l'espérance que bien des rapprochements
qui m'ont échappé ressortiront quand
les étymologistes auront sous les yeux
ce premier essai d'un travail complet, et que
plus d'une lacune sera comblée.
L'étymologie
a toujours excité la curiosité.
Il est, on peut le dire, peu d'esprits qui ne
s'intéressent à ce genre de recherches
; et plus d'une fois ceux qui s'occupent le moins
de l'étude des mots ont l'occasion d'invoquer
une origine à l'appui d'une idée
ou d'une explication. Cet intérêt
n'est ni vain ni de mauvais aloi. Pénétrer
dans l'intimité des mots est pénétrer
dans un côté de l'histoire ; et,
de plus en plus, l'histoire du passé devient
importante pour le présent et pour l'avenir.
X.
Conclusion
Cette
préface s'est prolongée d'explication
en explication, et elle s'étend encore
dans un Complément qui en fait partie et
qui traite plusieurs questions, séparées
du reste comme accessoires, introduites comme
éclairant et vivifiant l'ensemble. Sans
doute, à un dictionnaire tel que celui
dont j'ai exposé la structure a-t-il fallu,
pour que le lecteur pût l'apprécier,
une longue introduction. Si l'on veut bien s'arrêter
encore un moment, je rappellerai que mon travail
est constitué de deux parties distinctes
mais connexes. L'une comprend les diverses significations
rangées suivant leur ordre logique, les
exemples classiques ou autres où les emplois
du mot sont consignés, la prononciation
discutée quand il y a lieu, et les remarques
de grammaire et de critique que l'article comporte.
L'autre comprend l'historique, les rapports du
mot avec les patois et les langues romanes, et,
finalement, l'étymologie. Ces deux parties
se complètent l'une l'autre ; car la première,
celle de l'usage présent, dépend
de la seconde, celle de l'histoire et de l'origine.
Les séparer peut se faire et s'est fait
jusqu'à présent ; mais la première
sans la seconde est un arbre sans ses racines,
la seconde sans la première est un arbre
sans ses branches et ses feuilles ; les avoir
réunies est l'originalité de ce
dictionnaire.
Arriver
à l'idée la plus étendue
du mot tant dans sa constitution ou anatomie que
dans son emploi ou fonction est le but. Cette
idée implique l'histoire, la comparaison,
l'étymologie : c'est pourquoi l'histoire,
la comparaison, l'étymologie sont devenues
les pivots autour desquels tourne mon travail.
Par
là se découvre un autre point de
vue. Les mots ne sont immuables ni dans leur orthographe,
ni dans leur forme, ni dans leur sens, ni dans
leur emploi. Ce ne sont pas des particules inaltérables,
et la fixité n'en est qu'apparente. Une
de leurs conditions est de changer ; celle-là
ne peut être négligée par
une lexicographie qui entend les embrasser toutes.
Saisir les mots dans leur mouvement importe ;
car un mouvement existe. La notion de fixité
est fausse ; celle de passage, de mutation, de
développement est réelle.
Je
n'ai prétendu à rien de moindre
qu'à donner une monographie de chaque mot,
c'est-à-dire un article où tout
ce qu'on sait sur chaque mot quant à son
origine, à sa forme, à sa signification
et à son emploi, fût présenté
au lecteur. Cela n'avait point encore été
fait. Il a donc fallu, pour une conception nouvelle,
rassembler des matériaux, puis les classer,
les interpréter, les discuter, les employer.
Je n'ai certainement suffi ni à les réunir
tous ni à tous les éclaircir ; et
déjà des trouvailles que je rencontre
ou qu'on me signale m'apprennent que des choses
d'un véritable intérêt m'ont
échappé. Aussi, dans un si grand
ensemble et dans l'immensité de ces recherches,
je n'ai besoin d'aucune modestie pour demander
l'indulgence à l'égard des omissions
et des erreurs. D'ailleurs un supplément
sera ouvert pour tout ce qui se trouve après
qu'une oeuvre de beaucoup d'années est
terminée.
Ce
long travail, bien long surtout pour un homme
qui est entré dans la vieillesse, ne s'est
pas fait sans secours et sans aide. Plusieurs
personnes ont dépouillé pour moi
les auteurs, recueilli les exemples soit dans
les textes classiques, soit dans les textes antéclassiques,
compulsé des dictionnaires, préparé
des matériaux. Je nommerai M. Braut ; M.
Huré, aujourd'hui maître de pension
; M. Pommier, aujourd'hui professeur de littérature
à Saint-Pétersbourg ; M. Peyronnet,
employé au ministère des finances
; surtout M. Leblais, professeur de mathématiques,
qui a le plus et le plus longtemps travaillé
pour moi et a été mon compagnon
le plus assidu. Cette Préface est le vrai
lieu pour leur donner une marque de ma reconnaissance.
Dans
le temps où j'amassais mes provisions,
M. Humbert, de Genève, connu par différents
travaux, et entre autres par son Glossaire du
parler génevois, me remit une riche collection
d'exemples pris en grande partie aux tragiques
français et à quelques sermonnaires.
Depuis, cet estimable savant est mort; mais le
témoignage que je lui aurais rendu vivant,
je suis encore plus empressé de le rendre
à sa mémoire et de dire que ce dictionnaire
doit quelque chose à ses labeurs.
Quand,
après quinze ans d'un travail non interrompu,
il fallut songer à l'impression, il fallut
aussi songer à une nouvelle série
de collaborateurs. Faire passer un ouvrage de
l'état de manuscrit à l'état
d'imprimé, est toujours, on le sait, une
besogne rude, surtout s'il s'agit d'une aussi
grosse masse qu'un dictionnaire. C'est dans cette
laborieuse opération que je suis d'abord
et principalement aidé par M. Beaujean,
professeur de l'Université ; il y est mon
associé ; il revoit la première
et la dernière épreuve de chaque
feuille. Une tâche d'une aussi longue durée
ne l'a pas effrayé ; et, comme moi, il
ne la quittera que terminée. Je voudrais,
si ce travail doit être un titre pour moi,
qu'une telle collaboration fût un titre
pour lui.
Puis
vient le secours de M. Sommer, issu de l'École
normale et bien connu par plusieurs publications,
et de M. B. Jullien, auteur d'ouvrages estimés
de grammaire et de belles-lettres. Tous les deux
mettent au service du dictionnaire leurs lectures,
leur expérience, leur savoir ; et quand
j'ai sous les yeux ces épreuves où
sont consignées leurs observations et leurs
critiques, je ne puis jamais assez me féliciter
de leur zèle, de leurs lumières
et de la sécurité qu'ils me donnent.
J'ai
eu quelques auxiliaires bénévoles.
Je citerai M. Laurent-Pichat, nom cher aux lettres
; il a bien voulu me communiquer d'utiles remarques.
Je citerai aussi M. Deroisin avocat, l'un de mes
jeunes amis ; lui m'a fourni des indications surtout
en ce qui concerne les termes de droit et d'économie
politique.
J'aurais
quelques remords à laisser sans mention
deux autres auxiliaires, tous deux morts depuis
longtemps, et dont les travaux inédits
et enfouis dans les bibliothèques ne sont
connus que de quelques érudits. Je veux
parler de Lacurne de Sainte-Palaye et de Pougens.
Lacurne de Sainte-Palaye, qui est du siècle
dernier, avait préparé un dictionnaire
du vieux français dont il n'a été
publié qu'un premier tome ; les matériaux
qu'il avait recueillis remplissent beaucoup d'in-folio
qui sont déposés à la Bibliothèque
impériale ; ces matériaux consistent
en exemples pris dans les anciens auteurs ; je
les ai eus constamment sous les yeux, et j'y ai
trouvé de nombreux et utiles suppléments
à mes propres recherches. J'en dois dire
autant de Pougens. Lui est de notre siècle
; il avait projeté un Trésor des
origines de la langue française ; un Spécimen
en a été publié en 1819,
et deux volumes, sous le titre d'Archéologie
française, en ont été tirés.
Pour s'y préparer, il avait fait des extraits
d'un grand nombre d'auteurs de tous les siècles
; ses dépouillements sont immenses ; ils
remplissent près de cent volumes in-folio
; c'est la bibliothèque de l'Institut qui
les conserve, et ils n'y sont que depuis deux
ou trois ans ; j'y jette les yeux à mesure
que j'imprime, et avec cette aide je fortifie
plus d'un article, je remplis plus d'une lacune.
Les manuscrits de Lacurne de Sainte-Palaye et
de Pougens sont des trésors ouverts à
qui veut y puiser ; mais on ne peut y puiser sans
remercier ceux qui nous les ont laissés.
Ici
se clôt mon compte de débiteur. On
le voit, mon entreprise est oeuvre particulière
et d'un seul esprit, en tant du moins que conception
et direction. Telle qu'elle est, elle a été
conduite au point où la voilà par
un travail assidu, et, pour me servir des expressions
du fabuliste, par patience et longueur de temps.
Il sera besoin encore de plusieurs années
pour terminer l'impression et la publication du
tout. Quel est le sexagénaire qui peut
compter sur plusieurs années de vie, de
santé, de travail? Il ne faut pas se les
promettre, mais il faut agir comme si on se les
promettait, et pousser activement l'entreprise
commencée.
Pour
la mener à bien, en ce qui dépend
des hommes, une bonne fortune m'est échue,
c'est que mon éditeur est mon ami. La plus
vieille amitié, celle du collège,
nous lie : elle s'est continuée dans une
étroite intimité pendant toute notre
vie ; et maintenant elle se complète et
s'achève, moi donnant tous mes soins à
ce livre qu'il édite, lui prodiguant tous
les secours de son habileté et de sa puissante
maison à ce livre que je fais.
Émile
Littré
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